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la fois historien, critique littéraire et écrivain, Claudio Magris est bien connu en Italie pour ses études sur Franz Kafka, Joseph Roth et Isaac Bashevis Singer ; on le découvre maintenant en France, grâce à la traduction de son dernier livre, Danube. Dans ce récit de voyage il déploie, avec une plume légère et fluante, totalement dépourvue de pédanterie, sa formidable érudition sur le monde germanique et balkanique. Profondément enraciné dans la tradition cosmopolite de ce morceau d'Italie habsbourgeoise que fut la ville de Trieste, il est très bien placé pour nous conduire tout au long du Danube, à partir de ses sources controversées - Donaueschingen ou Furtwangen ? - en Allemagne, jusqu'à la mer Noire. Suivant le Danube, il a traversé l'Allemagne, l'Autriche, la Slovaquie, la Hongrie, la Yougoslavie, la Bulgarie et la Roumanie; il s'est arrêté dans les villages et a flâné dans les grandes villes -Vienne, Budapest, Belgrade, Bucarest -en saisissant l'atmosphère et la saveur de ces lieux et en exprimant, en même temps, les souvenirs et les réflexions qu'ils évoquaient à son esprit.
En regardant ses eaux comme le miroir des cultures et des civilisations qu'elles traversent, Magris considère le Danube comme l'antithèse du Rhin, comme le symbole de la Mitteleuropa cosmopolite opposée au Volk germanique. "Le Danube, écrit-il, est souvent enveloppé d'un halo symbolique d'antigermanisme; c'est le fleuve le long duquel se rencontrent, se croisent et se mêlent des gens divers, alors que le Rhin est le gardien mythique de la pureté de la race. C'est le fleuve de Vienne, de Bratislava, de Budapest, de Belgrade, de la Dacie, c'est le ruban qui traverse et qui ceint- comme l 'Oceanos ceignait le monde grec - l'Autriche des Habsbourg, dont mythologie et idéologie ont fait le symbole d'une koïné plurielle et supranationale.( .. . ) Le Danube c'est la Mitteleuropa germano-magyaro-slavejudéoromane que l'on oppose souvent avec virulence au Reich germanique, l'œcuménisme "hinternational" que célébrait à Prague Johannes Urzidil, un monde "en arrière des nations". " (p. 35)
Cependant, on dirait que Magris retrouve cette dichotomie dans le Danube même.
Tout son tronçon allemand semble évoquer un bien sombre passé : Messkirch, où Heidegger vécut et trouva la " communauté authentique n qui inspira sa philosophie et qu'il identifia, en 1934, avec le national-socialisme; le château de Sigmaringen, où se réfugia Ferdinand Céline en 1944, après la débâcle du gouvernement de Vichy ; Günzburg, le village natal de Josef Mengele, le tristement célèbre médecin de Auschwitz ; le couvent de Windberg, où aimait se retirer en méditation Adolf Eichmann, " le technocrathe du massacre " du régime nazi ; enfin Passau, le fief du CSU, où regnait Franz Josef Strauss avec son mélange de " vulgarité, énergie et démagogie populo-réactionnaire ". Après Linz, aujourd'hui centre industriel important de l'Autriche, que Hitler voulait transformer en capitale du Reich millénaire, et Mauthausen, le symbole de de la barbarie technologisée et industrialisée du nazisme, il y a Kierling, le village où, épuisé par la maladie et assisté par Dora Dyamant, mourut Franz Kafka. Le paysage commence à s'éclaircir. Nous sommes arrivés à Vienne, l'ancienne capitale, avec Berlin, de la Mitteleuropa de langue allemande. Voici le Café central, où Trotsky aimait quelquefois traîner lors de son exil ; voici des rues qui nous conduisent sur les traces de Schumpeter, Wittgenstein, Lukâcs, Roth, jusqu'à la célèbre Berggasse de Freud. Dans le musée historique de l'armée on peut voir l'uniforme portée par l'archiduc François Ferdinand le jour de l'attentat qui déclencha la Première Guerre mondiale. En remarquant les taches de sang encore visibles sur l'uniforme, Magris observe que l'injustice discrimine même entre les taches de sang : "celles de l'archiduc sont conservées sous verre, et celles des quatre-vingt-cinq manifestants abattus par la police aux abords du Palais de Justice le 15 juillet 1927 ont été effacées par la pluie et par les pieds des passants. Mais ces taches-là existent, elles existeront à jamais " (p. 223) .
A l'époque de l'empire habsbourgeois; surtout après le compromis de 1867 qui créa l'Autriche-Hongrie, Budapest demeurait très méfiante à l'égard de Vienne et jalouse de son indépendance magyare. Aujourd'hui, après son absorption par le bloc soviétique, elle semble déceler un sentiment de nostal-
DANUBE gie pour la Mitteleuropa multinationale d'avant 1914. Magris reconstitue l'histoire tourmentée de ce pays, du mouvement national de 1848 à l'Ausgleich de 1867, de la République des conseils ouvriers de 1919, dirigée par Béla Kun, à la révolte antibureaucratique de 1956, évoquée par l'image de deux ouvriers qui continuaient à détruire l'immense statue de Staline, insouciants des chars soviétiques déjà entrés dans la ville.
Le Cercle du dimanche, animé par Bela Balasz, Karl Mannheim, Arnold Hauser et Gyorgy Lukâcs, était une des manifestations les plus importantes de la vivacité culturelle de Budapest au début du siècle. La maison de Lukâcs, la Bibliothèque sur le Danube, au numéro 2 de Belgrad Rakpart, demeure comme une sorte de monument à cette grandeur spirituelle de la Hongrie du passé. A Lukâcs, Magris consacre quelques pages très pénétrantes de son livre : il oppose le jeune philosophe romantique, l'auteur de l'Ame et les formes et de la Théorie du roman (j'ajouterai aussi d'Histoire et conscience de classe), au défenseur du réalisme en littérature et au philosophe de la Destruction de la raison, qui se livra, dans les sombres années du stalinisme, à une • autocaricature de sa pensée"· Il y a une photo qui nous montre le vieux Lukâcs dans cet appartement, à côté de son bureau et entouré par sa bibliothèque. Son regard semble marqué par une nostalgie de sa jeunesse, dans laquelle il avait perçu "avec génie le divorce entre l'existence et sa signification, entre l'âme et la parole, entre l'essence et les phénomènes"·
Avant de déboucher sur la mer Noire, le Danube traverse encore la Bulgarie et la Roumanie. Les Balkans, cet immense creuset de peuples, de cultures et de langues, cette mosaïque multinationale où l'on peut trouver réunis dans un seul village des Bulgares, des Serbes, des Roumains, des Allemands, des Juifs, des Turcs, des Slovaques et des Hongrois, était considéré dans le siècle dernier comme le lieu des • nations sans histoire .. . Ma gris rend justice à ces peuples, en évoquant la fascination de ce brassage ethnique et la richesse de ses cultures. A Ruse, en Bulgarie, il trouve la maison • Claudio Magris, Da- d'Elias Canetti, dans l'ancien quartier des nube, L'arpenteur-Galli- Juifs sépharades. De cette vraie tour de mard, Paris, 1988, 498 Babel qu'était Ruse, est issu un des plus pages. grands écrivains de langue allemande de ce siècle. Mais Magris distingue entre deux Canetti. Il considère le premier, l'auteur d'Auto-dafé, son grand ouvrage publié en 1935 à l'âge de trente ans, comme supérieur au vieux, l'auteur d'une autobiographie en trois tomes qui lui donna une réputation internationale et un prix Nobel, mais qui n'atteint plus la grandeur de son premier livre.
Enfin la Roumanie. Bucarest, qu'on appellait • Paris des Balkans ", est aujourd'hui surnommée Hiroshima par ses habitants. Ils expriment ainsi leur jugement sur le projet de restructuration de la ville conçu par Ceaucescu afin de célébrer sa propre image. Lors d'une conférence, un membre de l'Académie roumaine donne à Magris un de ses livres avec la recommandation de ne pas lire le dernier chapitre, consacré à l'après-guerre, qui ne contient que des mensonges. Dans ce pays qui a connu sans interruption des régimes dictatoriaux - les Boyards, puis le fascisme d'Antonescu et enfin le stalinisme de Ceaucescu- l'émigration a été le destin de toute grande figure intellectuelle ; Magris évoque Grischa Rezzori, Panait Istrati, Paul Celan et Mircea Eliade, mais on pourrait ajouter les noms de Christian Rakovsky, Georges Haupt et Lucien Goldmann.
Une interrogation majeure posée dans ce livre concerne le destin des communautés juive et allemande, aujourd'hui presque totalement disparues de l'Europe centre-orientale, l'une exterminée par le génocide et l'autre expulsée, après la Seconde Guerre mondiale, comme ennemie et " coupable ... « La culture allemande, et avec elle la culture hébraïque, remarque Magris, ont été un facteur d'unité et de civilisation dans l'est de l'Europe centrale; les places de Sibiu (Hermannstadt) et de Brasov (Kronstadt), images d 'une tradition allemande qui n'existe peut-être plus en Allemagne même, sont, comme que les aqueducs ou les arcs de triomphe romains, la marque d'une civilisation unitaire qui a donné un visage à l'Europe centrale. " (p. 380). Les rares écrivains allemands et yiddish qui restent dans ces régions sont les symboles d'une totalité brisée et perdue dans ce siècle de guerres et de révolutions. Ce récit de voyage représente, à sa façon, une quête de cet esprit universel de l'ancienne Mitteleuropa, le " monde d'hier .. qui a inspiré les œuvres de Stefan Zweig et de Joseph Roth.