Les très étonnantes découvertes du professeur Benveniste.
Sur les licornes et la mémoire de l'eau
C KLARA ROBAK
'était, de longue date, un secret de polichinelle . La grande presse en a parlé à plusieurs reprises : un laboratoire francais de renom a enfin prouvé que des " dilutions homéopathiques " de substances actives ont des effets biologiques importants. Le directeur du laboratoire en question, le professeur Benveniste, directeur de recherche à INSERM (U-200 à Clamart) a réalisé ces travaux importants dans le cadre d'un contrat de recherches financé par les laboratoires Boiron, premiers producteurs francais de médicaments homéopathiques. Des résultats partiels de ces recherches ont d'abord été diffusés dans des journaux scientifiques plutôt confidentiels et dans des réunions d'homéopathes ; puis le professeur Benveniste, de plus en plus convaincu qu'il est sur la voie d'une découverte scientifique majeure, s'est efforcé de faire publier ses résultats dans un des journaux scientifiques les plus prestigieux du monde : Nature (Londres) .
Après deux années de négociations serrées, et la confirmation des travaux du laboratoire francais par trois équipes étrangères qui ont collaboré avec le laboratoire de Clamart, la revue britannique a finalement publié l'article du professeur Benveniste et de ses collaborateurs. Elle a toutefois accompagné cette publication d'un commentaire extrêmement prudent et s'est réservée le droit d'envoyer une commission d'enquête dans le laboratoire du professeur Benveniste. La rédaction de Nature a caractérisé les résultats de professeur Benveniste et de ses collaborateurs comme " incroyables ". En effet, ces résultats allaient à l'encontre des principes fondamentaux de la science contemporaine. Le professeur Benveniste a affirmé que des effets biologiques spécifiques ont été découverts dans des dilutions allant jusqu'au 10. 120 , (tandis que dans son système expérimental, une dilution de 10 · 14 devrait déjà représenter moins d'une molécule par tube à essai). Selon lui, il y a donc des effets moléculaires sans molécule, transmis par ce qu'il appelle " la mémoire de l'eau ". Ces découvertes semblent confirmer les résultats cliniques obtenus par des médecins homéopathes avec des dilutions très élevées de produits actifs, dilutions qui en principe ne contiennent plus aucune molécule du produit utilisé. Il est peu étonnant que l'article du professeur Benveniste - sans le commentaire prudent de la rédaction de Nature- ait été fièrement envoyé par les laboratoires Boiron à toutes les officines pharmaceutiques de France.
La commission d'enquête de la revue Nature - envoyée, fait plutôt bizarre, après la publication de l'article du professeur Benveniste et son équipe - était composée du rédacteur en chef de cette revue (un physicien), d'un spécialiste de la détection des fraudes scientifiques et d'un magicien professionnel. La commission a passé une semaine dans le laboratoire de Clamart, a discuté avec les chercheurs, examiné les cahiers du laboratoire, réalisé certaines expériences, elle a finalement publié un rapport plutôt assassin (non diffusé par le laboratoire Boiron ... ). Il peut être ainsi résumé : " Ce n'est pas sérieux"···
Le professeur Benveniste, outré, a expliqué que, durant les premiers jours du séjour de la commission , toutes les expériences ont réussi à merveille et que les enquêteurs ont fondé leurs conclusions uniquement sur les résultats des trois dernières expériences qui ont échoué du fait de la pression psychologique et de l'atmosphère de terreur intellectuelle instaurée dans le laboratoire. Il a affirmé que la commission était venue avec l'idée fixe de démolir ses travaux pour la seule raison qu'ils dérangent, puisqu'ils sont contraires aux dogmes scientifiques actuels. La prétendue " enquête " n'a rien de commun avec la science et relève d'une chasse aux sorcières dans la pire tradition du maccarthysme.
De quoi s'agit-il donc? D'une découverte majeure menacée d'étouffement par un establishment scientifique sclérosé et timoré ? Ou d'une manipulation habile de l'opinion publique, afin d'augmenter des profits (qui peuvent être non négligeables, vu le coût des matières premières ... ), par l'industrie du médicament homéopathique (environ 15% du marché des médicaments en France)? Existe-t-il une " affaire Benveniste " ?
Pour y voir un peu plus clair, essayons de comprendre le système expérimental à l'origine de la polémique. Le fameux article (le premier) de Nature affirmait que des dilutions extrêmement élevées d'anticorps du type anti-lgE arrivent à induire spécifiquement une réaction biologique très sensible : la " dégranulation des basophiles ". Les basophiles, un type de globules blancs du sang, sont impliqués dans des réactions allergiques. Dans l'état normal, le cytoplasme d'un basophile contient de nombreux granules. De plus ces cellules ont sur leur surface des anticorps de type spécial : les IgE. Quand les basophiles d'un sujet allergique sont en contact avec la substance à laquelle ce sujet est sensible, il se produit une " dégranulation ", c'est-à-dire une rupture de ces granules et la libération d'une substance chimique - la histamine - qui induit des symptômes d'allergie. On peut artificiellement mimer une situation d'allergie, en utilisant des basophiles d'un sujet non-allergique qu'on met en contact avec des anticorps " anti-lgE " qui réagissent à la membrane des basophiles. C'est ce dernier test qui a été utilisé par le professeur Benveniste et son équipe.
La dégranulation des basophiles est un test biologique spécifique et sen sible. Il souffre cependant de certaines limites , d'ailleurs fréquentes dans des tests biologiques qui utilisent des cellules vivantes : une grande variabilité des réponses , d'une part, et des problèmes liés au mode de lecture des résultats , d'autre part. En effet, la commission d'enquête a trouvé que les résultats obtenus par l'équipe de Clamart ont été très variables et que, occasionnellement, le laboratoire est passé par des périodes pendant lesquelles les expériences ne " marchaient pas du tout ". Par ailleurs, le pourcentage des cellules dégranulées est déterminé par le comptage, au microscope, du nombre des cellules positives. Une telle méthode de lecture est particulièrement propice aux erreurs qui sont le résultat d'une volonté (parfaitement inconsciente) d'obtenir un résultat donné. Un moyen simple de réduire les erreurs dues a la subjectivité de l'expérimentateur existe cependant : lire tous les résultats " en double aveugle " (c'est-à-dire que celui qui lit les préparations ne sait pas à quoi correspond sa lecture) , et de préférence par plus d'une personne. Or, les enquêteurs de Nature ont constaté à leur grand étonnement que, si certaines expériences ont été réalisées en " double aveugle ", la méthode n'était nullement utilisée systématiquement dans le laboratoire. En règle générale, les expériences ont été faites, du début à la fin , par une seule personne, réputée comme " faisant marcher " ces expériences.
Le problème est d'ordre plus général. Déjà à la lecture de l'article original parlant de la découverte de l'" effet des hautes dilutions ", on a pu être frappé par la disproportion entre le caractère extraordinaire de la découverte annoncée et le caractère on ne peut plus ordinaire de la preuve fournie. Le professeur Benveniste affirme qu'il a obtenu des effets moléculaires sans molécules grâce à la " mémoire de l'eau ". Et donc qu'il faut au mieux réviser sérieusement, sinon carrément jeter à la poubelle de l'histoire, une bonne partie de la science contemporaire, à commencer par toutes les expériences qui, en biologie et en médecine, ont toujours naïvement utilisé comme solvant de l'eau, sans se soucier de son éventue lle " mémoire ". Il affirme aussi qu'il s'agit d'un fait scientifique sûr, puisque plusieurs chercheurs en quatre laboratoires l'ont observé à maintes reprises. La rédaction de Nature a probablement fortement soupçonné une fraude ; sinon pourquoi inviter un magicien et non un spécialiste en immunologie qui connaît bien le test en question ? Ce soupçon a soulevé une indignation bien compréhensible de la part du professeur Benveniste. En effet, malgré tous leurs efforts, les enquêteurs n'ont pas trouvé la moindre trace d'une tromperie délibérée (d'ailleurs difficilement concevable dans le cas d'un phénomène observé dans quatre laboratoires différents). On peut donc en toute tranquillité, écartant la possibilité d'une fraude, faire pleinement confiance â la bonne foi de chercheurs qui ont travaillé sur les effets des hautes dilutions, et accepter qu'i ls ont bel et bien observé les résultats qu'ils rapportent.
Mais est-ce-que ces résultats prouvent, au-delà d'un doute raisonnable , l'existence de ce que le professeur Benveniste appelle maintenant " une biologie méta-molécu-
laire " ? Avant d'arriver à des conclusions aussi spectaculaires ne faudrait-il pas d'abord être absolument sûr que ces résultats ont été vraiment obtenus en l'absence de molécules ? Il y a peut-être enco re quelques possibilités à éliminer avant de déclarer la faillite de la science. Pa r exemple, il peut s' agir tout bêtement d 'un artefact de laboratoire. Des erreurs d'expérimentation et des artefacts de laboratoire - observés en toute bonne foi par des nombreux chercheurs compétents - sont en effet une chose assez commune dans le domaine de la science. Le ca s de l'" eau polymérisée " découverte par des savants soviétiques, et qui plus tard s'est révélée être une eau tout à fait ordinaire ayant acquis ses propriétés extraordinaires par une contamination chimique , est peut-être l'artefact de laboratoire le plus connu du grand public. Il est cependant loin d'être un cas unique. Presque chaque discipline scientifique a son lot de cas semblables .
Un artefact de laboratoire peut expliquer des résultats obtenus par l'équipe du professeur Benveniste sans recourir aux nouvelles lois de la matière. L'artefact le plus vraisemblable (mais pas le seul possible) serait la présence d'une contamination accidentelle dans des tubes de " haute dilution ". Selon les enquêteurs de Nature, les chercheurs de Clamart n'ont pris aucune mesure de vigilance particulière (comme , par exemple, des soins spéciaux pour éviter des contaminations par éclaboussures) lors de leurs expériences. En outre, l'équipe de Clamart a strictement adhéré à la manière rituelle de préparer des médicaments homéopathiques. Ainsi, les dilutions ne devraient par être transférées du tube dans lequel elles ont été préparées à un autre, et une agitation vigoureuse d'au moins dix secondes s'est avérée indispensable pour obtenir des préparations actives. Ce qui a amené un immunologue renommé , le professeur Nisonoff de l'université de Brandeis (USA), à faire remarquer qu'on a finalement découvert comment James Bond était capable de distinguer des Martini frappés de Martini mélangés. Plus sérieusement, d'autres chercheurs ont affirmé que, dans ces conditions, il est difficile d'exclure la possibilité que l'exactitude des dilutions pourrait, par
exemple, être faussée par l'adhésion de molécules d'IgE aux paroies des tubes à essais, ou par leur agrégation à d'autres molécules du milieu utilisé pour la dilution avant qu'elles s'en détachent par l'agitation.
Le professeur Benveniste affirme maintenant que des spécialistes dans d'autres domaines - des chimistes, des physiciens - devraient se joindre à ses recherches pour élucider le mystère de la " mémoire de l'eau , . Mais il n'a visiblement pas pensé avant la publication de ses résultats à s'adresser à ces spécialistes -des radio-chimistes, des physiciens spécialistes de la dissolution ou de la phase liquide-, pour vérifier, par une méthodologie rigoureuse, l'absence de molécules actives dans ses " hautes dilutions , . A l'évidence, le professeur Benveniste était suffisamment sûr de la réalité de son phénomène pour ne pas le mettre sérieusement à l'épreuve. Ce qui ne signifie pas forcément qu'il a commencé ses travaux avec la ferme conviction qu'il allait trouver la base scientifique de l'homéopathie. Il est tout à fait possible qu'il les a initiés sans parti pris, et que c'est ensuite qu'il fut converti aux pouvoirs des " hautes dilutions , , lors des premiers résultats fort surprenants observés. Le résultat - pas très étonnant chez un converti de fraîche date - en fut, peut-être, une certaine défaillance du sens critique ...
Le professeur Benveniste était suffisamment sûr de ses résultats pour préparer le champagne afin de fêter les conclusions, forcément positives, de l'enquête de la commission envoyée par Nature. Quand les rapports avec la commission d'enquête ont tourné à l'aigre, il a multiplié les attaques contre cette commission, l'accusant de mauvaise foi (probable), incompétence en immunologie (certaine), et par-dessus tout de terrorisme intellectuel (douteux). Il a attribué l'échec des expériences observées par la commission, d'une part au hasard, d'autre part à l'atmosphère de tension anormale régnant dans le laboratoire. L'explication est tout à fait plausible : que celui qui n'a jamais raté une expérience jette la première pierre. Mais, au-delà de ces accusations de chasse aux sorcières, le professeur Benveniste est étonnamment muet sur la conclusion principale de la commission: le manque de rigueur scientifique de sa recherche. L'argument principal qu'il oppose aux accusations très précises de la commission est qu'il ne comprend pas pourquoi on juge si sévèrement chaque détail de sa procédure expérimentale. Il a répété à plusieurs reprises que la qualité technique de son travail n'est nullement inférieure à celle d'autres (bonnes) recherches scientifiques qui utilisent les mêmes méthodes. Derrière cet argument pointe l'accusation de persécution des idées hétérodoxes par l'establishment scientifique. Les contrôles d'une sévérité inhabituelle auxquels a été soumis le professeur Benveniste, et l'acharnement de ses détracteurs à vérifier le moindre détail de sa technique, seraient la preuve du conservatisme de l'institution scientifique et de sa résistance aux idées nouvelles.
Il est vrai, en effet, que les méthodes de travail utilisées dans le laboratoire de Clamart sont d'une rigueur scientifique amplement suffisante pour une recherche scientifique ordinaire : par exemple pour une investigation qui utilise le test de dégranulation des basophiles pour déterminer les causes d'allergie de certains sujets. Dans une telle recherche on ne prend pas des précautions extraordinaires, et une erreur occasionnelle n'invalide nullement l'ensemble des résultats obtenus (même si ce n'est pas toujours très drôle pour la victime qui, pour une telle erreur, se voit obligée par exemple de se séparer de son minou bien-aimé pour découvrir plus tard qu'elle était en fait allergique aux endives). Mais les exigences de rigueur peuvent être les mêmes si le but de la recherche en question est de fonder une nouvelle science de la " biologie méta-moléculaire , ? Ce problème a été résumé par un des membres de la commission d'enquête de Nature : " Si je vous raconte que je garde une chèvre dans monjardin, et que vous voulez le vérifier, il suffit de demander à quelqu'un qui passe dans le coin de jeter un coup d'œil à travers les grilles du jardin, pour pouvoir affirmer: "Oui, ce type a une chèvre". Mais que feriez-vous si j'affirme quej'ai une licorne dans mon jardin?"
Pour le moment, on manque toujours de preuves irréfutables de l'existence de la licorne.