A propos du dernier livre d'André Gorz
Crise du capitalisme et revenu minimum
D MAXIME DURAND
EPUIS longtemps, Gorz propose une réflexion stimulante sur la crise du capitalisme face aux progrès de la productivité. Dans son précédent livre, il avait notamment développé l'idée d'un revenu social : • Dans cette perspective, conforme à la vision originelle du mouvement socialiste, la garantie à vie du revenu n'apparaît plus comme une compensation, une aide ou une prise en charge de l'individu par l'Etat, mais comme la forme sociale que prend le revenu quand l'automatisation a aboli, avec l'astreinte permanente au travail, la loi de la valeur et le salariat lui-même. La production du nécessaire requiert une quantité de travail si faible que nul ne pourrait subsister s'il était payé pour les heures pendant lesquelles il a accompli un travail effectif. Inversement, la production croissante réalisée avec une dépense de travail décroissante ne pourra être distribuée que si elle donne lieu à une création et à une distribution de moyens de paiement correspondant à son volume et non à la valeur du travail dépensé 1• •
Une telle approche avait l'intérêt de jeter un pont entre les débats actuels autour de la précarité de l'emploi et de la nécessité d'un revenu minimum, et une perspective de dépassement du capitalisme. Le développement des forces productives a en effet atteint, au moins dans certaines régions du globe, un tel degré qu'il devient de moins en moins possible d'assurer le fonctionnement du capitalisme sur la base de la valeur-travail. Upietz avait trouvé une formule pour dire cela, quand il se demandait qui achèterait une production presque intégralement automatisée de certaines branches de l'industrie : ce ne pourrait être, en tout cas, les robots qui la • produisent •. Le problème de fond que pose donc la crise actuelle est bien celui de la nécessaire déconnexion entre la dépense de travail et la distribution de revenus : il s'agit donc au fond d'une remise en cause de l'existence de la force de travail comme marchandise. On voit immédiatement que l'un des enjeux d'un revenu minimum garanti - qui soit plus qu'une aide aux pauvres - est précisément d'introduire un coin dans la logique marchande. On voit tout aussi clairement que c'est la cohérence du système capitaliste dans son ensemble qui est alors mise en cause : si le salaire est déconnecté du temps de travail, si la force de travail n'est donc plus achetée et payée comme une quelconque marchandise, alors cette séparation va s'étendre inexorablement à l'ensemble de la production. C'est donc bien la manière capitaliste de répondre aux besoins humains que les progrès de la productivité viennent mettre en cause et, en ce sens, la revendication de revenu minimum, qui disjoint le revenu du travail, peut revêtir une dimension de critique pratique du capitalisme.
C'est dans ce cadre d'analyse que s'inscrit le dernier livre de Gorz, Métamorphoses du travail, Quête du sens dont le sous-titre, • Critique de la raison économique •, montre bien le propos. Commençons par l'aspect le plus concret : Gorz dresse dans ce livre une critique très sévère de tous ceux qui, à l'instar de Sauvy, considérent que le développement des • services • est une chance pour l'emploi, et voient en ce recours un moyen d'absorber le chômage et donc de perpétuer l'économie capitaliste marchande : • La crise du travail et de la société de travail ne sera pas surmontée par l'accroissement du nombre de cireurs de chaussures ( ... ) ni par l'accroissement du nombre de domestiques, d'hôtesses et d'essuyeurs de pare-brises( ... ) ni par l'augmentation du nombre de prostitué(e)s, des mères ou des pères au foyer, des guides pour touristes et des Dysneyland 2 • •
Cette longue énumération, à laquelle on pourrait ajouter les vendeurs de hot dogs et les gardiens d'immeuble chers à Reagan, a le mérite de montrer concrètement quel est le contenu des réponses capitalistes à la montée du chômage : on est en droit de se demander s'il s'agit vraiment d'une • chance • pour l'emploi. Mais Gorz ne s'en tient pas à cet aspect, et introduit deux arguments économiques de fond. En premier lieu, souligne-t-il, • le développement des services personnels n'est donc possible que dans un contexte d'inégalité sociale croissante, où une partie de la population accapare les activités bien rémunérées et contraint une autre partie au rôle de serviteur ( ... ) La professionalisation des tâches domestiques est donc tout le contraire d'une libération. Elle décharge une minorité privilégiée de tout ou partie du travail pour soi et en fait le gagne-pain exclusif d'une nouvelle classe de serviteurs sous-payés, contraints d'assumer les tâches domestiques des autres en plus des leurs propres 3 •.
Si la reprise récente de l'économie renvoie incontestablement à ce cas de figure, on peut se demander quel mode de régulation pourrait se développer sur des bases aussi absurdes, dans la mesure où sa stabilité et sa reproduction impliqueraient un transfert continu de ressources vers les plus riches, comme moyen de subsistance des plus démunis. On voit mal par ailleurs quelle forme de domination sociale pourrait réussir à imposer une telle régression à l'immense majorité de l'humanité.
CRISE DU CAPITALISME ET REVENU MINIMUM dre acte du caractère historiquement dépassé du · vers un socialisme authentique, ou bien l'enfon-
1 . André Gorz, les Chemins du Paradis, l'Agonie du capital, éd. Galilée, 1983, p. 91. 2. Id., Métamorphoses du travail, Quête du sens, éd. Galilée, p. 190. 3. Ibid., p. 195. 4. Ibid., p. 193. 5. Ibid., p. 288. 6. Karl Marx, Fondements de la critique de l'économie politique, éd. Anthropos, 1968, T 2, p. 222. 7. André Gorz, Ibidem, p. 288. 8. Ibid., p. 292.
Qu'une telle voie soit celle que suit spontanément le capitalisme et ses modernisateurs est l'indice le plus clair montrant que le système est entré dans une zone d'irrationalité croissante. Si ce dernier a pu en effet trouver une certaine légitimité, c'était sur la base de sa capacité à garantir un bon niveau de rendement des forces productives, au moins à l'échelle sociale. Or, Gorz montre que, avec le développement des services personnels comme seule possibilité d'absorber le chômage, il en va désormais autrement: •Il ne s'agit plus, en effet, de socialiser les tâches ménagères afin qu'elles absorbent moins de temps à l'échelle de la société ( ... ) il s'agit donc désormais de consacrer aux tâches domestiques elles-mêmes plus d'heures de travail rémunéré qu'elles ne demanderaient d'heures de travail JX>Ur soi si chacun les assumait lui-même. Donner du travail à faire, créer de l'emploi, tel est le but de la nouvelle anti-économie tertiaire 4 • •
La survie du système passe donc par la baisse de son efficacité calculée à l'échelle de la société : c'est, pour le capitalisme, une conjoncture nouvelle.
Gorz est souvent présenté comme le théoricien des • alternatifs • qui seraient les porteurs privilégiés de perspectives radicales, par opposition à la vision des marxistes, trop centrée sur les revendications quantitatives au jour le jour. Les choses sont plus compliquées, et c'est ce que montre une lecture plus attentive du livre de Gorz, notamment lorsqu'il précise le contenu à donner à la réduction de la durée du travail : • Il faut que les économies de travail que permet la mutation technique bénéficient à tout le monde; il faut que tout le monde puisse travailller de moins en moins afin que tout le monde puisse travailler; il faut que la décroissance de la durée du travail n'entraîne pas de décroissance du revenu réel, puisque plus de richesses sont produites par un moindre travail 5 • •
L'insistance donnée à la non-compensation salariale est tout-à-fait fondamentale car elle sert de ligne de partage entre les critiques radicaux du système et ceux qui cherchent simplement à lui proposer de nouveaux moyens de gérer ses contradictions. Réduire le temps de travail tout en réduisant le pouvoir d'achat individuel, c'est peut-être répartir le chômage d'une manière plus égalitaire, mais ce n'est certainement pas s'attaquer aux racines du mal. C'est par ailleurs faire la preuve que l'on n'a pas compris la portée exacte de la crise. Un radicalisme authentique doit prencapitalisme : sa tâche est donc bien de dessiner les contours de l'alternative socialiste, plutôt que d'inventer d'illusoires nouveaux compromis sociaux.
La lecture de Gorz est donc décapante. Elle nous invite à approfondir notre critique du capitalisme à la lumière de la crise, par-delà les fluctuations de la conjoncture : les progrès de la productivité sont en train de mettre en place les conditions matérielles permettant d'envisager l'éclatement de la base étriquée du capital. C'est cette dimension de la radicalité marxiste qu'il faut savoir assumer et que Gorz actualise, dans la lignée des perspectives tracées par Marx : • Dés que le travail, sous sa forme immédiate, a cessé d'être la source principale de la richesse, le temps de travail cesse et doit cesser d'être sa mesure, et la valeur d'échange cesse donc aussi d'être la mesure de la valeur d'usage. Le surtravail des grandes masses a cessé d'être la condition du développement de la richesse générale tout comme le non-travail de quelques-uns a cessé d'être la condition du développement des forces générales du cerveau humain ( ... ) Il ne s'agit plus dés lors de réduire le temps de travail nécessaire en vue de développer le surtravail, mais de réduire en général le travail nécessaire de la société au minimum 6 • •
L'ambiguïté fondamentale du • réformisme révolutionnaire • dont Gorz s'est fait, depuis plus de vingt ans, le principal théoricien reste cependant entière. Dans son • Résumé à l'intention de syndicalistes et autres militants de gauche •, Gorz énumère les mesures qui devraient accompagner la diminution de la durée du travail et qui portent sur quatre domaines : • prévision et programmation ; emploi; formation et financement •. Il s'agit là, souligne-t-il, de • JX>litiques spécifiques qui regardent de près le mouvement syndical mais ne peuvent être conduites et appliquées par lui •. Mais par qui donc et dans quel cadre? C'est là qu'apparaît une contradiction logique, et une source de divergence avec Gorz : on ne peut à la fois dire que la crise du capitalisme touche aux fondements mêmes du système et rester aussi évasif sur les conditions d'application de • réformes • dont le but serait, en pratique, de • révolutionner • son mode de fonctionnement. La notion de rupture révolutionnaire nous paraît être le chaînon manquant du raisonnement.
Cela dit, les travaux de Gorz nous invitent à penser le socialisme, non seulement comme une autre manière de faire fonctionner l'économie, mais aussi comme une articulation différente entre l'économique et les autres champs de l'activité humaine. Et, de ce point de vue, on ne peut que partager son appréciation quant à l'enjeu de la période contemporaine : ou bien une avancée cement dans la barbarie qui signifierait que nos sociétés continuent • à se décomJX>ser, à se segmenter, à descendre la pente de la violence, de l'injustice et de la peur 8 •.