• Réflexions autour de la Grande Mutation soviétique, de Moshé Lewin.
Moshe Lewin A
VEC la Grande Mutation soviétilA GRANDI que 1 , Moshé Lewin poursuit son étude et sa réflexion sur le trait MUTATION majeur du siècle qui s'achève: l'émer-
Agence, sur les ruines de la première révolu-
SOVIhiQUl
tion prolétarienne épuisée par les efforts de sa propre naissance, du régime bureaucratique en URSS. Pour sa phase à proprement parler stalinienne, Moshé Lewin nous avait montré comment, dans sa contrerévolution, la bureaucratie s'était trouvée dans l'obligation d'incorporer à la nouvelle Édilicns La Dicouvtrle totalité sociale et politique qu'elle construisait les éléments empruntés au passé féodal du tsarisme, en particulier dans le domaine des rapports entre l'Etat et les masses paysannes 2 • Comme Jean-Marie Chauvier le souligne dans son ouvrage, dont nous rendions compte dans notre dernier numéro, le "temps long" de l'histoire cher à Fernand Braudel s'incorporait ici aux temps plus courts 3 • Une fois comprise la génèse, il devenait alors possible de comprendre la structure du monde bureaucratique, celle d'un " développement sans émancipation " selon Moshé Lewin, et que nous avions pour notre part qualifié d'" hybride stérile "• par comparaison avec d'autres époques de transition de l'histoire, dans lesquelles certaines formations sociales possèdent des traits qui les situent au-delà du mode de production dominant devenu obsolète, sans parvenir toutefois en elle-mêmes à déboucher sur une nouvelle époque progressive de l'humanité 4 • Post-capitaliste par certains traits, le monde soviétique stalinisé ne pouvait parvenir à se hisser au-dessus du capitalisme. Tels sont les fondements de la tornade .gorbatchévienne qui tente de faire échapper l'URSS à sa mort lente. Mais une fois compris ses racines, jusqu'où peut aller la perestroïka ? DES PRAT/KI AUX NOUVEAUX TECHNICIENS Comme tous les véritables chercheurs qui fuient à propos de l'URSS les clichés superficiels, Moshé Lewin fait découler le cours politique actuel des tendances profondes qui ont travaillé la société soviétique dans les dernières décennies, et avant tout des bouleversements survenus dans le niveau des qualifications. L'époque stalinienne fut caractérisée par la formation sur le tas, les dotant d'une instruction générale sommaire, et d'une qualification technique des plus réduite. Les pratiki devaient ainsi constituer la masse de l'appareil d'Etat, du Parti, et de la bureaucratie en général, au cours des années trente, quarante et cinquante. En 1956, alors même que l'URSS avait déja accédé au statut de superpuissance, les pratiki constituaient encore 57,2 % des cadres de l'industrie. (page 89). C'est la modernisation des cadres, l'essor massif de l'enseignement secondaire et supérieur, qui pourrait suffire, à elle seule, à expliquer le changement de génération, de rythme, de niveau culturel, de compétence, que symbolise l'accession de Gorbatchev au pouvoir. La génération Gorbatchev, c'est celle d'une nouvelle intelligentsia, au sens large, technique, scientifique, culturel, qui ne pouvait plus rester inerte face à l'enlisement brejnevien.
La constitution de ces nouvelles élites, particulièrement sensibles à l'absence de productivité sociale du travail face au capitalisme, renvoie .en fait à une transformation beaucoup plus large de la nature de la force de travail. D'empire agricole où les villes se voyaient dispersées au sein de "l'immense océan des moujiks" (page 39), l'URSS s'est vue muter en société dominée par les pôles urbains, dont une part créée de toutes pièces. Cent quatre-vingt millions de soviétiques sont aujourd'hui citadins, contre cinquante-six millions à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Même si les villes soviétiques héritent encore de leur " ruralisation " initiale où les villes-champignons des années trente reproduisaient, en fait, les mœurs paysannes à la pesanteur tenace, le bouleversement du mode de vie qu'implique l'urbanisation, sa mobilité des populations, la complexité des relations sociales qu'elle engendre, devait se traduire sur le plan des institutions et des mouvements politiques au sommet. Avec l'avènement de Gorbatchev, ce n'est pas seulement une nouvelle phase politique qui s'est ouverte, mais
MUTATION OU METAMORPHOSE
A la recherche de la légitimité perdue aussi une nouvelle phase sociale, dans laquelle l'URSS échappe progressivement à ses pesanteurs rurales ancestrales.
L'ETAT-JANUS
Insister sur les liens qui unissent le cours gorbatchévien au mouvement profond de la structure sociale, dans ses dimensions humaines, culturelles, économiques, mettre au rang de pièce de musée les théories " totalitaristes " selon lesquelles l'Etat soviétique n'aurait été qu'un pur appareil policier, implique donc de remettre en débat la théorie de l'Etat, de ses rapports complexes avec la société. D'une face, l'Etat est et reste l'instrument de la classe dominante, et il n'en va pas plus autrement en URSS qu'ailleurs. De l'autre, la stabilisation d'un Etat ne peut se concevoir que s'il correspond, jusqu'à un certain point, aux besoins du corps social compris comme une totalité en mouvement, formée de pôles contradictoires et antagonistes. Si dans sa génèse, l'Etat bureaucratique, par son illégitimité même, fut obligé de recourir à la terreur de masse pour se stabiliser, il n'en allait précisément plus de même dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. C'est bien la raison pour laquelle, d'un certain point de vue, la poursuite de la répression au lendemain de la victoire sur le nazisme apparut à certains comme davantage douloureuse, parce que plus irrationelle, que celle d'avant-guerre dont on connaît pourtant la violence inouïe et l'ampleur. La tentative gorbatchévienne est donc à la fois le produit contradictoire d'une stabilisation de la bureaucratie comme groupe dirigeant, mais s'enlisant dans l'impuissance à l'époque brejnevienne, et la recherche d'un seuil supplémentaire dans cette stabilisation, tout à la fois vis-à-vis du prolétariat soviétique et vis-à-vis des sociétés capitalistes et de leurs classes dirigeantes. Ce qui apparaît, en effet, comme remarquable, c'est qu'un système politico-social qui semblait condamné à une véritable spirale de l'échec trouve néammoins les forces d'un impressionnant sursaut. C'est donc que la bureaucratie, au-delà des appréciations trop succintes que nous avions nous-mêmes portées, s'est révélée capable, jusqu'à un certain point, de perdre une partie de
MUTATION OU METAMORPHOSE
1. Moshé Lewin, la Grande Mutation soviétique, éditions La Découverte, Paris, mars 1989. 2. Moshé Lewin, la Formation du système soviétique, Gallimard, Paris, 1987 et nos commentaires dans Critique communiste, n° 68, novembre 1987. 3. Jean-Marie Chauvier, URSS : une société en mouvement, Editions de l'Aube, Bruxelles, 1988 4. Critique communiste, n° 68, novembre 1987. 5. Voir à ce sujet le passionnnant interview de l'historien M. 1. Guefter, • Staline est mort hier •, dans le dernier numéro de la revue •l'Homme et la Société •, éditions L'Harmattan, par ailleurs bourré de textes intéressants et d'études riches et documentées.
L'homme et la société
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........... ,.,......._.._.....,.. ......... ..... L'.......,_._....u.a.u. ,_,_ S.1,-·~ ~ ses caractères à proprement parler parasitaires pour se révéler plus « fonctionelle •, c'est-à-dire capable d'intégrer dans le cadre de ses intérêts spécifiques de groupe dominant une partie des évolutions et des besoins de la société comprise comme un tout. En ce sens, Moshé Lewin a tout à fait raison de souligner dans sa préface qu'un tel phénomène renvoie à •la plupart (sinon toutes) les grandes questions sur les systèmes sociaux : quand et pour quelles raisons déclinent-ils ? quand et pourquoi peuvent-ils se réformer? Que se passe-t-il s'ils ne le font pas? •
Toutefois, il y a loin de la coupe aux lèvres, et il semblerait que la réflexion de Moshé Lewin touche ici à une limite. Est-il vraiment concevable de voir le système politique soviétique se restabiliser dans un faux pluripartisme... interne au parti unique? Est-il concevable de voir l'autogestion des entreprises permettre de laisser intact l'immense corps de la bureaucratie d'Etat? Plus globalement, est-il envisageable de voir le parti communiste • retrouver un même niveau de maturité politique • que le Parti bolchévique de 191 7 et des années ultérieures ? (page 175 ). Est-il concevable que l'Union soviétique, par le seul développement de la perestroïka gorbatchévienne • entre dans une ère nouvelle et s'efforce de regagner ce qu'elle a manqué ou mal géré dans les étapes précédentes, comme par exemple la révolution démocratico-bourgeoise de mars 1917 et les promesses socialistes de la révolution d'Octobre •? Est-t-il vrai que • les conditions sont peut-être réunies pour que le système revendique certaines des espérances de ses révolutions idéalistes? •
En tout cas, cela ne semblerait pas imaginable sans que le gorbatchévisme entraîne dans son sillage un mouvement de révolution sociale global, et non seulement celui d'une révolution politique par en haut. Ici, deux éléments semblent mal pris en compte par Moshé Lewin.
Le premier, c'est que l'essor des forces productives en URSS, n'est pas le seul produit des forces internes au système. Il est aussi, et à bien des égards surtout, un développement relatif, déformé et reflété, de l'essor mondial permis par l'expansion capitaliste depuis la Seconde Guerre mondiale. Cela signifie que la capacité de la bureaucratie elle-même à s'en nourrir comme élément de croissance organique, permettant de lui donner des forces nouvelles pour conquérir une nouvelle stabilité et une légitimité, basée sur sa capacité à assurer le développement du corps social tout entier, reste relative. A cet égard, la croissance soviétique présente un certain aspect • passif , extérieur au rapport dialectique de la bureaucratie et de son Etat à la totalité sociale.
Le deuxième, c'est qu'une telle renaissance de la bureaucratie restabilisée dans un régime semi-autocratique, semi-démocratique, nécéssiterait que soit définitivement éclairci le problème de la légitimité historique du pouvoir. Ici, Moshé Lewin persiste trop à voir dans la phase stalinienne de la bureaucratie • un système pathologique et autodestructeur » (page 7). Comme nous l'avions déja souligné à propos de ses analyses dans la Formation du système soviétique, il n' y a pas là une énigme si grande qu'il ne semble le déceler. La bureaucratie s'est élevée comme groupe dirigeant dans le vide crée entre la fin de l'élan révolutionaire des années vingt et l'incapacité d'un capitalisme en crise à rouvrir l'URSS à la logique capitaliste. Mais qu'elle ait profité de cette opportunité, qu'elle ait comblé ce vide, ne signifiait en aucune façon qu'elle était porteuse d'un projet social cohérent, supérieur aux deux autres branches de l'alternative. Fondamentalement, la bureaucratie est née comme parasite usurpateur. Son existence n'est pas liée à une relative fonctionnalité historique, comme dans le cas de la classe bourgeoise émergeant des révolutions des XVII" et xvm• siècles. Et, c'est, aussi, ce qui rend le débat en URSS sur le stalinisme si compliqué, si émotionel, si tabou malgré la glasnost 5 • Et c'est bien pourquoi, aussi, en ouvrant à petits coups les vannes de la démocratisation, Gorbatchev vient peut-être d'ouvrir au flanc de la bureaucratie dont il espère sauvergarder le pouvoir, un mal incurable.