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Les Verts à la croisée des chemins

· Critique communiste, n° 86, juin 1989 · p. 15 · 949 mots

LES VERTS A LA CROISEE DES CHEMINS ES scores réalisés aux municipales donnent aux Verts une responsabilité majeure dans la vie politique française. Sachons le reconnaître : les révolutionnaires n'ont pas su porter suffisamment d'attention aux questions dites " écologistes ". Continuant à porter malgré elle le poids du stalinisme et du réformisme social-démocrate qui ont sévi tout au long de ce siècle, l'extrême gauche a pu donner l'impression d'assimiler elle aussi socialisme et " productivisisme ", de confondre le développement global de la société et des êtres humains avec la croissance linéaire des biens de consommation et de production . Le mérite des mouvements écologistes, c'est d'avoir souligné qu'une alternative à la société capitaliste devait être globale, concerner tant la production que la consommation, s'adresser à la société prise comme un tout, jusque dans ses rapports avec la nature. La réflexion des Verts sur l'Europe, telle qu'elle ressort du document issu du récent congrès, poursuit cette stimulante réflexion. La dénonciation de l'Acte Unique comme aggravant, au travers de la recherche du profit maximum, le " productivisme " qui ravage la société et l'environnement nous semble essentielle. Les Verts perçoivent correctement que " l'idée européenne, positive en soi, est ainsi pervertie " au profit " d'une déréglementation généralisée dans l'espace européen, accentuant les clivages régionaux Nord/Sud et "précipitant" l'Europe dans une concurrence sauvage avec les autres grandes régions du monde. " Nous partageons avec eux un certain nombre des objectifs qu'ils avancent: - " La réduction massive du temps de travail " permise par " les progrès technologiques " ; même si le " resserrement de la grille des salaires " qui l'accompagne demanderait à être débattu, nous nous opposons quant à nous à toute logique de réduction salariale de la grande masse des travailleurs. - La perspective d'une " supra-nationalité de l'Europe avec une structure décentralisée fédérant les régions et les peuples " où les régions seraient reconnues comme des espaces " de participation civique économique et culturel mobilisateur "• dont les dimensions humaines permettent aux" citoyens acteurs" de vérifier la portée effective de leurs initiatives et de conserver la maîtrise de leur destin. - " Le retrait de l'Alliance Atlantique, l'abandon unilatéral d'un armement nucléaire inutile et dangereux " ; même si la notion de sa négociation " contre le développement des libertés à l'Est " ouvre des ambiguïtés et réduit son intention " unilatéraliste ". - " Le rééquilibrage des échanges et le développement d'une coopération " par le bas avec le tiers monde.

Mais engagés ainsi, à la manière des Verts allemands, dans une réflexion globale qui s'étend largement au-delà des seuls problèmes " d'environnement ", les Verts français devront se poser les problèmes à l'échelle d'une véritable stratégie politique. Car quoi qu'on puisse en dire, " le productivisme" et " le mauvais fonctionnement de la société " dont il découle ont un nom : le capitalisme, dont Marx disait qu'il " se présente d'abord comme une immense accumulation de marchandises" · Ici les Verts semblent réduire la notion de profit à celle du " profit privé " comparable à celui des usuriers et des marchands. En fait, la logique de rech erche du profit maximum n'est pas seulement le moyen qu'ont les capitalistes de s'enrichir individuellement. Il est le moteur mème de la vie économique, la condition de survie des entreprises indépendamment des revenus de leurs dirigeants et propriétaires. C'est bien l'appropriation privée des moyens de production qui débouche sur " le productivisme ", c'est-à-dire à la production anarchique de marchandises indépendamment de leur utilité sociale ou de leur effets sur la vie sociale et la nature, comme de ceux des technologies qui permettent leur production.

Le fait que les sociétés non capitalistes de l'Est, en premier lieu l'URSS, n'aient pas réussi à se dégager fondamentalement d'une telle logique " productiviste " ne démontre pas le caractère dépassé d'une telle analyse, mais surtout le fait que ces sociétés n'ont pas réussi à se hisser au-dessus et au-delà de la logique du capitalisme, et qu'elles n'ont en réalité de socialiste que le nom.

Pourra-t-on donc rompre avec une telle logique sans mettre fin à la propriété privée des grands moyens de production et d'échange? Et si oui, cela sera-t-il concevable dans le cadre des institutions existantes? Changer de logique sociale n 'implique-t-il donc pas de changer le pouvoir, les pouvoirs, de les faire passer des mains des trusts capitalistes à celles de toute la société organisée démocratiquement dans les entreprises, les quartiers, les régions? N'est-ce-pas là justement la condition même que ces conquêtes démocratiques soient garanties et contrôlées, ce qui à l'évidence ne peut-être le cas dans les parlements nationaux et européens d'aujourd'hui, pour ne rien dire de tous les lieux de pouvoir véritables et occultes qui associent au nivea u des institutions nationales et européennes les grands managers capitalistes et les hauts fonctionnaires ?

Ce choix radical est nécessaire. A défaut les Verts se verront piégés, au-delà d'objectifs généraux que nous partageons, par un comportement qui croyant se situer " ailleurs " dans le champ politique, fera le jeu de ceux qui vivent d'un système qu'ils combattent. Certes ce choix radical, un choix de classe, n'est pas facile, au milieu d'un mouvement ouvrier qui se réclame du " socialisme " dans les discours et participe au système en pratique.

Pour notre part, voilà un débat essentiel que nous sommes prêts à poursuivre, d'abord par l'échange des réflexions, mais aussi par l'action commune, comme nous le souhaitions pour ces élections europénnes, au travers d'une liste qui aurait pu s'étendre des écologistes aux formations qui, à gauche, refusent sa ns ambiguïté la logique capitaliste.

Partie remise?

F. D.

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