La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La CGT au carrefour

· Critique communiste, n° 83, mars 1989 · p. 15-21 · 5 108 mots

V

Nous avez eu raison de vous doter (( temporairement de ce qui a été pour vous- ce n'est pas le cas partoutun moyen d'unification, et non pas un outil dirigé contre les syndicats qu'aucune coordination ne peut d'ailleurs remplacer à long terme ... "Voilà, selon l'Humanité du 27 février, ce que Henri Krasucki répondait à un travailleur d'Air France vantant lors d'une assemblée générale les mérites de la coordination construite pour l'action. Cette grande ouverture de ton et d'esprit est-elle le gage de ce que sera le 43ème congrès CGT, qui se déroulera du 21 au 26 mai 1989 à Montreuil ? Après plus de deux décennies de chute lente et constante aux élections professionnelles, et une baisse constante d'effectifs que le secrétariat à l'organisation ne cache plus, la CGT est au carrefour. Quelle option fondamentale va-t-elle prendre ? Le PCF se sert d'elle comme d'un vivier militant et lui fait jouer le rôle de férule sur la classe ouvrière. Dans le même temps, de nouvelles générations salariées entrent en lutte avec la conviction qu'elles peuvent imposer l'unité et diriger elles-mêmes leur action, ce qu'elles pratiquent sans attendre dans les coordinations. Et c'est ce moment que choisissent les appareils syndicaux d'obédience social-démocrate pour tenter de bàtir leur hégémonie sur le mouvement syndical. Que doit faire la CGT? Emprunter le chemin de la docilité à l'égard d'un PCF sans stratégie politique, si ce n'est la récolte des dividendes de la trahison du PS ? Ou l'ouverture en grand à ces salariés attachés comme jamais à la démocratie directe ?

Le document d'orientation, paru dans le Peuple n° 1279-1280 du 9 février, donne une vision quelque peu différente de la ligne syndicale préconisée.(Les chiffres qui suivent les citations renvoient à la numérotation utilisée par le Peuple).

15 ANS DE CRISE N'ONT PAS SUFFIT La manière dont le texte d'orientation envisage la crise enclenche des conséquences multiples dans l'intervention même de la centrale. Il convient donc de s'arrêter sur l'analyse. Elle part d'un présupposé juste : « la recherche du profit explique et la crise et sa nature, et la cohérence de la stratégie qu'entend mettre en œuvre le capital" (2-2/31 ). L'espérance permanente d'un profit optimal et rapide, voilà l'unique guide de l'investissement capitaliste.

Le glissement s'opère sur une demi-analyse des phénomènes inhérents à cette crise : « elle a débouché sur une énorme suraccumulation des capitaux ... " (2-2/32). Il s'agit bien d'une suraccumulation financière qui constitue l'aspect le plus caricatural de la crise. Mais cette crise est à la fois une crise de surproduction et une crise de suraccumulation de capitaux. Les deux phénomènes étroitement mêlés surgissent de façon concomittante. L'oubli de l'un des deux termes, c'est l'oubli de l'analyse elle-même ! Comment expliquer la fermeture de secteurs, modernes ou archaïques, considérés comme " excédentaires • sur le marché mondial, européen ou national ? Comment expliquer la mise au chômage de forces de travail intactes, jeunes, formées, expérimentées ? Les capitaux chômeurs qui versent dans la spéculation sont la forme la plus spectaculaire de la crise, une de ses manifestations. Reste à expliquer d'où vient cette suraccumulation de capital? Car il s'agit du cœur du système économique et non de sa périphérie, en l'occurence ces gâchis qui existent bien comme épiphénomène. Elle provient de la faible rémunération escomptée du capital investi dans le secteur productif. Le taux de profit est à la baisse. Non par manque de capacité des capitalistes à bien exploiter les travailleurs, mais par manque de capacité à vendre les produits sur le marché, donc à réaliser le profit. Les capitalistes soumis à la concurrence se voient contraints de s'aligner sur les techniques qui obtiennent la baisse la plus importante des coûts de production. Ces techniques se concentrent sur l'automation, le remplacement du travail vivant par le travail mort. Ainsi le marché se rétrécit par les deux bouts. En aval, car le pouvoir d'achat des consommateurs baisse grâce au chômage et à l'augmentation de la productivité. Mais, il se rétrécit en amont car l'investissement ne se fait pas dans des secteurs productifs qui vendent mal et moins. D'où ce refus des capitalistes dégoûtés par la faible espérance de profit, qui encombrent les marchés financiers de leurs capitaux oisifs.

Le glissement de la CGT s'opère par cette façon de ne retenir qu'une cause, qu'une vision monocausale de la crise. L'antagonisme irréductible entre capital et travail disparaît du raisonnement. Pour la CGT, les excédents de capitaux ne proviennent pas de la crise du mode de production. Leur origine est indéterminée, en revanche ils nourrissent le cercle vicieux dans lequel la CGT veut nous enfermer. Puisque ces capitaux existent, explique-t-elle, il

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LA CGT AU CARREFOUR faut qu'ils soient rentables. Comme ils ne s'investissent pas en France, ils sont source de transgression du tabou national. C'est à ce titre de capitaux migrants qu'ils sont condamnés et que la nature du système économique est évacuée. " C'est précisément pour rentabiliser au maximum tous les capitaux accumulés que, jour après jour, on dilapide les atouts de la France au profit des groupes multinationaux. " (2-2/33). La France ne constitue plus le champ d'affrontement national de deux classes opposées, mais une valeur commune à toutes et tous, dont il convient de défendre le territoire et le patrimoine industriel, financier, et culturel. Au prolétariat et à la bourgeoisie, la direction cégétiste substitue le camp des défenseurs de la France et le camp de l'étranger, deux ensembles interclassistes.

Le système ainsi représenté commet des excès financiers. "La vague d'OPA qui sévit ... exprime la nocivité d'un processus nourri par les trésors de guerre accumulés durant des années d'austérité ... " (2-2/34). La CGT considère qu'il s'agit de la totalité du problème! "La France et le capitalisme ne sont pas enfoncés dans une simple crise de débouchés, c'est un véritable cancer financier qui mine les atouts du pays.'' (2-2/35). Le cancer financier, cette lecture de la crise pour le moins partielle et incomplète entraine des conséquences pratiques. S'il ne s'agit que d'un système parasité par des groupes de financiers, des mesures antiparasites suffisent. Et donc la CGT intervient pour contester les choix parasitaires d'investissements et proposer de bons choix, français et productifs, qui permettent le développement harmonieux du capital et du travail. C'est bien ce qui se passe dans l'orientation proposée. Puisque "l'interpénétration des revendications et des propositions dans le mouvement social, les unes nourrissant les autres, est sans doute une donnée caractéristique de la période ... "(2-3/9), il convient de corriger les circuits de l'argent et substituer à la logique de la spéculation une autre logique d'investissement. D'où l'intervention dans la gestion comme identité lutte de classe moderne. La correction des circuits de l'argent sert de base au syndicalisme défendu. "Cela renforce le rôle et la vocation du syndicalisme de classe "• (2-3/80), de déterminer les "objectifs et les critères d'utilisation de l'argent" (2-3/68), dit la CGT. "La question de la réorientation des crédits et la bataille pour un autre financement" (2-3/74), détermine à ce point le syndicalisme CGT qu'il méle étroitement le " rassemblement pour les revendications et le développement économique" (2-3/74). Entendons-nous bien : contester aux capitalistes la liberté d'investissement, exiger la garantie d'investissements pour maintenir les emplois, c'est normal. Mais les propositions alternatives d'in-

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vestissement ne peuvent se rédiger selon un raisonnement plus rationel, à l'abri de la rupture avec l'économie de marché. La question centrale demeure la conquête de tous les leviers de commande de l'économie, sans quoi dans chaque entreprise la rédaction de contre-plans revient à un exercice de style fastidieux et inutile. Car dans l'économie de marché, les capitaux s'abattent de façon irrésistible sur les secteurs qui portent l'espérance de profit rapide et immédiat. Il ne s'agit pas d'une anomalie à corriger, mais d'une logique à briser au nom d'une autre logique globalement alternative, celle des investissements pour satisfaire les besoins. Parvenir à cela, c'est se poser comme syndicat de classe la fin du système capitaliste de production même. Ce qui correspond bien à l'article premier de ses statuts.

A l'inverse, il s'agit pour la CGT du développement économique du pays, de la France. " Produire français, produire en France "• (2-3/ 21) , tel est l'objectif de la correction. Réorienter les capitaux arrachés des mains des spéculateurs pour le développement du patrimoine industriel d'une France drapeau commun du syndicalisme de classe. La France rendue aux marchés français , le marché français purifié des capitaux étrangers... " C'est tout le territoire qui subit et les reculs industriels et les invasions de produits et de capitaux étrangers" (2-3/ 23). A la retraite, la vieille lutte des classes mettant aux prises un capital international et un prolétariat international ! Les spéculateurs capitalistes sont de mauvais Français, la CGT défend les vrais. Mais attention ! Le marché français envahi de marchandises étrangères, la marchandise particulière appelée force de travail y passe également. Les vendeurs de force de travail étrangers dans cette vision et dans le reste du document n'ont droit à aucun égard particulier. Les travailleurs immigrés de l'Automobile, vedettes des assises de juin 1982 (41 èm• congrès) n'existent littéralement plus pour la CGT. Produire français oblige ...

DE LA LUCIDITE

DANS L'ANALYSE ... La conception gé nérale de la crise ne constitue pas une nouveauté dans l'orientation cégétiste. Il est surprenant de noter qu'après plus d'une décennie de pratique des effets sociaux de cette crise, la direction confédérale n'en tire qu'une répétition synthétique et formelle, mais toujours aussi désarmante, de la théorie des nouveaux critères de gestion. Confrontée à la pratique concrète, cette démarche ne vaut pas tripette et la CGT la réaffirme pourtant. N'empêche ! Une indéniable lucidité marque le texte de son empreinte, et donne le ton du congrès futur. La CGT va prendre à bras-le-corps de vrais phénomènes, nouveaux, réels, face auxquels elle produit une analyse. Loin d'organiser un congrès formel , la direction sortante entend tourner l'ensemble des débats vers quelques éléments problématiques centraux.

A commencer par la relation de la CGT aux travailleurs et à ses syndiqués. "Dans de trop nombreuses situations, notre pratique syndicale est avant tout marquée par la délégation de pouvoir" (3-2/15). "Trop souvent encore, les revendications sont élaborées en cercle réduit, sans aucune assurance qu'elles correspondent réellement au souhait des salariés, quand ce n'est pas le refus de formaliser des revendications exprimées par Les salariés mais considérées comme non conformes au programme d'action du syndicat" (3-2/ 16). " Cette vision réductrice et administrative de la démarche revendicative va généralement de pair avec un manque de confiance, d'audace et d'initiatives envers les syndiqués et en prolongement vers les salariés ''• (3-2/18). "Il faut vraiment faire des syndiqués la clé de voute de notre activité ce qui, dans beaucoup de cas, suppose une véritable révolution culturelle ... "• (3-3/20). L'accumulation précédente de citations ressort-elle d'une démarche formelle ou réelle ? En tout cas, ce qui est dit est vrai. Et il convient de prendre ces constats au pied de la lettre.

Cette CGT-là, déjà décrite de cette façon critique par le 40ème Congrès de décembre 1978, semble n'avoir pas fait de grands progrès démocratiques en plus d'une décennie. Elle perçoit, quand même, à travers le prisme déformé de ses contacts avec les travailleurs, l'état d'esprit réel : "Mais l 'aspect décisif qui marque d 'une empreinte inédite le mouvem en t social en développem ent est l 'expression conjointe d'une grande volonté d'union et de rassemblement et d'une impressionnante aspiration à la conduite démocratique de ces mouvements. La pratique délégataire est malmenée partout et l'exigence de ne pas être déposséd é des décisions essentielles concernant ces actions ( ... ) a des conséquences h eureuses dans l'investissem ent des salariés pour leur conduite " ( 1- 1118). S'il était difficile d'occulter le problème, la CGT en rend compte de façon loyale dans son analyse. Le fait est suffisamment rare pour qu'il soit signalé. De la même façon, la question de l'unité semble appréhendée correctement. " Les travailleurs, les travailleuses m esurent tout à fait que lorsqu 'ils sont tous et toutes ensemble unis dans l 'action, celle-ci est plus efficace. Dès lors qu 'ils envisagent la lutte, ils recherchent le

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LA CGT AU CARREFOUR meilleur moyen de la {aire dans l 'unité. Ils ont raison, et c'est ce à quoi vise la démarche de la CGT. » Justement, s'agissant de cette démarche, elle «peut même fortement contribuer à donner un tour nouveau à la réflexion et au débat dans toutes les catégories de salariés, à partir du constat simple, "pourquoi ce que nous parvenons à réaliser sur une question, un problème, ne pourrions-nous pas le réaliser de façon permanente ?". •

Ces constats amènent les rédacteurs du texte à concéder l'existence de la crise du syndicalisme, hier encore rejetée comme l'apanage des seules autres centrales. Voici ce qu'ils en disent : «Ainsi, pression idéologique, faiblesse des résultats revendicatifs, perversion de la négociation sociale au travers d'accords signés en dehors du contrôle des travailleurs cautionnant et approuvant l'abandon des droits et l'aggravation de la situation des salariés, ont-elles progressivement dégradé, dans une large partie du salariat, l'image du syndicalisme, de l 'action syndicale ... •, (4-1 / 13). Parallèlement, la CGT, confrontée aux coordinations, en relate l'existence de façon prudente, circonspecte, et plutôt positive. Cette approche constitue sans nul doute le clou de l'ensemble du document d'orientation quant à la partie analyse : «L'apparition de coordinations, comités ou autres structures de lutte sont des révélateurs avant tout autre chose d'une forte poussée de combativité, reflétant à la {ois l'aspiration à l'unité, l 'exigence de démocratie, la volonté de ne pas être dépossédé ni des décisions essentielles concernant la lutte ni surtout de la reconnaissance d 'identités professionnelles et sociales • (3-5/ 24 ). Et poursuivant l'appréciation positive du phénomène, le document d 'orientation en déduit : «si elles font l 'objet d'autant d 'attention, c 'est parce qu 'elles peuvent soit contribuer à élever niveau de conscience et combativité ( ... ) soit dévoyer l'action lorsqu'elles sont artificiellement créées pour cela • (3-5/ 25 à 27). L'atti -tude de la CGT à l'égard des coordinations varie selon le danger qu'elles représentent, la souplesse des cadres fédéraux s'y trouvant confrontés, la situation générale . Mais une constante apparaît que le texte reprend. Depuis la coordination étudiante contre Devaquet, la CGT sait être souple, à défaut de recouvrer la capacité d'initiative et lui contester la marche des opérations. De toute façon, la manière publique n'est pas frontale si les coups de Jarnac se multiplient quand la CGT se voit ravir la direction des opérations par une coordination. Satisfaisante enfin la description de la «profonde recomposition du syndicalisme • (3-5/15 et 16) . Ce syndicalisme aurait pour mission d'être « un régulateur social institutionnalisé intervant presque exclusivement au sein des instances consultatives diverses •. Le document en perçoit une des contradictions fondamentales car il évoque «l 'influence du réformisme sur les salariés • comme liée au • maintien d'un certain reflet des aspirations du monde du travail •. Or « les signatures au rabais ... ne sont plus suffisantes pour enrayer les luttes • (3-5/18), d'où les «aléas des tentatives de recomposition du mouvement syndical réformiste ... • (3-5/19) .

... MAIS UNE CGT AU CARREFOUR Quelles sont les conséquences pratiques de ces analyses lucides sur l'aspiration unitaire au contrôle des luttes, sur les insuffisances démocratiques de la CGT, sur le phénomène des coordinations, sur le chemin difficile de la re-

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composition syndicale ? Le lecteur sera déçu, car il trouvera derrière ces innovations analytiques de vieilles lunes cégétistes, qui brident la confédération. Mais surtout elles expriment le compromis passé entre la tendance Krasucki et la tendance Viannet. Cette direction bicéphale, constituée en dehors de tout contrôle des adhérents au cœur de l'appareil de Montreuil, marque le choix ambigu d'une centrale demeurée au carrefour. Fallait-il une CGT résolument moderne qui,poussant l'avantage électoral, s'ouvre en grand aux aspirations unitaires et démocratiques des nouvelles générations salariées. Ou bien une CGT pièce maîtresse du PCF, ancrée définitivement à son char, servant de béquille aux aléas du troisième âge dans lequel il est entré ? Le 43ème Congrès risque d'être celui du refus des choix sur fond de sectarisme érigé en principe de classe. + La CGT et le PCF

Sous le vocable " une démarche syndicale indépendante "• la rédaction du texte d'orientation tente de sceller définitivement la démarche des convergences comme une donnée de la période entière. Par-là, elle trace le contour de l'un des deux blocs possibles du futur paysage syndical. " Non seulement nous ne modifierons pas nos positions sous prétexte de ne ressembler à personne mais, en toute conscience et en toute liberté, la CGT se considère en droit d'en souligner la portée chaque fois qu'elle lejuge utile, quel que soit l'interlocuteur qui agit dans le rôle qui est le sien, et qu'il s'agisse de convergences ou de divergences" (3-6/7). Ce serment d'Hypocrate du syndicalisme CGT de la fin de siècle - en tout temps et en tout lieu panser les blessures d'un PCF malade à qui elle se voue -, est illustré par la publicité faite à la déclaration commune CGT/PCF du 14 septembre 1988. Elle donna matière à un tract conjoint Vie ouvrière-Humanité , qui se terminait par deux appels jumeaux à l'abonnement aux deux titres politico-syndicaux (3-6/8). A sa manière la CGT participe à la campagne d'oubli, qui entoure le passage du PCF au gouvernement, de 1981 à 1984. Les" gouvernements successifs "• dit-elle, " ont tout fait pour tenter d'obtenir, sinon un soutien massif à leur politique, du moins une relative acceptation " (1-1/2). Depuis quelle date cette succession? Et s'il s'agit du soutien de la direction confédérale aux gouvernements Mauroy, il fut acquis au prix de renoncements revendicatifs clairs, surtout parmi les fédérations CGT confrontées à un ministre communiste (Santé, SNCF notamment). La mémoire, en ces temps de glasnost, accrédite ou discrédite l'ensemble de l'édifice ...

+ La CGT et le gouvernement

Pour le présent, quelle attitude la CGT adopte-t-elle à l'égard du gouvernement Rocard, dont le nom n'est pas même évoqué? L'affaire est éludée comme si, vidée comme le PCF de toute option politique centrale, elle déroulait sa démarche revendicative hors du temps politique. Gauche et droite seraient-elles des notions tabou, périmées? Le pouvoir et le patronat, notions bien réelles, mais historiques et utilisées hors du temps servent à plusieurs reprises à éluder l'existence du gouvernement en place. Elles apparaissent tel un tandem (1-1/23 et 26). Soit, mais alors faut-il combattre sur le terrain social et revendicatif un tel gouvernement, au point de le pousser dehors ? Ou bien la CGT, à l'instar du PCF, n'est-elle ni dans la majorité ni dans l'opposition mais ailleurs ? La droite est-elle au pouvoir, ou la gauche, ou les deux coalisées ... Enfin ! L'adhérent à qui l'on promet que nulle convergence avec le PCF ne sera épargnée, est en droit d'en savoir plus. Car la conséquence pratique est limpide : s'il faut, comme le disait Georges Marchais, ne rien faire qui renverse le gouvernement, il faut limiter la portée politique et le degré d'affrontement au pouvoir des grèves. Les convergences doivent-elles rester secrètes quand il s'agit du vote du budget Rocard par les députés du PCF ? Le syndicaliste de longue date se souvient avec quel acharnement la direction cégétiste d'alors impliquait les adhérents dans le programme commun du PCF et du PS. Le 40ème Congrès fit autocritique sur cette manière de faire. Ce 40ème Congrès est tabou. On parle des deux suivants (3-5/4), pas de celui de décembre 1978. + La CGT et la façon de lutter

Dans la conception 1989 du " tous ensemble " apparait la conséquence pratique de la vacance politique centrale. " Car le "tous ensemble" aujourd'hui prend des formes de plus en plus diversifiées" (3-4/10). Le congrès se propose d'entériner une démarche de tous ensemble à géométrie variable, dont la seule configuration non envisagée est bien entendu le ... tous ensemble sous forme de grève générale. Quand depuis l'hiver 1986 des secteurs entiers descendent dans la rue, à commencer par la jeunesse scolarisée, l'urgente question n'est pas de classifier les différentes formes de tous ensemble mais d'en préparer un ! L'explication fournie travaille et expose la diversité, pas la convergence des luttes réellement existantes, bien qu'à plusieurs reprises leur remontée soit saluée comme le grand phénomène du moment! L'accent d'aujourd'hui est mis sur "le syndicalisme au quotidien à l'entreprise

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LA CGT AU CARREFOUR ( ... ) porteur de toute notre démarche syndicale dans sa totalité" (3-4/27). En somme, c'est la CGT qui exprime, représente et fait vivre le mouvement général tous les jours à l'entreprise. "C'est bien à l'entreprise qu'il leur [les salariés] est possible d'agir pour faire évoluer les rapports de {oree dans le bon sens et peser à tous les niveaux de décisions patronales et gouvernementales" (3-4/17), telle est la conception du tous ensemble. Les journées d'action, définies en filigrane, deviennent des points d'appui conjoncturels, hors toute démarche globalisante. +La CGT et la « radicalité revendicative »

La démarche revendicative de la CGT lui confère la palme de la radicalité syndicale. Son orientation pour le congrès de mai 1989 laisse peu de doute sur le soin qu'elle apporte à l'entretien de ce profil: "Le fondement de notre démarche revendicative est simple : ce sont les besoins des salariés dans toutes leurs dimensions, dans toute leur diversité, dans toute leur cohérence " ( 3- 1/1). Que la CGT revendique l'honneur d'avoir popularisé " l'exigence du SMIC à 6 OOOF, en confrontation avec l'écrasement orchestré de la rémunération de la force de travail" (3-1/6), personne du côté des directions FO ou CFDT ne songerait à le contester. Quand les uns signent, la CGT ne signe pas. Clair et net! Ce n'est pas la CGT qui se vautre dans la complaisance syndicale autour du tapis vert. Au delà d'un look qui au plan électoral lui permet souvent d'enrayer la chute, la démarche apparaît plus cahoteuse qu'il n'y paraît de prime abord.

Au plan des négociations à l'entreprise, les contrats d'intéressement-participation, les clauses d'invidualisation des salaires se sont multipliées. La CGT, syndicat par syndicat, n'a pas laissé le stylo dans la poche. Au 31 décembre 1987, la CGT avait signé 736 accords de participation des salariés, la CFDT 545, FO 459, la CFTC 148. Contournant la démarche revendicative globalisante et la symbolique de la négociation centrale, le patronat a fait descendre le " dialogue social .. au niveau de l'entreprise. Son but est simple : contraindre les syndicats à admettre l'autolimitation des revendications au nom de la bonne marche de l'entreprise. Dispersant le front salarial, le patronat du privé pèse sur le syndicalisme pour qu'il intègre les normes de marché. La confédération est-elle bien sûre d'armer ses syndicats pour qu'ils résistent à pareille offensive ? Une des armes maîtresses, c'est précisément l'action collective qui réussit à faire la preuve de son efficacité contre l'individualisation. La démarche revendicative confédérale, celle des journées d 'action qui font sortir quelques maigres troupes des entreprises, a-t-elle porté ses fruits ? Le texte ne souffle mot sur le bilan et la perpétuation de cette méthode . Si la CGT apportait la preuve de son efficacité revendicative, pourquoi les salariés qui ont lutté ont recouru à leur propre structure de lutte, en démarrant l'action sans rien attendre des syndicats si ce n'est leur unité? Les doutes s'accumulent sur un autre plan. Il doit bien y avoir un lien entre le manque d'efficacité revendicative de la CGT, et sa difficulté à recruter, à attirer à elle des nouvelles générations pourtant prêtes à se battre. La CGT a su réunir les foules le 22 mars 1987 pour la Sécurité sociale, comme elle encourageait l'action sur les salaires. L'avantage a-t-il été poussé, pour faire basculer le rapport des forces ? Quand des catégories entières comme les infirmières ou les institutrices se mobilisent pour des revendications élevées, la CGT ne doit-elle pas peser pour une offensive générale sur les salaires ? Les points d'interrogation s'accumulent. A revendiquer la première place sur le podium revendicatif, la CGT se crée des obligations qu'elle ne remplit pas. + Le syndicalisme que défend la CGT

Le 43ème Congrès devra répondre à ce problème : le syndicalisme CGT préconisé est-il celui de la mobilisation maximale pour arracher les revendications par la lutte, ou le syndicalisme force de propositions pour la gestion usant des mobilisations comme de moyens de pression bien tempérés. Formellement, la réponse est acquise : "Gagner à l'idée de la lutte renforce considérablement la place, le rôle, la responsabilité et la crédibilité du syndicalisme de classe alors que l 'ensemble des forces syndicales réformistes développe des idées et structure un comportement de collaboration de classe complètement opposé à la lutte " ( 4- 1/ 22). Réellement, elle reste à démontrer : "le syndicalisme de lutte a, aujourd'hui, la responsabilité de démontrer sa capacité à rassembler dans l'action, à traverser un processus novateur de décisions démocratiquement prises, toutes les catégories de salariés en favorisant l'expression et les conséquences de leurs diverses aspirations. Il ne suffit pas de le dire, il faut le {aire partout vite et en grand " ( 4-1 / 51 et 52) . Dans les luttes actuelles, la CGT doit encore gagner ses galons. La syndicalisation CGT reste à cet égard à vérifier. La conscience du caractère épineux de cette question figure dans le texte: "Pour favoriser cet élan d'engagement démocratique, le syndicalisme de classe a un rôle essentiel à jouer. C'est vers lui que doivent pouvoir se tourner tous ceux et toutes celles qui trouvent ou retrouvent le

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chemin de l'action" (4-1/30). "Doivent pouvoir ... "Il reste à la CGT à devenir attractive. Ce n'est pas fait. Le profil gauche favorise le vote aux élections professionnelles et enraye le déclin lent et constant enregistré depuis 1967. Mais le congrès doit tourner autour de cette question : la CGT peut-elle saisir la chance de s'ouvrir aux nouveaux acteurs des luttes, aux nouveaux salariés réfractaires au syndicalisme. Dès lors, cette franchise du document d'orientation doit désigner et vaincre les obstacles dressés entre la syndicalisation à la CGT sur la base de son efficacité revendicative. Les rédacteurs vont chercher l'amélioration des relations " directions syndicales et syndiqués " (4-1/40), la "recherche permanente du débat, de la participation des salariés à l'élaboration des revendications... la détermination du caractère et des formes d'action" (4-1/48). Mais quel est-il, cet Alien monstrueux qui fait de la CGT la plus pointue des centrales syndicales sans qu'elle capitalise en adhérents son activité revendicative. Un fossé se creuse entre la lucidité analytique concernant la remontée des luttes, l'aspiration démocratique des grévistes et les propositions de la CGT en matière de démarche revendicative. + La CGT et l'unité

Quelque chose ne va pas, qui tourne autour de l'idée de base manipulée dans tout le texte : une bonne CGT, améliorant son look démocratique et sachant faire preuve de souplesse, par définition représentant le pôle lutte de classe à elle seule, incarne la solution à la situation. Ce qu'on dit aux adhérents par ce texte, c'est, moyennant quelques aménagements intérieurs de détail, "continuons comme avant "• "cultivons notre jardin syndical "· Seule la CGT ... Cette CGT décrit l'aspiration unitaire mais n'y répond pas. Les pétitions de principe existent : " Nous ne renonçons pas et ne renoncerons jamais à l'unité d'action entre organisations syndicales différentes ni à la recherche de l'unité syndicale ... " (3-5/13). Mais le mode d'emploi, ce que met en œuvre la CGT pour réaliser l'unité, n'existe littéralement pas. Aux travailleurs en action qui " recherchent le meilleur ·moyen de la faire dans l 'unité "• que propose la CGT si ce n'est elle même. Allant plus loin dans la déconstruction de la démarche unitaire du 40ème Congrès, la CGT donne une version de sa pensée profonde. Les assises de décembre 1978 préconisaient des comités d'unité d'action à tous les niveaux, locaux et confédéraux. La version d'aujourd'hui, malgré les formidables poussées unitaires est la suivante : "Le 41éme et surtout le 4zme Congrès confédéral ont permis de réaliser une avancée sensible pour nous dégager de la conception de la recherche systématique et préalable d'accords de sommet comme condition de l'action et de l'unité d'action. Cette démarche conduisait trop souvent à des compromis sur les revendications ... " (3-5/ 4 et 5). Ainsi la CGT a-t-elle donné à croire que l'unité était synonyme de rabaissement des revendications, donc que sectarisme rimait avec fermeté radicale. Les récents mouvements de santé, des PTT, de la SNECMA ou d'Air France montrent à l'inverse que l'unité réalisée renforce le degré de décision de l'action et supporte des plates-formes revendicatives élevées. Au passage ils se passent de la CGT ou mieux, lui imposent de suivre leur démarche propre. Ces mouvements ne semblent pas affecter cette bonne vieille tactique éprouvée d'une CGT tournée sur elle-même. Il en va de même pour la recompositon syndicale autour de la social-démocratie, décrite de façon succinte mais correcte. La CGT reste spectatrice, comme si elle se satisfaisait de la composition d'un bloc pour raffermir les contours du sien. Il lui serait parfaitement possible, pour favoriser le mouvement de masse, de répondre aux aspirations unitaires, de recruter en grand et bloquer l'opération social-démocrate, d'adopter la démarche unitaire du 40ème Congrès. Le document parle de l'unité pour ne pas la faire, ou bien s'agit-il d'un texte de compromis aux multiples entrées et codes d 'accès, correspondant aux tendances diverses de l'appareil montreuillois ? Etre unitaires et lutte de classe, les deux à la fois, c'est possible aujourd'hui d'en faire la démonstration dans les luttes, donc dans la CGT. Unité entre syndicats et avec les structures de lutte construites par les grévistes, lutte de classe par les revendications, les méthodes d'action et le degré de décision pour gagner, l'heure est aux travaux pratiques. Les coordinations infirmières, ou Air France montrent que la CGT ne saurait se satisfaire de réponses sempiternelles qui alimentent le sectarisme et la paralysie syndicale face à ces mouvements.

Que la CGT abordant son 43ème Congrès ait réglé ses problèmes de direction centrale, c'est un fait. Qu'elle soit en capacité d'absorber le choc des futurs mouvements unitaires, auto-organisés et démocratiques, c'est une tout autre question. Qu'elle réponde à la recomposition syndicale social-démocate, cela reste à démontrer. Tout se passe comme si la CGT était à mi-chemin, entre la photographie de la situation et l'intervention active dans cette situation. Dès lors, elle se donne pour le centre de toute chose, comme si les mouvements de grève n'étaient pas en capacité de se passer de ce centre. Partir de la photographie correcte pour en déduire les tâches correctes, voilà ce que les unitaires lutte de classe auront à cœur de faire.

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