E livre de Larry Partis n'est pas une analyse des classes sociales en France mais l'histoire d'une lutte idéologique née en même temps que la Révolution, celle de ce qu'il appelle les " luttes de classement " *. Ces luttes, qui concernent la définition des classes sociales, ont commencé dès que la bourgeoisie a usurpé le pouvoir au nom du tiers état, du peuple et de la nation toute entière. Elles ont eu pour enjeu la reconnaissance de l'existence d'une classe ouvrière, de ses frontières, de ses alliés éventuels et, au fond, de la menace qu'elle représentait pour le règne de la bourgeoisie. Ainsi, à la fin du x1x• siècle, la sociologie officielle et le Parti radical lançaient une campagne contre l'idée de classe. Le débat opposait alors la sociologie en tant que telle au marxisme. Depuis, les positions ont évolué, chaque changement de l'économie française et du climat politique entraînant des remises en cause de part et d'autre du débat. A chaque fois, la reconnaissance et la description d'une bourgeoisie, des classes moyennes et surtout d'une classe ouvrière, ont été au centre de la lutte idéologique.
Ces questions ont déjà été abordées par de nombreux auteurs, qui s'y sont attaqués grosso modo sous quatre angles différents : - celui du dénombrement des individus de chaque classe : les catégories socio-économiques concernées se sont-elles accrues ou réduites, concentrées ou dispersées? - celui de la conscience de classe : à une époque donnée, combien de travailleurs ont-ils conscience d'appartenir à une même classe, avec quelle lucidité sur l'antagonisme qui les oppose à la bourgeoisie, avec quelle vision d'une société alternative ? Quelle image la bourgeoisie et les classes moyennes ont-elles de leurs intérêts? -celui de l'opinion publique : les partis font-ils appel à des thèmes de classe, le discours de classe est-il largement accepté ou en recul, parle-t-on plus de la nation, du " peuple .. , des " masses .. des " couches moyennes ", des " salariés ", des " ouvriers ", etc ?
-celui de l'évolution de l'étude de la société : comment la sociologie a-t-elle catégorisé la population à différentes époques, selon quels critères ?
Le livre de Larry Partis porte essentiellement sur les deux dernières questions. Il fait l'histoire des écoles de sociologie et du langage de classe dans le discours politique depuis 1789, et ne fait que suggérer les événements économiques et politiques qui ont servi d'arrière-plan à leur évolution. Il est clair à la lecture de son étude que le courant dominant de la sociologie, de Frédéric Le Play ( 1806-1882) et Emile Durkheim ( 1858-1917) aux études contemporaines d'Alain Touraine, a tendance à souligner l'hétérogénéité de la classe ouvrière, à dissoudre sa spécificité dans des catégories plus nébuleuses, à nier qu'elle soit porteuse d'autres valeurs, d'un autre projet de société.
Mais l'ouvrage de Partis montre aussi qu'à chaque renouveau de la conscience ouvrière, des courants apparaissent à l'intérieur de la sociologie, plus disposés à reconnaître à la classe ouvrière une unité et une mission historique, que ce soit par souci d'exactitude scientifique ou attirés par l'élan transformateur du mouvement. Partis fournit, entre autres, deux exemples de cette trajectoire, dans les années vingt, c'est-à-dire la période qui suit les grèves massives de 191 7 à 1920 et correspond à la première large implantation du communisme en France.
Deux sociologues, tout à fait étrangers au marxisme, affirment alors l'existence d'antagonismes de classe très nets. Le sociologue, Edmond Goblot, membre de la Ugue des droits de l'homme, décrit la culture bourgeoise dans la Barrière et le Niveau ( 1925) : " Afin de maintenir une supériorité qui la distingue des classes inférieures et en l 'absence de barrières légales, la bourgeoisie s'efforce de multiplier et de renouveler les moyens culturels qui la défendent contre toute interpénétration. La "distinction", explique Goblot, est l'élément clé de la mentalité bourgeoise. La bourgeoisie détient tout un faisceau complexe de petites différences en constante évolution de manière à décourager les imitateurs. " (Partis, p. 111 ).
LUTTES DE CLASSEMENT
* Larry Portis, les Classes sociales en France - Un débat inachevé ( 17891989), les Editions ouvrières, Paris, 1988, 190 pages.
Quant à Robert Garric, un adepte du paternalisme chrétien, il démontre la spécificité ouvrière par une enquête de terrain à Belleville, en 1928 : " Le peuple ne se résigne pas, comme souvent le bourgeois, au bonheur particulier, égoïste, à la vie repliée et jalouse ; il lui faut un vaste essor et son âme magnanime ne veut pas se sauver seule, mals emporter le monde dans son salut. "(Garric, Belleville, 1928).
La classe ouvrière était-elle alors plus concentrée physiquement ou simplement plus organisée et consciente qu'à d'autres périodes ? Partis ne traite pas cette question, mais il relève les dégâts causés par un certain dogmatisme ouvriériste, particulièrement accusé dans la période stalinienne. " Si le mouvement communiste a contribué à la réactualisation de la notion de classe dans un contexte de crise économique et politique, rien ne laisse penser qu'il puisse s'agir là d'une tendance constante. Une propagande fondée sur la notion de classe, quand elle suscite des espoirs immodérés qui aboutissent à la déception et à la démoralisation, peut compromettre l'analyse de classe elle-même et engendrer un phénomène de rejet. " (p. 121)
Partis aborde aussi l'évolution de nombreux sociologues soixante-huitards qui se sont retournés contre l'idée d'une classe ouvrière porteuse d'une mission transformatrice, dans les années quatre-vingt. Il semble penser surtout à André Gorz et aux quelques maoïstes devenus nouveaux philosophes. Pour Partis, l'ouvriérisme simpliste et superficiel qu'ils pratiquaient dans leur jeunesse ne pouvait tenir le coup à l'épreuve de la réalité et de la crise. Partis, qui est un historien américain vivant à Paris, dont les ouvrages précédents concernent le syndicalisme révolutionnaire (l'IWW américain et Georges Sorel), attribue aussi leur évolution à ce qu'il appelle leur " avant-gardisme " : les jeunes léninistes ont naturellement cherché à devenir l'élite intellectuelle de la société libérale. Il n'accorde pas un traitement séparé au courant marxiste révolutionnaire, pourtant présent après 1968 avec son travail syndical et son respect des structures d'auto-organisation.
Portis décèle quelques signes porteurs d'espoir aujourd'hui. A ses yeux , "la sociologie de Bourdieu représente peut-être un tournant historique. Nonobstant conjoncture politique réactionnaire, où triomphe l 'anticommunisme et où refleurissent les idées de la droite, il continue d'axer son travail sur les distinctions entre catégories sociales et sur le jeu du pouvoir des classes dominantes. " (p. 173) On ne peut qu'être d'accord quand il conclut que , de toute façon , "la lutte des classements continuera aussi longtemps qu 'une classe s'identifiera au pouvoir du capital et qu'une autre classe sera dépossédée de tout pouvoir de contrôle social. "