• Un plaidoyer pour une utilisation rationnelle de l'irrationnel
Science dure et médecines douces
KLARA ROBAK
'' Le premier effet de la perte de foi est qu'on n'arrive plus à voir les choses comme elle sont. .. Vous jurez tous que vous êtes des matérialistes endurcis, mais en fait vous êtes toujours en train d 'osciller à la limite d'une croyance - une croyance dans pratiquement n'importe quoi .. . Les gens avalent avidement des affirmations non vérifiées de toutes sortes. Ce nouveau phénomène qui monte comme une marée et qui est en train de noyer le vieux rationalisme et scepticisme a un nom : la superstition. "
L'Incrédulité de Père Brown (1926)
U
N Francais sur deux utilise parfois des " médecines douces ", et un sur quatre les utilise d'une manière régulière. Des livres et des revues consacrés à cette médecine sont des grands succès de librairie, l'industrie du médicament homéopathique est en croissance exponentielle, les médecines parallèles sont fréquemment l'objet de discussions à la télévision, à la radio et dans la presse ; bref, il ne s'agit pas d'un problème marginal, mais d'un important phénomène de société. En outre, le consommateur type de ces médecines ne correspond nullement à l'image stéréotypée (et, par ailleurs, fausse) de la clientèle des guérisseurs : âgée, rurale, et peu éduquée . Les enquêtes sociologiques démontrent que, bien au contraire, un consommateur type des médecines parallèles appartient à une couche socio-culturelle privilégiée, vit dans une grande ville , est âgée de trente à cinquante ans, et sa sensibilité politique se situe plutôt à gauche.
Certains représentants de la " médecine officielle " , par exemple les membres de l'académie de Médecine, fulminent contre l'invasion des médecines douces, ne voyant dans ce phénomène que charlatanisme pur et simple, d'autant plus dangereux qu'il est en train d'envahir le corps médical lui-même. Mais peut-on se contenter d'attribuer l'étiquette de " charlatanisme " à des thérapies utilisées - avec bonheur - par la moitié de la population d 'un pays ? Si tous ces gens, tout à fait capables de décisions logiques dans d'autres domaines de la vie , choisissent d 'utili-
C.K. Chesterton ser les méthodes de la médecine parallèle, on peut supposer qu'ils ont une bonne raison de le faire. En effet , ils en ont une : dans de nombreux cas où la médecine officielle n'arrive pas à apporter une solution efficace, ces méthodes réussissent à apaiser les souffrances des patients. Et, il ne faut pas l'oublier, le premier but de la médecine est précisément de soulager les souffrances des malades .
La croissance exponentielle des médecines parallèles et les tentatives de " récupération " dont elles sont l'objet de la part de la médecine officielle prouvent amplement que ces médecines répondent à un besoin bien réel. Il y a bien longtemps déjà , un médecin (orthodoxe) a expliqué que si un malade insatisfait par la médecine officielle est soulagé par un guérisseur, cela montre que le guérisseur en question a su satisfaire un besoin que la médecine " scientifique " n'a pas su reconnaître . En ce sens , le comportement du guérisseur est plus rationnel que celui du médecin . Les médecines parallèles profitent pleinement des carences - bien réelles, hélas - de la " médecine officielle " . Pour expliquer le succès de ces médecines, on a souvent évoqué l'aspect purement technique d 'une certaine (mauvaise) médecine scientifique: la perception du malade comme une machine qu'il faut répa -rer, la substitution de l'organe à la personne ( " il faut voir comment va aujourd'hui l'ulcère d'estomac de la chambre 37 "), couplée parfois avec une approche pseudo-psychologique simpliste, aux antipodes d'une vraie écoute du malade
(" cette dame n'a rien , puisque ses examens sont négatifs ; ça doit être psychosomatique, à cause des problèmes avec son mari.,). En outre, les maladies les plus souvent soignées par les médecines paral -lèles sont des maladies " fonctionnelles .. , mal déterminéés (migraines, maux de dos, problèmes digestifs), des maladies chroniques, des maladies aiguës, sans gravité mais à répétition, et des maladies incurables, donc précisément des maladies face auxquelles la médecine " scientifique ., s'avère souvent impuissante.
Il est bien connu que de très nombreuses maladies ont une composante psychique importante (ce qui ne veut absolument pas dire, contrairement à une certaine approche extrémiste de la médecine officielle, que ces maladies sont moins réelles ou moins dignes d'attention de la part du médecin que de " vraies., maladies). Cependant, la médecine " scientifique ., néglige souvent les aspects psychiques de la maladie. Beaucoup de médecins oublient que, d'une part , " le médecin est le médicament le plus important ., (M. Balint), et, d'autre part, qu'une partie des effets biologiques des médicaments est liée à la foi en la guérison suscitée par ces médicaments. La médecine scientifique d'aujourd'hui est beaucoup mieux armée pour étudier des phénomènes chimiques que pour comprendre des phénomènes psychiques ; ces derniers sont donc l'objet de relativement peu d'attention . Alors que dans de nombreux essais thérapeutiques l'efficacité des médicaments considérés actifs n'est que marginalement supérieure à l'efficacité du placebo, on ne peut nullement comparer le nombre impressionnant des études consacrées aux mécanismes d'activité biochimique des médicaments avec le nombre - fort réduit- des études sérieuses de l'effet placebo.
Les " médecines parallèles ., offrent donc - au minimum - un effet " méde -cin ., , et un effet " placebo ., (ce dernier peut , dans certains cas , atteindre 40 % d'efficacité) . En outre, dans la majorité des cas, les traitements prescrits par ces médecines ne peuvent pas nuire au malade. Il s'agit vraiment de " médecines douces ., . Par exemple, tout le monde, même parmi
les adversaires les plus acharnés de l'homéopathie, s'accordent sur la parfaite inacuité du traitement homéopathique. On ne peut pas en dire autant de la médecine officielle : elle utilise des drogues et des traitements qui risquent d'avoir des effets fort nocifs (effet iatrogène) . Il est donc peu étonnant que , dans des maladies face auxquelles la " médecine officielle ., est relativement impuissante, les " médecines parallèles ., puissent être d'une efficacité réelle.
Les médecines parallèles soulèvent aussi un problème plus fondamental. En plus d'une meilleure écoute du malade et un plus grand respect de sa personnalité, ces médecines offrent une possibilité de donner un sens à la maladie. Dans la société moderne , la bonne santé est devenue une obligation sociale. La maladie est donc souvent vécue au mieux comme une malchance, une absurdité ou une injustice (" pourquoi moi? ., ), au pire comme un vice caché. Les médecines parallèles, en se référant à un monde de valeurs traditionnelles, sont souvent capables de donner une explication individuelle de la maladie, en la reliant au vécu du malade et à son histoire personnelle , d'une part , aux phénomènes cosmiques, d 'autre part. Elles arrivent ainsi à donner une signification, et parfois même une valeur positive, à la souffrance.
Les médecines parallèles, réellement bénéfiques pour de nombreux malades , posent cependant un " petit ., problème : les principes de base de ces médecines sont souvent en contradiction flagrante avec les principes de la " médecine scientifique ., et de la science en gênerai. L'homéopathie, par exemple, se réclame de l'activité de quantités infinitésimales de substances " similaires , : actives dans des dilutions où ne devrait plus exister aucune molécule active. Les autres pratiques de " médecine parallèle , sont aussi fondées sur des visions de monde contraires à celle de la science moderne. Ainsi , l'acupuncture est fondée sur des théories postulant l'existence d'une " énergie cosmique., qui ordonne tous les lois de l'univers; le magnétisme postule l'existence d'un fluide magnétique qui anime l'organisme , etc. Pratiquement toutes les médecines parallèles se réclament d'une perception ancienne du corps et du monde physique, remplacée en Occident par le point de vue de la science moderne. Ainsi, la vision du corps humain des homéopathes reflète fidèlement (à quelques détails près) celle de la médecine du XVIIIe siècle, période où est apparue l'homéopathie. Elle est cependant bien différente de celle de la biologie et de la médecine actuelles . On peut difficilement concilier l'idée que les maladies ont des causes spécifiques avec l'idée qu'elles sont provoquées par des perturbations des flux énergétiques , des déséquilibres humoraux, l'influence des astres ou des interactions défectueuses entre le microcosme et le macrocosme. Et il n'est pas facile de croire en même temps que les effets biochimiques sont induits par les molécules et par les " forces des affinités des sembla -bles" ·
Or, beaucoup des adeptes des médecines douces se trouvent précisément dans la nécessité de croire à la fois aux affirmations de la science moderne et à celles de la " sagesse traditionnelle , . Parmi eux, rares sont ceux qui rejettent totalement la science occidentale et la " médecine officielle , . La majorité des adeptes de ces médecines ne nie pas l'efficacité de la médecine scientifique, elle utilise au besoin les deux approches thérapeutiques. Dans le cas d'une apendicite ou d'une pneumonie, seule une poignée de fanatiques suivra un traitement exclusivement " parallèle , . Les consommateurs de " médecines douces ., , qui appartiennent plutôt aux couches éduquées de la société, savent, en régie générale, quand il vaut mieux voir un médecin " officiel , . La grande majorité de ceux qui dispensent des soins parallèles savent eux aussi quand il faut envoyer leur malade au service d'urgences de l'hôpital le plus proche, sans oublier, bien évidem -ment, de le munir en même temps d'une bonne dose de " médicaments doux ., destinés à renforcer les défenses de l'organisme et hâter la guérison. L'utilisation sélective de la " médecine dure , par les adeptes des médecines douces peut expliquer pourquoi les adversaires de ces médecines n'ont jamais pu démontrer que ces pratiques ont un effet néfaste mesurable sur la santé des utilisateurs.
De nombreux médecins ont ajouté des " méthodes parallèles ., à leur arsenal thé-
rapeutique, et ils pratiquent donc à la fois une " médecine douce " et une " médecine dure ". " Et pourquoi pas ? ", dira-t-on. Combien parmi les médecins connaissent dans le détaille mode d'action de tous les médicaments " orthodoxes " qu'ils prescrivent? La médecine est, en fin de compte, un savoir pratique. Le premier devoir d'un médecin est de faire de son mieux pour aider son malade, donc de lui prescrire le traitement qu'il juge le plus approprié à son cas. En effet, si on pouvait distribuer des thérapies parallèles de manière aussi neutre qu'on distribue des cachets d'aspirine, le problème de contradiction entre un traitement " parallèle " et un traitement " orthodoxe " n'existerait pas. Mais ce n'est nullement possible. Des thérapies parallèles reposent précisément sur un dialogue entre le médecin et le malade, et sur une explication de la maladie fondée sur une vision du monde bien particulière, en contradiction flagrante avec celle de la " médecine scientifique ".
Comment concilier alors la médecine " scientifique " et les thérapies parallèles ? Une stratégie possible est d'affirmer que la science (officielle) finira par trouver des explications - scientifiques - aux effets des thérapies parallèles (la " mémoire de l'eau ", des ondes magnétiques, des rayons cosmiques), exactement comme elle a fini (après une centaine d'années ... ) par trouver le mode d'action de l'aspirine. Une telle approche est en effet tout à fait logique, au moins pour certaines thérapies parallèles telles l'utilisation de l'acupuncture pour l'apaisement des douleurs, certains traitements par les plantes, l'application de régimes alimentaires particuliers, etc. Cependant, l'ultime logique d'une telle démarche n'est pas de concilier la médecine scientifique et la médecine parallèle mais de transformer les thérapies parallèles en techniques de la médecine scientifique. Cela pose malgré tout quelques problèmes quand il s'agit d'activités chimiques sans molécules ou des influences des signes du zodiaque sur le corps ...
Une autre possibilité de concilier médecine parallèle et science est de les compartimenter de façon étanche, et de séparer les idées qu'on a sur la médecine officielle de celles qu'on a sur la médecine parallèle. Une autre variante de la même approche est la tactique de l'autruche qui consiste à éviter soigneusement toute réflexion un tant soit peu approfondie sur le sujet. Enfin, une autre possibilité de concilier les deux -vraisemblablement la plus populaire - est de noyer les idées sur ce sujet dans un langage flou. On peut se référer à la relativité de tout savoir, à l'incertitude des connaissances scientifiques, au fonctionnement mythique de la science dans la société occidentale, à l'arrogance des réprésentants du savoir officiel, à la nécessité de reconnaître que notre savoir ne représente qu'une goutte dans un océan d'ignorance, à l'éternel " Sait-on jamais ? ". Bref, d'insinuer plus ou moins directement que le savoir des adeptes des médecines parallèles peut être aussi valable que celui des partisans de la science officielle.
Et c'est précisément là que le bât blesse. Il est parfaitement vrai que le temps des idéologies scientistes béates est bel et bien révolu, et qu'on ne croit plus que le progrès des connaissances, couplé à une avancée technologique, va résoudre tous les problèmes de l'humanité. On reconnaît aujourd'hui que le savoir scientifique n'est que partiel, qu'il varie souvent, et qu'il peut difficilement prétendre avoir des réponses à tout. En science, " quand on étudie un problème compliqué, on peut être pratiquement certain qu'il deviendra encore plus compliqué. " (P. Ehrlich) En outre, la science est une entreprise humaine, aujourd'hui elle est aussi un métier et une institution sociale. Elle est le fruit des efforts d'hommes qui ne sont pas meilleurs (ni pires) que d'autres; elle souffre donc de toutes les limitations et de tous les maux qui frappent les diverses entreprises humaines.
Cependant, reconnaître que la science n'est pas infaillible ne signifie pas qu'il faille mettre radicalement en question l'ensemble de ses acquis. Or, depuis un certain temps, on peut constater l'augmentation des attaques contre la science. De telles attaques sont fréquemment citées par des adeptes des médecines parallèles. Ces attaques viennent principalement de deux directions : le relativisme et les dénonciations du " pouvoir de la science ". Les relativistes prennent pour point de départ le constat que la formation de savoir scien-
tifique dépend du temps et du lieu de sa formation, pour en conclure que le savoir scientifique ne peut pas prétendre à une valeur universelle, puisqu'il est la simple réflexion d'un temps et d'une culture donnés. Or, si le premier constat est (grosso modo) exact, le second est largement abusif. Les travaux de Copernic, par exemple, étaient sans doute influencés par de nombreux facteurs économiques et socio-culturels, tels la vision du monde physique de son temps, la multiplication des voyages, l'invention de l'imprimerie et la diffusion des livres. Mais reconnaître cela ne met pas nécessairement en question l'affirmation que la terre tourne autour de soleil.
D'autre part, les multiples utilisations abusives des inventions technologiques, allant de l'industrie florissante d'armes de plus en plus meurtrières jusqu'aux mises en péril de l'équilibre écologique de la terre et aux excès de la médecine hyper-technologique, ont contribué à la formation d'un esprit anti-science. Mais les courants anti-science oublient souvent que la technologie n'est en soi ni " bonne " ni " mauvaise " : tout dépend de l'usage qui en est fait. Ils oublient aussi que la science et la technologie sont des domaines différents, même si la frontière entre les deux n'est pas toujours facile à tracer. Très grossièrement, le but de la technologie est d'agir. Elle répond à la question " comment faire ", et un bon technologue doit être avant tout un bon " décideur". En revanche, le but de la science est de comprendre. Elle répond aux questions " comment " et " pourquoi ". La science questionne le monde et se questionne elle-même. Le sens critique, le scepticisme et le doute sont - ou au moins devraient être - des composantes importantes de toute recherche scientifique.
Les médecines parallèles se réclament d'une démarche d'un autre type, et d'un autre type de compréhension du monde physique. Leur vision de monde est soit proche de phénomènes de croyance religieuse - croyance en l'existence d'une gnose (une science secrète) ou d'une sagesse éternelle transmise par le savoir traditionnel -, soit elle constitue une tentative de construire une " para-science " façonnée à l'image de la science officielle, en oubliant cependant un tout petit détail : les principes fondamentaux de ladite science. La science est par définition une entreprise rationnelle, collective et cumulative. Elle ne peut donc opérer des retours en arrière. Pour la science, le retour à la perception du corps humain de Moyen âge est un événement aussi plausible que la résurrection d'un dinosaure. D'autre part, cette définition de la science exclut la possibilité d'utiliser une approche extérieure à la démarche scientifique pour invalider des lois scientifiques. Une telle tentative met en question le principe même de la rationalité scientifique. Et cela est un jeu dangereux.
Il est tout à fait possible que l'engouement actuel pour les " médecines parallèles " aura, en fin de compte, des résultats bénéfiques pour la médecine " officielle ". Il pourra stimuler une meilleure intégration des approches psychothérapeutiques et psychanalytiques dans la pratique médicale (il ne faut pas oublier que le point de départ des réflexions de Freud était une analyse de la relation médecin-malade, et une tentative de comprendre pourquoi la parole de médecin peut guérir). Il pourra aussi contribuer à l'évolution des disciplines, telles l'ethnomédecine et l'anthropologie médicale, qui étudient le contexte social et culturel de la maladie. Il pourra enfin encourager une meilleure écoute du malade, une meilleure prise en considération de sa personnalité et l'ensemble de ses problèmes, c'est-à-dire tout simplement contribuer à l'augmentation du nombre de bons médecins.
Selon toute vraisemblance, les médecines parallèles assouvissent aussi un authentique besoin de croyance. L'homme est loin d'être un être purement rationnel. Il a aussi besoin d'irrationalité, et le besoin de comportements rituels, de rêves et de mythes est ni moins fort ni moins essentiel que celui de rationalité. En outre, les médecines parallèles représentent le savoir scientifique d'autrefois, et on peut très légitimement avoir la nostalgie du passé. On peut aussi remarquer qu'en devenant mathématisée, analytique et causaliste, la science moderne a remplacé l'univers harmonieux dans lequel l'homme était partie intégrante du macrocosme par un monde logique et froid dans lequel l'homme n'arrive plus à trouver sa place. Si
les comportements chevaleresques du Moyen Age ont été noyés dans l'eau glacée du calcul égoïste, le cosmos chaleureux, interactif et intimiste d'autrefois a été englouti dans l'eau glacée du calcul tout court. La science de Képler et de Newton a remplacé la musique des sphères par des colonnes de chiffres, et celle de Lavoisier et de Priestley a substitué aux affinités électives entre les éléments de prosaïques liens chimiques entre molécules. La musique des sphères et les affinités électives ont été exilées du domaine des astronomes et des chimistes pour rejoindre celui - au moins aussi important - des rêveurs, des poètes et des amoureux.
Le domaine de l'onirique et du symbolique, du mythe et de l'art, est certes suffisamment vaste pour accueillir aussi la croyance en l'analogie entre le microcosme - l'homme - et le macrocosme -l'univers-, (fondement de la théorie des similitudes homéopathiques), la foi en l'existence des rythmes universels, en l'éternel retour, aux flux d'énergie cosmique etc. Et, puisque les représentations mentales sont bel et bien capables d'affecter les sensations physiques, la vision mythique et symbolique du rorps humain générée par des médecines parallèles peut même servir à apaiser les souffrances de certains malades. A condition, cependant, de faire clairement la distinction entre le domaine du symbolique et du mythique de celui du rationnel, et de séparer autant que possible l'un de l'autre, c'est-à-dire d'utiliser rationnellement l'irrationnel.
Les adeptes conséquents des médecines parallèles proposent exactement le contraire. Ils se défendent corps et âme des interprétations magiques, symboliques ou poétiques de leur discours, et prétendent proposer un mode de connaisance de monde physique au moins aussi légitime que celui des scientifiques. L'ultime logique de leur démarche est donc de dissoudre le rationnel de la science dans une multitude de croyances. Or, si la diffusion des médecines parallèles risque de saper l'adhésion aux principes de rationalité et de remplacer le scepticisme par des phénomènes de croyance, le prix à payer pour le soulagement que ces thérapies offrent à certains malades peut s'avérer beaucoup trop élevé. L'histoire de la civilisation est étroitement liée à l'histoire de la rationalité. Au XIX e siècle, le temps des triomphes de l'idéologie scientiste, les hommes ont cru que les comportements irrationnels allaient disparaître d'eux-mêmes grâce au progrès linéaire et ininterrompu du savoir. L'expérience historique a montré, malheureusement, qu'il n'en est rien. La rationalité est un phénomène bien fragile, qui peut très facilement céder la place aux comportements irrationnels. Elle a donc fortement besoin d'être protégée. Dans les nouvelles policières de G. K. Chesterton, les spectateurs assistent à un enchaînement de circonstances perçu d'abord comme un événement surnaturel. Le héros, un prêtre catholique nommé le Père Brown, démontre par la suite qu'il s'agit en fait d'un événement tout a fait naturel. De tels événements prétendus surnaturels sont souvent exploités par des malfaiteurs, qui profitent de l'irrationalité ambiante et de la tendance à " croire en n'importe quoi .. pour réaliser impunément leurs sombres machinations. Le père Brown affirme que la défaite de la rationalité est le résultat de l'affaiblissement de la religion. Les gens qui ont perdu la foi assouvissent indistinctement leur besoin de croyance avec tout ce qui leur tombe sous la main. Il se peut que cet argument contienne un fond de vérité. Cependant, même si l'Eglise a fait du chemin depuis le temps de Galilée, et qu'elle se garde bien d'entrer en conflit avec la science, on peut difficilement recommander aux lecteurs d'un journal marxiste de barrer la route à l'irrationalité par le retour à la foi en la Sainte Trinité et en l'Immaculée Conception. Malheureusement, on ne peut pas non plus leur offrir les joies de la foi dans le " Petit Père des Peuples .. , dans les " Lendemains qui chantent .. , ou même dans les " Lois inéluctables de l'Histoire ..... On peut seulement leur proposer les avantages incertains de la lucidité. C'est une position inconfortable, certes. Mais, au vu des leçons de l'histoire récente, et des dangers du futur (imaginez, par exemple, les conséquences des comportements irrationnels des détenteurs des armes nucléaires, ou les dangers d'irrationalité si l'épidémie du SIDA prenait des proportions vraiment inquiétantes), est-ce qu'on peut vraiment se permettre le luxe de positions plus confortables ?