La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

DOSSIER

Plan et pouvoir

· Critique communiste, n° 86, juin 1989 · p. 18-19 · 1 538 mots

E constat développé par Maria Francia Giovan -nangeli lors des Journées d'Unità naziunalista de Corte en 1988, pourrait faire consensus : " Dire que La structure économique revêt tous Les traits d'une économie de non-développement n'est donc pas une vue de L'esprit, c'est La cruelle réalité. " Mais il y a au moins autant de propositions de solutions à cet état de fait que d'explications diffusées et surtout d'intérêts et d'appétits en jeu. Une séance de l'Assemblée régionale y fut consacrée fin avril et s'est soldée par une mini-crise, en particulier au sein de sa majorité de droite. 46 % des voix seulement se sont déclarés pour le plan proposé par le vice-président de l'Assemblée, Jérôme Polverini. Et ce après la non-prise en compte de celui de son collègue Henri Antona , vice-président lui aussi de l'Assemblée, chargé de l'économie et de l'énergie, et par ailleurs secrétaire départemental RPR de Corse du Sud, poste dont il a démissionné en signe de protestation. Le PS s'est contenté de s'abstenir, tandis que les élus nationalistes ne restaient en séance que vingt minutes. Il y a bien bel et bien un enjeu politique à ce débat, il n'est pas sans intérêt d'en saisir les lignes de forces, d 'étudier les contrepropositions des nationalistes et de rapporter ce problème à la stratégie de libération nationale et sociale.

Pour la majorité du clan, il est urgent que rien ne bouge vraiment pour garder son pouvoir ; et ce comme interface du gouvernement français vers la population et tant que dispensateur de la manne administrative. Le conflit des fonctionnaires, la montée électorale des nationalistes aux municipales ont montré les limites d'une telle stratégie. Charasse et Rocard en ont pris leur parti, à la veille d'ouvrir un peu plus le poulailler européen aux renards assoiffés de profits. D 'où le débat récent à l'Assemblée régionale.

L'idée maîtresse de Polverini n 'est pas de partir du: " que faut-il faire " mais "du pouvoir faire "• autrement dit obtenons de l'argent et après on verra. En additionnant ce que verse l'Etat, l'Europe et la Région, il trouve que cela ne va pas si mal. Bien évidemment il n'est pas dépourvu d 'objectifs qu'il résume ainsi dans Kyrn magazine du 5 mai 1989 : "Je souhaite en l 'an 2000 une Corse encore belle, propre et dépolluée, digne et respectée, c'est-à-dire sans campeurs sauvages et nudistes ; une Corse efficace dans son agriculture et sa pêche par la qualité de ses produits ... une Corse performante dans son industrie par la sophistication et la valeur de certaines productions (du type cœur électrique de l'Airbus), une Corse riche en eau ... dotée d'une hôtellerie de standing international, peu envahie par les sacs à dos. " Comme le souligne le commentateur : "A bien des égards, les sommes investies grâce à ce plan rejoignent les objectifs précédemment décidés lors de l'établissement des contrats de plan et du programe intégré m éditerrannéen. " Il s'agit de profiter de la manne européenne pour installer un bronzodrome de luxe (ah que sent bon la bonne haine de classe contre les " sacs à dos " ! Comme le dit plus élégamment le nouveau maire de droite de Figari : "Seul le tourisme de luxe est porteur de développement en Corse"), petit supplément de bonne société aux pensions diverses et aux queues pour les emplois saisonniers, distribués par quel intermédiaire, on se le demande.

Le plan d'Antona, -élaboré avec le concours d'une société qui en a fait d'autres pour les gouvernements grec et turc, Péchiney, Nantes, Toulouse, etc. -, se veut plus ambitieux. Il s'agit d'inscrire la Corse dans quelques créneaux porteurs non exclusivement touristiques au niveau européen. Cela correspond à la fois aux intérêts d 'une fraction plus moderne et plus entreprenante du clan (ce n'est pas un hasard si, de surcroit Antona est chef d'une entreprise prospère, dont le siège est en France mais qu'il se dit prêt à rapatrier en Corse si les conditions sont satisfaisantes) , à une vision politique plus réaliste de la situation en Corse, que ne sont pas loin de partager le PS et le gouvernement, ou d 'autres hommes de droite comme José Rossi, UDF. C'est plus sur cette philosophie générale que sur certains chapitres budgétaires que les différences sont sensibles : deux cents millions pour l'enseignement universitaire et professionnel pour cinq ans dans le premier cas, et deux cent vingt-six millions en trois ans dans le second, respectivement trois cent cinquante-cinq millions en cinq ans et trois cent seize millions et demi en trois ans respectivement pour le tourisme " qui constitue la pierre angulaire du développement économique de la Corse " (Antona dans Kyrn, 31 mars 1989). D 'une manière générale, l'enveloppe totale sur cinq ans serait beaucoup plus élevée (ne sont pas chiffrés, par exemple, le financement des équipements et des infrastrucutures ni les coûts de fonctionnement) et le souci de créer des entreprises plus affirrné. Les sources de financement du second sont identiques au premier mais il y ajoute des revendi -cations cumulées de dégrèvements d'imposition divers, de baisse drastique des factures de communications pour les entreprises, etc. C'est un peu le plan de

Page 19

la dernière chance pour faire participer la Corse au gâteau de la bourgeoisie, en se saisissant " de sa position stratégique au cœur d'un bassin m éditerranéen qui d evient de plus en plus g énérateur de projets et d'ambitions "• et de la possibilité "d'un consensus embryonnaire, mais vrai sur la nécessité du développement au-delà des oppositions d 'idées "• le clin d'œil étant là en direction des nationalistes.

Ces derniers, non sans quelques ambiguïtés, ont fait litière de tous ces projets. La remise en cause du tout tourisme est fondamentale. Elle " rend notre économie obligatoirement fragile .. . brièveté de la saison, pénalise la population sédentaire qui supporte la charge des travaux... déplacement des pôles économiques, la spéculation immobilière sur certaines terres agricoles ... " déclare M.-F. Giovannangeli. Au contraire, il faut " développer dès maintenant les outils qui seront la base d'une économie maîtrisée par le peuple corse ... Cela implique la planification globale de l'économie avec l'inventaire des besoins et des ressources, la réappropriation de notre marché intérieur et la rupture avec la dépendance économique "· Le développement d'une économie " autocentrée " passant par une production pour les Corses, facilitant l'exportation des surplus, ce qui suppose une industrie de transformation, une politique de l'énergie hydraulique, une réforme agraire moteur de la modernisation de l'agriculture, le regroupement sous toutes ses formes des artisans et la maîtrise de circuits de commercialisation. Face à l'Europe de 1992, il faut " un statut dérogatoire protectionniste "·

Nous sommes aux antipodes des objectifs annoncés par les plans précédents. Peuvent alimenter les espoirs de convergence partielle d 'un Antona une affirmation et un blanc. L'affirmation est celle de la reconquête du marché intérieur, même avec le protectionnisme dont ne veut pas entendre parler ledit An -tona. Soit il y a une lutte sévère pour obtenir ce statut dérogatoire, et le combat frontal sera non seulement contre l'Etat français mais contre la bureaucratie capitaliste européenne. Soit cela ne sera pas, et l'idée selon laquelle ces éléments de politique économique alternative pourraient se mettre en place dès maintenant est un leurre redoutable. Car toute introduction des lois du marché mettra en concurrence les coopératives corses , entre elles d'une part, et avec les entreprises européenne plus compétitives d'autre part ... Le désastre ne seraient pas loin. La grande majorité du peuple corse, à commencer par les salariés, n'y ont rien à y gagner. Il ne peut y avoir de rapports " justes " entre le capital et le travail. Une économie au service du peuple, avec une planification globale, est bien la perspective ; et ce n'est qu'en posant la question de "qui décide" que l'on peut aborder les questions du" protectionnisme " • ou plutôt, selon nous, celles d 'un monopole et d 'un contrôle des échanges par les travailleurs, en fonction de leurs besoins d'emploi et de consommation.

Commence alors le problème de savoir dans quelles conditions politiques. Avec Rossi et Antona? Sûrement pas! Eux qui pensent d'abord à leurs profits et à leur domination politique. Par une négociation avec Rocard ? Il serait étrange que le loyal gestionnaire du capitalisme en France devienne un redoutable révolu -tionnaire en Corse. Ça se saurait. La solution politique globale, qui ne se réduit pas aux solutions économiques mêmes justes, pose inmanquablement la question du pouvoir. Un autre avenir économique est dépendant de cette question. Pour que l'économie soit au service du peuple, il faut que ce soit le peuple qui décide et non pas des petits ou grands capitalistes français, corses rapatriés ou européens. La lutte pour la solution globale est cette lutte pour le pouvoir du peuple corse. Pour les révolutionnaires la lutte anti -coloniale et libération sociale sont liées. Telle est la seule garantie pour que le peuple soit maître de son destin.

km 2 hab. hab/km 2 Superficie Population Densité Corse 8 681 240000 28

Baléares 5014 656 000 140

Sardaigne 24089 1 594 000 67

Sicile 25 708 4 907 000 194

Une erreur sur cette page ?