C' EST en avril 1969 que se tint le
congrès de fondation de la Ugue communiste, " quelque part en Allemagne "• selon l'expression consacrée. Il ne faut, en effet, pas oublier que les organisations révolutionnaires ont été dissoutes par le gouvernement Pompidou, en juin 1968.
Puisque beaucoup, déjà, a été écrit l'an passé, lors de l'anniversaire de Mai 68 touchant la même période et quasiment le même sujet, nous ne prendrons pas prétexte du sujet pour brasser ces vingt années et faire une espèce de bilan planétaire. Ni traiter un autre sujet : celui, par exemple, de savoir où nous en sommes vingt ans après. Plus modestement, nous allons essayer de présenter quelques-uns des problèmes politiques qui ont pu se cristalliser autour de ce congrès.
NAISSANCE
ET CONTINUITE Ce congrès fut bien une naissance : une nouvelle organisation vient au monde à partir des militants issus de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) et du Parti communiste internationaliste (PCI), section française de la IVe Internationale.
Mais une naissance qui s'inscrit d'emblée dans la continuité puisque cette nouvelle organisation se proclame, également à ce congrès, section française de la IVe Internationale. Cette adhésion n'allait pas de soi, elle fut l'enjeu d'un débat important ; une tendance (" la minorité •) la refusait.
La JCR, créée quelques années plus tôt (avril 1966) après l'exclusion de la " gauche" de l'UEC, n'était pas adhérente de l'Internationale même si une partie importante de sa direction et de son encadrement en était membre.
Cette situation n'avait rien de formelle. Elle correspondait à la position profonde de certains dirigeants et militants qui, tout en reconnaissant que le programme marxiste-révolutionnaire défendu par la IVe Internationale constitue grosso modo le point de départ nécessaire de toute stratégie révolutionnaire, considéraient qu'il fallait dépasser son cadre organisationnel susceptible de gêner la rencontre avec les " nouvelles avant-garde " se dégageant un peu partout dans le monde.
Une partie non négligeable de ces militants allaient évoluer et se battre pour l'adhésion de la Ugue à l'Internationale, d'autres maintinrent leur position antérieure.
Reste que la nouvelle section de la IVe Internationale qui voit alors le jour ne ressemble guère à l'ancien PCI. Par la taille d'abord, et aussi par la tradition militante qu'elle organise. L'immense majorité de ses adhérents a un militantisme tout neuf, issu de Mai 68 ou des quelques années qui précèdent. Il en est de même pour sa direction dont, à quelques exceptions près, les premières expériences remontent à la guerre d'Algérie ou aux années qui suivirent.
La naissance de la Ugue se fait donc sous un double signe. Volonté de s'inscrire dans la tradition du courant marxiste-révolutionnaire du mouvement ouvrier, d'une part. Et, d'autre part, jeunesse de l'immense majorité de ses militants et dirigeants ; très liés à l'expérience de " la génération 68 ", souvent ils croient, éblouis par ce qu'ils viennent de vivre, que commence une histoire inédite. On sait de quel poids pèse une naissance ...
Cette situation dessinera durablement le profil particulier de la Ugue par rapport aux autres groupes révolutionnaires de l'époque. Elle ne croit pas, comme certains courants qui, a des degrés divers, se réclament du " maoïsme " , que tout est à réinventer dans le domaine des questions stratégiques. Et, contrairement à des groupes comme l'Organisation communiste internationale (OCI) ou Lutte ouvrière (LO), elle ne se situe pas en extériorité par rapport au " mouvement de mai ".
A CONTRE-COURANT La création de la Ugue et les batailles liées à celle-ci représentent une rupture avec une série de courants politiques qui allaient devenir, dans les années post-68,
19 72 : la Ligue communiste à l'enterrement du militant maoiste Pierre Overnay, assassiné à la porte des usines Renault. dominants dans ce " mouvement ». Une situation différente de celle qu'avait connue la JCR.
En effet, cette dernière avait eu un rôle déterminant - en liaison avec d'autres courants politiques - dans les mobilisations étudiantes qui avaient joué le rôle de ocial. Et ce, en opposition, parfois rude, avec de nombreux groupes d'extrême gauche, qu'ils se réclament du trotskysme comme l'OC! ou du " marxisme-léninisme » de Mao comme l'UJCml.
En revanche, la création de la Ugue se fit en partie à contre-courant des idéologies nourries par le " mouvement de mai ., dans les années 1969-1970. Pour des raisons d'expérience pratique d'abord : ce mouvement, qui s'était développé contre la politique des organisations, y compris de bon nombre d'organisations d'extrême gauche, entretenait un climat " basiste • et " unitariste ., . La création d'une nouvelle organisation, centralisée nationalement et clairement délimitée programmatiquement, allait contre cette tendance " spontanée •. Plus profondément, la bataille pour la création de la Ugue s'articulait à la défense d'un projet stratégique concernant la lutte pour le pouvoir de la classe ouvrière. La référence des militants de la future Ugue au " léninisme • n'engageait pas seulement la construction d'une organisation nationale régie par " le centralisme démocratique "• mais une vision stratégique se réclamant des congrès de l'Internationale communiste des années vingt et nettement délimitée des perspectives réformistes.
Les courants " ultra-gauches » se réclamant dans leur majorité " du maoïsme •, comme ceux de • la nouvelle gauche • polarisés plus ou moins par le PSU, s'opposaient au " léninisme • au nom d'une autre vision stratégique qui, grosso modo, remettait en cause la question centrale développée par l'Internationale communiste dans les années vingt : la nécessité de la prise révolutionnaire du pouvoir politique comme élément stratégique déterminant.
La création de la Ugue ne répondait donc pas à une poussé organique du " mouvement de mai ., mais correspondait à une volonté clairement affirmée: s'engager dans la construction d'un parti révo-
Mars 19 73 : la Ligue communiste en campagne législative.
lutionnaire capable, face au stalinisme, de renouer les fils de la tradition ouverte d'Octobre 1917 et des luttes révolutionnaires qui, en Occident, avaient ébranlé profondément le pouvoir de la bourgeoisie dans les années vingt. Tradition maintenue, contre vents et marées, par la tv• Internationale.
UN DEFI PEU COMMUN
S'engager sur une telle voie, même si l'immense majorité des militants de la Ugue n'en avait pas forcément une conscience nette, signifiait un défi peu commun par rapport au passé. Certes, en 1968, le processus révolutionnaire international semblait aller en s'approfondissant : des pays de l'Est jusqu'à l'Amérique latine et au Vietnam, en passant par la Chine de la révolution culturelle.
Des révolutions venaient d'avoir lieu ou étaient en cours, des courants politiques importants se dégageaient. Ainsi, tout ce qui se jouait autour de la révolution cubaine, du Che et du " mouvement castriste ", avait un impact mondial.
Pourtant, en Europe, la situation était bien plus complexe. Même si Mai 68 était le signe d'une nouvelle période qui s'ouvrait : le " mai rampant " italien qui suivit
en apportait une nouvelle preuve. Reste que les courants d'extrême gauche rencontraient des difficultés pour s'insérer dans des traditions révolutionnaires, réellement vivantes, même minoritaires, au sein de la classe ouvrière européenne.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la référence aux processus révolutionnaires en cours dans le tiers monde joua un rôle décisif dans l'émergence de la grande majorité des organisations d'extrême gauche. Reflet de ce qui se passait à un niveau mondial, cela jouait aussi sur quelque chose de plus profond : la nécessité pour une nouvelle génération qui venait à la politique révolutionnaire de " s'identifier ", physiquement, concrètement, à des traditions révolutionnaires ...
LE POIDS DU PASSE Or, de ce point de vue, même s'il faudrait nuancer selon les pays, la situation en Europe n'était pas des plus stimulantes. Si l'on prend le cas de la France, il est clair que n'existaient plus, depuis longtemps, de courants révolutionnaires capables d'une insertion significative et autonome face aux partis social-démocrate et stalinien. Réalité ancienne : l'expérience de la gauche "pivertiste "• puis du PSOP, durant le Front populaire avait été éphémère et n'avait pas donné naissance après la Seconde Guerre mondiale à une tradition révolutionnaire vivace, ni hors des partis traditionnels ni au sein de la SFIO.
Certes, il se passa des choses dans la jeunesse socialiste à la Ubération. La création du PSU, dans les années soixante, fut un signe profond d'évolution de la situation (des phénomènes analogues existaient dans d'autres pays), mais aussi de son ambiguïté. Le PSU, dès sa naissance, fut beaucoup plus un parti œuvrant à la régénérescence de la social-démocratie qu'un instrument de reconstitution d'une tradition marxiste-révolutionnaire.
C'est d'ailleurs à partir d'un tel constat général que la majorité de la tv• Internationale avait, dans les années cinquante, opté pour " l'entrisme" au sein du PCF. Histoire également inscrite dans l'héritage de la Ugue.
Sans revenir précisément sur cette période, largement controversée dans nos rangs, indiquons que deux questions se mêlent. L'une portant sur les analyses générales faites alors par certains dirigeants de la tv• Internationale (Pablo) concernant l'appréciation de l'évolution possible des partis staliniens sous le choc de " la guerre qui vient "· L'autre ayant trait à une question plus "tactique " (mais aux conséquences importantes) :l'abandon de la perspective de création - au moins pour le moyen terrne - d'une organisation trotskyste indépendante au profit d'un travail prolongé au sein des partis traditionnels de la classe ouvrière. En France, comme dans d'autres pays, au sein du Parti communiste.
Un " entrisme " n'ayant rien à voir avec celui préconisé par Trotsky dans les années trente qui était envisagé sur une courte durée, et " drapeau déployé ", c'est-à-dire sans dissimuler l'appartenance à la tv• Internationale.
Le bilan d'une telle période est d'autant plus difficile qu'il est toujours fait à partir de " si "· En outre, l'expérience se réalisa sur la base d'effectifs militants réduits. En effet, à la Ubération, le PCI, créé à partir de la fusion de plusieurs groupes trotskystes, eut quelque influence, mais ne put fonder une tradition d'existence d'organisation indépendante.
QUELQUES REMARQUES SUR « L'ENTRISME » Plusieurs constats peuvent être faits. D'abord tous les courants trotskystes issus de l'éclatement que connut la section française en 1952, sur la question de l'entrisme précisément, ne purent réellement construire une organisation indépendante et furent obligés de se lover au sein du mouvement ouvrier existant. Essentiellement pour des raisons de survie.
Le meilleur exemple en est le courant " lambertiste " qui " colla " profondément à certains courants traditionnels de la SFIO (tentant, en vain, de réactiver une tradition " pivertiste ") et de FO. Une situation qui se traduit par des déformations profondes dans son approche du mouvement ouvrier. Une politique " entriste " de l'extérieur comme le dira souvent la Ugue, c'est-à-dire de pression sur certains cou-
rants du mouvement ouvrier. En l'accurenee les ailes " non modernistes " de la social-démocratie.
En revanche, dans les années qui suivirent 1960, les " lambertistes " surent s'engager dans la construction d'une organisation indépendante, dotée d'une certaine tradition d'implantation au sein du mouvement ouvrier, sans équivalent dans l'extrême gauche avant 1968. Réalité qui_explique comment ils purent non seulement résister mais se développer, malgré une politique désastreuse dans le mouvement étudiant de cette époque.
La Ugue héritait d'une situation bien différente. D'abord en fonction de ce qu'on pourrait appeler les effets organisationnels de l'entrisme. Si en théorie un " pôle" indépendant devait se maintenir, en fait - et on voit mal comment les choses auraient pu se passer autrement vu les forces militantes-, la section française de la IVe Internationale, le PCI, n'existait que comme une espèce de fraction réunissant des militants par ailleurs immergés dans le Parti communiste. D'où l'absence de tradition de construction d'une organisation indépendante avec ce que tout cela veut dire. Le PCI fonctionnait plus comme regroupement idéologique que comme organisation intervenant dans les luttes de classes.
En outre, ont existé ce que l'on appelle parfois pudiquement dans notre mouvement les problèmes de " sortie de l'entrisme ". Dans certains pays européens, au cours des années qui précèdent 1968, les effets de la radicalisation nationale et internationale posèrent, en particulier dans les organisations de jeunesse des partis traditionnels, la question d'une rupture et de la création d'organisations indépendantes.
UN sucees: LA JCR Ce qui se fit en France avec la création de la JCR. En effet, sa création fut le produit d'une double dynamique. D'abord celle des exclusions pratiquées par les staliniens reprenant en main l'UEC. Mais aussi la volonté de la majorité du PCI, en particulier des responsables du travail entriste dans l'UEC. Il apparaissait de plus en plus évident que rester au sein des étudiants communistes risquait d'amener à se couper d'une série de militants s'en détachant.
Deuxième réussite dans la politique de la section française : la création, avec la JCR, d'une organisation qui n'était pas, comme nous l'avons déjà signalé, directement liée à la IVe Internationale, ce qui perrnettà:it de travailler avec une frange de militants qui n'auraient pas accepté de créer une organisation d'emblée trotskyste.
Si, post {estum, c'est-à-dire après Mai 68 et la création de la Ugue, la politique alors adoptée par le PCI, de façon d'ailleurs assez empirique, pouvait sembler aller de soi, il n'en était pas de même en 1966.
D'une part, dans un passé récent, les tentatives de créer des courants se réclamant du marxisme-révolutionnaire, mais séparés de la IVe Internationale, s'étaient en général traduites par des ruptures avec le trotskysme.
D'autre part, il y avait risque de perdre la proie pour l'ombre. Non seulement, il n'y avait pas de signe de ruptures potentielles Présidentielles 1969 : Alain Krivine, candidat.
réelle ( 1 0 % sur une plate-forme clairement . tristes " jouèrent un rôle dirigeant dans ces au sein du Parti communiste, en particulier de sa base ouvrière, mais, en outre, certaines expériences, telle celle du PSU, témoignaient des difficultés d'existence d'un projet révolutionnaire organisationnellement autonome des partis traditionnels. Il avait existé, dans les années soixante, au sein du PSU, un courant " Socialiste révolutionnaire " qui avait gagné une audience marxiste-révolutionnaire). Mais, après l'échec, lors du congrès de 1963, de gagner la majorité de ce parti par l'alliance de différents courants de gauche, les socialistes-révolutionnaires, qui regroupaient une implantation ouvrière non négligeable, s'effilochèrent. Une partie des militants se regroupa au niveau local, rompant de fait avec le PSU, mais sans construire réellement une organisation, d'autres restèrent au sein du PSU et certains rejoignirent la JCR.
La situation n'était donc pas aussi nette que l'on peut le penser rétrospectivement. Se lancer dans la construction d'une organisation révolutionnaire, sur la base d'un regroupement de quelques centaines d'étudiants sans grande expérience politique pouvait apparaître bien audacieux ...
Au demeurant, les choses se passèrent moins bien dans d'autres pays. En Allemagne, l'organisation étudiante social-démocrate, le SDS (qui connut une influence très importante), avait rompu avec ce parti. Les trotskystes allemands, peu nombreux, mais ayant une petite implantation syndicale, s'opposèrent à cette dynamique.
Plus grave, dans ses conséquences, ce qui se passa en Italie. Un fort courant de gauche, autour du journal Falce Martello, existait dans les Jeunesses communistes. Les étudiants entristes de la section de la Jv• Internationale y tenait une grande place. Cette dernière avait aussi une influence non négligeable dans les courants de gauche existant au sein du Parti communiste lui-même. Courants d'un poids bien plus grand qu'en France. Créer une organisation de type JCR pouvait, dans ces conditions, sembler aventureux, compte tenu de l'importance de ces courants au sein du Parti communiste et du fait qu'ils n'étaient pas prêts à la rupture. L'entrisme fut donc maintenu y compris dans l'organisation de jeunesse du Parti communiste. Mais, très vite, s'amorça un processus similaire à celui de la France, même si l'appareil du Parti communiste était bien plus " libéral " que son homologue français. Se créèrent, notamment à travers la dynamique du mouvement étudiant, des organisations indépendantes. Les dirigeants étudiants trotskystes " encréations, mais en rompant avec la section.
Rupture qui, au départ, se présentait comme simplement tactique, mais fut suivie rapidement de remises en cause programmatiques ; notamment par un opportunisme grandissant envers le maoïsme. Mais, entre temps, à cause de l'engoncement dans l'entrisme, une opportunité avait été manquée par la 1v• Internationale pour sa construction en Italie. Lorsque, peu après, elle se décida à créer une organisation indépendante, il était bien tard . La place était déjà largement prise par des organisations d'extrême gauche qui furent, on le sait, parmi les plus importantes d'Europe.
L'ADHESION
A LA IVe INTERNATIONALE
L'internationalisme ne posait pas de problème pour la plupart des militants du " mouvement de mai " : il était presque directement lisible dans le processus révolutionnaire mondial. Mais, comme à propos du parti, les discussions commençaient sur les instruments nécessaires à cette lutte. C'est pourquoi, d'un certain point de vue, la bataille pour la construction d'une organisation " léniniste " au plan national débouchait sur la question de la construction d'une internationale ; et donc, pour les militants de la future Ugue, sur la question de l'adhésion à la JV• Internationale.
Cette adhésion se fit sur la lancée de Mai 68, avec le mélange d'espoirs et d'illusions qui caractérise cette période. A quoi s'ajoutait - chose inévitable - une connaissance de cette organisation moins forte que celle de la situation française.
Ce qui ne signifie pourtant pas que cette réalité était peinte en rose par les
militants : membres du PCI ou de la JCR, ils savaient que l'Internationale n'était pas sortie indemne de " la traversée du désert ", que dans des pays d'Amérique latine - dont ils suivaient l'évolution depuis plusieurs années - le trotskysme avait une tradition d'implantation non négligeable, mais parfois aussi une " mauvaise réputation ., , pas toujours infondée, dans les nouvelles avant-gardes.
Finalement, d'un certain point de vue, une adhésion dans une telle période allait moins de soi que dans une période plus " calme ., . En effet, nous l'avons déjà dit, il existait dans de nombreux pays des " nouvelles avant-gardes., avec qui un travail internationaliste semblait possible, mais qui n'étaient pas prêtes à accepter le cadre de la IV" Internationale. D'autant que, parfois, dans ces mêmes pays, les militants qui s'en réclamaient étaient loin d'avoir une insertion dans les luttes de classes de la même qualité que ces forces.
La tendance qui refusait l'adhésion de la Ugue à la IV" Internationale, la " minorité ., , reflètait pour une part cette réalité. Elle ne mettait pas explicitement en cause les acquis programmatiques de celle-ci. Elle expliquait que, dans le passé, ce regroupement mis sur pied par Trotsky, face au stalinisme triomphant, avait été utile pour préserver le programme marxiste-révolutiànnaire durant les " années noires ". Mais que la situation avait changé et que de nouvelles forces apparaissaient qui, sans être troskystes, n'en étaient pas moins révolutionnaires. Il fallait donc dépasser les délimitations organisationnelles nées de la période antérieure. Quant au maintien des acquis programmatiques, la " minorité ., résolvait le problème sur la base d'une formule lapidaire : il suffisait de disposer dans sa bibliothèque des livres de Lénine et de Trotsky.
Nous n'allons pas reprendre, ici, l'ensemble des arguments mis en avant pour justifier l'adhésion à la IV" Internationale. D'autant qu'il y a peu de temps, à propos des cinquante ans de la IV" Internationale ( décidemment, les anniversaires se bousculent ... ), beaucoup a été écrit.
La " majorité ., contestait cette vision purement idéologique des acquis programmatiques produits par l'histoire du mouvement ouvrier. En effet, ils n'avaient pu être préservés -et enrichis-, qu'en lien avec un projet organisationnel : celui précisément de la construction de la IV" Internationale. Il en serait de même à l'avenir. Surtout dans une période où l'interpénétration des problèmes nationaux et internationaux est de plus en plus grande.
Certes, la IV" Internationale n'était pas l'internationale de masse qu'il était nécessaire de construire, mais elle était pour l'instant la seule organisation internationale œuvrant en ce sens. Il fallait donc la construire, chose qui n'empêchait pas d'avoir une politique unitaire en direction d'autres courants. La seule raison valable pouvant justifier de ne pas aller dans ce sens étant l'existence de désaccords programmatiques essentiels avec elle. En ce cas, à discuter comme tels.
En positif, la " minorité ., avançait la nécessité pour la Ugue de proposer aux " nouvelles avant-gardes ., un regroupement international sur la base de " clivages pertinents "· C'est-à-dire d'axes programmatiques ne reprennant pas l'ensemble des clivages issus du passé, mais seulement ceux utiles pour la délimitation présente d'une force révolutionnaire internationale.
C'est d'ailleurs à ce niveau que l'argumentation était abstraite. Car, durant cette période de montée révolutionnaire dans les différents secteurs du monde, on voyait mal quel axe programmatique n'était pas pertinent : étaient en jeu aussi bien la révolution politique dans les pays bureaucratiques que la révolution coloniale et la révolution dans les pays capitalistes avancés.
Dans la pratique, " la minorité .. avait des difficultés à désigner précisément ces " nouvelles avant-gardes ., avec lesquelles il aurait été possible de construire une internationale sur un programme clair.
Il faut bien comprendre que la question n'était pas seulement d 'établir une unité d'action avec certaines autres organisations ou de vagues coordinations, mais un véritable courant international.
Là se trouvait vraisemblablement, outre les questions programmatiques, le véritable problème : la " majorité .. critiquait fortement une vision consistant à croire qu'il fallait d'abord construire des organisations nationales pour ensuite poser le problème
d'une internationale ; pour elle, le processus était simultané.
Il nous a semblé utile de reprendre certains arguments qui ont été échangés à l'époque afin de faire apparaître le type de débat qui se menait. Tirer le bilan de cette adhésion n'est pas notre sujet. Il supposerait de distinguer le bilan général des espoirs révolutionnaires mis dans cette période, ce qu'il en est advenu d'une part, et, d'autre part, le bilan comparatif de la façon dont se sont comportés les courants révolutionnaires durant cette période.
Or, de ce dernier point de vue, deux constats nous semblent peu discutables. D'abord, l'adhésion de la Ugue communiste à la IV• Internationale n'a pas été une sorte d'emprisonnement dans un cadre suranné, mais un élément clé de son évolution et de sa maturation. Non pas au sens où elle aurait enfin trouvé la vérité dans un « programme trotskyste • miraculeusement perpétué. Mais parce qu'elle participa à des expériences et des débats qui lui permirent, sur la base d'une expérience bien plus large que la sienne, de solidifier et d'enrichir ses conceptions et de ne pas subir les multiples dérives qui furent le propre de la plupart des groupes d'extrême gauche ayant vu le jour à cette époque en Europe.
Ensuite, la IV" Internationale fut la seule à s'engager dans la construction systématique d'un courant international qui a accumulé, durant ces années, une expérience que l'on ne retrouve pas ailleurs. Une chose que certains peuvent estimer inutile. Mais il s'agit d'un autre débat ...
Nos lecteurs trouveront, dans notre prochain numéro, la suite de l'article d'Antoine Artous, où il traitera des problèmes d'orientation politique qui connut la Ligue communiste au début des années soixante-dix.