La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La dollarisation

· Critique communiste, n° 85, mai 1989 · p. 27-28 · 1 305 mots

• A propos du livre de P. Salama

NICOLAS BENIES

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E nouveau livre de Pierre Salama, la Dollarisation 1 , est petit par la taille ( 1 00 pages) mais fondamental quant aux domaines théoriques et pratiques traités. C'est un livre qui fera date. Il s'inscrit dans la continuité de l'Etat surdéveloppé (1983), chez le même éditeur, dont la lecture est recommandée pour comprendre et apprécier le dernier chapitre intitulé • Privatisation et démocratisation de l'Etat •. Les théorisations auxquelles ce livre nous invite sont élaborées, pour l'essentiel, à partir de l'expérience des pays d'Amérique latine. Reconnaissons que nous restons un peu sur notre faim concernant la situation des pays d'Asie du Sud-Est. Encore que la différence entre économies • intraverties •, celles des pays latino-américains, et économies • extraverties •, pour l'Asie du Sud-Est, offre un cadre théorique intéressant et permet d'apprécier les effets différents, voire opposés, de la même tendance, celle de la • dollarisation •. Négatifs pour l'Amérique latine, ils sont positifs, pour l'heure, en ce qui concerne les • quatre dragons • (Corée du Sud, Singapour, Hong Kong, Taïwan). Pour comprendre la genèse de ces deux ensembles, il faut relire le livre de P. Salama avait écrit en collaboration avec P. Tissier: l'Industrialisation dans le sous-développement (Petite collection Maspero, 1982).

LE NOYAU DUR

L'auteur le note dans son introduction: «l'Etude des effets pervers des politiques d'ajustement constitue le "noyau dur" de ce livre. » Autrement dit, il analyse les effets des politiques mises en œuvre par les gouvernements des pays d'Amérique latine (en particulier au Brésil, en Argentine et au Mexique), qu'elles soient "orthodoxes", imposées par le Fonds monétaire international (FMI), ou "hétérodoxes". Les premières reposent sur l'analyse néo-classique, les secondes sur l'analyse keynésienne.

Ces deux théories trouvent leurs référents dans la structure des pays capitalistes développés. Elles supposent, pour obtenir des résultats positifs, et non des • effets pervers •, le développement préalable de la production marchande, et sa généralisation. Or, ces pays qu'on appelle semi-industrialisés sont marqués par le sous-développement. A partir de ce constat, P. Salama nous invite à la réflexion sur les spécificités des économies dans lesquelles la production marchande n'est pas encore totalement généralisée et où l'Etat joue le rôle fondamental de diffusion des rapports marchands et/ou capitalistes. Ce qui le conduit à des définitions nouvelles du sous-développement et de la tendance à la dollarisation inhérente ë)U sous-développement lui-même. Il débouche ainsi sur l'analyse des politiques suivies et de leurs effets catastrophiques dans le contexte de la crise financière qui secoue ces pays depuis aoùt 1982, moment où le Mexique a connu une quasi-fallite. Cette crise financière a révélé la crise économique larvée qui y sévissait et dont la solution appelle la définition d'un nouveau régime d'accumulation. Mais elle a aussi des conséquences aggravantes du fait de son autonomie relative par rapport au système productif. Dans ces quelques lignes, nous voulons simplement donner une idée de la force des démonstrations de l'auteur et inviter à poursuivre la réflexion en ouvrant le livre. UNE DEFINITION QUALITATIVE

DU SOUS-DEVELOPPEMENT

La définition du sous-développement ne peut être principalement quantitative, telle celle que donnent les organisations internationales, FMI et Banque mondiale. Ces dernières laissent percer, dans leurs dénominations, un profond mépris pour l'ensemble des pays regroupés sous l'appellation • tiers monde •. Elles classent désormais les pays en • NPI • (nouveaux pays industrialisés), le haut du panier, ceux se rapprochant le plus du modèle occidental, et en • PMA • (pays les moins avancés), les plus éloignés du même modèle occidental. Cette discrimination, à connotations racistes, est à bannir.

L'échec des définitions quantitatives, la nécessité de tenir compte de l'industrialisation partielle liée à des caractéristiques

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LA DOLLARISATION

1 . La Dollarisation, Le tiers monde dans la crise, collection Agalma, éditions La Découverte.

semblables pour tous les pays du tiers monde, conduit à définir le sous-développement • par les conséquences de l'extension du capital dans un milieu qui lui était à l'origine étranger par la densité de l'espace-temps dans lequel l'accumulation se déroule • (page 24). L'Etat, dans ce contexte, joue un rôle clé dans la naissance et la diffusion des rapports marchands et/ou capitalistes.

Sur ce terrain, l'auteur reprend en les enrichissant les analyses de Rosa Luxemburg dans l'Accumulation du capital, livre qui n'a rien perdu de sa force et qui représente un point de départ pour tous les théoriciens du tiers monde, et celles de Lénine dans l'Impérialisme, stade suprême du capitalisme. Sans parler de celles de Marx, bien évidemment.

LA DOLLARISATION

Elle est définie dans les termes suivants : • Ce sont les fonctions de la monnaie-dollar qui se substituent à celle de la monnaie nationale. • (page 19). Le dollar, mais ce pourrait être le yen, a toujours rempli la fonction de réserve de valeurs. C'était le • cheval de Troie» qui pouvait conduire, comme c'est le cas actuellement, à la remise en cause des autres fonctions de la monnaie nationale, qui est unité de comptes et moyen d'échanges à l'intérieur des frontières de l'Etat-nation. En conséquence, la souveraineté politique se trouve sapée, et cette conséquence, à son tour, devient cause de l'accentuation de la dollarisation. Cette situation est, pour l'instant, propre aux pays sous-développés. Comme le souligne l'auteur, •l'intégration des marchés financiers internationaux rend plus difficile et moins efficace la poursuite d'une politique monétaire nationale • pour les pays capitalistes développés. Cette même intégration des marchés financiers conduit au développement de la spéculation au détriment de l'investissement productif.

C'est dans ce contexte général - sous-développement, tendance à la dollarisation, endettement-, que P. Salama analyse les politiques proposées et appliquées pour lutter contre la crise financière et la crise économique, ainsi que leurs conséquences. A partir d'août 1982, le FMI a imposé aux pays latina-américains, et aux autres, une politique drastique d'austérité, qui passe par la privatisation et la réduction du déficit budgétaire, avec l'objectif de vaincre l'inflation, et des maxi-dévaluations visant à résoudre le lancinant problème de l'endettement, en augmentant les exportations et en diminuant les importations. Mais cette politique ne prend pas en compte la liaison dette externe/ dette interne, les dévaluations ont donc pour conséquence de gonfler la dette interne et d'accentuer la dollarisation, provoquant ainsi la dépression. La financiarisation des entreprises s'accentue, les activités spéculatives prennent le pas sur les activités productives, et la spirale de la " désindustrialisation » se met en place ...

Une première conclusion se dégage : si les politiques orthodoxes • ne sont pas à l'origine de la crise( ... ), elles l'ont précipitée et lui ont surtout conféré un caractère durable. La dette externe a joué comme un multiplicateur de la dette interne au rythme des surdévaluations ». La potion libérale n'est pas magique : loin de sortir de la crise, elle y enfonce !

ET KEYNES? Des politiques dites " hétérodoxes • ont été tentées. «Selon cette conception, la crise provient davantage d'une insuffisance de la demande que d'une inadaptation de l'offre. "Les gouvernements argentin avec le plan Austral, et brésilien avec le plan Cruzado (qualifié de plus hétérodoxe), ont tenté d'augmenter la demande sans aller jusqu'à l'augmentation du pouvoir d'achat. Dans un premier temps, ces politiques ont eu des résultats positifs, mais, faute d'avoir pris la mesure des conséquences de la crise financière et des transferts dus à l'endettement, elles se sont traduites, elles aussi, par un échec.

La conclusion, non tirée par l'auteur qui, à juste titre, insiste sur les risques encourus par la démocratie dans ces pays : rompre avec le marché mondial ·capitaliste. Ce qui suppose une autre logique de production. A notre sens, les classes ouvrières de ces pays peuvent entracer la route. Au total, un livre motivant, intéressant, ouvrant des pistes nouvelles à la réflexion. Il faut le lire.

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