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L'expérience yougoslave

· Critique communiste, n° 83, mars 1989 · p. 30-32 · 1 787 mots

• A propos du livre de Catherine Samary

L'expérience

yougoslave

C

Be qui se passe aujourd'hui en URSS représente un gigantesque défi pour tous ceux qui se réclament de la continuité avec le combat de l'Opposition de gauche. Il est clair en effet que, de proche en proche, le processus de retour critique sur l'histoire post-révolutionnaire devait inévitablement déboucher sur la " question de Trotsky ». Mais plus fondamentalement encore, c'est le problème de la réinterprétation du stalinisme qui est ouvert et, à partir de ce moment, ce n'est plus seulement la figure historique de Trotsky qui ressurgit au premier plan, mais aussi toute son analyse de la dégénerescence bureaucratique de l'URSS.

C'est déjà beaucoup, mais ce n'est pas tout. Car le retour nécessaire sur le passé se combine avec l'introduction, relativement lente, mais inexorable, de réformes de grande portée ; certaines d'entre elles portent sur les institutions politiques, d'autres visent à modifier et à améliorer le mode de fonctionnement de l'économie. Dans ce mouvement, on se trouve très vite confronté à un point de vue spontané selon lequel il n'y aurait de dépassement des blocages actuels de l'économie soviétique sans réintroduction des lois marchandes : la lutte contre la domination bureaucratique passerait inévitablement par l'extension de la liberté du ... marché. La pente la plus probable du gorbatchevisme pourrait alors être décrite comme suit. Pour le passé : on continue à momifier Lénine, on renvoie dos à dos Trotsky et Staline, et on tire un coup de chapeau à Boukharine (celui de la NEP). Pour l'avenir : plus d'initiative privée, plus de marché et... plus de marchandises. Avec une contrainte majeure : la bureaucratie doit en même temps s'inventer une nouvelle légitimité pour continuer à exercer sa domination.

Tel est l'enjeu, considérable, sur lequel les marxistes révolutionnaires doivent se donner les moyens de peser. Pour ce qui est de l'interprétation du passé, ils sont bien armés : la restitution de la vérité historique, la diffusion des textes mêmes de Trotsky, sont des objectifs clairs et nets. Mais il n'en va pas tout à fait de même quant à l'avenir, notamment sous l'angle des problèmes économiques. Et c'est pourquoi il faut mettre les bouchées doubles, actualiser notre réflexion en ce domaine, renouer avec les interrogations. Deux grands débats font référence : celui des années vingt en URSS, autour de Préobrajensky, Boukharine et Trots ky, et celui des années soixante à Cuba, entre le Che, Mandel et Bettelheim. Par rapport aux processus à l'œuvre dans les pays de l'Est, ils constituent un apport essentiel, et qui n'a finalement pas vieilli. Mais il ne faut négliger aucune expérience, que ce soit celle de la Chine, ou encore celle de la Yougoslavie.

C'est à cette dernière qu'est consacré le livre de notre camarade Catherine Samary 1 • Mais il faut d'emblée insister sur le fait que l'intérêt de ce livre dépasse largement le simple objectif de connaissance de la réalité yougoslave. Sa préoccupation constante est en effet de tirer tout ce qui peut l'être de l'expérience yougoslave, en vue d'éclairer notre problématique de la transition socialiste. Comme le souligne Ernest Mandel dans sa préface " son intérêt particulier est le va-et-vient entre les questions théoriques de la transition au socialisme et l'histoire vécue des réformes économiques, dans leur succession depuis quarante ans en Yougoslavie"· Aucun lecteur ne devrait donc se détourner de la lecture de ce livre, sous prétexte qu'il ne traiterait que du cas yougoslave.

Certes, l'expérience yougoslave peut être considérée comme un espoir déçu, mais, en même temps, elle offre un champ de réflexion tout à fait important. C'est que depuis quarante ans, la Yougoslavie a expérimenté les trois variantes principales de la gestion bureaucratique. Dans l'après-guerre, et jusqu'à la rupture avec l'URSS, l'économie yougoslave a commencé par fonctionner sur le modèle soviétique, à partir d'une planification " essentiellement fondée sur des choix en nature et où les catégories monétaires jouent un rôle subordonné" (p. 36).

A partir de la rupture avec Staline, et jusqu'en 1964, la planification yougoslave adopte un mode de planification souvent qualifiée de " décentralisée .. , bien que ce

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L'EXPERIENCE YOUGOSLAVE terme soit impropre dans la mesure où les leviers de commande de l'accumulation restent centralisés : les unités de production " acquièrent une "autonomie comptable" et une plus grande liberté de gestion. Mais en substance, le plan continue à orienter les grands choix stratégiques d 'investissements( .. . ) Le marché, la loi de la valeur exercent des pressions conflictuelles avec un tel système, mais n'y dominent toujours pas" (p. 37). C'est cette période 1953-1964 qu'étudie la seconde partie du livre, sous le titre suggestif de " L'autogestion étouffée par le plan ., . L'intérêt pratique qu'il y a à bien comprendre les contradictions de cette réforme réside dans le fait qu'elle s'apparente à celles qui sont actuellement introduites en URSS.

Avec la réforme marchande de 1965, l'économie yougoslave a essayé un troisième système visant " à faire du marché "socialiste" le régulateur ou, selon une terminologie marxiste, à restaurer la domination et le respect de la loi de la valeur pour orienter les investissements. Le plan n'a plus qu'une fonction indicative ou secondaire par rapport aux mécanismes marchands. " (p. 37) L'étude de l'échec de cette réforme, consommé entre 1965 et 1971, fait l'objet de la troisième partie, intitulée cette fois " L'autogestion étouffée par le marché ., , et qui constitue le cœur de l'ouvrage dans la mesure où une telle conception d'un " socialisme de marché ., est tout à fait spécifique de la Yougoslavie et diffère sensiblement des éléments de réforme introduits ailleurs dans les années soixante. Seules les récentes réformes hongroises vont un peu dans le même sens. L'expérience yougoslave est donc tout à fait précieuse.

Bien sùr, il n'existe pas de schémas universels et étroitement définis, et la voie sur laquelle s'engagent aujourd'hui les réformes d'Union soviétique ne sera pas identique à l'itinéraire yougoslave. Mais les grandes contradictions à l'œuvre sont comparables, et c'est pourquoi il est urgent de tirer toutes les leçons de l'échec yougoslave qui deviendra assez vite évident puisque, dès 1971 , sera amorcé un mouvement de recentralisation, comme réponse à plusieurs évolutions adverses.

L'introduction de la concurrence, entre entreprises et par rapport au marché mondial, qui caractérise la réforme, a eu pour premier effet d'accentuer les mécanismes de différenciation sociale. Pourtant, à première vue, la décentralisation avait pour objectif de rapprocher les décisions des gens, et visait la mise en place d'un développement plus harmonieux. Le fait qu'elle produise un effet finalement inverse peut apparaître comme un paradoxe, si l'on prend comme acquis un postulat largement répandu, y compris au sein de la gauche alternative, selon lequel le maxi-

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1. Catherine Samary, le Marché contre l'autogestion, l'expérience yougoslave, Publisud-La Brèche, 1988. 2. Eugène Prèobrajensky, la Nouvelle Economique, EDI, 1966.

mum de décentralisation est souhaitable en soi. De manière symétrique, cette analyse, aujourd'hui dominante, avec des versions de gauche et de droite, tire un trait d'égalité entre centralisation, étatisation et bureaucratisation. L'intérêt de l'expérience yougoslave est de venir rappeler une évidence qui relève un peu du bon sens : quand on laisse fonctionner spontanément les lois du marché, en levant tout contrôle social, alors, très naturellement, les différences, au lieu de se résorber, s'accentuent. Les avantages acquis, la rentabilité supérieure, le dynamisme garanti des régions et entreprises les plus prospères attirent l'investissement, la main-d'œuvre qualifiée, qui viennent à leur tour reproduire ces effets de domination. L'abandon de toute centralisation ne définit pas une alternative cohérente : l'enjeu réside précisément dans la possibilité de mettre en place une forme démocratique de centralisation-régulation sociale.

Autre conséquence de l'ouverture au marché : le déficit extérieur se creuse, quadruplant entre 1964 et 1971. Tout au long de son livre, Catherine Samary attache une grande importance à l'articulation entre contrainte extérieure et contrainte intérieure. Elle montre que l'explosion des importations et le poids croissant de la dette extérieure qui en a résulté n'étaient pas l'effet inévitable d'une " contrainte extérieure " qui constituerait une loi économique absolue et éternelle. C'est, au contraire, l'orientation même de la réforme qui a conduit à ce que la contrainte extérieure vienne jouer avec tant de rigueur : " les critères de gains financiers sur la base des signaux de prix mondiaux comparés aux prix intérieurs ont stimulé les importations dans tous les domaines " (p. 186).

Enfin, le passage à un mode de gestion décentralisée, l'introduction de critères financiers, et l'ouverture sur le marché mondial, ont contribué à tordre les choix techniques en faveur du capital et au détriment de l'emploi. Au regard des critères adoptés, il devenait rationnel d'accroître l'intensité capitalistique et d'économiser au maximum le facteur travail. Le FMI, évidemment, trouve que le travail était trop cher payé, et le capital trop subventionné, mais Catherine Samary montre avec précision qu'il ne s'agissait pas d'un simple problème technique, mais de l'inadéquation du mode de régulation adopté. "La compétition imposée aux entreprises autogérées orientées vers des critères de gestion micro-économique produit, pour des raisons éminemment sociales, l'effet inverse de celui attendu " (p. 179).

L'examen de l'expérience yougoslave débouche assez naturellement sur cette question : entre la planification bureaucratique hyper-centralisée et l'autogestion décentralisée, existe-t-il un modèle de socialisme conduisant réellement à un " optimum social " ? Ou encore : la seule alternative est-elle entre centralisation-bureaucratie et décentralisation-marché ? La thèse centrale du livre rejette évidemment cette manière de poser la question : " pour résumer synthétiquement notre point de vue, nous dirons qu'en se démarquant du stalinisme sans une critique radicale de son système politique, les réformateurs yougoslaves (mais n'en est-il pas souvent de même plus à l'Est?) ont été contraints de théoriser une fausse alternative : planification bureaucratique (et totalitarisme de l'Etat) ou rationalité marchande (et liberté)" (p. 19).

La clé de la question réside évidemment dans la démocratie ouvrière, comme alternative au pouvoir bureaucratique et comme élément fondamental des rapports de production et de distribution : sans elle, la décentralisation de la gestion se bornera à échanger les effets de la dictature du plan bureaucratique contre ceux, plus capitalistoïdes, de celle du marché mondial.

Retrouver le chemin de la démocratie ouvrière, de la perspective de la planification démocratiquement centralisée, tels sont les enjeux théoriques et pratiques d'un débat qui va, en un certain sens, reprendre là où l'a laissé la contre-révolution stalinienne, et ce n'est pas un hasard si les références au livre si important de Préobrajensky 2 émaillent les chapitres où Catherine Samary systématise les enseignements de l'expérience yougoslave par rapport au problème de la transition socialiste. Les marxistes révolutionnaires se doivent d'occuper une place centrale dans ce débat décisif : ils trouveront pour cela d'efficaces munitions dans le livre de Catherine Sa mary.

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