La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

MUNICIPALES

Du grand dessein... aux affaires

· Critique communiste, n° 83, mars 1989 · p. 4-7 · 2 493 mots

L ors des deux dernières échéances, en

1977 et 1983, les campagnes municipales s'étaient avérées des tournants politiques importants. Cette fois-ci, ce sont les incertitudes qui dominent, le sentiment d'être face à une situation mouvante, où chaque camp, chaque parti navigue à vue en proie à ses divisions internes. Dans cette situation en apparence insaisissable, il n'est cependant pas sûr que ne se dessine un tournant, qu'on ne peut comprendre que par un retour sur le chemin parcouru depuis la deuxième élection de François Mitterrand.

DIX MOIS APRÈS

C'était il y a dix mois. Du bout des lèvres,

François Mitterrand disait " oui » lorsque le journaliste d'Antenne 2 lui demandait s'il était candidat à un second mandat. Il s'agissait de sortir le pays de la morosité de la cohabitation , de lui redonner une perspective, d'en refaire vibrer les couches profondes autour de la " France unie ., . Du progrès social à l'antifascisme réssuscité face à un Chirac contaminé par Le Pen, il fallait faire oublier cinq ans d'espoirs dilapidés de 1981 à 1986, puis deux années où les turpitudes de la cohabitation ne parvenaient pas à masquer la convergence grandissante entre le Parti socialiste et les secteurs les plus éclairés des partis de droite sur la gestion des grands dossiers économiques et sociaux. Mieux, il fallait faire passer la pilule de " l'ouverture ., au nom du chantage : moi ou le chaos chiraco-lepéniste.

Pari tenu ? Dans l'immédiat à coup sûr, avec une réélection triomphale, 54 % des exprimés dans lesquels les jeunes et les femmes n'étaient pas les moins nombreux, et qui avait entraîné dans les communautés immigrées un perceptible " ouf •• de soulagement. Chacun l'avait constaté, les deux campagnes qui avaient su marquer l'élection avaient été celles de François Mitterrand et de Le Pen, en raison de leurs capacités respectives à faire passer sur le pays un souffle, un avenir, même coloré en noir dans le cas du second. La campagne de Mitterrand aura permis de mettre en déroute Chirac et le libéralisme le plus sauvage, et avec lui toute la droite qui ne s'en est pas encore remise. Mais dans le même temps, le PS en a profité pour occuper davantage encore le créneau de la gestion gouvernementale rationnelle en temps de crise. Aussi est-il normal, dix mois plus tard, au moment des municipales, et bientôt des européennes, de voir le regain de crédit ainsi obtenu par le PS et Mitterrand commencer à s'épuiser.

LA PENTE

DES ABANDONS SUCCESSIFS

En 1981, François Mitterrand avait bénéficié de " l'état de grâce ., durant un an, au cours duquel on aurait pu croire un moment à une dynamique réformatrice réelle, avant le tournant de 1982 vers l'austérité et la renonciation aux réformes de structures promises. En 1988, les trémolos se sont éteints avec la campagne, et l'état de grâce réduit à la symbolique électorale elle-même. La " France unie " se rétrécissait instantanément à l'ouverture aux centris-

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DU GRAND DESSEIN ... AUX AFFAIRES tes, accueillie avec circonspection par l'électorat de gauche qui n'accordait pas au PS la majorité parlementaire. Symbole d'une pure et simple gestion gouvernementale, sans plus aucun dessein mobilisateur, la formation du gouvernement Rocard concrétisait le renoncement durable du Parti socialiste à toute réforme sérieuse au nom de l'efficacité. Du réformisme ancré à gauche de 1981, le glissement progressif, qui va du réalisme des gouvernements Mauroy, à la gestion à la fois technocratique et mendésiste de Fabius, aboutit, par delà la parenthèse de la cohabitation, à la seule " compétence " gestionnaire du rocardisme, davantage dégagé encore de toute attache avec les besoins réels des travailleurs. La candidature charismatique de Mitterrand, comme le spectre de Le Pen, étaient seuls à même de permettre au Parti socialiste d'éviter d'avoir à payer, socialement et politiquement, ces abandons successifs. Mais un tel sursis aura nécessairement des bornes.

LE SYNDROME CHINOIS Les luttes de l'automne, et en particulier celles des infirmières, ont rapidement mis en lumière la fragilité de la construction rocardomitterrandienne. Comme Chirac, Pasqua et Devaquet deux ans plus tôt lors du mouvement des jeunes et des cheminots, ils n'avaient non seulement pas senti venir la vague, mais ne parvenaient pas à en comprendre les origines et la profondeur alors même qu'elle déferlait, suscitant incrédulité, mépris, tentative de manipulation dans les cabinets ministériels. En octobre 1988, il n'aurait pas fallu grand-chose, et en particulier la capacité de la coordination infirmière à se hausser un cran au-dessus des préoccupations catégorielles, pour que la vague se transforme en cyclone, dans le secteur de la santé et au-delà. Dans les deux cas, les équipes gouvernementales s'avèrent incapables de prévoir et de comprendre les évolutions et les tendances profondes du pays réel. Lorsque des mouvements s'engagent, le sentiment les gagne d'être face à des phénomènes incompréhensibles, pour lesquels l'explication de la manipulation reste alors la seule rationnelle, comme les ingénieurs de la centrale nucléaire qui la voit s'enfoncer dans le sol sans comprendre.

LE RÉVÉLATEUR

DES «AFFAIRES » L'imbroglio politico-financier des affaires Péchiney et Société générale, prend, au-delà des faits, et quelle que soit l'implication réelle des énarques socialistes et des amis du président, valeur de symbole.

D'abord parce qu'il touche au domaine des nationalisations, thème majeur des élections de 1981, et auquel la gauche, PS et PC confondus, fut incapable de donner un véritable prolongement mobilisateur. Une politique de changement réel, ouvrant la voie à une autre logique économique et sociale, aurait pu remettre le secteur nationalisé entre les mains des travailleurs, par l'élection à tous les niveaux des responsables par les salariés, la pratique systématique du contrôle des entreprises par les travailleurs eux-mêmes. Les partis de gauche se contentèrent au contraire d'une étatisation technocratique, aux résultats pour le moins discutables, non seulement dans le cadre du système capitaliste à proprement parler, mais y compris sur le plan d'une simple rentabilité sociale. Il n'en fallait pas davantage à la droite pour justifier les " privatisations " et en profiter pour y injecter les " noyaux durs " dûment sélectionnés. Une nouvelle fois, l'immobilisme de la gauche donnait des cartouches à le droite. Elle lui permettait d'aller jusqu'à présenter toute tentative de renationalisation et d'extirpation des noyaux durs comme la manifestation d'une puérile et dogmatique volonté de revanche. Le PS était ainsi poussé par ses propres renoncements à tenter le " dénoyautage " par les mécanismes financiers classiques jusqu'à s'y faire piéger.

Mais si les affaires mordent sur l'opinion, au-delà des campagnes de la droite et des manipulations, c'est qu'elles symbolisent un tournant. Dans les cinq premières années d'exercice du pouvoir, le PS apparaissait encore comme un corps étranger et extérieur aux sommets de l'Etat et des complexes politicofinanciers, occupés par la droite depuis le gaullisme. Vivant sur la lancée du discours de 1981 , puis sur l'image complaisante d'un Mitterrand cerné par les ministres de droite au temps de la cohabitation, le PS apparaissait encore doté d'un projet à long terme permettant de présenter la gestion gouvernementale et étatique comme des embûches provisoires sur un chemin porteur d'avenir. Avec les affaires boursicotières, le PS, et le président avec lui, voit un morceau supplémentaire de son âme s'envoler. Même si son insertion dans l'appareil d'Etat et ses rouages plus ou moins douteux n'est pas aussi puissante que ne fut autrefois celle du parti chiraquien, le sentiment qu'il existe un Etat-PS analogue à l'ancien Etat-RPR s'installe dans la conscience collective. Certes, l'opposition de l'appareil du PS à " l'ouverture " sans rivage qu'aurait signifié l'élection de Fabius comme Premier Secrétaire, les désarrois qui se traduisent à la base par l'émergence de nombreuses listes socialistes dissidentes montrent

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DU GRAND DESSEIN ... AUX AFFAIRES les résistances à cette dégradation. Mais elle se poursuit, tendant à assimiler dans une même suspicion les partis de droite et le PS d'aujourd'hui. Voici ce dernier en voie de payer les inconvénients d'une gestion loyale du capitalisme, mais sans avoir su maintenir un discours et une image ancrés à gauche, voire tout simplement une implantation sociale, qui lui permettent de justifier sa pratique gouvernementale. Ici, la social-démocratie française d'aujourd'hui ne sait plus se prémunir de l'image " radicale " qu'elle détenait dans l'entre-deux-guerre, ni d'une base sociale structurée par un mouvement syndical fort, comme en Angleterre ou en Allemagne Fédérale.

Car, désormais, les scandales descendent en cascade jusqu'à l'échelon municipal lui-même, mêlant élus de droite et de gauche, comme à Marseille. Ainsi, l'image de probité et de dévouement qui entourait les partis de gauche se trouve entamée, aprês que les diverses affaires de fraude électorale aient terni l'image du PCF sur ce plan. Il ne s'agit plus seulement d'affaires malheureuses comme celle de Greenpeace, mais d 'une immersion croissante du PS dans la boue de la gestion financiêre. C'est l'heure du réformisme sans réformes, et sans le justificatif d'une image d'intégrité et de combat pour des idéaux abstraits de justice sociale et d'égalité, qui à défaut de pouvoir toujours être respectés au sommet de l'Etat, passaient encore pour pouvoir l'être à l'échelon local.

L'OUVERTURE EN PANNE

Dans un tel contexte, les contradictions au sein du PS ne peuvent pas ne pas s'aggraver. Tant que " l'ouverture " signifie en fait l'adaptation au centrisme, le PS ne peut que mettre en jeu ses liens, déja minces, avec la masse des travailleurs, et perdre ainsi son intérêt majeur vis-à-vis des capitalistes, qui est d'être un gestionnaire écouté par sa base. Pour beaucoup de militants socialistes, la nécessité du maintien de l'" ancrage à gauche " du Parti apparaît, à juste titre, vitale, et c'est aussi l'une des motivations du " gauchissement " (bien timide!) du président à l'émission " Sept sur Sept ". Mais y-a t-il en réalité une alternative véritable entre une politique de changement radical, ouvrant réellement la voie à une société socialiste, et l'adaptation plus ou moins prononcée à la politique de la droite " intelligente " qui se situe aujourd'hui aux confins du centre et de l'UDF? La politique du président, bonapartisme d'un genre spécial qui donne des coups de barre alternativement d 'un côté et de l'autre tout en tentant de faire croire aux deux, apparaît bien comme un numéro d'équilibrisme. Voyant le PS menacé par ses propres

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DU GRAND DESSEIN ... AUX AFFAIRES hésitations et contradictions, il n'est pas surprenant de voir le CDS prendre ses distances, notamment en perspective des européennes.

LE FANTOME

DE L'UNION DE LA GAUCHE

Le PCF, depuis qu'il a rompu définitivement tout projet d'alliance gouvernementale avec le Parti socialiste, aurait pu profiter de la situation et il le fa it en partie, en ayant provisoirement réussi à enrayer sa dégringolade électorale. Mais le choix conservateur fait par la direction du PCF face au gorbatchévisme entretient l'image sectaire sans avenir que ce parti porte comme une charge depuis trente ans et qui l'enfonce sans cesse davantage. Le 'dernier exemple significatif, c'est bien la déclaration de Georges Marchais utilisant l'affaire Rushdie pour souligner à quel point il était dangereux de soutenir des mouvements islamistes et en particulier. .. les résistants afghans.

Mais, au-delà, on aurait pu penser voir le PCF profiter des mouvements sociaux de l'automne pour exercer sur le PS une véritable pression unitaire,tout en ayant en leur sein une pratique plus ouverte aux " coordinations ". En fait, non seulement le sectarisme, relayé par la CGT, s'est largement maintenu, mais l'accord municipal s'est réduit à un simple marchand~ge dan~ lequel le PCF troquait le sauvetage d un ~axu~um de ses mairies en échange de ses bienveillantes abstentions à l'Assemblée nationale. Signé en partie sous la pression des mouvements sociaux de l'automne, " l'accord " PS-PCF s'est rapidement transformé en interminable négociation d'appareils, tout aussi dis,créditante pour l'un que pour l'autre, puisqu aucun des deux n'est capable d'assumer la logique de sa politique. Ni le PS, dont la politique d'ouverture vers le centre menace la base sociale, ce dont l'accord obligé avec le PCF témoigne. Ni le PCF, incapable d'assumer jusqu'au bout sa logique qui eut été de présenter partout des listes concurrentes ... dont la déroute aurait été prévisible. Pire encore, si possible, que la situation de séparation " franche ,. des années 1978-1981, la situation actuelle combine amertume de la division, alors que le PS et le PCF sont à eux deux majoritaires à l'Assemblée, et dégoût face à l'hypocrisie de leurs politiques.

LE VIDE DEMEURE

D'une droite encore à la recherche de ses marques, à une social-démocratie qui redescend constamment des hauteurs des grands desseins mitterrandiens au ron-ron gestionnaire des ministères du rocardisme, en passant p~r un PCF incapable de tourner la page, le vide politique qui caractérise la situation en France depuis le début des années 1980 perd~re. Quel que soit son contenu politique par ailleurs, la capacité de Vigouroux à maintenir sa. liste à Marseille, contre la pression de l'appareil du PS, est une manifestation à contrario du ref~~ diffus des manipulations par les appareils politiques nationaux discrédités, qu'on a déja ~u se traduire dans un autre contexte, à large echelle et de façon positive, dans les coordinations des luttes de l'automne. De la même façon, les listes écologistes pourraient bien prendre une place inattendue.

Le mouvement de convergence qui s'était amorcé à la gauche du PCF à l'occasion de la campagne présidentielle de Pierre Juquin n'a pas pu déboucher sur la constitution d'une force politique permanente qualitativement supérieure à celles qui s'étaient investies dans le projet initial. Mais sa nécessité demeure. Les élections municipales pourraient bien en témoigner à leur tour. Dans un tel contexte, fidèle à son orientation des dernières années la LCR s'est efforcée de constituer le maxi~um de listes capables de polariser la critique de tous ceux qui refusent l'austérité capitaliste et son acceptation par la gauche officielle, capables de traduire sur le plan politique la vague sociale de l'automne. Parfois il s'agit de listes unitaires avec nos partenaires de la présidentielle, la Nouvelle Gauche, le PSU, le Mouvement des rénovateurs communistes, certains courants antiracistes ou écologistes. Trop souvent hélas ces diverses organisations ont fait le choix d~ s'insérer dans des listes se situant dans le cadre de l'accord PS-PCF ou se rattachant à un écologisme évitant le terrain des problèmes politiques déterminants. C'est d'autant plus regrettable que dans certaines localités il s'est avéré possible de s'ouvrir à des milita~ts et à des secteurs du PCF et du PS critiques face à la gestion gouvernementale et locale de leurs partis. Pour nous, de telles listes, même en nombre très limité, sont le témoignage que la recomposition du mouvement ouvrier continue en profondeur, même à l'heure du rocardisme mou. Il est dommage qu'à nouveau nos camardes de Lutte ouvrière aient choisi l'exclusive contre les autres forces politiques qui se situent à gauche de la gauche, ou qu'encore la LCR ait du prendre seule ses responsabilités dans un certain nombre de villes.

Le combat pour une alternative socialiste et révolutionnaire à la crise capitaliste et aux renoncements de la vieille gauche continue.

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