S
1 tout ceci n'était qu'un jeu, une tragédie-bouffe -comme c'est le cas lorsque le gouvernement britannique s'oppose à la diffusion sur le territoire de l'United King dom de Spy Catcher, le pamphlet de l'ancien agent anglais, Peter Wright, retiré en Australie, ou lorsque Pasqua interdit à l'affichage quelques revues pornographiques - on commencerait par saluer le génie publicitaire de Salman Rushdie: il n'est pas en effet à la portée du premier écrivain venu de mobiliser rien moins qu'un chef d'Etat, ou assimilé, en qualité d'attaché de presse. Comme chacun sait dans l'édition, semer le vent est l'art le plus difficile qui soit et lorsque d'aventure l'on y parvient, ce sont, avec la tempête, de solides dividendes que l'on récolte. Sous nos latitudes, un livre, un film qui scandalisent, qui réveillent la censure ou suscitent dans la presse et l'opinion publique des batailles d'Hernani constituent, en principe, une rare bénédiction pour leur auteur, leur éditeur ou leur producteur. Trivialement, disons que l'émoi, le scandale, les transes rapportent. Mais ce n'est pas seulement cela: il est de plus en plus rare en notre monde qu'une œuvre d'art parvienne ainsi à s'évader des circuits de la reconnaissance commerciale pour vivre d'une vie vraie et trépidante sur la place publique et animer sans médiations le champ social. Ce que font, précisément, à l'échelle de la planète entière, depuis des semaines et des semaines, les Versets sataniques de Salman Rushdie.
Mais il se trouve qu'en l'occurence, on ne joue plus. Rushdie a été pris en otage par Khomeiny et, si sa situation présente est assurément plus enviable que celle de ses compagnons d'infortune détenus au Uban, il n'en est pas moins exposé qu'eux au danger qu'un jour, la fatale • flèche noire • l'atteigne comme elle a atteint Michel Seurat et quelques autres. Du coup, il est bien clair que ce n'est pas des Sentiers de la gloire de Kubrick (interdit des années durant sur les· écrans français) ,. dela Religieuse de Rivette (mis au placard sous le règne éclairé d'André Malraux) , voire des témoignages sur la guerre d'Algérie que, naguère, François Maspero tentait en vain d'éditerqu'il s'agit là. Notre regard se tourne vers d'autres temps et d'autres lieux, ceux où, par exemple, on " suicidait " l'écrivian Erich Mühsam après avoir brûlé ses livres sur la place publique, ceux où Ossip Mandelstam, Isaac Babel et tant d'autres poètes et prosateurs soviétiques s'évanouissaient dans les brumes du Goulag. Tracasser des livres et condamner à mort des écrivains pour leurs écrits, ce n'est pas tout à fait la même chose. Là encore, la précision dans le repérage préalable des lieux du " délit " est importante : Rushdie n'est ni un publiciste, ni un idéologue, ni un propagandiste, ni un agitateur, c'est un écrivain, un auteur de fiction et c'est bien la publication d'un roman (objet et " marque" déposés donc, de prime abord, dans le domaine de l'art) réputé impie qui lui vaut la promesse d'être bientôt • envoyé en enfer ". Affirrner que les artistes ne jouissent, en tant que citoyens, qu'êtres sociaux, d'aucune immunité particulière est une position qui se défend parfaitement, Brasillach ne méritait pas moins re poteau. en œ sens, que Laval. Autre chose est de dénier toute forrne d'exterritorialité à l'art vis-à-vis de la politique. Quand la littérature " décadente • se consume sur les brasiers, quand l'art • contre-révolutionnaire " tombe sous,
la juridiction des esthètes du NKVD, les chambres à gaz et les glaces éternelles de la Kolyma sont tout près. Ce n'est pas là une • vérité " intemporelle d'intellectuel attaché à la défense corporatiste de ses prérogatives, c'est le legs sombre de l'histoire du xx• siècle.
AVATARS DE LA RAISON
Le désarroi, les bévues, les volte-face, les bégaiements et les réponses trop courtes ou trop rouées face à l' • affaire • traduisent d'abord une tétanie de la pensée confrontée à une • crise .. dont chaque péripétie révèle davantage la complexité. Pour y voir (autant que faire se peut) clair dans l'affaire des Versets sataniques, il faut commencer par se défier des énoncés simples, qu'ils soient inspirés par le fameux • bon sens •, ou d'intangibles principes. Ne voir cette scène à dimensions multiples que sous un seul angle (celui des droits inaliénables de l'écrivain, par exemple, ou, au contraire, de la nécessité de veiller en priorité à la sécurité des biens et des personnes), c'est la rater intégralement. Or, nous vivons à l'âge des énoncés univoques et péremptoires, ceux, notamment, que proposent les médias donc la caractéristique est précisément de n'avoir pas le temps de produire une réflexion articulée sur un réel complexe. L'habitude de penser la complexité comme totalité articulée, comme ensemble de rapports se perd et se réfugie dans des tribus discrètes - dont il n'est pas exclu qu'elles soient en voie d'extinction. C'est bien pourquoi la • raison • qui se dégage dans les médias à l'occasion de l' • affaire • apparaît inversement proportionnelle au bruit produit à l'occasion.
Dans un habile entretien accordé au Monde 1 , M. Mohamed Arkoun, professeur d'histoire de la pensée islamique à la Sorbonne, dégage la substance philosophique de tout ce vacame : au nom de quelle légit1m1té, de quelles valeurs universelles, de quelle Raison partagée l' • Occident • est-il habilité à dénoncer la barbarie de la fatwa de Khomeiny ? • Réagit seulement, dit-il, en invoquant Voltaire, Rousseau, les droits de l'homme, la liberté de l'artiste et de l'écrivain, c'est se référer à des thèmes connus et à des conquêtes de l'esprit précieuses pour tous les hommes, mais vous ne pouvez pas demander à toutes les cultures de suivre la trajectoire tracée depuis deux siècles par la France et l'Europe! S'en tenir à ce discours, ce serait exiger des autres cultures qu'elles s'enferment dans le seul modèle occidental de développement historique, de réalisation intellectuelle et artistique. Ce serait répéter le discours colonial, qui légitimait la domination sur les autres peuples et cultures par l'exportation de la civilisation élaborée en Europe. • Et d'enfoncer le clou: • La pensée occidentale se montre incapable d'évoluer en dehors de modèles historiques mis en place en Europe, renforcés par l'Occident technologique. ( ... )J'accuse la raison des Lumières d'avoir substitué le dogme de sa souveraineté à celui de la raison théologique, sans avoir créé les conditions d'intellegibilité des fondements sémiologiques de toutes les cultures et, en premier lieu, des enjeux de signification dans l'aventure sémiologique réelle des sociétés du Livre. »
La charge est subtile et ravageuse, pour autant qu'elle met en exergue l'implicite et l'impensé de la plupart des réactions occidentales à la fulmination de l'ayatollah, c'est-à-dire le préjugé présomptueux selon lequel notre conception du droit, de l'art, de la liberté individuelle, de la place de la religion dans la vie sociale, etc. serait inscrite, pour ainsi dire, dans la nature même de la culture humaine, de toute culture humaine et d'emblée dotée, de ce fait même, d'une autorité universelle. Or, il est trop facile de dissiper l'illusion de cette légimité urbi et orbi de la Raison sur laquelle s'affirme fondée notre démocratie pour qu'il soit nécessaire de s'y attarder longuement. Ce que M. Arkoun dit, en passant, du colonialisme, nous pouvons le dire aussi du fascisme et d'Auschwitz, produits, eux aussi, de cette visualisation, et du paysage ravagé du présent, tel que le décrit inlassablement, par exemple, un journal aussi peu • enragé • que le Monde diplomatique - un présent où la sousnutrition, la mortalité infantile, l'analphabétisme, .fendettement de c:enta1nes de millions d'habitants de la planète constituent l'ind1sp-en·s able su!)port -de fillusïon noun'ie par q-uelques dizaines de millions d'autres
QUOI DE NOUVEAU SOUS LE SOLEIL DE SATAN? d'incarner l'homme et ses valeurs universelles. Plus que jamais, comme dans la Cité grecque, il faut des esclaves aux hommes libres, et l'esclavage des premiers constitue le plus solide fondement matériel mais aussi culturel de la liberté des seconds.
Aussi bien, ce • dogme • de l'universalisme des Lumières qu'incrimine M. Arkoun a depuis pas mal de temps déjà commencé à se désagréger sous les coups de ses propres enfants. La Raison triomphante dont le positivisme constitue le dernier avatar ne s'est jamais remise et ne se remettra jamais des deux guerres mondiales, du nazisme, du stalinisme et du génocide juif. L'impérialisme scientificotechnique et le pauvre discours libéral de la liberté qui en tiennent aujourd'hui lieu sous nos latitudes sont constellés de trous noirs et de vides béants ; aux questions politico-éthiques ou culturelles les plus insistantes (informatique et libertés, mise en œuvre raisonnée des avancées de la génétique, peine de mort, statut de l'étranger dans nos sociétés, etc.), ils ne répondent, au mieux, que par des borborygmes. Sur l'agora philosophique elle-même, Heidegger et sa suite, Adorno et ses amis, Foucault n'ont pas attendu que les • barbares • - au sens hellénique du terme -viennent dénoncer nos présomptions ethnocentriques pour bousculer un certain décor de la Raison. Le renvoi à la question • au nom de quoi ? • opéré par l'honorable professeur est donc de bonne guerre et ses
questions portent habilement au défaut de l'armure. Toutes ces • valeurs •, tous ces • principes • qui, spontanément, se trouvent remobilisés dans les réparties proférées en Occident au verdict de l'imam ont subi, à l'épreuve de l'histoire des x1x• et xx• siècle une telle érosion, ils ont si souvent subi le sarcasme de ceux qui s'en affirmaient porteurs qu'ils ne peuvent sans abus s'affirmer principes régulateurs de toute vie humaine, de toute culture. Il y a, nous le savons bien, une formidable hypocrisie à rapporter les puissants flux de barbarie que nous voyons surgir ici et là, loin de notre site protégé (khmers rouges, guerres libanaises, massacres ethniques en Afrique noire, dictatures militaires en Amérique latine .. . ) à la singularité des pays, des peuples ou des cultures concernées. La particularité de la bonne conscience que l'on appelle, pour faire vite, " occidentale •, c'est de ne revendiquer et assumer que la part décorative de son héritage, de ce que l'Occident capitaliste a légué aux • autres • : les Droits de l'homme, la Raison, la démocratie, la souveraineté, la liberté individuelle ; le reste, la part maudite de ce legs -et qui n'est pas moins actif dans le présent - se trouve automatiquement imputé à l'immaturité des autres, à leur • différence • voire à leur intrinsèque inaptitude à vivre dans la lumière des Lumières. Lorsque l'année algérienne massacre sa jeunesse à la mitrailleuse, nous n'y sommes pour rien, strictement pour rien et ce n'est pas notre histoire, au double sens du terme.
L'incessante et opiniâtre dénégation de cette dimension moins rose de l'universalité du legs de la culture occidentale est constitutive de notre conscience d'être la civilisation, par opposition à la barbarie des autres. Et pourtant, dans tous ces flux de barbarie plus ou moins lointains qui nous affligent se lit à l'œil nu le retour du refoulé de notre histoire, de nos • passages • en ces lieux distants, de notre maîtrise sur le monde. Nous disons que l'aptitude à penser une réalité complexe, c'est d'abord la capacité de saisir des rapports. Inversement, l'aptitude de la (bonne) conscience occidentale à se vivre comme légitime et universelle pour le meilleur et non pour le pire, c'est d'abord sa capacité à masquer ces rapports. Quel rapport entre le triomphe sans partage de l'obscurantisme clérical en Iran et le soutien sans faille apporté par les grandes puissances occidentales au régime du Shah ? Quel rapport entre l'appétissant fromage que furent et sont encore les ventes d'armes françaises à l'Irak et la barbare condamnation à mort de Salman Rushdie ? Aucun, bien sûr. Le • rapport •, en revanche, nous le discernons très clairement en ces temps de Bicentenaire lorsqu'il s 'agit d'exhiber l'impact du • message universel • de la Révolution française sur les neurones d'un Bolivar ou d'un San Martin. Etrange ...
Ce n'est donc pas l'image d'une radicale altérité, d'un énigmatique • ailleurs • que nous renvoie le miroir de l'affaire Rushdie, ou, plus exactement, de l'inadmissible verdict de l'ayatollah. Pour nous, l'exergue à l' • affaire • qui s'impose, c'est : de te fabula narratur. Il y a , dans l'Histoire moderne et contemporaine, cette sorte de principe • moral • immanent et impitoyable en vertu duquel elle finit toujours par rendre la monnaie de leur pièce à ses démiurges -et avec intérêts. Tout se paie : l'ivresse des conquêtes napoléoniennes a pour prix le congrès de Vienne et l'obscurantisme de la Restauration, le traité léonin de Versailles la promenade européenne de Hitler, et, à son tour, l'euphorie vengeresse du lW Reich se trouve payée du prix du démantèlement de l'Allemagne ... Sur le dos de l'innocent Rushdie - dont le seul tort et la seule présomption furent de se vouloir médiateur entre les cultures -l'Occident paie sa dette aux esclaves sur le dos desquels il édifia sa prospérité et for-· gea sa belle âme universaliste. L'Histoire se venge, inlassablement et, malheureusement, elle le fait sans tact particulier, sans s'arrêter aux détails. Rushdie n'est pas le bon coupable, c'est un bouc émissaire, au même titre que le sont les Palestiniens, voués, dirait-on, à payer éternellement pour un crime auquel ils n'ont eu de part ni directe ni indirecte - mais pour lequel, assurément, l'Histoire crie à bon droit vengeance.
EN TOUTE INDEPENDANCE
Pour toutes ces raisons, nous, (et je glisse ici du • nous • qui nous désigne
QUOI DE NOUVEAU SOUS LE SOLEIL DE SATAN? comme " Occidentaux •, et tirant à ce titre de multiples privilèges et bénéfices de cette situation, à la manière de J'aristocratie ouvrière selon J'analyse classique de Lénine, à cet autre • nous • qui nous désigne malgré tout comme irrémédiablement irréconciliés avec ces • rapports •, soit révolutionnaires, comme on dit encore, parfois) ne pouvons éprouver aucune forme de solidarité communautaire, idéologique, politique ou autre avec ceux qui, à l'occasion de l' • affaire •, ont fait entendre la ou les voix de J'Occident. En J'occurence, bien sûr, il ne nous est guère loisible de manifester notre totale indépendance de vue en pratiquant cette parodie grotesque et monstrueuse de défaitisme révolutionnaire que constitue l'attitude de quelques musulmans de salon à la Vincent Monteil et qui consiste à clamer haut et fort la légitimité des prétentions de J'ayatollah à légiférer, J'arc à la main, au nom de J'Islam, en toutes les causes et en tous les lieux. Pour Lénine, sujet du Tsar, le défaitisme révolutionnaire consistait en ceci : il appelait de ses vœux une défaite militaire de l'Empire russe, mais nullement en ce qu'il proclamait légitimes les visées expansionnistes de l'Allemagne de Guillaume Il. De la même façon, notre indépendance et notre obstination à penser contre Je courant, en ces temps oû l'esprit du juste milieu tient lieu de passe partout philosophique, se manifestent en J'occurence en ceci: nous ne pouvons éprouver aucune forme de solidarité à J'endroit d'un éditeur dont Je premier mouvement, munichois, disons, est de manifester, après l'énoncé du verdict ayatollien, son inébranlable détermination à ne pas publier les Versets sataniques, pour faire ensuite volte-face, après que l'Elysée eut déployé son rassurant parapluie - non sans insulter au passage ceux des confrères qui s'étonnaient du premier mouvement. Bien sûr, bien sûr, le patron d'un puissant groupe de l'édition se sent responsable de la sécurité des biens qu'il administre et de ses employés. Mais c'est être bien piètre politique qu'imaginer qu'en la circonstance la retraite sans combat puisse être une issue ; la seule urgence raisonnable était é;ilors d'éditer au plus vite les Versets sataniques en livre de poche et de multiplier les points de vente. De la même façon, nous ne pouvons nous sentir d'aucune manière en communion d'esprit avec un ministre des Affaires étrangères qui clame qu'il n'aurait en aucun cas renoncé à son voyage en Iran, quand bien même la condamnation à mort de Rushdie eût été prononcée quelques semaines plus tôt, ni avec un maire de Paris qui renvoie dos à dos le grand sacrificateur et J'écrivain impie, ni davantage avec un président de l'Assemblée nationale qui prend la pose facile pour vitupérer l' • assassin » de Téhéran mais auquel les mots manquent pour stigmatiser ceux des territoires occupés par Israël. Pareillement, nous aurions été fort divertis, si la circonstance prêtait à rire, par le courageux ballet des ambassadeurs des pays de la CEE en poste à Téhéran- rappelées en consultation fin février et réexpédiés à Téhéran mi-mars. Si, pour Henri IV , Paris valait bien une messe, pour les • Douze •, tous les • principes • de la terre ne valent pas un bon contrat avec Téhéran. L'imam ne s'y est pas trompé qui, fin mars, voyait J'Europe • humiliée • et • honteuse ».
Le procès Barbie a été J'occasion pour quelques esprits forts et autres radicaux dévoyés -l'avocat Vergès en têted'énoncer les lois de la relativité généralisée du barbare et d'en tirer les conséquences les plus extrêmes : au miroir des massacres de Sétif et de Madagascar, le jugement de Barbie par la justice française ne peut être qu'une farce, une dérision, une diversion, un rite compensatoire. Un crime en cache toujours un autre, chacun vit avec ses cadavres dans ses placards et bien présomptueux est celui qui s'avise de juger. Nous avons dit à l'époque notre désaccord avec cette position - et pas seulement à cause des enfants d'Izieu et du caractère unique, spécifique du génocide juif. De la même façon, nous ne considérons en aucune manière que Je genre de • défaitisme révolutionnaire » que nous pouvons pratiquer à l'encontre des unions sacrées surgies en Occident face à la " flèche noire • fondamentaliste nous porte à accorder quelque légitimité que ce soit à l'appel au meurtre proféré par J'agité du bocal de Téhéran. Tenter de comprendre, ce n'est pas avaliser. La violence barbare des unes (comme elle s'exprima, par exemple, dans Je renversement de Mossadegh par les Anglais, l'instruction
des tortionnaires de la Savak par des experts occidentaux) ne fournit aucun alibi à la barbarie des autres, ne constitue aucune circonstance atténuante à la liquidation en masse des opposants iraniens et des Bahaï ou à la mise à prix de la tête de Rushdie. Ce n'est pas à un règlement de compte, à une opération de justice sommaire qu'appelle Khomeiny en convoquant au supplice l'écrivain britannique d'origine indienne, mais bien à un crime contre l'humanité, contre la culture humaine, c'est-à-dire contre la vie. Dans un monde gouverné par les diktats de l'imam, comme dans celui que dictaient les oukases de Jdanov ou les foucades de Goëbbels, l'épanouissement des manifestations les plus élémentaires de l'humanité en l'homme ne peut avoir cours. La caractéristique première des nombreux tyrans qu'a connus ce siècle est d'être des usurpateurs de légitimité, des alchimistes rompus à l'art de métamorphoser les aspirations à l'émancipation en passions réactives, en ressentiment. C'est par pur abus et imposture que le fossoyeur de la révolution iranienne, le bourreau des dizaines de milliers d'enfants iraniens utilisés comme chair à canon sur le front irakien, le Premier Persécuteur des femmes iraniennes s'arroge le droit de décocher ses traits meurtriers au nom de l'Islam et des musulmans du monde entier. Comprendre l'intrication, la' mêlée confuse des différentes manifestations de la barbarie, saisir la dialectique diabolique du stalinisme et de l'hitlérisme, par exemple, ne doit en aucun cas incliner à mettre en œuvre dans l'appréhension des manifestations du barbare des approches relativistes. Si les millions de protagonistes de la culture communiste et • progressiste " qui, dans les années 1930-1950 ont
QUOI DE NOUVEAU SOUS LE SOLEIL DE SATAN ? fermé les yeux sur les crimes staliniens sous prétexte que cette URSS-là constituait un • moindre mal • face à d'autres manifestations plus expansives du barbare avaient compris cela, l'URSS et le mouvement communiste n'en seraient pas aujourd'hui où ils en sont et la civilisation contemporaine aurait assurément meilleure figure. Inversement, ce n'est pas parce que Staline a, lui aussi, exterminé des millions d'hommes et de femmes dans des camps de concentration qu'Auschwitz (et tout ce qui s'y rattache) en est moins un absolu, l'absolument imprescriptible.
COMME UN VOL
DE CORBEAUX. .. Nous sommes d'autant moins portés à voir dans l'anathème khomeynien l'expression d'une pure aberration extérieure à notre monde, d'une barbarie autre, que nous voyons depuis quelque temps · nos propres cléricaux reprendre du poil de la bête (à bon Dieu) et retrouver, lorsqu'ils se mêlent des affaires publiques, une superbe qu'ils avaient, croyait-on, pour toujours perdue. Leurs • flèches noires •, bien sùr, ils les décochent sur un mode plus patelin que l'imam, - après tout, nous vivons quand même au pays de l'abbé Grégoire et du petit père Combes. Mais il n'empêche : ils savent, à l'occasion, se faire suffisamment convaincants pour que brùle le cinéma où est projeté la Dernière Passion du Christ et qu'y laisse sa vie un amateur de ces versets sataniques hollywoodiens. Que ce retour de flamme du cléricalisme constitue l'un des aspects de la politique de réarmement de l'église catholique mise en œuvre avec opiniâtreté par le très battant Wojtyla et bien incarnée en France par l'énergique croisé qu'est le cardinal Lustiger, nous le savons trop bien. Ces crispations séculières sont le propre des grandes institutions en délicatesse avec leur temps et en mal de compensations - au point que l'on s'étonne parfois de la troublante parenté des sombres fulminations de Jean Lustiger et de celles de Georges Marchais. Mais là n'est pas, pour nous, l'essentiel. Le plus grave est que le discours des cléricaux puisse aujourd'hui, si facilement entamer l'esprit public, que des repères identificatoires élémentaires qui, naguère encore, faisaient consensus - concernant les rapports entre libertés civiles et croyances ou
convictions privées, exerce de la liberté religieuse et laïcité, etc. - se trouvent largement brouillés. C'est au point que beaucoup, qui se soucient de Dieu et de l'extrême-onction comme d'une guigne, sont portés à admettre qu'en effet l'interdiction d'un livre, d'un film, d'un article, d'une peinture, d'un monument, d'une chanson susceptible d'cc offenser les sentiments religieux » de telle ou telle communauté de foi pourrait se discuter. Or, précisément, dans notre espace culturel, cela ne se discute pas, cela ne doit pas se discuter. Notre droit de lire Sade et Bataille, de trouver un plaisir chamel et rien d'autre à contempler les petits culs rebondis des angelots baroques, de lire Voltaire et de voir les films de Bunuel, de visiter les cathédrales comme des musées et de dire cc après vous, Madame » aux bonnes sœurs en leur tenant la porte, nous le tenons d'un combat séculaire et victorieux contre l'esprit et le pouvoir théocratique, contre le cléricalisme. Ce faisant et ce disant, nous n'offensons personne que les imbéciles qui pensent que le monde a été taillé à la mesure de leurs croyances ou de leurs effusions, nous n'interdisons l'entrée des églises à personne le dimanche matin, quand nous allons disputer notre match de foot ou, pour les plus déterminés d'entre nous, vendre Rouge sur les marchés. Cette légitimité historique, sanctionnée par la séparation des Eglises d'avec l'Etat, par l'existence du mariage civil, par le droit à être inhumé sans les sacrements, par la liberté de croire ou ne pas croire, et donc la liberté de se proclamer croyant ou incroyant, et donc le droit de critiquer Eglises et doctrines religieuses - tout ceci et bien d'autres choses constituent chez nous un patrimoine de culture inaliénable, est le résultat condensé d'une dialectique de l'émancipation dont nous pouvons, en toute légitimité nous proclamer, contre les cléricaux de toutes obédiences, héritiers et continuateurs.
Au reste, comme l'a judicieusement rappelé l'excellent Mgr Galliot, les grands mythes religieux ne sont la propriété d'aucune Eglise ni d'aucune communauté de foi particulière, ils appartiennent à l'humanité entière, sertis qu'ils sont dans la texture la plus profonde de la culture universelle: «Mahomet appartient à l'histoire de l'humanité, rappelait l'évêque d'Evreux, on peut s'en emparer. Il n'appartient pas plus aux musulmans que le Christ aux chrétiens. 2 " Pour la mémoire, la fantaisie et l'intelligence humaine, les grands mythes religieux constituent un inépuisable réservoir de connaissance et de sensibilité et chacun est libre d'y puiser. L'intertexte religieux est omniprésent dans l'œuvre du marxiste Ernst Bloch, Brecht adorait s'inspirer des chants d'Eglise ou de Temple, et les lecteurs de l'ouvrage que notre ami Daniel Bensaïd vient de consacrer au bicentenaire de la Révolution de 1789 auraient tort de s'étonner d'y trouver de constantes références à l'excellent catholique que fut Charles Péguy. Nous ne voyons pas pourquoi, si le programme d'étude des jésuites inclut un examen poussé de la pensée de Marx, les trotskystes se verraient dénier le droit d'aduler la petite bergère de Lorraine. De la même façon, il nous faut affirmer avec force que la notion de " blasphème " est absolument étrangère au champ de la culture légitimée par l'Histoire dans lequel nous vivons. Par définition, ce sont les lobbies ecclésiastiques et religieux qui décrètent ce qui est blasphème et ce qui ne l'est pas. Ils ne jouissent, dans notre culture, d'aucune légitimité leur permettant d'empêcher de parler, écrire ou créer celui qu'en leur âme et conscience ils ont par ailleurs le droit de juger imprécateur ou blasphémateur. S'ils ont l'épiderme spirituel si sensible que le morne film de Scorcese doive le leur mettre vraiment à mal, ils devraient s'inquiéter : c'est que leur foi et leurs créances sont bien labiles et fatiguées. De même, ils n'auraient garde d'oublier que les différentes formes de sensibilité antireligieuse - anticatholique notamment- qui continuent à se manifester d'une manière somme toute fort discrète (que l'on se rappelle les grandes batailles du début du siècle) ne sont pas totalement dépourvues de fondement historique et culturel : pour certains, Galilée, les marranes ou . la Saint-Barthélémy demeurent une référence culturelle vivace. Cette sensibilité, les conservateurs qui président aux destinées de l'Eglise catholique continuent à l'alimenter en campant, par exemple, dans l'obscurantisme le plus complet concernant l'avortement et la contraception.
Cette remilitarisation spirituelle de l'Eglise catholique dont le néo-cléricalisme constitue l'un des aspects les plus saillants, nous ne sommes pas les seuls à la dénoncer. Fin mars, le père Valadier, honorable jésuite et directeur de la revue Etudes abruptement mis à pied pour cause d'excessive ouverture d'esprit, dénonçait dans le Monde la • résurgence d'une Eglise intolérante et arrogante». A propos de l'affaire Rushdie, il exposait le point de vue suivant : • J'ai expliqué que les autorités politiques et ecclésiales devaient se situer exclusivement sur le terrain du droit international, et non sur le terrain culturel et religieux. ( ... ) Le climat de crainte qui règne aujourd'hui dans l'église catholique, où tout le monde a peur de tout le monde, me paraît grave. 3 • Dans le même numéro du Monde, un journaliste illustre ironiquement la nouvelle devise qui, à l'occasion de l'affaire Rushdie, semble faire florès : • Cléricaux de tous les pays, unissez-vous •: • Retour de l'ascenseur au Vatican et à Mgr Decourtay: l'Iran annonce son intention de boycotter le Festival international du film d'Istanbul qui se déroulera du au 16 avril pour protester contre la projection de la Dernière Tentation du Christ, de Martin Scor'Cese ... •
L'écho que peut rencontrer aujourd'hui dans certains secteurs de l'opinion l'argument massue des cléricaux selon lequel devraient être légitimement bannis, interdits, pénalisés des œuvres ou propos susceptibles de • heurter • la sensibilité religieuse des uns ou des autres est un très sûr indice de l'érosion de représentations • civiques • ou • républicaines • qui, naguère encore, cimentaient le tissu social. On avait déjà eu l'occasion de s'en convaincre lors de la récente • guerre scolaire •. Il est, comme la banalisation des représentations xénophobes et ségrégationnistes, le retour du discours de la race opposé à celui de l'égalité ( • Tous les hommes naissent ... • ), comme la percée des thèmes du nouveau darwinisme social porté par les ultra-libéraux, l'indice d'importantes et préoccupantes mutations de la conscience sociale, d'un affaissement du • message • qui, précisément est aujourd'hui célébré en grande pompe- à l'occasion du Bicentenaire. Comme les malins du Club de l'Horloge il y a quelques années, les néo-conservateurs de l'Eglise catholique ont bien compris que ce malaise dans la culture fatiguée de la République laborieusement incarnée par les Chevènement et les Jospin constituait le terrain propice pour d'audacieuses opérations de reconquête. L'affaire du film de Scorcese fut la plus notoire d'entre elles. Ce n'est pas le moins du monde le caractère particulièrement outrageux du • blasphème • dont se serait rendu coupable le réalisateur américain (il est au demeurant sans doute l'un des rares grands du cinéma de son pays à se proclamer fervent catholique ! ) qui lui valut les honneurs de la charge cléricale. C'est, beaucoup plus .trivialement, que ce film, promis de par son luxe et la notoriété de son réalisateur à un large écho dans le monde entier, constituait l' • objet •, le support idéal pour une telle campagne. De l'actuel et télégénique Vicaire du Christ, les cléricaux ont appris que la propagation de la foi passait par la conquête des écrans. Ce qu'ils firent, avec beaucoup de maestria, à l'occasion. A l'heure où nous écrivons passe sur les écrans un film de Pedro Almodovar, coqueluche de l'avantgarde espagnole, où l'on voit, entre autres horreurs, quelques bonnes sœurs se shooter à l'héroïne et dealer joyeusement la poudre blanche dans un couvent, entre deux pater et trois ave. La charge est énergique, et même si ce n'est pas le • Dogme • , ni le Christ, ni Marie qui se trouvent directement outragés, il n'en est pas moins que l'on trouvera largement dans ce film de quoi heurter plus d'une • sensibilité •. Mais non : réservé aux cinéphiles et projeté dans une seule salle du Quartier latin, il ne valait pas un commencement de Vade retro.
Il faut le répéter lourdement : toute cette histoire de • blasphème " sent le retour de l'ordre noir. Si le film de Scorcese est • blasphématoire •, comme le serait celui de Chabrol, Une affaire de femmes, où · l'avorteuse sur le point d'avoir le cou tranché psalmodie « Marie, mère de Dieu, pleine de merde ... », ou celui de Godard, Marie, alors la moitié des films de Bunuel le sont, et il faut les retirer des cinémathèques, alors le Christ recrucifié de Kazantzakis l'est aussi, tout comme la Faculté de l'inutile de louri Dombrovski et, à y regarder de près, Ulysse de Joyce aussi, sans
oublier toutes les imprécations et insolences surréalistes ...
La seule chose que puisse, à bon droit, revendiquer les croyants, est qu'aucune entrave ne soit mise à l'exercice de leurs pratiques et cultes, à la propagation de leur foi en dehors des établissements publics, qu'aucun enseignement antireligieux soit inculqué à leurs enfants. Ce qui, à notre connaissance, n'est pas le cas dans nos contrées. Pour le reste, personne ne les contraint à voir les films de Scorcese ou à lire Rushdie. Soulignons au passage l'insondable bêtise de ceux qui ne comprennent pas que le fait qu'un artiste exerce sa fantaisie à l'intérieur de tel ou tel grand mythe religieux (imaginant, ici, une scène inédite de la vie du Christ, et là, une autre de la vie de Mahomet) constitue la meilleure des preuves de la vivacité et de l'enracinement dans la culture contemporaine du mythe en question. Ce type de butor-là, pour qui compte avant tout la préservation du Dogme, ne comprendra jamais ce dont, pourtant, il devrait se réjouir : qu'un athée comme Rushdie demeure suffisamment immergé dans sa culture d'origine pour y inscrire le travail de son imagination, qu'un trotskyste à 100% puisse parfois paraphraser les Evangiles pour exhorter les damnés de la terre au combat.
L'AFFAIRE, ET LES AUTRES ... Cela étant dit, il faut toujours en revenir au mouvement premier : tenter de comprendre. Ceux qui, à Téhéran, ont allumé l'incendie Rushdie sont loin d'être les seuls coupables, les seuls responsables de la mort des dizaines de musulmans tués à l'occasion de manifestations anti-Rushdie en Inde ou même de celle du recteur de :la mosquée de Bruxelles 4 , pas les seuls responsables de la dérive de ces milliers de jeunes musulmans de France qui ont approuvé le monstrueux verdict de l'imam. Ceux-là, par exemple, nous savons bien qu'ils se ré-islamisent sur la pente du fondamentalisme dans l'exacte mesure où la République et la société française les enferment dans un ghetto, les traitent en citoyens de seconde zone, ou en indésirables. Nous n'aurions garde de les considérer du même œil que ceux qui, à Téhéran, poursuivent la lutte pour le pouvoir par ces autres moyens que constituent l'appel au meurtre et l'autodafé, ni que ces émules du Pape ressaisis par l'esprit de croisade. Des premiers, nous dirons qu'il leur sera beaucoup pardonné parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font, et des seconds qu'illeur sera aussi difficile d'accéder au Ciel qu'à un chameau de passer par le chas d'une aiguille. Nous n'aurions garde d'oublier non plus qu'en d'autres lieux de la planète, le Uvre et le Message du Christ inspirent d'autres courages que celui des incendiaires du cinéma Saint-Michel et d'autres discours que celui des inquisiteurs et autres jeteurs d'anathèmes. Comme le Vatican, nous connaissons bien la différence entre la calotte en mal de contre-réforme et les héritiers de Camillo Torres.
Un mot pour finir. Comme toujours, l'intense médiatisation de l'affaire Rushdie déséquilibre notre perception des proportions de tel ou tel phénomène, absolutise un cas et, de ce fait même, fait passer à la trappe des réalités tout aussi dramatiques. En Turquie, au nom de la lutte contre la " propagande communiste " ou " séparatiste •, on interdit des journaux, on brûle des livres, par dizaines. C'est ·bien plus grave, en un sens, que la condamnation · de Rushdie, tout comme l'exécution en masse d'opposants iraniens -mais c'est· moins vendeur. Nous le savons, nous le disons. Mais il ne nous fallait pas moins tenter de démêler l'écheveau de l'affaire· Rushdie ; seuls les ermites méditent loin de . l'énorme bulle de l'actualité, et nous n'en sommes pas.
1 . Le Monde, 1 5 mars 1989 2 . Le Monde, 25 février 1989 3 . Le Monde, 29 mars 1989 4 . Voir le Monde des 26-27 février 1989 et du 31 mars 1989