«Les différents types de vie qui, en Asie, se présentent plutôt l'un contre l'autre en des conflits externes, tendent au contraire, en
Europe, à apparaitre comme des classes sociales qui s'opposent au sein d'un Etat unique. >>
P
Europe:
OUR les capitalistes européens les plus lucides, les plus dégagés des limites des Etats de par l'internationalisation de leurs capitaux et de leurs firmes, le projet européen est clair. La crise d'engorgement du système ne peut être surmontée par les capitalismes nationaux d'Europe, face aux géants américains, japonais, et à la montée des " dragons ., du pacifique asiatique. Pour survivre, les eu -ropéens doivent s'unir pour tenter de da -mer le pion aux autres continents capitalistes . L'occasion doit d'autant plus être saisie que l'URSS, en prise avec une crise majeure, se retourne sur elle-même pour essayer de la surmonter au travers de la tentative de refondation gorbatchevienne.
En retour, pour les travailleurs du continent, ce projet bourgeois ne peut avoir qu'une logique, qu'on voit partout se dessiner et se mettre en place : la mise en cause des conditions de vie et de travail, le nivellement par le bas des droits sociaux et syndicaux au nom de la compétitivité économique, supposée être la garantie ultime de la démocratie politique relative qui règne en Europe.
Pourtant, il y a bel et bien des décennies que l'unification de l'Europe est parvenue à maturité du point de vue économique, social, culturel, et que les frontières des Etats existants sont archaïques. Qui ne peut souhaiter dans ces conditions la disparition des frontières nationales, la liberté complète de circulation des biens et des individus, l'élan culturel et social que la disparition des limites des vieux Etat Nations peut permettre ? Mais les pro jets bourgeois, qui jouent sur ce sentiment profond des peuples européens, c'est autre chose. C'est transformer l'Europe en un vaste marché déréglementé, dans lequel la libre circulation des capitaux, dégagée de tout contrôle et de toute réglementation,
G. W. F. Hegel La Raison dans J'histoire, 1828 permettra à la loi du plus fort de s'appliquer à large échelle aux dépens de la grande masse des travailleurs. Mais parce que l'espace européen est malgré tout une réalité inscrite dans l'histoire, même si ce n'est pas celle que nous avons souhaitée, en revenir à un repli sur les " acquis ., nationaux des différents prolétariats d'Europe serait se condamner à l'échec. Faut-il donc laisser l'Europe, ici et maintenant, aux capitalistes, ou au contraire s'insérer dans le débat européen, s'y inscrire en positif pour permettre au mouvement ouvrier de reprendre l'initiative, et de combattre efficacement les projets bourgeois? Mais faut-il pour autant s'y adapter, concevoir l'Europe qu'il préparent comme finalement la seule possible, au prix de quelques aménagements ? Ici commence tout le champ du débat qui traverse le mouvement ouvrier français.
LA DIALECTIQUE DES
PROJETS BOURGEOIS ET
DES PROJETS SOCIALISTES
Si le mouvement ouvrier traditionnel est aujourd'hui embourbé dans une gestion au jour le jour du capitalisme au nom du réalisme et de l'efficacité, le projet révo -lutionnaire socialiste n'en est pas pour autant le symétrique mécaniste, un acte de foi atemporel, une position de principe ou philosophique. C'est avant tout une réponse concrète à la crise sans issue du capitalisme, tel qu'il est, tel qu'il s'est développé après la Seconde Guerre mondiale, tel qu'il s'embourbe dans l'onde longue de récession qu'il connaît depuis bientôt quinze ans. C'est de ses contradictions mêmes, telles qu'elles s'expriment, qu'il faut partir pour bâtir une solution alternative. Dans son mouvement, le capitalisme
modèle le monde. Le socialisme rompra avec sa logique, mais devra bâtir l'avenir sur la réalité dont il aura hérité. Tel est la base réelle de tout projet révolutionnaire, qui fonde la problématique d'une transition du capitalisme au socialisme, sur la base du pouvoir politique et social des travailleurs. Toute société de classe ne survit en effet que dans le mouvement contradictoire et unitaire qui combine les intérêts de la classe dominante avec le mouvement d'ensemble du corps social. Ce serait sous-estimer gravement la puissance du capitalisme que de croire qu'il ne procède pas ainsi, jusqu'à ce que la contradiction débouche précisèment sur la révolution. Si le mouvement d'unification, qui n'est pas encore sa réalisation pratique, voulu par les fractions les plus avancées de la bourgeoisie européenne s'avère ainsi possible, c'est en raison du retard pris par la révolution socialiste, dans son échec provisoire qui résume l'histoire du xxe siècle. Les premières tentatives socialistes, et en premier lieu la révolution russe, se sont engouffrées dans les failles du capitalisme qui a néammoins réussi à survivre grâce à leurs limites et à leurs reculs. Tel est le point de départ obligé de toute véritable stratégie révolutionnaire qui ne soit pas réduite à l'incantation et à la propagande abstraite.
Ici, nous partageons le point de vue du Mouvement des rénovateurs communistes qui, dans son manifeste Une démarche nouvelle pour l'Europe, voit dans l'unification européenne un processus contradictoire, dans lequel " le mouvement de mondialisation reste impulsé par la stratégie des firmes multinationales et du capital financier "• mais où la croissance des forces productives " développe la prise de conscience d'une "communauté de vie et de problèmes humains" à l'échelle du monde " qui va potentiellement au-delà des projets capitalistes 1•
Pour autant, ce serait une confusion mortelle que d'imaginer, comme on peut le craindre à la lecture des propositions de ce manifeste, que les espoirs et les luttes des peuples européens pourront s'inscire dans les institutions européennes actuelles, au niveau desquelles les objectifs se limiteraient alors à un rééquilibrage des pouvoirs au profit du Parlement européen et aux dépens de la Commission de Bruxelles. Pour notre part, si nous partageons l'opinion selon laquelle, "si l'Europe de la CEE est aujourd'hui à ce point dominée par les logiques libérales, c'est en partie parce que les mouvements ouvriers et communistes n'ont pas joué leur rôle, se sont repliés sur d'illusoires lignes "Maginot " "• nous n'avons pas plus confiance dans les institutions démocratiques européennes que nous n'en avons dans l'Assemblée nationale française comme lieu de pouvoir véritable, même si le Parlement européen perrnettrait 11 les regroupements des grandes familles politiques (. . .) dont la famille eurocommuniste "·
Toute l'ambiguïté de la démarche du MRC se retrouve ici, telle qu'elle était déjà présente dans le manifeste la Révolution, camarades, de 1987.
Le pouvoir autogestionnaire des travailleurs pourra-t-il trouver la voie de sa réalisation au travers des institutions existantes ? La présence révolutionnaire, communiste, en leur sein , indispensable, pourra-t-elle suffire pour faire basculer vers une logique socialiste les choix politiques fondamentaux ? A fuir la réflexion sur ce point essentiel, nos camarades du MRC risquent fort de retomber dans les mêmes illusions, les mêmes impasses qui ont conduit le PCF à renoncer à tout projet révolutionnaire. Tout au contraire, un projet communiste autogestionnaire doit s'efforcer de se saisir de l'espace européen pour développer les luttes, les expériences, le développement de la conscience des travailleurs pour bâtir un autre projet européen que celui des capitalistes. Inéluctablement, ce mouvement aura besoin de ses propres cadres et de ses propres institutions pour pouvoir se développer et triompher.
LE RETARD DE
LA REVOLUTION Depuis la Première Guerre mondiale, les bourgeoisies européennes, tant qu'elles furent persuadées de pouvoir survivre dans l'arène mondiale les unes contre les autres, puis parallèlement les unes aux autres à l'abri de l'expansion américaine, reléguè-
1 . " Une démarche nouvelle pour l'Europe», Manifeste du Mouvement des communistes rénovateurs pour l'élection européenne.
EUROPE: CONVERGENCES ET DIVERGENCES AUTOUR D'UNE NAISSANCE
2. Léon Trotsky • De l'opportunité du mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe », article pour la Pravda, 3(jUir1923?CFPI3irlturope et Amérique, Anthropos, 1971. 3. L'Intégration européenne et le Mouvement ouvrier, Compte rendu de colloque avec André Gorz, Ernest Mandel, Lelio Sasso, Pierre Naville, Jean-Marie Vincent, etc., Centre d'études socialistes, septembre 1964. 4. Ernest Mandel, la Réponse socialiste au défi américain, Maspéro, 1969. 5. Luttes de classes, Revue théorique de Lutte ouvrière, avril 1989.
rent leurs penseurs " européens " au rôle de visionnaires, utiles en ce qu'ils aiguillonnaient la réflexion, mais finalement marginaux. L'éclatement de la crise du capitalisme du troisième âge a bouleversé les données : survivre c'est désormais s'unir face à l'Amérique, à l'Asie, à l'URSS de Gorbatchev.
Trotsky pronostiquait avant la Seconde Guerre mondiale que les divisions au sein du capitalisme européen seraient telles qu'il lui serait impossible de mener un tel projet à bien, que seule la révolution socialiste pourrait réaliser. Elle devait même en faire la condition de sa survie face à l'impérialisme américain. Dans l'Europe des années vingt, le mot d'ordre des " Etats-Unis d'Europe " lui semblait indissociable de celui de "gouvernement ouvrier et paysan 2 "· Pour Trotsky, ces mots d'ordre étaient donc des mots d'ordre de transition, c'est-à-dire des objectifs qui ne constituaient pas en eux-mêmes la réalisation du pouvoir des travailleurs, mais qui y menaient à grands pas, à la fois au travers de la mobilisation nécessaire à leur obtention, que par la dynamique d'ébranlement du pouvoir capitaliste qu'impliquerait leur conquête. Ici, l'incapacité des principales puissances impérialistes à surmonter leurs antagonismes, combinée avec le décalage de maturité entre les prolétariats européens et le prolétariat américain, devait faire de l'unification européenne un levier essentiel pour la révolution socialiste, la condition même de sa survie le temps de tisser des liens avec le tiers monde et de s'étendre sur le sol américain.
Cette donnée n'a pas changé: mais que la bourgeoisie européenne soit désormais en mesure de surmonter une part de ses contradictions témoigne, si besoin en était, du retard de la révolution socialiste face au capitalisme ; et de la survie plus longue de celui-ci par rapport aux prévisions des révolutionnaires de l'Entre-deux-guerres.
Le retard de la révolution, c'est le retard du mouvement ouvrier: celui-ci a laissé aux capitalistes l'initiative de la construction européenne. La réflexion contemporaine ne semble pas substantiellement plus avancée qu'elle ne l'était dans les années soixante 3 . Le réformisme social-démocrate, comme celui des partis communistes, a enterré l'internationalisme véritable, non seulement celui de la solidarité des luttes, mais surtout celui qui confère la vision de l'avenir par dessus les frontières nationales. Mais ce retard de la révolution, c'est aussi le retard de l'extrême gauche européenne, incapable, en dépit de forces substantielles dans de nombreux pays, de se coordonner durablement et de bâtir un projet européen révolutionnaire . Il y a vingt ans, avant même l'éclatement de la crise, Ernest Mandel pronostiquait la fin de l'hégémonie américaine sur le monde capitaliste, et affirmait la nécessité d'une alternative socialiste aux projets capitalistes européens, portés à l'époque par Jean-Jacques Servan-Schreiber 4 • Depuis lors, la réflexion a stagné. N'est-il pas plus que temps de la reprendre ? LUTTE OUVRIERE EN RETARD
D'UN DEMI-SIECLE Le monde change : les camarades de Lutte ouvrière s'en sont-ils aperçus? On peut en douter puisque voici que, selon eux, "l'unification de l'Europe'' est "une nécessité sociale que la bourgeoisie ne peut ni ne veut réaliser 5 "· Nous en serions encore ainsi à l'Entre-deux guerres, où il n'était pas indispensable aux yeux de Trotsky d'accoler le terme " socialistes " au mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe, tant il était évident que les bourgeoisies européennes, à peine sorties de l'holocauste de la Première Guerre mondiale et s'apprêtant à la Seconde en dépit de la montée en puissance du rival américain, étaient incapables du moindre mouvement dans cette direction. L'aspiration à la paix, à la coopération au sein d'une Europe unie, ne pouvait alors que prendre une coloration socialiste.
Cependant, même à l'époque, il ne serait pas venu pour autant à l'esprit de Trotsky d'affirmer, comme aujourd'hui nos camarades de LO, que "l'unification des Etats du continent européen, même sous l'égide de la bourgeoisie, serait un progrès social". En 1915, Lénine refusait même le mot d'ordre des " Etats-Unis d'Europe " par crainte de lui voir prendre une tonalité pro-impérialiste. Lénine, dans les conditions de l'époque, faisait certes preuve ici
du même manque de dialectique qui l'empêcha de reconnaître avant la Révolution d'Octobre le caractère correct de la perspective de " révolution permanente" élaborée par Trotsky 6 •
Mais aujourd'hui, à l'inverse, il ne semble pas qu'une Seconde Guerre mondiale, la consolidation de l'hégémonie américaine aux dépens du vieux continent européen, puis l'éclatement d'une crise capitaliste de longue durée, l'émergence d'un monde multipolaire dans lequel des continents entiers échappent à l'emprise immédiate du capitalisme, soient suffisants à Lutte ouvrière pour infléchir cette analyse. "Or l'un des problèmes de la société de cette fin de XX' siècle est précisément que les bourgeoisies européennes s'avèrent incapables de réaliser cette unification des Etats qu'elles ont mis sur pied au cours d es sièclès passés et de ce que, à la fin du siècle dernier, la bourgeoisie nord-américaine a su mettre en place à l'échelle d'un continent: un marché unique, une monnaie unique dans le cadre d'un Etat fédéral unique. "
Certes, la perspective d'un Etat européen unique n'est pas pour demain, et les contradictions demeurent nombreuses. Mais les projets de la bourgeoisie européenne ne se résument pas à la constiution d'un Etat unique. Et sans même attendre sa création, la bourgeoisie crée les conditions d'une concentration capitaliste à l'échelle européenne, comme étape dans cette direction. Ne pas voir ainsi que, désormais, les bourgeoisies européennes sont contraintes d'avancer dans cette voie, et qu'en conséquence l'Acte unique est davantage qu'un chiffon de papier symbolique, c'est véritablement vivre dans un autre monde.
Encore Lutte ouvrière fait-elle preuve d'éclairs de lucidité en constatant que les mesures européennes " vont encore favoriser les d étenteurs de capitaux au détriment de ceux qui n'ont que leurs salaires pour vivre "• mais pour ajouter aussitôt " que tous ces "périls " (sic) ne sont pas dûs à un excès d'unification, mais au contraire à la persistance de la concurrence entre les Etats "·
Lutte ouvrière a naturellement raison de souligner que les bourgeoisies ont besoin d'un Etat " pour obtenir des subsisdes, des commandes d'Etat, des privilèges, des protections "· Mais elle s'aveugle en croyant que les bourgeoisies européennes ne sont pas prêtes a prendre le risque d'une unification européenne qui léserait une partie de leurs intérêts particuliers. En fait la mondialisation du capitalisme oblige désormais les bourgeoisies à raisonner à une autre échelle qu'à l'époque précédente, et à concevoir précisément les rapports entre les entreprises et l'Etat à une échelle plus vaste que celle des vieilles nations européennes. Survivre ensemble ou périr séparément : telle est bien l'alternative, et son premier terme indique bien la menace d'un accroissement de l'exploitation des travailleurs européens, pour faire face aux USA, au Japon, aux jungles capitalistes du Pacifique. Ne pas montrer ce danger aux travailleurs, c'est les désarmer dans les affrontements qui se préparent dans le cadre européen 7 •
PS : LE « SOCIALISME » DES MANAGERS Il manquait aussi, ces dernières décennies, des conditions à proprement parler politiques aux différentes bourgeoisies européennes pour pouvoir enclencher une étape supplémentaire dans la construction européenne. La venue au pouvoir de la social-démocratie en France et en Espagne, leur fournit un outil supplémentaire.
Comment en effet faire passer au mieux la pilule de la réduction des droits sociaux si ce n'est en faisant justifier l'opération par ceux qui portent le label socialiste, qui prônent la justice sociale et l'égalité des chances ?
Mais à voir le contenu du Manifeste socialiste pour les élections européennes du Parti socialiste 8 , on comprend que des voix se fassent entendre en son sein même pour essayer de faire comprendre qu'il est peut-être un peu risqué de prendre les travailleurs pour des imbéciles.
Dans le morceau de bravoure qu'il constitue, ledit Manifeste nous en apprend long sur les causes de la crise capitaliste. " Un certain nombre d e d érèglements internationaux en sont la cause, en particulier au niveau monétaire, où la politique impériale américaine a fait durablement
6 . Lénine, Sur le mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe, Le Social-démocrate, 23 août 1915. 7. Ici, au contraire de Lutte ouvriére, et en dépit d'autres aspects sur lesquels nous sommes en désacord, la campagne des camarades du MPPT insiste correctement sur le danger de la généralisation du travail précaire en Europe. 8 . Manifeste socialiste pour l'élection européenne, n° 1 5, 21 avril 1989.
EUROPE: CONVERGENCES ET DIVERGENCES AUTOUR D'UNE NAISSANCE retomber sur ses partenaires les effets négatifs d'une gestion laxiste du dollar. " Pour le reste, il s'agit "de formidables mutations technologiques, vis-à-vis desquelles la France et ses voisins ont pris souvent du retard. "
Pas une seule fois n'est évoqué le fait que la crise internationale pourrait être celle du système capitaliste et marchand, celle d'un engorgement des capitaux et des marchandises, qui ne trouvent plus de débouchés pour réaliser leurs profits, alors que les deux tiers de l'humanité survivent à grand-peine, dans la misère et la faim.
Fondamentalement, le Parti socialiste propose aux travailleurs de lier leur sort au capitalisme européen, bref de suivre son propre exemple. Plus forte, l'Europe capitaliste pourrait retrouver une croissance, voir diminuer son chômage, améliorer les droits sociaux et le niveau de vie. La qualité de la démocratie politique et sociale ne pourrait que s'ensuivre.
Si l'on écarte l'hypothèse malveillante selon laquelle tout n'est pas que naïveté dans un tel raisonnement, on reste confondu par son absurdité. Accroître la productivité en Europe, dans le contexte d'une économie capitaliste, signifiera d'abord et avant tout renforcer l'exploitation des travailleurs, le chômage. Comment devenir plus " compétitif " dans le système capitaliste mondial et prétendre dans le même temps développer de nouvelles solidarités avec le tiers monde, alors que le pillage de celui-ci est une base essentielle de ce système ? Et surtout, comment ne pas voir que l'unité capitaliste de l'Europe, pour pouvoir être à son échelle une solution, même relative, à la crise globale du capitalisme, supposerait son homogénéité face aux mondes américain et japonais ? Pauvre chimère à l'heure de la mondialisation du marché, de l'interpénétration des capitaux, de l'extension transocéanique des trusts ! Impensable dans les années trente à une époque où les bourgeoisies du continent ne pensaient qu'à s'entretuer, l'Europe capitaliste est aujourd'hui une réalité dépassée par l'expansion capitaliste elle-même, et qui en tout cas ne permettra en aucune façon de résoudre ou d'échapper à une crise capitaliste qui se situe au plus haut niveau, transnational, mondial. Vouloir faire de l'unité européenne une solution à la crise capitaliste, sans dépasser le système lui-même est un leurre, dans la mesure même où l'espace européen est aujourd'hui pénétré à une large échelle par les capitaux américains et japonais. Faire croire dans ces conditions aux travailleurs qu'ils pourraient en tirer un bénéfice durable, c'est se comporter au mieux en marchands d'illusions. Au pire, la logique européenne pourrait se retourner en une démarche protectionniste, isolationniste, raciste, disputant aux impérialismes américain et japonais un nouveau partage du monde et ... du tiers monde. Tel est aussi la logique implicite des coups de cœur européens d'une partie de la droite, ouvrant la porte à un véritable " nationalisme " européen auquel Fabius, à l'Heure de Vérité du 15 mai 1989 ne s'est pas montré insensible, rêvant tout haut à une Europe " première puissance mondiale ".
L'alternative, c'est bien de susciter partout les luttes, la mobilisation des travailleurs, pour qu'ils construisent dans l'espace européen leur propre projet, leur propre pouvoir. La direction du Parti socialiste est désormais loin, très loin d'une telle perspective. Les propositions sont de vagues et générales déclarations d'intention, où toute mesure précise est éludée. Ainsi la proposition de Jean-Luc Menanchon de faire des 35 heures de travail hebdomadaire et de la défense de la protection sociale les objectifs communs des socialistes européens a-t-elle été aimablement repoussée, de même que celle de Pierre Guidoni qui ne faisait pourtant qu'évoquer l'harmonisation des fiscalités par alignement sur celles qui pénalisent le moins les revenus du travail.
PCF :LA LIGNE
RIVOIRE ET CARRET Le PCF, pour illustrer sa campagne européenne, aurait pu s'inspirer des panneaux publicitaires qui cotaient actuellement les siens et dans lesquels le personnage s'interroge à sa manière sur ses sentiments envers les célèbres pâtes alimentaires .
Le PCF clame en effet haut et fort qu'il ne veut pas de ce " réformisme 11-là. Si
seulement ! Si seulement ce parti pouvait faire autre chose que de dénoncer haut et fort son frère-ennemi socialiste, il nous donnerait peut-être autre chose comme perspective que le fade et obscur ouvrage du sémillant Philippe Herzog, dont le PCF voudrait bien donner l'image d'un de ces " rénovateurs " de la vie politique française 9 .
Faudrait-il donc opposer résolument une logique socialiste aux plans capitalistes, mettre les rouages fondamentaux de l'économie et de la société sous le contrôle direct des travailleurs? Non, il faut développer " de nouvelles coopérations " entre les peuples, développer "l'initiative" des salariés dans un secteur public fort qui permette une " mixité pacifique évolutive " (sic) (page 173) . (Page 225, on apprend au passage avec intérêt que l'expérience des nationalisations de 1982 en France est " amère et dissuasive ". On ne fera pas de peine à l'auteur en lui demandant de se remémorer le nom des ministres qui, à l'époque, furent en charge des Transports, de la Fonction publique, de la Santé ... ) Vers le socialisme, donc, sans doute, mais plus tard. Dans l'immédiat, aucune perspective précise de pouvoir réel des travailleurs, aucune proposition de droit de vote pour les immigrés, aucune revendication de réduction de la semaine de travail à 35 heures, aucune proposition d'abolition pure et simple de la dette à l'égard du tiers monde.
Il y a encore vingt ans, le PCF nous expliquait doctement qu'un triomphe du socialisme en France serait impossible de par la petitesse de la France face aux autres nations capitalistes et face aux USA. Il fallait donc procéder par étapes graduelles et progressives. Un tel raisonnement ne l'avait d'ailleurs pas empêché de défendre pendant des décennies la théorie du "socialisme dans un seul pays "··. en URSS.
C'est maintenant l'Europe socialiste toute entière qui serait sans doute trop isolée, mais en revanche la nostalgie du retour sur les vieilles frontières de la France bourgeoise suinte à chaque page. "Les prétendues stratégies des dirigeants français affaiblissent gravement les capacités humaines et productives de la base nationale " gémit-on page 102, tandis que l'angois se nous gagne page 103 de voir la patrie en danger puisque " tous les grands constructeurs d'armements estiment que la part du marché militaire ua globalement régresser au profit des américains "· Du coup, on voit quelle valeur réelle a la dénonciation, parfaitement fondée par ailleurs, de la loi de programmation militaire française par le PCF, dès lors qu'il s'agit de " produire français .. , même s'il s'agit de canons.
D'ailleurs, et en même temps, il ne faut pas poser " abstraitement .. la question de l'appartenance de l'Europe à l'Alliance Atlantique, mais "dans l'évolution même de cette Alliance et des problèmes qu'elle pose" (page 175). Qu'en est-il des institutions européennes ? " Elles ne nous conviennent pas, il faut les dépasser. " Faut-il donc envisager d'autres institutions, basées sur le pouvoir autogestionnaire des travailleurs? Halte-là, pas si vite ! " Cela doit se construire dans un processus graduel, de l'intérieur et de l'extérieur, impliquant leur transformation dans des processus évolutifs. Faute de quoi, non seulement elles ne tomberaient pas d'elles-mêmes, mais elles évolueraient vers pire encore. "
En dépit d'une dénonciation formelle des plans capitalistes, il n'est toujours pas question de perspective révolutionnaire, de socialisme, de perspective concrète de pouvoir des travailleurs. Au réformisme pro-libéral sans complexe du Parti socialiste, on oppose un réformisme coupable et ampoulé. Le mouvement des travailleurs qui cherche une alternative d'ensemble au capitalisme en crise sera sans doute éclairé par la lumineuse et dynamique proposition que lui fait le PCF de "faire intrusion" (n'y a-t-il pas là une dangereuse hardiesse?) 11 avec toutes les exigences du social dans les critères d'efficacité des gestions des entreprises et dans les stratégies politiques. " Avec ça, le rideau de fumée de l'Europe sociale de notre bon président va certainement se dissiper. Sans doute l'Europe des travailleurs basée sur le pouvoir direct, dans tous les domaines et à tous les niveaux, des travailleurs, rompant radicalement avec la logique du profit capitaliste, serait-elle trop " isolée .. face aux USA, au Japon, etc. Ce parti-là, le jour où la révolution socialiste s'étendra
9 . Philippe Herzog, Europe 92: construire autrement et autre chose,
Editions sociales.
EUROPE: CONVERGENCES ET DIVERGENCES AUTOUR D'UNE NAISSANCE
1 0. Reconstructeurs communistes, les Communistes et l'Europe, avril
1989.
à l'échelle mondiale, appelera sans doute à la rescousse le spectre de l'encerclement par Mars ou Saturne. LES « RECONSTRUCTEURS » :
UN NATIONALISME « RELATIF »? Les reconstructeurs communistes ont alors raison de constater sous la plume de Félix Damette 10 que "notre blocage face aux problèmes européens renvoie à des questions plus fondamentales, c'est notre grille de lecture des luttes de classes, des sociétés, des Nations, du monde, qui ne s'applique pas à ces nouvelles réalités"· Cependant, on n'est pas sûr de voir dans les propositions des reconstructeurs une véritable logique alternative. Selon François Hersais, " la souveraineté populaire ne peut s'exercer que dans un cadre où les individus se considèrent comme des citoyens, où ils se sentent motivés pour la chose publique; ce cadre c'est celui des Nations, et toute supranationalité a forcément une vocation antidémocratique. " Pour autant, " une certaine conception de la Nation mérite une ferme condamnation : ce qu'on peut appeler le nationalisme absolu "· Celui-ci reposerait sur "l'idée que la souveraineté nationale réside dans la maïtrise absolue de son destin "et sur la croyance selon laquelle " une vraie nation doit pouvoir se passer des autres et, à tout moment, s'opposer aux adversaires éventuels"·
Au nom d'un nationalisme en quelque sorte relatif, les reconstructeurs n'en viennent finalement pas à des propositions plus substantielles que celles de Philippe Herzog, c'est-à-dire des " coopérations " européennes au coup par coup dans des domaines délimités au fur et à mesure. Un tel projet n'est-il pas depuis longtemps dépassé par les bourgeoisies elle-mêmes ? N'est-ce pas là, comme diraient les rénovateurs, " camper sur une ligne Maginotn?
Ici, les reconstructeurs confondent deux notions. La première, c'est que l'essor des forces productives permis par le capitalisme a rendu depuis longtemps caduques les frontières intra-européennes telles qu'elles subsistent encore aujourd'hui ; toute logique socialiste devra se situer d'emblée à l'échelle internationale pour être fonctionelle, constituer une véritable alternative au capitalisme. Les luttes des travailleurs, contrairement à ce qu'affirme Félix Damette, se situent de plus en plus d'emblée dans le cadre européen, comme cela apparaît clairement dans le mouvement des infirmières, multipolaire au niveau euro -péen, et qui cherche les voies de sa coordination internationale comme condition même de son efficacité. Avec la circulation des capitaux, l'harmonisation des législations et des fiscalités, il en sera toujours davantage ainsi dans le futur. Cependant, le pouvoir des travailleurs, le socialisme, ne se résoud pas à la gestion de l'économie, mais embrasse la totalité de la vie sociale,
dans laquelle les superstructures, la culture, les communications, jouent un rôle tout aussi essentiel. Le "socialisme dans un seul pays " est devenu tout aussi paléontologique que le " socialisme du goulash " dont on avait qualifié un temps l'expérience Khrouhtchev. Ici, le respect des particularismes culturels, nationaux, régionaux, des "temps longs de l'histoire "• est décisif. Et c'est pourquoi, comme le soulignent avec raison les reconstructeurs, le pouvoir des travailleurs devra être autogestionnaire, c'est-à-dire basé sur une décentralisation effective et maximum du pouvoir. Les décisions à une large échelle ne pourront être mises en œuvre que dans un cadre fédératif, traduisant les consensus et les convergences des différentes nations et régions européennes.
On retrouve ici les éléments du débat entre Félix Damette et Francis Sitel sur l'articulation entre Nation et lutte de classes dans la revue M 11 •
L'EUROPE N(EG)ATION Pourquoi le mouvement ouvrier traditionnel est-il si platement réformiste, accepte-t-il finalement avec plus ou moins de réticences la logique capitaliste ? Comment les bourgeoisies européennes parviennent-elles donc à " vendre ,. leur projets? C'est que ceux-ci s'appuient sur des données objectives profondes qui marquent la période mondiale et, partant, la conscience des travailleurs. Et rien n'est plus dangereux qu'un capitalisme intelligent, et en cent cinquante ans il a perdu un peu de sa bêtise. Pour ceux qui veulent tracer la voie d'une alternative socialiste réelle au capitalisme, c'est bien de ces données là qu'il faut partir, et ne pas abandonner leur utilisation à l'adversaire de classe.
La division du monde en blocs économiques, politiques, culturels, héritée de la situation issue de la Seconde Guerre mondiale, domine la réalité planétaire. Ces blocs sont l'un et l'autre sans avenir. D'un côté, le monde américain, jungle capitaliste impitoyable, où cohabitent miracles technologiques et misère urbaine, gigantisme industriel et sous-culture mercantile, mythe de la liberté individuelle et démocratie de paillettes, majorettes et pacotilles. De l'autre, la grisaille bureaucratique tue l'imagination sans assurer une vie matérielle plus confortable.
Avec l'éclatement de la crise et la fin des " trentes glorieuses ,. années d'après-guerre, la bataille des " euromissiles ,. , les travailleurs européens de l'Ouest ont pris conscience de la précarité et de la dépendance de leur situation face à ces deux blocs. Ils ont rejoint en ce point, au-delà d'une solidarité élémentaire, les travailleurs de l'Est qui subissent la tutelle bureaucratique depuis quarante ans sans être parvenus à secouer le joug.
En même temps qu'elle est brutalement divisée en continents-mondes dans lesquels la réalité des Etats d'hier se fond sans cesse davantage, la Terre est devenue, sinon un " village planétaire ,. , un espace dont les limites deviennent perceptibles, sinon accessibles, pour tout travailleur, en tout cas dans les pays développés. La révolution des transports et des médias a d'abord pour effet de modifier les consciences. Le point opposé du globe est à 24 heures de voyage, et la lucarne magique de la télévision ouvre la fenêtre de toutes les demeures sur les horizons les plus lointains.
Hier vaste épicentre de l'histoire mondiale, l'Europe en est devenue une province. Comprimée et convoitée entre le monde soviétique et le monde américain, sa conscience propre réémerge comme négation et refus du partage entre les deux Léviathans. Le rideau de fer, hier fatalité acceptée comme prix à payer de l'écrasement du monstre nazi, à l'époque où le stalinisme faisait encore illusion, devient aujourd'hui le symbole d'une mutilation insupportable. Le sentiment de solidarité avec les peuples polonais et tchécoslovaque, fait aussi partie de cette espérance mêlée de nostalgie de voir l'Europe réunie.
L'interconnexion des cultures, la proximité des formes de régime politique se combinent avec cette prise de conscience de la différence qui sépare la réalité européenne de la réalité américaine, soviétique, asiatique. La conscience européenne se forme en négation face aux 11 . Voir les numéros de autres continents. Et ce mouvement de M de juin 1988, octobre négation, de différence culturelle, peut 1988, février 1989.
EUROPE : CONVERGENCES ET DIVERGENCES AUTOUR D'UNE NAISSANCE
12. Edgar Morin, Penser l'Europe, Gallimard, 1 988. En dépit de quelques dérapages • antitotalitaires », dont on voit bien comment ils pourraient servir de justification à l'acceptation d'une Europe modelée par les trusts, sa réflexion mérite d'être prise en compte.
alors réclamer sa propre représentation institutionnelle et politique, dès lors qu'il prend conscience de son existence par le fait même qu'on la nie. Dans tous les phénomènes d'identité d'une communauté, le versant négatif est tout aussi essentiel que l'affirmation positive, il en est le catalyseur et le révélateur. Modelé par le cours global de l'histoire planétaire, il naît peut-être en Europe une entité historique nouvelle tant sur le plan de la culture que sur celui des formes politiques. Plus qu'une réalité supra-nationale, qui substituerait aux anciens Etats centralisateurs une centralisation encore plus absurde et oppressive parce qu'encore plus lointaine, il s'agirait d'une méta-Nation, transcroissance et dépassement des Nations existantes 12 • META-NATION ET MINORITÉS
NATIONALES Toute perspective d'une unité politique européenne ne peut en effet se concevoir sur le modèle des Etats nationaux existants, étroitement centralisés autour de l'exécutif. La taille des réalités géographiques, la complexité des communications, condamnent à l'avance les réseaux de pouvoir qui voudraient opérer sur ce modèle. D'ailleurs, les Etats bourgeois actuels ont déjà depuis longtemps entamé un processus combinant le maintien d'un exécutif politique national avec une décentralisation du pouvoir économique, social, culturel, administratif. La perspective du dépérissement des frontières nationales ouvre dialectiquement la possibilité d'un renforcement des pouvoirs à l'échelle des régions, des villes, des entreprises. La refonte politique de l'Europe pourrait alors redonner sa chance aux nationalismes que les vieux Etats ont étouffé et opprimé jusqu'alors. Par dessus et au-delà des frontières existantes qui se dissolvent, une chance est offerte au Pays basque, à toute l'Irlande, aux Corses, aux Bretons, de retrouver l'unité et l'autonomie pour lesquels ils se battent depuis longtemps. Pour que l'Europe se construise, il faudrait qu'elle soit l'occasion de nouvelles libertés, de nouveaux droits, et non d'une réduction au plus petit dénominateur commun. Comme autrefois l'URSS révolutionnaire, l'unité politique de l'Europe ne peut s'effectuer qu'au prix du respect des particularités qui la composent, et que ne recouvrent plus les limites des actuels Etats nationaux. Condition dialectique de la réussite de l'unité d'ensemble, le droit à la sécession des régions ou provinces devant être inscrite en droit dans la légalité européenne.
Et c'est précisément ici que le mouvement ouvrier peut mettre en porte à faux la logique capitaliste . Celle-ci vise d'abord à la libre circulation des capitaux et des profits. Il est de son intérêt de laisser des régions et nationalités entières morcelées et divisées, opprimées, pour pouvoir disposer de meilleures conditions d'exploitation des travailleurs. A l'heure de la disparition des frontières, on continue à refuser aux Corses, au Pays basque et à l'Irlande du Nord, pour ne pas parler des colonies d'outre-mer, le droit à l'autodétermination, à la libre insertion sans contrainte dans une Europe fédérative. Sous la houlette de la social-démocratie, les polices françaises et espagnoles continuent la chasse aux indépendantistes basques des deux côtés des Pyrénnées. Au mouvement ouvrier d'assumer le flambeau européen, à sa manière, pour faire des Etas-Unis d'Europe l'instrument de libération des minorités opprimées!
MElTRE FIN
AU RIDEAU DE FER C'est dans sa capacité à démanteler le rideau de fer que le mouvement d'unification européenne trouvera sa véritable justification historique, à commencer par la réunification allemande. Si la lutte des travailleurs polonais, le souvenir du Printemps de Prague, la tentative de la jeunesse allemande de se tendre la main par dessus les miradors de Berlin à l'occasion des concerts, résonnent dans conscience des travailleurs de l'Ouest, c'est parce qu'ils savent leurs destins liés. C'est que le souvenir de ce qui fut la culture européenne, démocratique, humaniste, pluraliste a survécu malgré la barbarie nazie et l'étouffement bureaucratique. L'Europe ne peut exister comme entité en acceptant de rester amputée. L'effondrement du rideau de fer sera le fruit de la
mobilisation conjointe des travailleurs de l'Ouest et de l'Est. Pour paraphraser Trotsky, on peut dire que l'unité européenne est non seulement la garantie de son indépendance face au capitalisme américain, mais aussi la condition nécessaire pour apporter aux travailleurs de l'Est l'aide suffisante pour mettre fin à la dictature bureaucratique. Il faut pour cela que le mouvement européen de l'Ouest offre un cadre politique, social, économique, qui permette aux Nations et aux travailleurs de l'Est de s'y intégrer. Une perspective révolutionnaire en Europe ne peut donc qu'être pan-européenne 13 •
Qu'est ce qu'une Europe modelée par les trusts capitalistes aurait à proposer aux travailleurs de l'Est dont les mobilisations depuis des décennies exigent non seulement le rétablissement des libertés politiques et syndicales, mais aussi la propriété sociale collective des entreprises ? Une telle perspective est d'autant plus nécessaire qu'aujourd'hui Gorbatchev n'est pas seulement à l'initiative face au capitalisme . Il l'est aussi face au mouvement ouvrier, qui se retrouvera désarmé devant ses propositions, comme celle d'un Parlement européen commun, dont on avait annoncé la formulation à l'occasion du voyage d'avril 1989 à Londres et qui serait reportée pour sa visite au Conseil de l'Europe de juin.
Une partie de la bourgeoisie européenne ne verrait la fin du régime bureaucratique que pour appliquer à l'Europe de l'Est les recettes dévastatrices du libéralisme thatchérien. Une autre, peut-être plus subtile, voit dans le gorbatchévisme l'occasion d'un nouveau contrat avec la bureaucratie : offrez-nous des parts de marché sur vos territoires, laissez-nous assurer un minimum de " fonctionnalité " à l'économie et à la vie sociale quotidienne, puisque vous en êtes organiquement incapables. De notre côté, nous ne toucherons pas au grisby, c'est à dire à la domination politique de la bureaucratie et à ses privilèges. Historiquement, ce ne peut-être qu'un fragile équilibre. Immédiatement, ce peut-être réalisable pour un temps. Les travailleurs de l'Est y seraient aussi floués que ceux de l'Ouest. Seule la prise en charge par les travailleurs eux-mêmes de leur destin commun peut mettre fin au rideau de fer dans une convergence des intérêts des travailleurs de chaque rive.
L'EUROPE ET SA DEFENSE
Dans la logique capitaliste, la constitution d'une unité européenne s'inscrit dans le cadre de la concurrence entre les pôles capitalistes mondiaux d'une part, d 'autre part contre le monde bureaucratique. Portée par la logique de la course au profit , il existe une dimension organiquement agressive de l'unité européenne.
La négociation entre les Etats-Unis d'Amérique et l'URSS a fait disparaître les armes nucléaires spécifiquement européennes dont l'URSS avait pris l'initiative au milieu des années soixante-dix. La question de la défense militaire de l'Europe est donc pleinement ouverte. Sous la double pression de la crise capitaliste et de l'impasse bureaucratique, l'escalade nucléaire est redescendue d'un cran, en faisant disparaître des armes, qui, sous prétexte d'envisager un conflit nucléaire limité, aggravaient en réalité considérablement le risque de conflagration nucléaire totale 14 •
Le plan de défense européen capitaliste se précise au fur et à mesure. Il s'agit d'un axe militaire franco-allemand, tourné contre la supposée menace soviétique, comportant un volet conventionnel intégré franco-allemand, et un parapluie nucléaire français, voire anglo-français. Dans ce parapluie nucléaire, on retrouve non seulement les armes de dissuasion lourdes (les missiles sous-marins), mais tout une gamme de vecteurs, qui vont du missile Hadès 15 aux projets de nouveau missile air-sol à charge nucléaire, qui remplacent en réalité les missiles Pershings. A l'escalade américano-soviétique, peut succéder une nouvelle escalade proprement européenne . L'autre aspect de la politique militaire européenne, c'est la constitution des Forces d'action rapide (FAR), dont les forces françaises possèdent le fleuron, destinées non seulement au théâtre européen, mais surtout à l'intervention dans le tiers monde.
Pourtant, la question de la défense européenne n'est pas vaine. L'unité euro-
1 3. Catherine Veria, ,, Pour une approche pan-européenne des réponses socialistes à la crise ", in Critique communiste spécial Europe, décembre 1988. 14 . Voir Critique communiste, n° 63, mai 1 98 7. 15 . Dont le programme a été récemment confirmé par J.-P. Chevènement.
EUROPE: CONVERGENCES ET DIVERGENCES AUTOUR D'UNE NAISSANCE péenne réalisée sous l'égide bourgeoise sera (et est) une menace pour les capitalistes américains comme pour la bureaucratie. Que dire d'une Europe où les travailleurs reprendraient le flambeau à leur compte ? La question d'une politique de défense militaire cohérente se posera quoiqu'il advienne. Le mouvement ouvrier doit donc bâtir une politique de défense alternative, reposant sur des brigades intégrées dans la popl.lation, couvrant l'Europe d'un réseau de défense civile et militaire utilisant les armements mobiles les plus sophistiqués et les techniques de communication les plus légères. Si un tel projet suppose le maintien d'un corps de métier, elle implique surtout une intégration profonde des forces de défense à la population, c'est-à-dire un contrôle politique et social de cette dernière. LE CONTENU SOCIAL DE L'UNITE EUROPEENNE De tous côtés qu'on prenne donc la question, le développement de l'Europe, s'il ne veut pas signifier une nouvelle forme d'oppression et d'exploitation des travailleurs, s'il veut répondre aux exigences profondes des peuples qui la composent, ne peut que se doter d'un contenu socialiste et autogestionnaire. Socialiste, parce que l'Europe laissée en friche aux projets bourgeois signifiera la régression des droits démocratiques et sociaux, la continuité de la dépendance face au capitalisme mondial : une sous-Amérique, une Europe au rabais, à la Thatcher. Autogestionnaire, parce que la réalité méta-nationale ne peut plus procéder à partir du modèle jacobin issu de la Révolution française. Une fédération politique de toutes les nationalités européennes ne survivra que si elle repose sur un vaste réseau de pouvoirs locaux, TOUJOURS régionaux, permettant à tous les travailDISPONIBLE leurs, dans tous les domaines et à tous les niveaux, de contrôler leur avenir. La crise
CRITIQUE du capitalisme, comme la crise du système bureaucratique à l'Est, sont aussi l'expresCOMMUNISTE sion de l'impossibilité qu'il y a à diriger des Numéro d'hiver sociétés complexes, diversifiées, cultivées, Spécial Europe à partir d'appareils étatiques concentrant
Men leur main l'ensemble des décisions, mais incapables au bout du compte d'analyser et de synthétiser les besoins les plus objectifs de la société. Celle-ci, à la fois cause et conséquence de cette incommu -nicabilité des besoins sociaux, s'exprime de moins en moins au travers des canaux politiques traditionnels, devenus trop étroits et rigides.
POUR LES ETATS-UNIS
SOCIALISTES D'EUROPE Le mouvement ouvrier ne pourra contourner la question européenne. Soit il laissera faire l'Europe capitaliste qui débouchera sur de nouvelles régressions des droits, des libertés et des conditions d'existence, et même constituera à terme un risque de conflit militaire européen voire mondial. Soit il opposera son propre projet à ce qui est devenu une nécessité objective, le dépassement de vieilles frontières débordées par la croissance même des forces productives.
Dans un contexte différent de celui des années trente, un projet socialiste, fédératif et autogestionnaire à l'échelle européenne, de l'Est à l'Ouest, est la seule réponse cohérente.
Un tel projet est possible et se dessine autour de grands axes : les 35 heures hebdomadaires sans réduction de salaire ; l'ajustement des droits sociaux et de la protection sociale, gêrée par les travailleurs eux-mêmes, au plus haut niveau atteint dans les différents pays d'Europe ; la mise sous le contrôle des travailleurs des entreprises nationalisées et la nationalisation de toutes celles qui font faillite ou licencient ; l'annulation des dettes des pays du tiers monde ; l'arrêt de toutes les technologies polluantes et dangereuses pour l'humanité et l'environnement ; la mise en débat à l'échelle de toute la société des choix énergétiques et sociaux qui en découlent.
Les révolutionnaires doivent être à l'avant-garde de ce combat. A l'échelle des syndicats, des organisations politiques, du mouvement féministe, du mouvement écologique, il est possible de rebâtir une convergence de forces multiples autour d'un tel projet socialiste européen, vers les Etats-Unis socialistes autogérés d'Europe, de l'Est à l'Ouest.