La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Henk Sneevliet, le révolutionnaire oublié

· Critique communiste, n° 82, février 1989 · p. 21-22 · 972 mots

E Livre de Fritjof Tichelman sur la vie du révolutionnaire et internationaliste néerlandais Henk Sneevliet vient sortir d'un injuste oubli un personnage assez exceptionnel , qui a joué un rôle de première place dans le mouvement ouvrier et communiste de deux continents, et dans l'opposition de gauche anti-stalinienne .

Né en 1883 à Rotterdam, Henk Sneevliet commence son activité de militant ouvrier dans le syndicat néerlandais des transports, dont il devient le président en 1911. En 1923, suite à des difficultés avec l'aile droite du syndicat, qui l'oblige à démissionner, il part pour l'Indonésie, alors colonie hollandaise. Il participe bientôt à la fondation , en 1914, de I'ISVD, l'Union social-démocrate indonésienne, premier noyau du futur Parti communiste indonésien . Il préconise, pour les marxistes indonésiens, une collaboration étroite avec le mouvement nationaliste de masse Sarekat Islam . En 1917 , il invite le peuple javanais à s'inspirer de l'exemple russe et mène une agitation révolutionnaire parmi les marins et les soldats, ce qui lui vaudra en 1918 l'expulsion du territoire par le gouvernement colonial. De retour en Hollande, il participe à la direction du syndicat révolutionnaire (très minoritaire) NAS et au CPH (Parti communiste hollandais) , dont il sera délégué au Ile Congrès du Komintern en 1920. Cependant, il reste fasciné par la révolution asiatique et part, en 1921, au nom du Komintern, en mission en Chine.

L'activité de Sneevliet en Chine est un des chapitres les plus intéressants (mais aussi controversés) de sa vie. Il participe à la fondation du Parti communiste chinois (1921) , et, parallèlement, mène des contacts avec Sun Yatsen, le dirigeant du Guomindang. Convaincu, d'après son expérience indonésienne, de la nécessité pour les communistes de participer au mouvement nationaliste, il préconise l'entrée du PCC dans le Guomindang ; position qui sera entérinée par le Komintern en 1922 et par le PCC, avec des réserves, en

1923. Peut-on dire, comme le fait Tichelman, que l'orientation de Sneevliet anticipait, dans une certaine mesure, les conceptions staliniennes et maoïstes ultérieures ? Dans sa préface, Herman Pieterson (dirigeant de la section néerlandaise actuelle de la IVe Internationale) est plus prudent, en rappelant que ce ne fut qu'en juin 1927 que l'Opposition de gauche réclama la rupture du PCC avec le Guomindang.

En 1924, Sneevliet retourne aux Pays-Bas et prend la direction du syndicat de gauche NAS ; ses sympathies croissantes pour Trotsky et l'Opposition de gauche le conduisent, en 1927, à la rupture avec le CPH et le Komintern, et en 1929 à la fondation du Parti socialiste révolutionnaire (RSP). En 1923, son rôle d'animateur dans la campagne de soutien aux mutins du croiseur De Seuen Prouincien (le Potemkine néerlandais) le fait condamner à la prison par les autorités ; présenté par le RSP aux élections comme candidat-prisonnier, il sera triomphalement élu quelques mois plus tard avec 50 000 voix.

En 1933, le RSP va se lier à la Ligue communiste internationaliste dirigée par Trots ky , tout en gardant une certaine autonomie ... Le RSP signera, avec I'OSP (une autre organisation révolutionnaire néerlandaise, issue d'une scission de gauche du PS), le SAP (le Parti ouvrier socialiste allemand) et la LCI, la célèbre Déclaration des quatre, appelant à la formation d'une nouvelle internationale. Deux ans plus tard, le RSP et l'OSP fusionnent pour créer le RSAP (Parti socialiste révolutionnaire des travailleurs).

C'est à partir de 1936 que les divergences croissantes sont apparues entre Trotsky et Sneevliet ; d'abord sur la politique syndicale du RSAP qui, selon Trotsky, ne devrait plus privilégier le petit syndicat minoritaire NAS ; ensuite sur la politique entriste dans les partis socialistes que Sneevliet n'approuvait pas. Enfin, au cours des années 1936-1937, le RSAP s'identifie

Page 22

HENK SNEEVLIET, LE REVOLUTIONNAIRE OUBLIE Pendant l'illégalité de plus en plus avec le POUM - pour lequel il organise une large campagne internationale de solidarité - et n'accepte pas les critiques de plus en plus dures de Trotsky contre le parti espagnol. Le contentieux s'alourdit avec les jugements assez injustes et blessants de Trotsky sur " l'opportunisme parlementaire '' ou le manque de cohérence révolutionna ire de Sneevliet. En 1938, un petit nombre de partisans de Trotsky au sein du RSAP est exclu et fonde le GBL (Groupe bolchevique léniniste), section néerlandaise de la IVe Internationale (Sai Santen et leurs amis).

Avec l'occupation de la Hollande par les nazis, le RSAP passe à la clandestinité avec un nouveau nom, Front Marx-Lénine-Luxemburg. Première organisation politique clandestine créée sous l'occupation, le Front MLL comptait environ cinq cents membres organisés en cellules de cinq. Résolument internationaliste, il s'adressait aussi, par des manifestes, aux soldats allemands et refusait de s'aligner sur les groupes nationalistes néerlandais. Il mènera , en février 1941, une vaste campagne de propagande et de soutien à la grève générale d'Amsterdam , une grève unique en son genre en Europe, puisqu'elle fut déclenchée en protestation aux arrestations de Juifs par les occupants nazis. En février-mars 1942, la police réussit à emprisonner pratiquement toute la direction du Front MLL. Jugés par un tribunal nazi, Sneevliet et ses camarades dirigeants du Front MLL - Dollemann, Menist, Schriefer, Koeslag, Gerritsen , Edel - seront condamnés à mort. Le Gauleiter des Pays-Bas , Arthur Seyss-lnquart, leur refusera la grâce et ils seront fusillés le 13 avril 1942, après avoir, dans un dernier geste de défi , chanté l 'Internationale.

Henk Sneevliet ne fut pas un théoricien et n'a pas laissé une œuvre écrite importante. Le mouvement qu'il avait fondé et dirigé n'a pas survécu à sa mort et à la guerre . Néanmoins, sa vie et son combat exemplaire de militant communiste et internationaliste, de révolutionnaire anti-stalinien, de marxiste dévoué jusqu'à la mort à la cause de l'émancipation des exploités et opprimés du monde entier méritent d'être connus et sauvés de l'oubli.

Une erreur sur cette page ?