La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

CFDT : un processus scissionniste organisé par la direction

· Critique communiste, n° 82, février 1989 · p. 15-20 · 4 499 mots

ALAIN NAZIER peine quatre jours après la clôture du 4 1 e Congrès confédéral, deux directions fédérales, PTT et Santé, prenaient la décision de suspendre plusieurs de leurs syndicats de base et leur union régionale parisienne.

Affaire grave et peu courante ! Elle est l'aboutissement de tout un processus marqué par la dégradation lente des positions lutte de classes, fondamentales dans cette centrale depuis le milieu des années soixante-dix, le positionnement de la direction en soutien à la politique Rocard , l'affaiblissement des luttes depuis 1981 et leur renouveau depuis deux ans, particulièrement en cet automne .

Le congrès qui s'est tenu du 22 au 26 novembre 1988 a symbolisé cet état de fait, malgré une forte opposition à ces changements majeurs. Celle-ci s'est exprimée dans une relative dispersion, qui a fait une part de sa faiblesse , mais a posé la nécessité d 'un rassemblement de ces forces pour enrayer la dynamique enclenchée par la direction confédérale.

LA CHASSE AUX SORCIERES

EST OUVERTE C'est Edmond Maire, secrétaire général sortant, qui a donné le signal en dénonçant les " quelques moutons noirs " qui auraient tenté de dévoyer la lutte des infirmières, et " dont certains se réclament abusivement de la CFDT"· Que reproche -t-on à ces militants ? Pour le savoir, il faut se reporter aux actes d'accusation portés par les directions des fédérations PTT et Santé.

La direction Santé n'a pas supporté que des militants syndicaux et des dirigeants de syndicats se soient portés en soutien à la lutte des infirmières et notamment à la tête des coordinations. Elle écrit qu'il y a détournement du droit syndical quand des délégués participent à la coordination des infirmières, quand des syndicats l'hébergent. Elle n'accepte en aucun cas ce soutien à l'auto-organisation. Il aurait fallu s'en tenir aux mots d 'ordre syndicaux, plus exactement aux mots d'ordre CFDT. Mais, précisément, les infirmières ont défendu des revendications dont la direction CFDT ne voulait pas. Les infirmières ont très massivement refusé la signature des pro -positions Rocard-Evin , alors que la CFDT s'est empressée de les signer. Elles ont développé des formes de luttes et d'unité dont ne voulait pas la CFDT.

D'après la fédération, deux crimes majeurs ont été commis par les syndicats du Comité régional de coordination santé CFDT (CRC) : des militants CFDT se sont faits élire à la direction des coordinations (pour la CFDT, participer activement aux coordinations c'est être " hors de la CFDT "), le CRC a appelé à la manifestation du 13 octobre , alors que la direction fédérale appelait, le même jour, à un autre endroit, avec FO et la CFTC , à une manifestation de division .

Au-delà de ce conflit d'orientation et de pratique syndicale, la direction fédérale (et confédérale) veut effacer une structure qui montre dans la pratique que le syndicalisme peut être autre chose qu'un outil de pseudo-pression , alibi pour mieux faire avaler la politique gouvernementale . Comme le dit franchement la fédération : " Ne pas réagir fermement à ces attitudes, c'est accepter que dans les mois, les années à venir, d e nouvelles étapes soient franchies vers la création d'une deuxième CFDT sur les bases du CRC. "

Mais quel est le rôle d 'un syndicat et des syndicalistes? N'est-ce pas de soutenir les revendications exprimées par le personnel ? Pour quoi fallait -il opter: la volonté de combat unitaire des infirmières ou le refus d 'unité et de combat de la direction cédétiste ? La manifestation des cent mille infirmières et autres personnels de santé ou la manifestation de division organisée qui en a réuni trois mille ? Quand on connaît le discrédit qui , en France, frappe les syndicats, à cause justement de la division et des actions qui ont davantage pour objectif d'affirmer les différences de chaque centrale que de faire gagner les salariés, on peut penser que les syndicats Santé de la région parisienne ont plus fait pour restaurer l'image d'un syndicalisme ouvert et respectueux de la volonté des travailleurs que les directions nationales ...

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Dans un texte intitulé " 10 réponses à

10 accusations » , le CRC fait litière de quelques arguments fédéraux.

Tout d'abord , il rappelle qu'il est devenu la première organisation syndicale sur la région aux élections professionnelles, et qu'il a mené bien d'autres conflits dans la période récente. Il fait le point sur la manifestation du 13 octobre. On y apprend que ce sont les fédérations CFDT, FO, CFTC,

CGC qui ont posé des préalables pour cette manifestation en exigeant d'être à la tête du cortège, alors que le CRC proposait un appel commun avec cortège de tête mixte syndicats-coordination . Proposition qui peut paraître relever du bon sens quand on sait que la manifestation de la

Jean Kaspar reçoit du courrier

Eugène Descamps et un millier de militants. lui ont écrit la missive suivante:

" Nous n'acceptons pas que la CFDT soit détruite par des sanctions.

Tu as affirmé avec force vouloir tenir un rôle de rassembleur, tâche d'un secrétaire général. Peux-tu accepter la désintégration de l'organisation et laisser des structures manier la hache (exclusion , suspensions , sanctions) contre des militants et des équipes syndicales?

• Tu ne peux laisser faire sans que , cas par cas, chacun des accusés ait eu une garantie élémentaire: des rapports circonstanciés et contradictoires, portés à la c onnaissance et soumis au débat de toutes les structures professionnelles et interprofessionnelles.

" La CFDT, quels que soient les jugements des uns et des autres sur les résultats du dernier congrès confédéral , se réclame de l'autogestion .

Et depuis des semaines que se passe-t-il? On assiste à un fort courant, parfois avecdes limites certes, à une aspirationmassive à l'autogestion des luttes pàr les salariés eux-mèmes. Les militants qui ont été les plus liés à ces luttes, en accord avec leur structure, doivent-ils être sanctionnés , expulsés de l'organisation ?

" Nous disons non. Nous te demandons instamment d'agir pour l'empêcher. "

Une autre, moins massive, signée de Marc Gagna ire, secrétaire général de la FGA (Fédération générale agro-a/imentaire),parue dans le journal fédéral no 67.

" A l'issue du congrès CFDT de Strasbourg, saches que ton élection au poste de secrétaire général de notre confédération ainsi que les conclusions du congrès sont conformes à notre souhait. Nous sommes satisfaits.

" Avec tor c;ommence une nouvelle période pour les syndicalistes

CFDT de nmtes les professions et de tous les départements. En effet, av.e c Strasbourg , le " recentrage • de notre confédération décidé à Brest en 1979, s'achève. Il a fallu près de dix ans pour sortir d'une période où syndicat et politique étaient mêlés, dix ans pour décider que notre référence n '~st pas socialisme ou appel à voter pour tel parti politique, pour refuser que}10S structures syndicales soient manipulées par des militants A' extrême gauché, dix ans pour redécouvrir que notre légitimité nous la . tenons de. nos adhérents, que notre ambition. est de construire avec eux un syndicalisme de femmes et d'hommes fiers et libres .. . •

Ce camarade .ne se pose pas la question de savoir si les syndicats suspendus tiennent ou non leur légitimité de leurs adhérents, il serait obligé de .les exclure aussi .. .

semaine précédente, appelée par la coordination , avait été boudée par ces mêmes syndicats. On touche là le fond du problème. Qui, à ce moment, était le plus représentatif des infirmières : les directions fédérales ou les cent mille infirmières présentes dans la rue et qui refusaient l'accord Evin ? Nier ce fait est tout simplement un outrage à la démocratie la plus élémentaire.

Le CRC rappelle également, face à l'accusation de corporatisme, qu'il avait engagé une élaboration sur la grille unique hospitalière, qu'il l'a défendue devant les personnels, que dans les coordinations il a proposé un comité de liaison entre les catégories, et que les appels spécifiques du CRC ont toujours été des appels à l'action intercatégorielle. Mais la fédération fait là un mauvais procès au CRC , elle qui a signé sans sourciller les accords Evin qui ne comportent rien pour les autres catégories.

Les motifs invoqués dans les PTT sont de même nature , même si les conflits dans ce secteur n'ont pas eu la même importance que dans les hôpitaux. Déjà , en novembre, une section d'un centre de tri de la région lilloise était suspendue en plein conflit pour avoir refusé, avec les travailleurs, de signer un accord et d'appeler à la reprise du travail. Même scénario pour les syndicats parisiens. L'Union syndicale des ambulants et du tri (USA T) a dans son champ la DMT , la direction du matériel , où s'est déroulée la grève des camionneurs. Que dit l'USA T contre la section qui a soutenu la grève ? La "situation est arrivée à un point de non-retour"· " Récemment, les divergences de la région avec la fédération et le syndicat DMT ont porté sur la manière de mener le conflit des chauffeurs postiers ainsi que son issue .. . En aucun cas, la CFDT ne doit servir de marchepied à une autre organisation ... " " En effet, les revendications portées par la CFDT ne sont pas compatibles avec celles du comité de liaison qui agit sur le même champ d'activités que la CFDT." Mais là aussi les travailleurs ont préféré une autre démarche que celle proposée par la CFDT. L'USA T explique sans rire : "La CFDT est un outil au service de ses adhérents, et plus largement des travailleurs .. . " La fédération dressera le catalogue des actes

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dissidents : cortège le 1 ., Mai contre Le Pen, forum usagers-service public, coordination Antillais-Guyanais-Réunionnais, soutien à la coordination des infirmières, action " sans perspective " des postaux en octobre, et - horreur ! - la dénonciation de l'accord de la fonction publique. Le gros calibre est donné : " En mettant les locaux et les moyens syndicaux à la disposition de pseudos-coordinations, ils mettent gravement en cause notre autonomie de pensée, de décision, d'action. "Pour la CFDT, "c'est le syndicat, fort de son histoire et de son expérience, qui doit garder la maîtrise de la conduite de l'action ... "Tout est dit.

UNE DYNAMIQUE

SCISSIONNISTE A L'ŒUVRE Ces syndicats étaient, depuis plusieurs années, dans le collimateur de la bureaucratie, et plusieurs mesures avaient déjà été prises contre eux (non reversement d'un budget de fonctionnement par la fédération Santé vers le CRC, non-habilitation de la région PTT pendant un certain temps), mais leur jonction avec l'action des masses a rendu le désaccord avec leurs directions intolérable à celles-ci. Les mesures bureaucratiques prises à l'encontre des syndicats Santé et des syndicats PTT de la région parisienne dépassent la simple mise à l'écart de quelques militants " gauchistes ••. Ce sont des équipes entières qui sont décapitées. La bureaucratie a envoyé à toutes les administrations concernées une lettre leur indiquant que dès lors plus aucun militant ne pouvait se prévaloir de la CFDT horrnis ceux nommément désignés par les directions nationales. Tous ceux disposant de temps syndical s'en trouvaient dépouillés, les permanents remis dès la décision aux mains de l'administration, les locaux repris par les fédérations. En clair, en bonne collusion entre l'Etat patron et la bureaucratie, toute activité syndicale par l'un des " suspendus " devient illégale.

Ce sont plusieurs centaines de militants qui sont rayés ainsi de tout droit syndical. Des unions interprofessionnelles qui continuent de les héberger ont à leur tour subi des pressions. Avec ceux qui la soutiennent, la direction met en place d'autres syndicats. C'est le cas dans la Santé, où un nouveau syndicat a été mis en place sur Paris, sans congrès des syndicats existants intéressés, et immédiatement affilié par la confédération . Que reste-t-il d'un syndicat quand tous ses militants élus sont dénoncés à l'administration et interdits de droits syndicaux, et quand de nouveaux syndicats sont mis en place ? Rien ! La scission est achevée. Les anciens syndicats sont désaffiliés de fait, le seul droit dont puissent disposer les confédérations sur des syndicats qui existent par ailleurs indépendamment de cette affiliation. La différence, et elle est énorme, c'est que des droits sont automatiquement donnés aux centrales représentatives, droits que ne pourront recouvrir les exclus qu'après avoir fait la preuve de leur représentativité dans leur champ d'action. Preuve qui, dans la fonction publique, passe exclusivement par les résultats aux élections professionnelles. Ce qui a amené les syndicats PTT exclus à présenter leurs candidats aux prochaines élections des commissions paritaires qui auront lieu le 14 mars prochain.

La fédération PTT a déclaré illégaux les congrès des syndicats concernés : les adhérents n'ont plus leur mot à dire sur la ligne de leur syndicat de base, ni sur les dirigeants qu'ils veulent se donner. Ce ne sont pas de simples exclusions, un peu plus nombreuses que d'habitude. Nous assistons bien à une scission rampante, sur la base de désaccords sur l'orientation et la pratique syndicale. Scission qui ne s'arrêtera pas là. Libération-Lyon nous apprend que le syndicat départemental santé " dégrade huit délégués pour péché de coordination "· En effet, ils ont été suspendus de tout mandat syndical pour cause de participation à la coordination des infirrnières. Deux ont réellement été dans la coordination. Les six autres n'ont fait que les soutenir politiquement. Délit d'opinion, donc. Sanction: plus de mandats syndicaux !

LE CONGRES

DE LA REGULATION SOCIALE

Ces exclusions sans précédent prennent d'autant plus de relief qu'elles interviennent avec la caution de l'ancien et du

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nouveau secrétaire général, annoncée en plein congrès. Que s'est-il donc passé à ce congrès et pourquoi ?

Le 41 e Congrès de la CFDT ne fut pas un congrès ordinaire. Il intervenait dans un contexte de remontée des luttes sociales, dans lesquelles la question de l'auto-organisation était posée à un niveau jamais atteint, ainsi dans la Santé où elle a constitué le cadre national du conflit. Et ce, alors que la désyndicalisation en général et la chute de la CFDT en particulier sont extrêmement fortes . En même temps, la direction cédétiste voulait faire avaliser un tournant stratégique à l'organisation et changer de secrétaire général, Edmond Maire régnant sur la CFDT depuis dix-sept ans. Ce départ s'accompagnait de la mise en place d'une direction quotidienne homogène, la commission exécutive, pour être capable de verrouiller les débats et de garder le cap des nouvelles orientations.

De quoi s'agit-il? Ni plus ni moins que de revenir sur les meilleurs acquis lutte de classes de la CFDT, réaffirmés du congrès de 1970 au congrès de 1976. Ce processus réactionnaire ne s'est pas fait en un jour. Il y a fallu plusieurs années, car les équipes militantes freinèrent autant qu'elles le purent. Le premier changement fut amorcé au congrès de 1979. Le mot d'ordre d'alors était " recentrage "· Il s'agissait pour la direction confédérale d'utiliser à fond la rupture de l'Union de la gauche qui commençait à avoir ses effets sur le champ syndical, dans les rapports CGT-CFDT. La direction faisait deux autocritiques : avoir trop misé sur les perspectives électorales pour le changement, et avoir trop développé en regard des actions interprofessionnelles nationales à vocation plus politique que syndicale. Derrière ce constat, que faisaient aussi de nombreux militants, se profilait en fait le renoncement à se battre pour un débouché politique - la CFDT faillit ne pas appeler à voter à gauche en 1981 -, et à larguer la mobilisation de toute la classe ouvrière au profit d'actions éclatées, branche par branche, entreprise par entreprise, émiettant ainsi le rapport de forces global.

L'arrivée de la gauche au gouvernement donna un coup d'accélérateur à l'involution en cours. E. Maire se fit l'apôtre de la politique de rigueur. La négociation tous azimuts prit le pas sur la mobilisation. Un premier coup de semonce eut lieu : lorsque la direction voulait signer un accord d'aménagement du temps de travail, qui mettait à mal bien des acquis ouvriers, la base se rebella. La direction dut consulter les syndicats. Ils furent majoritairement contre. C'est de cette époque que la chute des syndiqués, commencée dès la fin 1978, prit un cours vertigineux, la CFDT apparaissant de jour en jour plus liée à la politique d'austérité gouvernementale.

La direction voulut conjurer le sort en décidant de ne pas appeler à voter pour la gauche aux législatives de 1986, puis à la présidentielle et aux législatives de 1988, sous prétexte de ne pas être trop marquée d'un politisme rejeté par les salariés. La vraie raison était évidemment ailleurs : dans le jugement selon lequel les vraies divergences fondamentales n'existent aujourd'hui que par rapport aux " extrêmes ,. ; entendez par-là l'extrême droite, d'une part, le PCF et autres variantes marxistes-léninistes, d'autre part. Mais le sommet fut atteint publiquement lors des luttes étudiantes de la fin 1986. Après la mort de Malik Oussékine, provoquée par les forces de l'ordre, Maire déclara que la manifestation, prévue par les étudiants en signe de protestation et de deuil, était sans objet, dès lors que le projet de loi était retiré et qu'il y avait risque de récupération politique ou de provocations ! Face au tollé au sein de l'organisation, il dut faire marche arrière. Dans les conflits SNCF et EDF qui suivirent, il appela directement à la reprise du travail. A ce congrès, il revendiqua haut et fort ce fait d'armes : "la CFDT n'admettra jamais que les salariés en situation stratégique, ceux qui ont les moyens de pression décisifs entre leurs mains, en usent au service de leurs seuls intérêts, laissant la grande majorité de leurs camarades de travail végéter dans la médiocrité "· Oubliant allègrement que si les cheminots revendiquent moins, cela ne donnera pas un emploi supplémentaire dans le textile, ni un centime de plus pour ceux qui touchent le revenu minimum d'insertion. Dès 1978, la direction mit en chantier une " réflexion ,. pour donner une ossature " théorique ,. à sa pratique. Ce qu'elle appelle " l'adaptation du syndica-

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lisme ". De nombreux textes de membres de la direction furent publiés, y compris dans la presse bourgeoise, pour mettre les militants en condition. Ainsi, entre autres, E. Maire déclara que les grèves étaient à ranger au musée de l'histoire du fait du développement de l'Etat de droit, précisa qu'il croyait discerner, à côté d'un patronat rétrograde, un patronat intelligent, prêt à négocier avec les syndicats " pour l'efficacité économique et sociale " des entreprises. "Dans bien des cas, le maintien des acquis passe par leur transformation ... Car à laisser stagner des situations où la sclérose d'un certain patronat se conjugue avec celle d'un certain syndicalisme, on risque fort de voir l'entreprise aller à la faillite Il énonçait le rapport pour le 41 e Congrès.

Jean Kaspar, dans la revue de débat CFDT Aujourd'hui de décembre 1988, développait une ligne ambitieuse : " Changer le travail et l'entreprise"· "Nous avons indiscutablement progressé dans notre façon de voir l'entreprise "• déclarait-il. Et d'ajouter: "Si le conflit des logiques reste une réalité indiscutable dans l'entreprise, on ne peut plus traduire cette réalité par le résumé simplificateur que l'entreprise est un lieu d'exploitation, d'aliénation et de domination [formule du 35• Congrès de 1970] "· Certes, le collectif du syndicat représente d'abord l'intérêt des salariés, mais " une telle logique conduit tout naturellement à reconnaître qu'il y a une fonction de gestion qui est légitime et que cette fonction est celle du chef d'entreprise"· Mais " il n'est pas à lui seul le garant de l'intérêt de l'entreprise"· Ce qui revient à nier purement et simplement les contradictions fondamentales entre les forces sociales, pour intégrer les salariés à l'intérêt de l'entreprise.

Dans la nouvelle optique de la direction, le syndicalisme n'est plus un instrument pour l'action unitaire des salariés en vue de la défense de leurs intérêts matériels et moraux, pour l'émancipation des travailleurs, mais un instrument de régulation sociale.

Dans ce cadre, la perspective socialiste elle-même est évidemment abandonnée. L'autogestion n'est plus qu'une démarche qui fait "du conflit et de la confrontation, de la concertation et de la négociation, des

FAITS ET CHIFFRES

La CFDT qui,. en 1981 , affichait son ambition de devenir la première confédération francaise, a du déchanter. Aujourd'hui;

elle en est, avec des succès variables, à disputer la deuxième place a Force ouvrière.

Aux élections prud'homales du 9 septembre 1987, la CFDT est arrivée en deuxième place, avec 23,05% des suffrages, pourcentage équivalent à l'élection de 1982.

En revanchE), lors des élections à la Sécurité sociale d'oc:;tobre 1983, la CFDT, avec 18,42% des voix, n'arrivait qu'en troisième position derrière la CGT(28,25 %) etFO (25, 16 .%) .

Lors des élections aux comités d'entreprises, .la CFDT, qui avait progressé de 1967 à 1977, s'est stabilisée autour de

20-21 % (21 ,3% en 1987 avec les élections à la SNCF). Mais le plus remarquable lors de cette élection fut laprggr€);3Sion ges

"non-syndiqués" · qui parvinrent en deuxième place, derrière la

CGT et devant la CFDT.

Dans la fonction publique, selon le rapport sur la fonction publique de l'Etat, la CFDT arrive en troisième place derrière la

FEN et FO.

Pour ce qui est des effectifs, il est difficile de se faire une idée exacte. Comme le dit Bergeron, leader dè FO , en .ce domaine tout le monde ment. La CFDT déclare 900 000 adhérents, en comptant les retraités. De manière plus réaliste, en . ..•.

regroupant plusieurs sources, l'estimation tourne autour de

400 000 adhérents, dont la grande majorité sont dans la fonc'"

tion publique.

moyens de transformation de la société, d'approfondissement de la démocratie et du progrès social "· Exit la rupture avec la capitalisme ! Rendons-le plus humain ...

Un pas énorme fut franchi à ce congrès en matière de relations unitaires. Il y a longtemps que la CFDT a décrété que l'unité d'action avec la CGT n'est plus possible à cause des pratiques sectaires, par ailleurs réelles, ~de cette dernière. Aujourd'hui, elle ancre cette politique de division à l'appréciation du déclin du PCF qui, enfin, 11 n'est plus un danger pour la

France "· Ainsi que sur les revendications

" démagogiques " de la CGT, telle celle du

SMIC à 6 000 F (il est actuellement à

4 034 F nets), parce que l'embellie actuelle de l'économie n'est pas telle qu'elle puisse le supporter dira N. Notat au congrès en réponse à des intervenants.

Sans débat préparatoire, E. Maire a déclaré au congrès qu'il faut aller plus loin que les simples convergences avec FO et la FEN pour une perspective d'unification :

"Les grands ruisseaux du syndicalisme français vont vers le même océan. " C'est

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donner son appui à un projet qui a eu quelque mal à se concrétiser jusqu'ici : la création d'une grande centrale social-démocrate pour faire pièce à la CGT et appuyer plus efficacement la politique du PS. Ce revirement brusque (E. Maire était opposé à cette opération et en avait combattu la perspective lors du dernier congrès lnterco) est du à la crainte du développement de l'auto-organisation des luttes . Le meilleur contrôle des mobilisations sociales : tel est l'objectif. Il faut un outil syndical à la hauteur, capable de contrer l'auto-organisation .

Il n'est pas étonnant que, pour faire appliquer une telle politique, il faille une direction homogène. Car toute la CFDT est loin d'être en accord avec de telles perspectives. E. Maire a d'abord dû se battre pour qu'un représentant d'un syndicalisme plus combatif, P. Héritier, soit débarqué de la commission exécutive et ne puisse pas s'y représenter; ce en s'appuyant sur des dispositions statutaires fort peu démocratiques. De très nombreux délégués au congrès ont parfaitement fait le lien entre ces deux aspects , de même qu'avec les exclusions dans la Santé et les PTT. Ils ne sont pas les seuls visés , ml.is bien tous ceux qui voudront défendre un syndicalisme unitaire, de combat , qui n'enferme pas les revendications dans le carcan des " possibilités ., de l'économie capitaliste , à fortiori s'ils sont soucieux de développer la démocratie ouvrière la plus large dans les mobilisations .

Quel sera le destin d'une telle orientation ? Les mois qui viennent vont étre décisifs pour la CFDT. Les syndicats Chimie de la région Rhône-Alpes le soulignaient, avant le congrès, dans une tribune libre, " Strasbourg 88 : déclic ou déclin ., , en regrettant que la sensibilité qui veut " réorienter notre syndicalisme uers une pratique où l 'action et le rapport de forces aient toute leur place, sans pour autant écarter la nécessité de regarder en face les réalités " soit sous-représentée au sein de la commission exécutive. Dans une autre tribune libre parue le même jour, l'union départementale de Côte-d'Or mettait le doigt sur l'essentiel : "C'est une question d'identité de la CFDT: un syndicalisme ne se basant plus sur l'action consciente des travailleurs perdrait une grande partie de sa raison d'être et de sa légitimité "· 45 % des délégués, dans un congrès très verrouillé , ont voté pour le maintien de la perspective socialiste autogestionnaire . La plupart des amendements gauche ont fait aux alentours de 35 %. La direction actuelle a un atout certain : l'émergence, depuis 1981, de couches militantes dans un contexte de calme social. Combien sont ceux dont la légitimité provient d'avoir organisé l'action dans les six ou sept dernières années ? A l'inverse, un nombre non négligeable de responsables tirent leur prestige social de leur place dans les négociations et multiples lieux de concertation . Parmi ceux-là, on l'a vu dans les conflits récents, certains sont parfaitement prêts à s'affronter au mouvement de masse. Cela ne peut que conforter la direction dans son cours actuel. Il appartient aux militants et responsables lutte de classes de s'unifier pour enrayer cette dynamique infernale. La tâche la plus urgente aujourd'hui est de se battre pour que la scission rampante en cours soit stoppée. Le numéro d'après congrès de l'Union métaux de la région parisienne (UPSM) titre : "Strasbourg: des lendemains inquiétants "· "Nous sommes tous des moutons à damiers ... L'appel à une purge politique est dure à avaler venant des responsables d 'une organisation qui s'est construite sur une image d 'ouverture et de tolérance .. . " Pourtant, cette union reprend à son compte quelques accusations habituelles contre les " gauchistes ., qui auraient " un comportement d'épreuve de force permanente sans concession et sans compromis "· Près d'un millier de responsables de syndicats, unions départementales, dirigeants fédéraux - dont le prédécesseur d'E. Maire à la tête de la CFDT, Eugène Descamps - ont signé une lettre ouverte au nouveau secrétaire général, Jean Kaspar, pour demander une procédure démocratique de débat et refuser la logique d'exclusion.

L'enjeu est clair. On ne peut militer pour l'unité du mouvement syndical en acceptant chez soi une scission. On ne peut militer pour la démocratie ouvrière dans les luttes et laisser expulser ceux qui l'ont mise en pratique. Une victoire écrasante de la direction en ce domaine présagerait de lourdes défaites à venir pour tous ceux qui sont opposés à un syndicalisme de régulation sociale.

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