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NE nouvelle fois, les élections municipales sont porteuses, de la part de sa base électorale, d'un désaveu de la politique gouvernementale socialiste. En 1983 déjà, les municipales avaient été l'occasion pour beaucoup de ceux qui avaient porté François Mitterrand à la présidence de la République d'exprimer leur refus du tournant vers l'austérité adopté quelques mois auparavant.
Six ans plus tard, mais cette fois moins d'un an après la réélection de Mitterrand, le même phénomène se reproduit.
Ce phénomène est, certes, masqué, compte tenu de diverses caractéristiques du scrutin, sur lesquelles nous reviendrons. Mais il est bien réel. Ainsi, comparé au résultat de 1983, spécialement mauvais pour la g'auche en général et pour le Parti socialiste en particulier, la gauche perd plus d'un point supplémentaire. Certes, la droite classique recule encore plus nettement. Mais, ensemble, la droite et l'extrême droite sont largement majoritaires.
Sans doute cette situation s'explique en partie, pour la gauche, par la poussée du vote écologiste, pour la droite, par la présence maintenue du Front national. Mais l'on voit bien que ces explications ne sont que partielles. C'est pour l'essentiel dans le développement de l'abstentionnisme (7 839 144 en 1983, 9 021 368 en 1989) que résident les explications.
ABSTENTION DE MASSE Le chiffre global des abstentions, 30,38% au premier tour, bien que relativement élevé, ne donne pas la mesure du phénomène. Dans les communes de plus de 20 000 habitants, il atteint 37,34 %, et dans les plus grandes agglomérations il dépasse 40%. Il se manifeste une corrélation globale entre la densité de la population, la concentration industrielle et salariale, le niveau des luttes sociales ces derniers mois, et le taux d'abstention. Comme cela avait déjà été le cas dans les années précédant 1988 ce sont les bureaux de votes des grandes cités à l'habitat populaire concentré qui sont l'épicentre de cette abstention massive. Ce phénomène qui avait reculé, lors du second tour de l'élection présidentielle, avec le rejet massif de Chirac dans les centres urbains, retrouve aujourd'hui toute son ampleur.
Les résultats pour la gauche n'étant pas apparus comme catastrophiques au premier tour, le phénomène, classique au cours du premier septennat Mitterrand, de retour aux urnes des abstentionnistes au second tour ne s'est pas vérifié dans les mêmes proportions : de 37,34 %, le taux d'abstention dans les villes de plus de 20 000 habitants descend à 33,95 sans que l'on puisse prouver que les voix ainsi réintroduites se soient portées uniquement ni principalement à gauche (témoins les montées des écologistes ou du Front National entre les deux tours).
Non seulement désaveu de la politique de Rocard, cette abstention marque la profonde dégradation dans le rapport entre les formations politiques traditionnelles et les couches populaires, et la défiance de masse qui existe désormais à l'égard des appareils réformistes. La crise de la " société politique " bourgeoise, qui touche les appareils du mouvement ouvrier comme les partis bourgeois traditionnels, est en fait amplifiée par le recours à une pseudo
« société civile» médiatique. On monte en épingle sa présence au gouvernement pour simplement faire oublier aux travailleurs et à l'opinion populaire la nature ouverte de collaboration de classe de celui-ci et de la politique qu'il mène. Le refus de participer à ce jeu vicié n'a pas encore trouvé à une échelle de masse une manière de se manifester en positif. Tel est le sens principal de cette abstention. Ce n'est pas nécessairement le signe d'un découragement de ces couches, leur activité sur le plan social le montre.
Dans leur cadre général, ces élections présentent à leur manière une photographie des phénomènes de décomposition-recomposition à l'œuvre dans la société française.
LA DROITE RESTE
SOUS LE CHOC La droite reste profondément divisée. Tant sur l'analyse de son nouvel. échec à la présidentielle que sur les conditions de la reconquête de positions dominantes. L'échec successif de Giscard, Barre et Chirac, libère le terrain pour toute une série de jeunes loups qui ont besoin de faire leurs dents contre leurs aînés, quitte à mettre en péril la crédibilité globale de la formation à laquelle ils appartiennent. Groupes, clubs, mouvements et coteries se multiplient. Mais deux questions viennent durablement et de façon lancinante briser les combinaisons sophistiquées patiemment et péniblement établies à l'intérieur de la droite classique par jeunes loups et vieux renards.
D'un côté, la pression du capital le plus moderniste, le plus lié à l'internationalisation de la production et de la décision, qui, pour se préparer à l'échéance de l'ouverture du marché unifié de la CEE, pèse de tout son poids pour une alliance durable avec une partie du PS. Celle-ci permettrait d'acheter la paix sociale à un moment décisif, pour favoriser ensuite un retour au pouvoir de la droite seule - fortifiée du discrédit et des ruptures qui ne manqueraient pas d'advenir au sein du mouvement ouvrier-, dans une situation stabilisée, après avoir infligé une « défaite à froid » à la classe ouvrière. Cette pression s'exerce à partir de certains secteurs de la droite, mais trouve des relais dans le PS luimême. Ici, Barre, Méhaignerie, Soisson, Rausch, etc. en sont les porte-drapeau voyants, et Giscard lui-même en a caressé la possibilité (la « grande ouverture "). Là, un Fabius ou un Rocard s'en font l'expression régulière. Mais cette pression ne peut que diviser la droite traditionnelle. Celle-ci est en effet incapable de s'unifier aujourd'hui sur une perspective qui ne peut correspondre aux espoirs des secteurs arriérés du patronat et de la moyenne et petite bourgeoisie. Chirac sait très bien que, pour maintenir sa base électorale, il doit aujourd'hui lui tenir un discours de combat.
De l'autre côté, l'appréciation du risque que constitue l'alliance avec l'extrême droite, débat incontournable du jeu politique à droite, sans qu'aucune des solutions ébauchées jusqu'ici (alliances locales et refus d'alliance nationale) ait pu mettre fin au phénomène d'attraction d'une partie de l'électorat de la droite traditionnelle vers le Front national. Les uns tirent leur force de leurs proclamations • démocratiques • contre le FN (Noir, Veil, Stasi), les autres de leurs clins d'œil au FN (Pasqua, Gaudin, etc.). ·
Mais les tiraillements induits de ces deux questions se soldent immédiatement par une perte de crédibilité renforcée des uns et des autres dont l'ensemble de la droite pâtit. Il y a peu de chances que les élections européennes à venir, en prévision desquelles les affrontements sont apparus pendant la constitution des listes municipales, calment cette crise durable.
D'autant que Le Pen a mis pour la première fois à exécution sa menace de faire tomber les responsables de droite qui refuseraient de lui faire place sur leurs listes. Ce qui constitue la « divine surprise» de Rocard et masque son discrédit, mais a aussi créé un handicap de plus à la possibilité d'une attitude commune de la droite.
FN : SOLIDIFICATION ET INSTITUTIONNALISATION Le Front National, quoique privé de représentation parlementaire, n'a perdu, là où il s'est présenté, qu'une très faible partie de son électorat. Mais celui qui se main-
tient dans le vote FN est maintenant bien plus fermement ancré dans un choix conscient d'extrême droite. Les résultats du sondage IFOP-RTL • à la sortie des urnes • est très éclairant. Ce sont les électeurs du FN qui donnent le plus à leur vote une signification d'avertissement (28 %) ou d'opposition (44 %) au gouvernement, soit en tout 72 %, contre 48 % seulement pour la droite classique. Pour lesquels le clivage gauche/ droite a toujours un sens (55%, contre 43 % pour les électeurs de gauche, 42% pour ceux de droite, et 37 % pour les écologistes). Qui ont le plus voté par mécontentement à l'égard du système politique dans son ensemble (54%, contre 33 % pour les électeurs de droite, 29 % pour les écologistes, et 10 % pour les électeurs de gauche).
Ce phénomène qui joue surtout pour l'instant un rôle de déstabilisateur du bloc de droite ne laisse pas d'être inquiétant. Il apparaît comme le revers de l'incapacité du stalinisme comme de la social-démocratie à dégager une perspective radicale dans une situation d'exacerbation des tensions profondes entre les classes.
Cette stabilisation a permis au FN une présence non négligeable qui a modifié le paysage du second tour par le maintien des candidats dans 55 villes de plus de 30 000 habitants. Cela lui permet d'entrer dans de nombreux conseils municipaux et de trouver la respectabilité et l'institutionnalisation qu'il avait perdues en se trouvant éjecté du parlement par l'abandon de la proportionnelle. Il y a certes des cas marquants, comme Perpignan où, dans un
environnement très marqué à droite, un candidat très " dur • et très " typé • , le baroudeur Sergent, passe de 24,93% à 29,25% et de 10 095 à 12 618 voix entre les deux tours. Mais le phénomène est général. Le FN, qui avait recueilli dans ces villes 239 086 suffrages au premier tour, atteint 243 296 voix au second, bénéficiant visiblement d'un retour d'abstentionnistes, de transferts de voix de droite voyant la partie perdue ou, dans les villes où la droite classique n'était pas menacée au second tour, d'électeurs qui ont fait porter à celle-ci le poids de la ·division maintenue.
LE PS PAR DEFAUT
Si l'on admet que seul le résultat compte, les amateurs de " real politik • sont ici servis : 65 villes de plus de 30 000 habitants gérées par les socialistes en 1983, 78 aujourd'hui. Il convient cependant d'approfondir.
Première remarque : ces résultats doivent être comparés à ceux de 1977, et l'on s'aperçoit que le PS retrouve, à peine, ses municipalités d'alors : 79 villes " socialistes • , durement ébranlées par l'offensive de la droite en 1983.
Deuxième remarque : ces résultats sont la plupart du temps dûs à des triangulaires, voire à des " quadrangulaires •, qui ont en général desservi la droite et permis l'élection de maires socialistes. Les résultats les plus médiatisés du PS se ternissent à être examinés de plus près : la rocardienne Catherine Trautman est ainsi élue maire de Strasbourg avec 23 % des inscrits, et le fabiuso-chevénementiste Jean-Marie Boeckel est élu maire de Mulhouse avec 25% des inscrits. Le phénomène n'est pas propre à l'Est. On le retrouve à l'Ouest, où il prend toute sa saveur comparé au vote • Mitterrand • de la présidentielle. Les maires socialistes de Saint-Brieuc et de Lorient sont réélus tous les deux avec 26 % des inscrits, là où Mitterrand avait obtenu respectivement 44 % et 48 % des voix.
Troisième remarque: les calculs en pourcentages sont parfois trompeurs. Ils dissimulent des pertes en voix sensibles. Un exemple - celui de Quimper - permet de comprendre que certaines victoires socialistes sont dues à l'effondrement de la droite, mais non à une progression de la gauche.
Une partie de la petite et moyenne bourgeoisie de régions traditionnellement ancrées à droite a montré qu'elle est prête à jouer la carte d'un PS " d'ouverture •, ayant rompu toute amarre avec l'Union de la gauche. Blois, avec l'élection de Jack Lang, en est une manifestation typique. De même " l'effet ministre • a joué. A Dunkerque ou à Cherbourg, une partie du patronat local ne s'est pas montrée insensible aux possibilités de débouchés que représentait le fait d'avoir à la tête de la mairie ou de la communauté urbaine le ministre des transports ou celui du tourisme.
Cette tendance à voir se réaliser sur le PS un vote de conservation sociale était déjà apparue lors de l'élection de François Mitterrand, mais il était alors difficile de l'isoler de la vague de rejet de Chirac et de la droite dont le sens était tout autre. Les résultats des municipales à Paris permettront peut être, par une étude fine, de saisir la masse du basculement électoral lié à ce phénomène dans une ville qui a conservé son président de la République sortant en lui donnant la majorité contre son challenger Chirac dans huit arrondissements, et a conservé son maire sortant Chirac en lui donnant la majorité dans les vingt arrondissements.
C'est probablement cette tendance qui a amené Rocard et ses amis à expérimenter la possibilité pour le PS de s'appuyer désormais sur une base sociale sensiblement différente. Dans de nombreuses petites localités, et dans quelques grandes villes - Dreux, Brétigny, Angers - les rocardiens ont ainsi mis sur pied des listes très largement ouvertes à droite, notamment au CDS, contre des listes PCF, voire contre des listes PS-PCF. Bien sûr, la politique sectaire de la direction du PCF, ses atermoiements anti-unitaires, ont probablement facilité ces opérations. Mais la presse a été bien discrète sur ces manquements affichés à la ligne officielle du PS. Et la direction du PS est restée muette. Il est vrai qu'avant les expérimentations rocardiennes, Jean-Marie Boekel, à Mulhouse, avait ouvert le ban en intégrant ouvertement dans sa liste un lot de CDS
MUNICIPALES :LA SANCTION CACHEE locaux (par la suite exclus du CDS) sans que le Bureau exécutif ne pipe mot.
Mais la discrétion nationale a eu pour pendant de sérieuses tensions locales : dans la quasi totalité des cas, quand il y a eu en présence au premier tour des listes dissidentes du PS, elles n'ont pas été en mesure de fusionner au second tour.
Ces listes ont obtenu dans certains cas de bons scores, en profitant de la sympathie dont ont bénéficié, de manière générale, les listes à l'allure " apartidaire ... Dans l'ensemble, ces élections n'ont pas permis de rendre nationalement crédible le soutien à l'ouverture à droite. D'autant que les listes symboles de l'ouverture à droite ont connu des résultats mitigés : Rausch à Metz obtient 16 900 voix quand le total théorique de ses voix et des voix socialistes lui en assurait plus de 45 000 ; Soisson à Auxerre en obtient 7 500 alors qu'il pouvait théoriquement en espérer 15 000.
En termes de bilan, ·Rocard apparaît cependant comme le grand vainqueur de ces élections. D'abord parce que l'opinion qui prévaut est qu'il a évité le " vote sanction " que les municipales de 1983 avaient infligé à son prédécesseur. Et ensuite parce que le positionnement des listes rocardiennes - un pied dans la stratégie électorale du parti, un pied en dehors - , lui a permis de gonfler le nombre de ses élus. Le grand vaincu en est incontestablement Uonel Jospin : absent dans sa fédération de la Haute Garonne, il a donné l'impression de ne pas vouloir " se mouiller • laissant, à Toulouse, la tête de liste à un rocardien. La principale fédération qui le soutenait - celle des Bouches-du-Rhône - subit de plein fouet l'échec de Michel Pezet. Et la fédération " jospiniste • de Paris est complètement déstabilisée à la fois par le " grand chelem .. de Chirac et par l'intrusion de Pierre Joxe dans le jeu parisien.
Fabiusiens, mauroyistes et amis de Jean-Pierre Chevènement ont un bilan plus nuancé. Celui de Jean Poperen est par contre assez largement positif, à travers sa propre réélection du premier tour, et· surtout à travers la victoire de son second, Jean-Marc Ayrault, à Nantes.
Quant aux petits courants, ils n'ont pas transformé l'essai des législatives. Député de l'Essonne, Julien Dray, candidat à Sainte-Geneviève-des-Bois contre un maire communiste reconstructeur, n'est pas élu. Et Jean-Christophe Cambadélis, député du XIX e arrondissement de Paris, avait vu son sort réglé dès les primaires dans sa section : symboliquement, il figure en dernière position sur une liste largement battue par la droite. PCF: PAS DE REDRESSEMENT
Le discrédit de masse du PCF est décidément bien enraciné. Certes, il tient relativement bien dans les municipalités qu'il détenait. La prudence de la direction du PS tendant dans ce cas à limiter les primaires aparaît justifiée. Pour les primaires officiellement organisées par le PS, le PCF l'emporte dans neuf cas sur douze. Et quand il s'agit de primaires " sauvages .. , à l'initiative de sections socialistes locales ne se pliant pas aux consignes nationales, le PCF l'emporte dans dix cas sur onze. En revanche, les primaires organisées là où le PCF a perdu la mairie en 1983 tournent nettement à l'avantage des socialistes qui l'emportent dans seize cas sur vingt-trois. Ils l'emportent également dans les autres villes détenues par la droite dans soixante-dix-sept cas sur quatre-vingts.
Et quand c'est le PCF qui fait liste séparée dans des communes socialistes, non seulement le PS l'emporte dans tous les cas de figure, mais il l'emporte dès le premier tour dans vingt-et-un cas sur vingt-neuf, le PCF faisant la plupart du temps des scores groupusculaires.
Le résultat global n'est pas brillant. Le PCF garde soixante-sept des villes de plus de 20 000 habitants qu'il dirigeait, en gagne une (Saint-Quentin), et en perd quinze. Dans les villes de moindre importance, les résultats sont encore plus négatifs. Il perd ainsi les plus grosses villes qu'il détenait dans une vingtaine de départements. Les résultats sont particulièrement significatifs dans des départements de vieille implantation : sur dix-sept villes de plus de 3 500 habitants qu'il détenait dans les Bouches-du-Rhône, il en perd sept, et il en perd quinze sur soixante-neuf dans le Nord et le Pas-de-Calais. Au total, c'est
environ 5 500 conseillers municipaux qu'il voit disparaître.
Manœuvres ou mauvais reports des voix socialistes ne sauraient suffire à expliquer cette situation : les pertes en voix que le PCF enregistre dans un grand nombre de ses bastions sont éloquentes à ce sujet.
Il aura pourtant tout essayé dans ces élections pour maintenir ses positions : un discours " gauche " sur les luttes au niveau national, une campagne locale apolitique et ne mentionnant même pas l'appartenance au PCF d'un bon nombre de ses maires sortants. Gouvernement rocardobarriste, politique d'austérité maintenue, mouvements sociaux effervescents, alliances locales à droite: l'ensemble aurait dû fournir au PCF une " autoroute " pour la reconquête partielle de son influence. A quelques rares exceptions près (les 18% du candidat du PCF contre la liste Soisson-PS à Auxerre), il n'a jamais su en profiter.
Les " reconstructeurs communistes ", rassemblés autour de Claude Poperen et de Marcel Rigout, ont beau jeu de reprocher à la direction du parti " d'alterner le sectarisme en dehors des périodes électorales et opportunisme sans limite pour la durée de la campagne"·
Ce nouveau recul, qui se déroule cette fois-ci dans le soubassement matériel municipal de l'appareil central du parti, ne fera qu'accentuer les doutes et les craquements jusqu'au plus haut d'un appareil maintenant profondément divisé. D'autant plus en proie au doute que l'adage " hors du parti point de salut •, qui avait gardé une réalité au moins au niveau électoral, vient de se voir infirmer avec force.
Là est sans doute le phénomène principal. A la spectaculaire réélection des reconstructeurs exclus, Viens à Orly et Jarry au Mans, vient s'ajouter la bonne tenue de la fédération " reconstructrice " du Doubs, qui, à Besançon, fait le double des voix de la liste " orthodoxe ". Et viennent surtout s'ajouter la réélection, à une exception près, de l'ensemble des maires (vingt-huit) liés au Mouvement des rénovateurs communistes.
A travers l'échiquier municipal se déchiffre désormais une double image : celle de la décomposition d'un PCF allant de crise en crise, et celle des prémices de la recomposition d'un nouveau mouvement communiste.
L'ÉCOLOGIE REFUGE
Le vote pour les Verts a indiscutablement été l'un des éléments novateurs de ce scrutin. Dans de nombreux cas, par exemple en Bretagne, ce vote a plébiscité des écologistes de terrain, ayant souvent été, et depuis de nombreuses années, les premiers à soulever de très réels problèmes locaux ou régionaux. Dans d'autres cas, on peut souvent le vérifier dans la région parisienne, le vote écologiste se nourrit largement des suffrages d'électeurs d'extrême-gauche qui ne trouvent guère chaussures à leurs pieds dans les listes des organisations traditionnelles. A l'inverse, il est des départements, c'est le cas notamment en Alsace, oû l'écologie est liée à des traditions générales qui n'apparaissent pas spécialement progressistes. Enfin, dans bien des cas, le vote écologiste représente aussi une forme d'abstention motivée, de défiance positive, soit à l'égard des courants de pensée • droite " et " gauche •, soit en tout cas à l'égard des grandes formations qui les incarnent.
Cette dimension rend complexe l'analyse du vote écologiste. Le sondage effectué à la sortie des urnes fournit quelques éléments. Les électeurs écologistes sont ainsi plus nombreux ( 49 %) à estimer que le clivage gauche/droite n'a plus de sens. Mais, à la question • avez-vous voté par mécontentement à l'égard du système politique •, leur taux de réponse positive (29 %) devance certes celui des électeurs de gauche ( 10 %) mais vient derrière celui des électeurs de droite (33 %), et très loin derrière le poujadisme des électeurs d'extrême droite (54%). Ils sont les plus nombreux (56%) à déclarer ne pas avoir tenu compte dans leur vote de la politique gouvernementale, mais ils sont 24% (contre une moyenne de 7 % sur l'ensemble de l'échantillon) à donner à leur vote une valeur d'avertissement.
Les réponses à la question demandant de choisir les deux thèmes ayant' pri~cipalement motivé le vote est également intéressante. Sans surprise, on notera que
c'est le désarmement (17 %) et surtout l'environnement (89 %) que les électeurs écologistes mettent en avant. Par contre, ils forment le groupe d'électeurs que préoccupent le moins le chômage (9 %) et la défense des acquis sociaux (3 %). Malgré ce faible enracinement social, les électeurs écologistes semblent, à tout prendre, pencher davantage à gauche qu'à droite: quand on leur demande leur intention de vote aux élections européennes, ils sont 19 % à annoncer leur intention de voter à gauche ( 16 % pour le PS, 3 % pour le PCF) et 2 % seulement à annoncer qu'ils voteront à droite ( 1 % pour l'UDF, 1 % pour le FN).
Ils sont surtout 70 % à annoncer qu'ils revoteront écologiste. C'est bien là le phénomène que l'on a déjà vu se manifester au second tour des élections municipales. Dans les vingt-deux villes de plus de 20 000 habitants où les Verts avaient décidé, et eu la possibilité, de se maintenir au second tour, ils augmentent leurs voix dans dix-huit cas sur vingt-deux.
Il est difficile, voire dangereux, de donner de ce phénomène une explication qui peindrait le vote écologiste comme un tout homogène. Ce n'est pas parce que les écologistes se placent • ailleurs •, et se situent volontiers comme « ni gauche ni droite •, qu'il est possible de penser que les Verts constituent la formation du centre qui manque si cruellement -disent sondeurs et politologues - à la vie politique française. Ce n'est pas non plus parce que cet électorat partage sur des questions de société, tels l'avortement, la contraception, l'homosexualité, des positions généralement progressistes qu'il faut le considérer comme libertaire. Pas plus que son faible intérêt pour les questions sociales ou les thèmes pétainistes qu'il peut véhiculer (retour à la terre ... ) ne permettent de le cataloguer comme réactionnaire. Cette diversité de l'électorat vert constitue aujourd'hui l'une des raisons de sa force, comme électorat attrape-tout pouvant cristalliser et des refus et des aspirations de natures bien différentes. Mais c'est également cette diversité qui rend difficile la constitution des Verts comme force politique nationale, intervenant sur l'ensemble des problèmes de la société, et pas seulement au moment des échéances électorales.
De fait, l'écologie comme phénomène politique est le produit d'une double crise. Celle d'une droite qui a abandonné les valeurs du terroir pour le technocratisme tous azimuts des nouveaux managers.
mardi 4
Mais bien plus encore celle d'une gauche qui a ostensiblement renoncé à • changer la vie ., . Dans l'électorat vert, il est en effet probable que l'hostilité au • productivisme ., du mouvement ouvrier est moins fort que l'anticapitalisme spontané qui oppose naturellement les écologistes aux projets de la droite. Mais comment les convaincre qu'un réel projet de transformation sociale, prenant en compte l'ensemble des problèmes de société, abolissant la loi du profit, n'a de chance d'aboutir qu'en alliance avec le mouvement ouvrier, quand ils voient les grandes organisations ouvrières attachées à gérer la société telle qu'elle est? L'absence d'une alternative crédible à gauche du PCF et du PS et, concrètement, l'échec des espoirs qui s'organisaient autour de la campagne de Pierre Juquin à l'élection prsidentielle pèsent ici lourdement.
LA SITUATION DE
L'EXTREME GAUCHE Les résultats des listes se situant • à gauche de la gauche ., sont souvent bons, mais ils ne sont à l'évidence pas à la hauteur de la défiance généralisée qu'inspirent maintenant les grands partis traditionnels de gauche, et que traduisent la diversité des phénomènes recensés : développement des luttes sociales, fort taux d'abstention, pertes en voix du PS, crise ouverte de légitimité dans le PCF.
Le score des candidats de la Nouvelle Gauche de Pierre Juquin n'est possible à analyser que quand ils se présentaient sur une liste distincte de l'Union de la gauche, c'est-à-dire dans une minorité de cas. En alliance avec le PSU, les écologistes ou les rénovateurs, ils font dans quelques cas une percée significative (Concarneau, Cahors, Villeurbanne) et .dépassent les 5 % dans une vingtaine de villes. Les résultats des quelques candidatures de Lutte ou,vrière sont moins bons : les 5 % ne sont dépassés qu'à Creil et à Montbéliard. Quant aux listes soutenues par la LCR, elles dépassent les 5 % dans huit villes, et les frôlent (entre 4,5% et 5 %) dans six autres.
Dans l'ensemble, les succès de ces listes, trop peu nombreuses, s'expliquent par deux éléments qui ne s'excluent pas. Le premier renvoie à un patient travail d'accumulation réalisé par l'extrême gauche, travail dont la continuité et le sérieux ont fini par être reconnus : les cas les plus nets sont ici Creil, Saint-Etienne-du-Rouvray ou Vénissieux. Le second aux phénomènes de crise et de recomposition que connaît le mouvement ouvrier local. Qu'il s'agisse de listes largement ouvertes, mais animées par la LCR seule, ou de listes au sein desquelles se retrouvaient plusieurs courants, leurs succès s'expliquent pour l'essentiel par la manière dont la présentation de ces listes s'est articulée à la crise des grandes organisations réformistes : crise du PS à Metz, crise du PCF à Gennevilliers ou à Montluçon, crise larvée et du PCF et du PS à Saint Denis.
Ainsi apparaît la réalité de ces municipales. La "victoire des hérétiques», que décrit Jean-Marie Colombani *, ne débouche nullement de manière automatique sur • un paysage durablement dominé par un PS flanqué d'une galaxie comprenant pêle-mêle des communistes et des socialistes dissidents, des centristes "courageux" façon Soisson, des radicaux réunis, des écologistes raisonables, etc. • Il est au contraire frappant de constater que le nombre accru de triangulaires et de quadrangulaires au second tour a relativisé l'idée d'une hégémonie socialiste et que le thème pourtant habituel des agglomérations successives permettant de parvenir au • PS à 40%., n'a guère été mis en avant à la fin de cette campagne.
A force de ne raisonner que galaxie électorale, on en vient à négliger la planète sociale. Et il est évidemment plus difficile d'envisager un PS flanqué d'une constellation comprenant, au hasard, les enseignants, les infirmières et les corses reconnaissants ...
La • victoire des hérétiques ., ne fait que signaler la double réalité : crise profonde d'orientation de la droite, phénomènes de recomposition au sein du mouvement ouvrier. Les élections municipales éclairent la possibilité quand existe localement un pôle à gauche de la gauche qu'il commence à cristalliser la défiance ainsi dégagée. Nationalement, la tâche est devant nous. Mais c'est bien la tâche de . * · le Monde, l'heure. mars 1989.