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DOSSIER

Le mouvement nationaliste

· Critique communiste, n° 86, juin 1989 · p. 20-21 · 1 673 mots

E mouvement nationaliste corse a une histoire continue depuis le milieu des années soixante. Auparavant, et depuis le début du xx• siècle, à plusieurs reprises étaient apparus de petits courants remettant en cause l'aliénation culturelle, mais avec peu de fondements sociaux (A Cispra avant la guerre de 1914, A Muvra dans les années vingt). Il s'agissait là essentiellement de mouvements culturels, même si porteurs de revendications politiques.

Le grand tournant est celui des années soixante. C'est paradoxalement le nouvel intérêt porté à la Corse par le pouvoir français (monoculture de la vigne dans la Plaine orientale avec installation des colons rapatriés) qui va déclencher le mouvement.

Dans les années cinquante, la Corse était avant tout la sœur cadette de l'Algérie, les documents administratifs parlaient de " la Corse et l'Afrique du Nord ", les étudiants insulaires allaient souvent faire leurs études à Alger, les fonctionnaires corses y étaient affectés, et même l'Eglise avait rattaché la province franciscaine de Corse à l'Algérie. Comme le dit un historien de la Corse (Pascal Marchetti, Une mémoire pour la Corse): "Tout se passe comme si l'île était plus proche de la rive Sud de la Méditerranée que de la rive Nord. " Et pendant sept jours, du 25 mai au 1 ., juin 1958, après l'occupation de la mairie d'Ajaccio (par le 11 • choc, régiment de parachutistes conduit en la circonstance par Pascal Arrighi que l'on retrouvera quelques vingt-cinq ans plus tard aux côtés de Le Pen), la Corse fut rattachée par les putschistes d'Alger aux départements d'Afrique du Nord, Salan y nommant un commandant civil et militaire .. .

La libération de l'Algérie, venant après celle de l'Indochine, allait déplacer les pôles d'attraction de la Corse, révélant crûment le complet dénuement économique et social dans lequel la France l'avait laissée.

Un autre élément catalyseur fut bien sûr la non-application du Plan d'action régional (PAR) de Gaston Defferre de 1957, et sa reconversion en 1961 en plan d'aide à la réinsertion des pieds-noirs qui profitèrent quasi-exclusivement de la mise en valeur de la plaine orientale et des crédits correspondants.

Fin 1960, se crée le premier regroupement d'intérêt régional dans le Mouvement du 29 novembre rappelant symboliquement le jour de 1789 oû la Constituante décida l'intégration de la Corse à l'Etat français. Ce mouvement avait un politicien de droite pour président, le secrétaire de la fédération du PCF pour secrétaire général, et un radical-socialiste pour trésorier. Son but clairement affirmé était de réaliser cette intégration de la Corse à l'Etat français, à l'instar des autres régions. Ils étaient même en deçà des décisions déjà appliquées par l'Italie vis-à-vis de la Sardaigne et de la Sicile en 1948, et qui avaient permis dans le cadre de l'expansion économique de l'après-guerre un réel développement industriel de ces deux îles. Pendant ce temps, à Paris, on débattait de la suppression de la ligne de chemin de fer insulaire et de l'installation d'un centre d'expérimentations nucléaires sous-marines près de Calvi... Le mouvement eut un réel impact durant trois ans. C'est dans les années soixante que commencèrent les premières " tables rondes " entre représentants insulaires et responsables gouvernementaux avec, au milieu, les notables clanistes incapables de jouer un rôle indépendant du pouvoir central. Cette comédie s'est répétée depuis à l'envi avec toutes les variantes possibles. Malgré de nombreuses dissensions, le programme de ce mouvement était simple : à l'heure des plans de développement économique et industriel mis en place par De Gaulle, l'exigence des couches petites-bourgeoises de l'île de trouver leur place dans cette évolution et l'exigence du rattrapage en termes d'équipements.

En juillet 1966, les démarches combinées des étudiants corses de Paris et des commerçants et libéraux insulaires du CEDIC donneront naissance à Corte au Front régionaliste corse (FRC), première organisation autonomiste. Cohabitent en son sein deux démarches distinctes que l'on retrouvera au fil des vingt dernières années. L'une exprimée par Charles Santoni posant la question corse comme un problème politique global : " Le développement est quelque chose de plus que la simple croissance économique. Il ne peut exister s'il n 'y a pas aussi de progrès social. " Démarche réformiste mais se démarquant de celle développée par les amis des frères Siméoni présents dans le CEDIC : "Le seul but que nous recherchons réside dans l'obtention d'une possibilité de gestion locale de l 'économie insulaire. "

A la veille de 1968, ce dernier courant quittera le FRC, au caractère politique et socialiste trop marqué, pour former l'Action régionaliste corse (ARC), volontairement " apolitique " et porteuse des intérêts des petits commerçants et artisans de l'île. La grève générale de 1968 n'aura pas d'effet sur le développement de ce mouvement, alors que les années soixante auront vu la fermeture des usines de tanin et de la mine

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d'amiante de Canari.Les années soixante-dix seront marquées par plusieurs éléments : + La grande mobilisation de février 1973 contre le déversement des boues rouges de la Montedison. +L'affirmation de la coupure du FRC, entre le Partidu di u populu corsu (PPC), première formation d'après-guerre à corsiser son nom et à mettre clairement en avant la revendication d 'autonomie , de socialisation des moyens de production, opposé à la régionalisation bourgeoise et capitaliste, et l'ARC qui devait parallèlement suivre l'évolution vers la revendication autonomiste et, poussé régulièrement en avant par sa base, mettre sa pratique en accord avec les petites phrases enflammées de Siméoni. + Les mouvements des agriculteurs qui dans la plaine orientale se mobiliseront contre la politique latifundiaire. Celui-ci atteindra un point majeur avec la prise d'assaut par les CRS et gardes mobiles de la cave Dépeille à Aléria en aoùt 1975.

Dans les années soixante-dix, le mouvement national devient un mouvement de masse, marqué essentiellement par le poids du mouvement paysan, constitué de petits propriétaires poussés à la faillite par la politique du pouvoir, marqué par les émeutes de Ghissonaccia en 1970, de Bastia en 1972, d'Ajaccio en 1974, avant de culminer à Aléria. La place dominante de la paysannerie dans la structuration sociale traditionnelle de l'île lui donnera un rôle de locomotive, entraînant derrière elle le reste de la population et marquant les mobilisations. En même temps, l'ARC , puis I'APC et I'UPC, seront les plus purs représentants politiques d'une couche incapable d'apporter une solution politique . Autour de ce mouvement de masse, se développera un renouveau de l'art populaire, avec la floraison des groupes culturels et la renaissance de l'artisanat, des foires locales ... Pris isolément, on pourrait retrouver des éléments comparables dans diverses régions de France à la même époque, mais en Corse l'ensemble se structure dans un combat politique. Celui-ci est marqué par des mobilisations à ce point massive que , durant toutes ces années, les organisations traditionnelles françaises en Corse se trouveront toujours contraintes de soutenir les mobilisations impulsées par le mouvement nationaliste (boues rouges, Aléria, Bastellica-Fesch en 1980) .

En 1976, le mouvement prend un tournant avec l'apparition du FLNC. Formé de la fusion de plusieurs groupes, il est la marque de la radicalisation du mouvement des jeunes paysans et de la jeunesse étudiante, lassés des grandes proclamations sans suite des frères Siméoni. Dès lors, et notamment depuis 1980, l'évolution politique du mouvement suivra des lignes forces.

Dans le cadre d'un mouvement nationaliste interclassiste et dominé par le mouvement paysan jusqu'au milieu des années quatre-vingt, l'affrontement aux forces capitalistes françaises aura pour effet une radicalisation politique constante et, conjointement , le maintien d'une large confusion quant aux objectifs de la lutte, facilitée par le rejet viscéral de la part des organisations du mouvement ouvrier.

La radicalisation s'est faite clairement dans la CCN, composante politique du mouvement nationaliste, aux début des années quatre-vingt, avec l'adoption d'un programme anticapitaliste, et l'ancrage de l'UPC dans la gauche réformiste. Même si 1982 marquera au sein du FLNC et de la CCN l'éviction des représentants du courant clairement révolutionnaire, la radicalisation en son sein ne s'en prolongera pas moins, témoignant de la clairvoyance de ceux qui, en France, voyaient dans le FLNC ou les nationalistes corses un courant fasciste. En revanche, l'incompréhension dominante parmi les forces révolutionnaires en France de la question corse et la ligne marginalisante du FLN au début des années quatre-vingt (avec la politique de répression provocatrice de Broussard et des socialistes) ont facilité pendant plusieurs années la dérive de la ligne IFF , " 1 Francesi Fora" (les Français dehors) du FLN, reprise sans sourciller par le mouvement public. Mettant en avant un intérêt national corse, et limitant de fait le combat politique aux " Français dehors ", cette ligne a bloqué pendant deux ans toute avancée politique du mouvement en termes de classe.

En revanche, la construction du Syndicatu di i travagliadori corsi (STC), au milieu des années quatre-vingt, lié au développement de la ligne " Unita naziunalista .. polarisant l'UPC et développant une ligne systématique de participation électorale, s'il comprend à l'évidence des éléments d'une politique réformiste classique, a donné aussi une nouvelle assise au mouvement nationaliste dans le salariat, la classe ouvrière corse dont la grève générale de 1989 a démontré l'existence et la force. De même, l'ancrage international du mouvement nationaliste en solidarité avec les Basques, les Irlandais, puis les peuples des TOM-DOM (Caraïbe, Kanaky), a largement contrebalancé les liens avec les organisations régionalistes européennes (flamandes, valdaostines), largement empreintes de relents réactionnaires. Les journées internationales de Corte ces dernières années, les réunions de Lyon avec l'UPLG et le FLNKS en sont la preuve.

La position adoptée par le mouvement nationaliste lors de la dernière grève montre encore le chemin qu'ont à faire les marxistes révolutionnaires en Corse pour que la classe ouvrière se porte à la tête du combat contre l'Etat français. Mais les luttes des vingt dernières années dans l'île ont prouvé que la lutte des travailleurs, la lutte anticapitaliste, se fera en conjonction avec la lutte contre les structures coloniales de l'Etat français, la classe ouvrière devant se porter à la tête du mouvement de toutes les couches subissant l'exploitation de l'Etat français et des clans.

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