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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Un krach, et puis rien ?

· Critique communiste, n° 84, avril 1989 · p. 13-19 · 4 371 mots

Critique communiste : Dans le chapitre de ton livre consacré au krach, à la question 11 La récession pour quand ? 11 tu répondais : 11 Question difficile. Autant il est sûr que la récession sera au rendez-vous, autant il est difficile d'en fixer la date}}. La récession n'est toujours pas venue. De même que la baisse de la Bourse et la dévaluation du franc que tu annonçais. Alors, comme tous les autres économistes, erreur sur toute la ligne ? Nicolas Béniès : Il est vrai qu'un an et demi après le krach boursier du 19 octobre 1987, la situation de l'économie mondiale apparaît paradoxale : les profits n'ont jamais été aussi élevés, jamais l'investissement productif n'a autant augmenté (plus de 9 %, en volume, pour l'année 1988, en France) et le taux de croissance a dépassé les 3,5% pour l'ensemble des pays développés. Avant d'entrer dans les explications, je voudrais présenter une défense et illustration des prévisions économiques. Et donc des économistes. Ces derniers sont souvent présentés soit comme des " gourous " soit comme des charlatans, ce qui est souvent la même chose. Pourtant, dans ce cas précis, les conséquences du krach, ils ont joué un rôle remarquable, et non remarqué. En criant au loup, c'est-à-dire à la récession, ou plus exactement aux enchaînements récessionnistes liés au krach, ils ont permis la prise de conscience des gouvernements qui, par leurs interventions, ont déjoué leurs sombres prévisions. Certains d'entre eux doivent se féliciter d'avoir eu tort!

Si l'on aborde les explications, il convient de s'attarder d'abord sur ce qui constitue la variable clé : les taux d'intérêt.

Le krach boursier fut provoqué, rappelons-le, par l'augmentation des taux de l'intérêt. Lorsque ces taux augmentent, le cours des actions et des anciennes obligations, mécaniquement, baisse. Les spéculateurs vendent, afin de se procurer des liquidités et acheter des titres au taux d'intérêt le plus haut. Prenons un exemple simple pour illustrer ce mécanisme : si le taux d'intérêt est de 8 %, les obligations émises rapporteront 8 % à celui qui les possède. Si le taux d'intérêt baisse (à 6% par exemple), le cours (leur prix d'achat ou de vente) augmentera, puisque les obligations émises désormais ne rapporteront que 6 %. Dans le cas contraire, si le taux d'intérêt monte (à 10 % par exemple) le cours de ces mêmes obligations baissera, puisqu'il sera plus intéressant de souscrire aux nouvelles qui rapporteront 10 % au lieu de 8 % ... Il en est de même pour les actions. Si le taux des bénéfices distribués (ce que les financiers appellent le priceearning ratio) est inférieur au taux de l'intérêt, tout le monde (tout le monde financier s'entend) vendra en même temps, ce qui fera baisser les cours.

Les taux de l'intérêt (il en existe plusieurs : au jour le jour, à long terme ... ) constituent bien la variable clé. L'indicateur de la tendance, à la hausse ou à la baisse, est fourni par le MATIF (le marché à terme des instruments financiers) qui est un marché des "futures "• le terme anglais est plus clair que le français. C'est un marché sur lequel on traite des options d'emprunts, donc un marché qui détermine les tendances futures. En ce moment le MATIF est orienté à la baisse, ce qui signifie que les taux d'intérêt augmentent et que les opérateurs estiment que cette tendance va se poursuivre.

Avant de tenter d'expliquer pourquoi ces enchaînements récessionnistes ne se sont pas produits, il convient de rappeler ce qu'étaient les conséquences prévisibles du krach. Celui-ci s'est produit de manière synchronisée sur l'ensemble des places financières du monde. En vingt quatre heures, elles ont toutes connu la même chute vertigineuse que Wall Street. La chute des cours aurait dû provoquer la faillite des opérateurs financiers, cette dernière, à son tour, entraînant celle des banques, qui sont aussi des opérateurs financiers mais obligés de passer par l'intermédiaire des agents de change. (La charge de ces derniers a été supprimée à la Bourse de Paris le 1er janvier 1988 et remplacée par des " sociétés de bourse ", en d'autres termes ils ont été " privatisés "). Mais le mécanisme de faillite aurait dû aussi toucher les entreprises, puisque depuis la déréglementation elles peuvent prêter directement de l'argent à d'autres entrepri-

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ses. La déréglementation des marchés financiers passe notamment par la " titrisation • (traduction du terme anglais "securitization •). C'est la raison pour laquelle des bruits persistants ont circulé à propos de Thomson qui, par l'intermédiaire de sa banque la BATlF, s'est très largement reconvertie dans la spéculation financière.

Une faillite des banques se traduit fort logiquement par celle des entreprises, toutes très endettées. Le schéma est le suivant : les banques qui ont accumulé de grosses pertes sont dans l'obligation d'exiger de leurs clients le remboursement immédiat des prêts consentis. Ce que les entreprises ne peuvent faire : en général les prêts servent soit à l'investissement productif (on voit mal comment revendre une machine!), soit à la spéculation sur les marchés financiers (et on revient au cas de figure précédent). Et la mécanique ne peut plus s'arrêter : la faillite des entreprises provoque celle d'autres banques qui, à leur tour, etc. C'est l'enchaînement de la dépression économique, style crise de 1929.

Le fait d'envisager un tel enchaînement dans la suite du krach de 1987 n'était pas dénué de fondements. On sait aujourd'hui (au moment du krach, ces informations sont restées cachées pour éviter d'aggraver la panique) que la Société des bourses françaises (qui, avant le 1er janvier 1988, s'appelait la Compagnie des agents de change) a perdu plus de sept cents millions de francs sur le MATIF, alors qu'elle était chargée de " moraliser " le marché à terme, que l'Aérospatiale a enregistré trois cents millions de pertes, la COGEMA aurait perdu deux cents millions (et son président • démissionné " ! ) . . . Dans le Monde du 17 février dernier, on apprend que la Société pour l'administration des droits des artistes et musiciens (ADAMI) a été victime d'un " sinistre " portant sur plus de dix millions de francs. D'ailleurs il ne s'agit pas du seul syndicat qui se trouve dans ce cas. Beaucoup d'associations avaient pris l'habitude de placer leurs liquidités sur les marchés financiers . La spéculation avait tendance à se développer tous azimuts, elle rapportait beaucoup, vite et, du moins en avait-on l'impression, sans risque. C'était le temps de l'argent facile. Sans qu'il y ait délit d'initié, du moins en France : aux Etats-Unis les affaires de ce type étaient légions, de même qu'à Londres. De ce point de vue, le krach a " moralisé " les comportements et porté un coup fatal au " capitalisme populaire " : l'argent facile n'est plus que pour quelques-uns ... • Reste que ces enchaînements récessionnistes ne se sont pas enclenchés. N. B. : Non seulement ces enchaînements n'ont pas eu lieu, mais l'année 1988 a été placée sous le signe de la croissance. Trois raisons expliquent ce paradoxe. La première tient à la sous-estimation de l'autonomie de la sphère financière, la deuxième à l'intervention des Etats, la dernière aux conséquences mêmes du krach qui ont conduit à la reprise technique des investissements. Avant d'aborder ces trois raisons, il convient de signaler que la montée des cours de la bourse qui a marqué l'année 1988 n'est pas de même nature que celle qui avait précédé le krach. Avant le 19 octobre 1987, toutes les actions et obligations montaient. Sur le second marché, où sont cotées les actions des PME, les cours s'envolaient, sans qu'on comprenne bien la relation avec la santé des entreprises. Depuis, la bourse est dopée par les offres publiques d'achat (OPA) . Cette montée des OPA est une conséquence de la baisse des cours enregistrée au moment du krach. Tandis que les sociétés objets d'OPA voient leurs cours monter, ceux des autres peuvent rester assez bas.

A présent, si on veut spéculer en bourse il convient d'analyser les cours des différentes actions. Plus question d'acheter à l'aveuglette : la lecture des journaux financiers est indispensable. L'indice CAC de la Bourse de Paris, comme le Dow Jones de Wall Street ou le Nikkei de Tokyo, n'est qu'un indicateur qui fait la moyenne des cours des actions significatives (par exemple 300 pour Paris, 30 pour New York ... ); il ne rend donc pas compte de l'évolution de toutes les actions et obligations cotées en Bourse. • Peux-tu expliquer la première raison que tu appelles l'autonomie relative de la sphère financière ? N. B. : La " financiarisation " de l'économie avait été soulignée par beaucoup

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d'économistes. Mais peu d'entre eux en avaient tiré les conséquences concernant les relations entre la sphère financière et le système productif. L'autonomie relative de la sphère financière s'apprécie par rapport au système productif. Traditionnellement, l'analyse économique reconnaissait au système financier le rôle de " source de financement , des investissements productifs. Autrement dit, la liaison système financier/ système productif était posée comme évidente. Lors de l'émission" Sept Le Monde, 1 7 décembre 1987 sur Sept , où il s'est expliqué sur les " affaires , , Mitterrand a fait explicitement référence à cette analyse, s'interrogeant sur le rôle réel de la bourse en tant qu'instrument de financement des investissements. Penser qu'elle ne joue pas ce rôle, comme il semblait le suggérer, l'avait conduit à poser le problème de sa suppression. Comme disait le Canard enchaîné, Mitterrand devient gauchiste ! • Cette analyse traditionnelle apparaît donc à côté de la réalité ? N. B. : L'apparition des " changes flexibles , a marqué la fin du système monétaire inauguré à Bretton-Woods en 1944 et traduit le déclin relatif de la puissance américaine concurrencée par le Japon et la RF A, puissances montantes mais incapables d'assurer l'ordre mondial, et donc de se substituer aux Etats-Unis. Ce déclin relatif de la puissance américaine a provoqué à la fin des années soixante crise monétaire sur crise monétaire. Celles-ci se sont soldées par l'inconvertibilité du dollar en or (à titre • provisoire , , avait dit Nixon en août 1971 ).

De ce fait, le système monétaire international, qui précisément reposait sur cette convertibilité garantissant la stabilité des taux de changes, entrait dans une longue agonie qui dure encore. On comprend que inconvertibilité du dollar et taux de change flexibles sont liés. En 1971-1972, de nombreux économistes pensaient que cette astuce représentait la solution à la crise du système monétaire international. Cette solution, comme le soulignent fort justement H. Bourguinat et M. Aglietta dans leurs ouvrages respectifs, a aggravé la spéculation internationale, et la montée de l'instabilité monétaire joue un rôle de blocage des échanges internationaux. Sans parler des conséquences sur l'endettement du tiers monde .. . Aujourd'hui, les économistes sont de nouveau convaincus qu'il faut rétablir la stabilité des taux de change .. . Le problème est de savoir comment y parvenir. La seule façon connue étant d'assurer l'hégémonie d'une nation ou d'un groupe de nations susceptible de permettre la naissance d'une nouvelle monnaie internationale, on voit que la crise du système monétaire international n'est pas sur le point d'être résolue. Elle suppose, en fait, la sortie de la crise économique. • Les 11 mouvements erratiques du dolJar 11, formule souvent utilisée pour dé-

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rents. Et le dollar augmente ... Tel est le cas. une hausse trop importante de la monnaie signer les hausse et les baisses, tout aussi spectaculaires qu'irrégulières, de la monnaie américaine, interviennent à partir de cette situation ? N. B. : En effet, dès lors la porte était grande ouverte à la spéculation sur les monnaies et à ces mouvements " erratiques " du dollar. Le déclin relatif se traduit par la tendance dominante à la baisse de la monnaie américaine. Mais il existe des contre-tendances qui, conjoncturellement, peuvent prendre le dessus et expliquent la hausse du dollar.

Une première contre-tendance est déterminée par la compétitivité de l'économie américaine. Le déclin relatif, comme le note ironiquement Pierre Salama dans son dernier livre la Dollarisation, est " inégal ". Il ne porte pas sur tous les produits, sur toutes les marchandises. Avec celles qui incluent une forte composante recherche, les capitalistes américains sont en mesure de damer le pion à leurs concurrents japonais ou allemands. En particulier lors des conjonctures de récession, l'économie américaine résiste mieux que ses concurà partir de 1980. Durant cette phase, le jeu sur les taux d'intérêts représente la deuxième contre-tendance. La hausse des taux d'intérêts américains a attiré aux Etats-Unis les capitaux étrangers, occasionnant une augmentation de la demande de dollars et, de !=e fait, la hausse du cours sur le marché des changes.

Les américains ont besoin de l'épargne mondiale pour financer leurs " déficits jumeaux " : celui de la balance commerciale et celui du budget. De premiers créanciers du monde, de 1919 jusqu'en 1985 environ, ils en sont devenus les premiers débiteurs. Là encore l'explication fondamen -tale de cette inversion réside dans le déclin relatif des Etats-Unis. Ceux-ci sont obligés de drainer les capitaux du monde entier, en particulier du Japon, et pour ce faire il leur faut augmenter leurs taux d'intérêt. Ainsi cette contre-tendance à .la baisse du dollar accentue la tendance à la hausse des taux d'intérêts " réels " (calculés ex-post, et égaux au taux d'intérêt pratiqués sur les marchés financiers déduction faite du taux d'inflation) qui marque la période de crise, au moins depuis la deuxième récession

( 1980-1982), beaucoup plus forte que la précédente et qui s'est traduite par la prise de conscience de la durabilité de la crise économique. La conséquence la plus importante est que, désormais, les marchés financiers et les marchés des changes sont fortement interpénétrés, comme l'a très bien montré le krach boursier de 1987.

Les opérateurs internationaux ont compris la nécessité de se " couvrir " face aux mouvements imprévisibles du dollar. Les gouvernements, quant à eux, ont tenté de réagir par des accords internationaux (ceux de Plaza en 1985 et du Louvre en 1986) dont le but avoué est de limiter les fluctuations du dollar dans certaines limites, fixées à l'avance mais gardées secrètes. Ils supposent l'intervention concertée des banques centrales des sept pays signataires (Etats-Unis, Japon, RF A, France, Grande Bretagne, Canada et Italie) afin de stopper la spéculation, ce qui veut dire soit soutenir le cours du dollar pour éviter qu'il s'effondre (ce qui implique d'acheter des dollars dévalués et donc de participer au financement des déficits jumeaux) , soit vendre des dollars pour éviter américaine. Les opérateurs sont contraints de prendre en compte l'intervention des Etats dans leurs opérations spéculatives.

Ces mouvements du dollar liés aux changes flexibles , que les gouvernements s'efforcent de corriger, sont à l'origine d'une interpénétration croissante entre les marchés financiers et les marchés des changes. Pour se " couvrir ", il a fallu trouver des spéculateurs pouvant prendre le risque d'une opération de change. En effet, lors d'une transaction commerciale internationale, le vendeur, pour fixer son prix, veut être assuré du cours du dollar. La différence de change pouvant transformer son bénéfice en perte, c'est un risque qu'il ne peut prendre. Il va donc s'adresser aux marchés financiers pour acheter du dollar au cours du jour mais livrable un mois ou deux plus tard ... Il s'agit donc d'un option négociable sur le marché des " futures " ; le plus célèbre est celui de Chicago, qui a inspiré le MATIF.

Pour que ces opérations de " couverture " soient possibles, il fallait que les Etats " déréglementent ". En effet, la législation ancienne faisait de la banque le seul

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intermédiaire financier, garantie que les emprunteurs payaient un prix élevé. Cette déréglementation a commencé aux Etats-Unis dès 1972 et s'est accélérée depuis. Elle a créé une situation nouvelle qui a permis à la fois, de manière concomitante, la naissance de nouveaux produits financiers qui envahissent notre vie, tels les SICAV ou les Fonds communs de placement (FCP), et la "désintermédiation " bancaire. Désormais les entreprises ne sont plus obligées de passer par l'intermédiaire de la banque pour emprunter de l'argent et financer leurs investissements. Elles s'adressent directement au marché Le Monde, 2 janvier 1988 financier. Les banques offrent leur garantie et sont maîtres d'œuvre des émissions d'actions, d'obligations et autres billets de trésorerie (ces derniers se négocient sur le MATIF et sont émis à court terme). C'est pourquoi l'appelation " titrisation " s'est répandue pour qualifier ces nouveautés. Les actions et obligations, le " commercial paper" (pour utiliser la terminologie anglaise), sont considérées comme des "titres"·

Cette déréglementation a accéléré l'internationalisation des marchés financiers. L'explication de l'informatisation rapide des marchés trouve là son origine. De même que la synchronisation du krach sur toutes les places financières du monde. • Le résultat étant ce qu'on appelle la 11 financiarisation 11 ?

N. B. : L'autonomie relative de la sphère financière résulte en effet de ces mouvements du dollar et des taux de l'intérêt. Les deux, rappelons-le, sont liés. Quelques chiffres : selon certaines sources, un dollar de transactions commerciales donne lieu à cinquante dollars de transactions financières, d'autres (en l'occurrence la revue Banque de juillet-août 1988), qui ne sont pas contradictoires, donnent une autre estimation : le volume mondial annuel estimé des transactions de change atteindrait soixante à soixante-dix mille milliards de dollars, alors que celui des échanges de biens et de services serait d,e l'ordre de quatre mille milliards. Je cite les auteurs de l'article : 11 Sur le marché euro-obligataire, le nombre d'émissions a augmenté de plus de 30 % par an depuis cinq ans. Une proportion croissante de ces émissions, en particulier des obligations convertibles à warrant émises par des emprunteurs japonais, n'a qu'un caractère purement financier et sert à financer leurs opérations de Zaitech, c'est-à-dire de gestion de portefeuille. • Et encore ne parle-t-on pas des opérations de "swap • (d'échange) qui se développent et portent uniquement sur des emprunts déjà existants que les banques échangent entre elles ou avec des industriels ...

Du coup, les relations système financier/système productif se sont inversées. Auparavant ils étaient complémentaires, désormais ils sont concurrents. Face à un

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taux de profit (le rapport profit/capital total avancé dans la production) qui n'augmente pas suffisamment (malgré l'augmentation sensible du numérateur : le profit total), la montée des taux d'intérêts provoque l'accroissement du flux de capital se dirigeant vers la sphère financière. Et la bulle spéculative ne cesse de grossir. .. Jusqu'à ce que la krach la dégonfle. Là réside une des explications de l'absence des enchaînements récessionistes. La bulle spéculative avait trop gonflé et ses rapports avec le système productif s'étaient distendus. De ce fait, on pourrait conclure, comme l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), que le krach a constitué " un avertissement sans frais " . • Abordons la deuxième raison que tu évoquais : l'intervention des Etats. N. B. :Le cri d'alarme des économistes, dn se souvient du dessin de Plantu, n'est pas resté sans écho. Les Etats sont intervenus, pas de manière concertée, mais dans le même sens : ne pas refaire l'erreur de 1929, ne pas raréfier les liquidités. Les politiques suivies se sont toutes traduites par l'augmentation des liquidités afin d'éviter les risques de faillites, en premier lieu des opérateurs financiers, premier maillon faible de la chaîne, qui pouvaient conduire à la récession. Les Etats ont donc décidé de les aider, de les sauver de la faillite en socialisant leurs pertes. En France ce fut le cas pour la Société des bourses françaises dont nous avons déjà parlé. Le gouvernement américain a sauvé de la faillite une firme de courtage canadienne, Woody Gundy, et d'autres dont les noms ne nous sont pas parvenus. Il s'agit du premier type d'intervention, directe, qui a évité l'enclenchement du processus. Les Etats ont donc attaqué le mal à la racine. Ils ont préféré payer plutôt que de voir se généraliser la dépression qui aurait mis en danger les systèmes productifs nationaux. D'autant qu'il était difficile, sur le plan idéologique, d'expliquer aux classes ouvrières qu'il fallait payer pour un krach boursier.

Le deuxième type d'intervention est indirect : l'ouverture des vannes du crédit, afin de faire baisser les taux de l'intérêt, responsables de la chute des cours. Dans le même temps, la montée de l'endettement est à l'origine de l'accroissement du marché final qui, pour une part, explique les taux de croissance actuels. C'est aussi la cause principale de l'augmentation de l'inflation constatée dans tous les pays capitalistes développés, notamment les Etats-Unis, sans que les. chiffres publiés apparaissent pour l'instant préoccupants.

Sur le terrain idéologique, c'est la victoire de Keynes sur le libéralisme, même si celui-ci reste dominant. L'OFCE, dernier bastion keynésien en France, jubile. Citons-la : " Certains points soulignés dans la Théorie générale' apparaissent d'une brûlante actualité. " Cette crise idéologique va s'avérer de plus en plus sensible. Keynes, au fur et à mesure que la récession s'approfondira, va faire la démonstration de son actualité en matière de solutions pour le capitalisme en crise. Mais ces solutions butent sur l'internationalisation. Elles supposent une très forte concertation internationale.

Les Etats, contrairement à ce que préconisaient les libéraux, n'ont pas laissé faire. Par la montée de l'endettement, par l'augmentation de la création monétaire, ·ils ont créé les conditions du financement de l'accumulation, donc de la reprise des investissements, de même que l'augmentation de la consommation finale. Sur ce dernier " créneau ", les banques se sont précipitées. Elles sont à la recherche d'une nouvelle clientèle et suscitent les demandes de prêts des particuliers. Elles bénéficient de l'augmentation du crédit à la consommation. La concurrence fait rage. la conséquence de la déréglementation est que, désormais, d'autres entreprises que les banques peuvent pratiquer le prêt d'argent. Aux Etats-Unis, on avait vu la grande chaîne de distribution Sears and Roebuck s'engager sur cette voie : leur publicité portait sur les marchandises habituelles des hypermarchés et sur des SICA V, FCP et autres nouveaux produits financiers. En France, Carrefour propose à la fois une carte de crédit et des placements à un taux plus élevé que les banques ou les Caisses d'épargne. ·Ces dernières se trouvent fortement concurrencées dans le " drainage " de l'épargne populaire. Directement ou indirectement, l'intervention des Etats est un des facteurs les

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plus importants qui expliquent l'absence des enchaînements récessionnistes que le krach aurait dû enclencher. • Tu fais appel à une troisième raison : les conséquences du krach et la reprise des investissements. N. B. : Privé de ses enchaînements récessionnistes, le krach a eu des conséquences heureuses en termes de reprise économique ... Pour les pays capitalistes développés ! Il ne faut pas oublier qu'une grande partie de l'humanité est étrangère à cette reprise : tous les pays classés dans le tiers monde, à l'exception peut-être des pays d'Asie du Sud-Est. La baisse des cours de la Bourse et l'ouverture des vannes du crédit permettent de rendre attractif l'investissement productif. On sait que les profits n'ont cessé d'augmenter depuis 1984 et, en 1987, ont atteint, par rapport aux salaires dans la valeur ajoutée, leur niveau de 1976. Dans le même temps, la baisse du prix du pétrole et de toutes les matières premières a permis une diminution du dénominateur dans le calcul du taux de profit, et a donc généré, sur le dos des pays du tiers monde, une augmentation de la rentabilité des entreprises capitalistes des pays développés, ainsi que la baisse du taux d'inflation.

La " financiarisation ", l'autonomie de la sphère financière par rapport au système productif, avait eu comme conséquence l'orientation des profits vers les marchés financiers. Après le krach , la baisse des cours de la bourse (qui, à présent, recouvre à la fois la spéculation sur les monnaies et sur les titres) a rendu moins attractive la sphère financière, .sans remettre en cause la " titrisation ". La baisse momentanée des taux d'intérêts nominaux a permis de trouver des sources de financement pour les nouveaux investissements, qui sont des investissements de capacités, c'est-à-dire qui doivent conduire à une augmentation de la production. Apparemment l'effet de levier joue de nouveau: le taux de profit prévu est supérieur au taux de l'intérêt des emprunts. Cet effet de levier peut se transformer, suivant l'expression de Didier, en effet boomerang si les prévisions ne sont pas conformes aux réalisations, et ainsi accélérer le cortège de faillites de la récession. Toutes les sources d'information, de la Direction de la prévision à l'OCDE, soulignent que la reprise économique provient fondamentalement de la croissance des investissements. Cette augmentation s'explique aussi par une raison technique : le parc de matériel étant tombé très bas, il était nécessaire de le reconstituer sous peine de perte assurée de compétitivité. Ce qui explique la vigueur de l'investissement productif. Pour l'économie française, qui ne possède plus nationalement d'industries de biens d'équipements compétitives, le solde déficitaire de la balance commerciale est la traduction de cette augmentation. • Une dernière question, prévisionnelle: quel avenir ? N.B. :La crise n'est pas terminée, même si elle ressemble à " un long fleuve tranquille ". Toutes les contradictions qui ont provoqué le krach ne sont pas résolues. L'endettement a permis de les reporter dans le temps, ouvrant ainsi la possibilité d'une très forte reprise nourrie par l'augmentation du profit. En particulier celui, gigantesque, des Etats-Unis, qui a alimenté la croissance mondiale. Mais, comme à chaque fois, l'endettement accentue, aiguise, ces contradictions. Ses effets risquent de s'inverser à partir du moment où le gouvernement américain veut résoudre le problème des déficits jumeaux. La reprise technique des investissements ne devrait pas se poursuivre. Et l'augmentation du crédit à la consommation aura du mal à perdurer. L'année 1989 est celle de tous les dangers. En particulier sur le terrain de l'emploi : toutes les entreprises annoncent des suppressions d'emplois. Peugeot, puis Renault, en ce qui concerne l'industrie automobile, les banques, qui fusionnent avec les assurances ... On va voir les conséquences de la poursuite des restructurations, qui se sont accélérées grâce aux OPA, donc à la baisse de la bourse. Quand on sait qu'en France le chômage a continué de s'aggraver même lors de la phase de reprise, on devine ce que, sur ce terrain, l'avenir nous réserve ...

1 . La Théorie générale : Propos recueillis l'ouvrage majeur de Keypar Francis Sitel nes, publié en 1936.

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