Considérations sur 1 'argent et la mort
DENISE AVENAS
Be livre de Pierre Lantz récemment paru aux éditions L'Harmattan sous le titre lapidaire l 'Argent, la Mort nous précipite dès la première page dans le vif du sujet. Ce qui réunit la milliardaire américaine et les habitants du bidonville qui jouent ensemble au " scopone scientifico " dans le film de Comencini l 'Argent de la vieille, ce n'est pas seulement la puissance matérielle de l'argent (à ce niveau-là, les dés sont pipés, les pauvres finiront nécessairement par perdre) , mais son impact symbolique, en tant qu'erzatz d'éternité pour l'une et de toute puissance pour les autres. L'argent, rempart contre la mort. Mais rempart illusoire, puisqu'il est en lui-même porteur de mort, dès lors qu'il déplace l'être vers l'avoir. C'est de cette ambivalence de l'argent considéré dans sa fonction fantasmatique autant qu'économique qu'il s'agira ici.
FAIRE TENIR ENSEMBLE
DES ANALYSES DISSOCIÉES
Le pari de ce livre, très synthétique, est donc de reprendre l'analyse de l'argent, du fétichisme, de la réification en dépassant le simple point de vue des rapports économiques et sociaux entre les classes, de l'enrichir des apports de l'" économie libidinale " sans la rejeter pour autant. Quel désir polarise l'argent? Comment sert-il de lien social non seulement dans le réel mais dans l'imaginaire d'une société ? Une approche anthropologique, qui refuse de dissocier pratique matérielle et pratiques symboliques, qui " marie " les données de l'ethnologie, de la sociologie, de la psychanalyse avec la réflexion politique et philosophique permet à l'auteur d'esquisser une réponse à ces questions, en fécondant les uns par les autres des savoirs jusque-là parcellaires et unilatéraux. "Si l'argent est le point central de cet essai, c'est qu'il est si souvent le lien privilégié entre les hommes, le point de rencontre du désir et du travail, symbole du monde et de la société. "
Cette volonté de faire tenir ensemble des approches jusque-là séparées, voire contradictoires, débouche sur une multitude d'analyses de détail fort subtiles sur la fonction du jeu d'argent, le désir, le travail, le militantisme même, - en jouant le décentrement du regard par un très long détour par les sociétés archaïques et ce qu'elles ont à nous apprendre de nous-mêmes.
Dès lors, si l'on consent à rompre avec les dogmatismes, à faire l'effort d'une lecture pas toujours facile, on apercevra quelques-unes des raisons de l'opacité du réel, de sa résistance aux théorisations top univoques. La critique faite là des insuffisances du marxisme est stimulante, en ce qu'elle nous montre un Marx plus hégelien, plus " bourgeois " qu'il ne le soupçonnait, dans sa foi par exemple en la science, le progrès. Non qu'il faille imputer à Marx de n'avoir pas su sauter complètement par dessus son époque, mais à ses successeurs, plutôt, d'avoir tellement tardé à prendre en compte, stalinisme aidant, des apports venus d'ailleurs. A dépasser une conception trop pauvre de la dialectique, que sa polarisation sur une économie " déterminante en dernière instance " a poussé à laisser en friche le reste, permettant à la pulsion non canalisée de se polariser sur des aberrations comme le culte du petit père des peuples, d'investir une conception quelque peu étriquée du militantisme. Certes, il ne s'agit pas de brancher sommairement Marx sur Freud, ils ne travaillent pas sur le même registre, mais pas davantage de rejeter d'un revers de main méprisant les Deleuze, Guattari, Lyotard, ou même quelques-unes des vues décapantes d'un Nietzsche. Abandonner une version trop économiste et finalisée de la dialectique, mais aussi une forme trop hégelienne encore d'universalité, qui ne permet pas
CONSIDERATIONS SUR L'ARGENT ET LA MORT de penser dans sa richesse particulière l'individu. Réarticuler l'individu sur le social, les penser ensemble sans les amoindrir. "Etudier le symbole de deux manières successives : comme lien dans la production, dans son aspect athropologique -c 'est son côté directement socialisé. Comme approche individualisée du monde, comme désir jeu du monde " - car ces deux aspects sont indissociables.
REGARDER
NOTRE SOCIETE DU POINT DE VUE DE L'AUTRE
C'est à cette fin que Pierre Lantz fait un long détour par les sociétés " archaïques "• où " le point d 'ancrage est la vie, non la mort, la richesse, non la valeur, la production, non le travail "· Il s'agit pour lui de dénoncer, débusquer ce qu'il y a d'ethnocentrisme jusque chez les ethnologues les plus avertis contre ce danger (Levi Strauss par exemple), de saisir ces sociétés dans ce qu'elles ont de différent, d'irréductible aux catégories des sociétés marchandes auxquelles on a trop souvent voulu les ramener. D'analyser leurs rapports à la nature, à la mort de " leur " point de vue, autant que faire se peut, et de revenir à nos sociétés, ensuite, en adoptant un regard neuf, un regard éclairé par la différence plutôt que par l'analogie forcée. Ces sociétés utilisent pour certaines d'entre elles la monnaie comme écran entre les morts et les vivants, le rapport entre la monnaie, la vie et la mort y est plus " limpide " que chez nous, et à partir de là nous pouvons analyser ce qu'il en est dans les sociétés telles que la nôtre, d'où la mort a été proscrite autant que faire se pouvait, alors qu'elle fait si l'on peut dire " partie de la vie " là-bas. Dans les sociétés archaïques, la mort doit " circuler selon les cycles traditionnels, à ce prix elle peut fonder des symboles reconnus socialement, des richesses légitimes, féconder les forces vitales "· Chez nous, elle est exclue du social, impensable théoriquement, le symbolisme qu'elle porte a été refoulé comme honteux, et cependant elle est omniprésente , mais masquée.
Car il est impossible de dissocier le pouvoir, si rationalisé qu'il se veuille, du symbolisme qu'il mobilise et de la puissance de mort qu'il monopolise . Bien que notre société prétende échapper au symbole par le calcul, le rendement, l'économie, bien que les hommes politiques, au nom du décin des " idéologies " ne se veuillent que gestionnaires, bien que la toute puissance de la raison théorisée à partir du xvm• siècle ait du mal à disparaître, l'irrationnel renaît sans cesse où on ne l'attend pas, et en particulier dans la façon dont est investi l'argent, signe de toute puissance, résumé de toutes choses . Et la mort impensée , impensable, la mort bannie, exclue, réinvestit tout le champ du réel: "l 'Etat science guerre " devient " le signifiant suprême auquel se subordonnent tous les autres symboles ... Il ne peut tolérer que des êtres pour la mort, une nature ravagée, une société atomisée, des individus évalués par la quantité de puissance qu'ils offrent, mesurable par la balance des paiements "·
L'argent, qui porte en lui l'illimité , le sériel, le compulsif, est devenu l'expression de la " pulsion de mort ". Non plus comme dans les sociétés archaïques le symbole des morts, mais le substitut de la mort qui, "n 'étant plus liée à l 'organisation vitale et sociale, ne circule plus, n'est imaginée que comme réduction à l'identique, à l 'indifférencié, au principe de constance "• et s'articule sur l'image de l'Etat vampire.
Ce n'est pas que dans ce livre tout soit radicalement nouveau, il s'étaie sur les recherches qui datent d'il y a quelques années déjà, compte tenu du mal qu'a eu l'auteur à dénicher un éditeur. Il n'est pas non plus très optimiste dans les conclusions, il est souvent provocateur sans le vouloir, mais tel qu'il est, dans son parti pris de complexité, il constitue un garde-fou fort efficace contre les rationalisations trop rassurantes parce que réductrices , surtout si l'on tient que la volonté de changer le monde ne peut se contenter d'idées trop simples. L'histoire l'a assez démontré .