C JEAN LANTIER, FRANCIS SITEL
Garder le cap
E SERAIT illusion de croire notre débat actuel uniquement tourné vers Je passé et ne concernant que nous : une sorte de lavage de linge sale en famille ... Il n'en est est rien! L'épineux bilan de la campagne Juquin soulève des interrogations décisives quant à la trajectoire suivie par la LCR ces dernières années. Et, du coup, c'est tout J'espoir de recomposition du mouvement ouvrier qui se trouve en jeu.
REGARD
DANS LE RETROVISEUR
Le score obtenu au terme de la campagne présidentielle fut moins décevant en lui-même que par l'image dévalorisante qu'il donnait du travail réalisé. L'histoire a voulu que cette première entreprise de recomposition se déroule sur Je terrain électoral, le plus piégé qui soit. Le justifié mépris de J'électoralisme ne nous a pas épargné les déconvenues. C'est qu'il ne s'agissait pas seulement de mener une bonne campagne, la crise du PCF ouvrait pour la première fois une formidable opportunité : montrer que, face à la droite et à l'extréme-droite, le choix n'était pas seulement entre l'opportunisme social-démocrate et le sectarisme stalinien... Dur constat : la démonstration s'est révélée insuffisante pour convaincre plus largement qu'à l'habitude.
Dès lors, les forces rassemblées se sont écartées, la tension des énergies a cédé au doute et au désarroi, reculs politiques des uns et crises des autres en sont le prix ... Quant aux courants qui s'étaient tenus à l'écart ou avaient ouvertement combattu le processus engagé, les voici confortés dans leur hostilité à tout projet de recomposition politique à gauche du PS et du PCF.
La lecture du Monde doit-elle nous convaincre que ce gâchis est Je résultat mérité d'une ambition insensée ? Nous ne le pensons pas !
Non pas qu'il n'y ait pas eu d'erreurs commises, et nombreuses (d'où Je pluriel!), qui expliquent pour une part J'impact insuffisant de la campagne et les problèmes actuellement rencontrés. Mais l'entreprise politique elle-même ne fut pas une erreur (au singulier!). Les rénovateurs communistes ne se sont pas trompés, après leur rupture avec Je PCF, en impulsant cette campagne unitaire. Les différents courants alternatifs, aujourd'hui réunis dans la Nouvelle Gauche, ne se sont pas trompés, pas plus que Juquin lui-même, en • mettant la barre haut •. Et nous, LCR, nous ne nous sommes pas trompés en nous engageant de toutes nos forces dans cette bataille pluraliste.
Celle-ci n'est qu'une préfiguration des bouleversements de plus grande ampleur à venir. Il n'y a pas, aujourd'hui, de lieu unique de recomposition, mais la crise qui travaille les partis réformistes, à commencer par Je PCF, Je mouvement syndical bousculé par les luttes et les coordinations, les attentes de la jeunesse, les évolutions internationales ... Tout cela annonce d'inédites redéfinitions et d'inattendus reclassements.
Bref, l'échec essuyê n'invalide ni les ambitions ni Je projet.
DES POINTS D'APPUI ...
Une grande leçon peut être tirée de la période que nous venons de vivre : de la crise que traverse Je mouvement ouvrier peut et doit naître une force révolutionnaire puissante, active et novatrice.
A la gauche du PS, ce n'est pas Je trou noir. Où s'éteindrait inexorablement Je communisme, emporté par Je stalinisme en déclin. Nous avons vu, au contraire, un courant rénovateur qui, s'affirmant par son double refus du stalinisme et de la social-démocratie, acceptait l'intervention commune avec nous. Jonction inédite qui, loin de conduire à un enfermement stérile, faisait appel d'air et permettait à des courants très divers d'engager, dans l'unité, une campagne politique absolument radicale, impensable quelques semaines auparavant. Syndicalistes de toutes les centrales, féministes, écologistes, antiracistes, jeunes, animateurs des luttes et mouvements sociaux se retrouvaient au coude à coude et, dans la grisaille des crises, créaient l'événement .. .
C'est la force même de cette dynamique positive qui, nous emportant, nous a peut être fait oublier les limites et fragilités de cette première recomposition. Des ancrages sociaux trop faibles, des histoires et références trop différentes, des rythmes électoraux trop pesants, pour que puisse être franchi Je seuil à partir duquel une force politique nouvelle aurait pu s'affirmer.
Face aux données de la situation ouverte par la victoire de Mitterrand et du PS, obligeant à de rapides réajustements pour répondre à des tâches ardues, ces faiblesses éclatèrent en divergences politiques qui, à leur tour, amenuisèrent encore la viabilité du rassemblement réalisé.
A travers la campagne Juquin, nous avons testé une possibilité : en finir avec l'idée que révolutionnaire est synonyme de marginalité ; fatalité qui ne laisserait d'autre place à ceux qui veulent peser socialement que d'intégrer Je giron des • grands • : planer inconsistant dans l'éther ou ramper au sol, ailes coupées .. .
Nos ambitions sont autres. Prenons-en la mesure pour décider de notre politique. ... POUR SOULEVER LE MONDE
D'aucuns pronostiquent notre repli, sous Je coup de la tempête essuyée, et des camarades dans nos rangs mêmes leur font écho : il n'y aurait pour la LCR d'autre voie que Je • dépassement • ou Je recroquevillement.
C'est mal considérer et l'époque et notre devenir. La LCR a appris de cette expérience. Acquis précieux qui ne peuvent que renforcer notre attachement au capital politique et militant de la LCR et de la JV• Internationale. Et notre volonté d'in-
TRIBUNE DU IX' CONGRES DE LA LCR vestir celui-ci dans la construction d'un parti révolutionnaire de masse. Nous ne sommes point réceptifs aux adeptes du • dépassement pour le dépassement •, ni aux apôtres des certitudes racornies : la confiance en notre programme est suffisante pour écarter ces deux formes de renoncement. Vivant, ce programme ne peut que se • dépasser • dialectiquement, dans une synthèse supérieure. Et nous savons l'organisation qui aujourd'hui le porte, la LCR, indispensable aux luttes, aux débats politiques du mouvement ouvrier et à la recomposition d'un courant révolutionnaire puissant.
Les bouleversements actuels ne sont pas pour nous démentir. Cette fin de siècle est celle des grands chambardements : krach à l'Ouest, perestroïka à l'Est ... Les trois quarts de l'humanité qui sombrent dans la misère noire, tandis que le chômage et le racisme minent les bases des sociétés industrialisées ... Le mouvement syndical confronté à une grande crise de redéfinition ... Ce sont bien les effets de tout cela que l'on pointe lorsqu'on dit • recomposition •.
Avec toutes celles et tous ceux, rendez-vous multiples pris et à prendre, qui aspirent à une société juste, il nous faut réinventer le socialisme comme réponse concrète à tous ces problèmes.
Nous serons entendus lorsque nous disons que ce travail ne se construira pas sur une table rase : il y faut et continuité historique, concentrée en un programme, et intervention militante, acharnée et quotidienne, dans les usines, les bureaux et les écoles ... Bref, un parti révolutionnaire. Non rève autoproclamé, mais construction vive d'un projet révolutionnaire et de son outil, sur l'assise ferme d'un programme enrichi de l'expérience même des mouvements de masse.
On ne peut pas imaginer un projet révolutionnaire qui n'intégrerait pas les acquis marxistes en matière d'analyse de l'Etat, de stratégie de conquête du pouvoir. Mais pas non plus qui s'écarterait des leçons du mouvement féministe, des apports du combat écologiste, ou ne tirerait pas toutes les conséquences de la nécessaire alliance entre socialisme et liberté ... Il nous faut assumer cette dynamique qui, sur la base d'un programme solide, permet à une organisation militante d'intervenir et, par-là, d'accumuler les expériences et d'enrichir son programme. Lourde tâche ? Sans aucun doute ! D'autant que nous vivons une situation que dominent les désynchronisations entre les mobilisations sociales et leur expression politique. On peut imaginer ce qu'aurait produit la conjonction du rassemblement unitaire opéré au début de la campagne Juquin et d'une lutte de l'ampleur de celle des infirmières. Tel ne fut pas le cas ... Mais il n'existe pas d'autre voie que celle empruntée par nous ces derniers mois, ni de raccourci.
Se hausser à la hauteur de ces défis, telles sont bien nos ambitions. Incompatibles avec toute tentation de sectarisme, de mise en boule sur de fragiles certitudes. Nos convictions sont assez fortes pour ne pas nous faire craindre d'expérimenter avec d'autres ce que doivent être les réponses militantes qu'appellent les problèmes du temps. A l'heure où le PS concrétise sa volonté d'ouverture à droite, où le PCF conclut l'accord municipal avec le PS, où le mouvement syndical tend à se réorganiser de fond en comble, il faut construire une LCR active, efficace et ouverte. L'expérience confirme chaque jour que bien des militantes et militants sont décidés à agir sur les mêmes axes que nous. C'est avec elles et avec eux que nous devons travailler à construire le parti révolutionnaire plus nécessaire que jamais.
La première expérience de recomposition politique grandeur nature que nous venons de connaître n'a pas répondu aux espoirs? Sans doute ! Nous n'en concluons pas qu'il convient de renoncer.
Mais, au contraire, qu'il faut persévérer. Avec davantage d'opiniâtreté pour affronter la durée, ingrédient indispensable d'une entreprise trop ambitieuse pour se faire d'un coup.