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PRES le Canada et la RF A, la France, par la voix de son président, vient d'annoncer qu'elle renonçait à seize milliards de créances publiques pesant sur trente-cinq Etats africains. Peu de choses en vérité au regard du poids total de la dette qui écrase le tiers monde (moins de trois milliards de dollars par rapport à mille trois cents milliards de dollars), ce geste témoigne pourtant d'une évidence : le caractère irrépressible de l'exigence de l'annulation de la dette.
Les limites du supportable ont, en effet, et de longue date, été franchies. Comme en témoigne une explosivité sociale croissante dans nombre de pays. En Algérie, au Venezuela, en Argentine, les foules tenaillées par la faim ont dû recourir à l'émeute pour se faire entendre. Cette fin de xx• siècle voit donc réapparaître le spectre de la disette qui, il y a deux cents ans, faisait entrer en ébullition la France de l'Ancien régime. Aujourd'hui comme hier, les hommes ne se révoltent pas contre des calamités naturelles mais contre la brutalité d'un ordre social injuste. Le FMI incarne les privilèges de l'époque lorsque, pour prix de rééchelonnements du paiement des dettes contractées par les bourgeoisies, il impose aux peuples une austérité qui les saigne.
Le désespoir croissant auquel ces peuples ont été conduits est une menace suffisante pour que les puissances impérialistes s'alarment.
Les plans concoctés par les organismes capitalistes internationaux, qui se traduisent aujourd'hui par des décisions politiques d'annulation d'une petite partie de la dette, ne sont en rien l'expression d'un quelconque élan de générosité. Ils baignent dans les eaux glacées du calcul égoïste : s'il veut continuer à exploiter le tiers monde, l'impérialisme doit desserrer l'étreinte de la dette sous peine de tuer sa victime. La " responsabilité " dont, à contre-cœur, il fait montre n'est que lucidité quant aux conditions minima auxquelles il pourra préserver ses intérêts, ses marchés et sa main-mise sur le monde.
La France ne fait pas exception à la règle. Ce n'est pas hasard si les premières mesures décidées par elle ont été annoncées lors du sommet francophone de Dakar et concernent des pays africains. L'Afrique est en voie de sombrer. C'est là où l'on trouve les pays les plus pauvres, les plus privés d'espoir de redressement, dont en tout état de cause on ne peut envisager qu'ils aient un jour les moyens de recouvrer un minimum de solvabilité. La CEE, avec la France à sa tête, porte des responsabilités énormes au regard de ce continent qu'elle exploite depuis des décennies et dont elle a fait sa chasse gardée.
Claude Cheysson, alors membre de la commission de la CEE et un des pères de la Convention de Lomé, expliquait : "Il faut reconnaître, si choquant que cela puisse paraître à beaucoup, que les possibilités d'un pays industrialisé à contribuer au développement ne sont pas les mêmes vis-à-vis de tous les pays du tiers monde. Il y a des pays qui parlent notre langue, dont les élites sont passées par nos universités, qui connaissent nos structures commerciales, nos structures économiques, qui ont des points communs avec notre culture. Il ne fait pas de doute que, vis-à-vis d'eux, nous avons des possibilités incomparables avec celles que nous aurions dans des pays de culture totalement différente. 1 "
C'est pour la sauvegarde même de ses intérêts que l'ancienne métropole coloniale, et toujours bien actuelle puissance dominante, est contrainte de prendre des mesures : " Les objectifs de la Convention de Lomé, comme ceux de toutes les relations entre l 'Europe et ces pays, sont de tenir à bout de bras des économies chancelantes et des Etats chétifs. 2 "
La bonne conscience occidentale souffre du spectacle de la misère du monde, de ces enfants qui meurent par milliers chaque jour, de ces foules dont on apaise la faim par des balles. A constater les limites étroites à l'échelle de la planète de son modèle de civilisation, combinant développement économique et démocratie politique, elle est encline à y voir la confirmation que ses sociétés sont un miracle, sinon la preuve de la supériorité de la race blanche ... Oubliant que l'éclosion de ce " miracle " a été permise par le pillage des colonies, l'esclavage, l'exploitation des classes ouvrières
toutes races et ethnies mêlées ... Et que cela continue!
Si la France et la CEE " s'intéressent., à l'Afrique, ce n'est pas seulement parce que ces braves autochtones ont le mérite de parler nos idiomes, c'est aussi, plus prosaïquement, parce que l'Afrique (moins l'Afrique du Sud) fournit 20% de l'ensemble des importations de matières premières non énergétiques de l'Europe communautaire.
Toutes choses qui tendent à prouver une évidence : la raison, même étroitement bourgeoise, impose que d'urgence soit annulée une dette qui ne pourra être remboursée et qui, étouffant des capacités économiques, stérilise des profits potentiels. Que cela ne se fasse pas témoigne simplement des limites de ce mode de production: l'incapacité de surmonter la concurrence des intérêts particuliers, quelque fort soit l'intérêt général. Même lorsque celui-ci est strictement celui des capitalistes ! Des capitalistes qui, depuis plus d'une décennie, sont en overdose de néo-libéralisme. On a donc " laissé faire ., , pour que les meilleurs gagnent. A tire-larigot, les banques ont prêté et les gouvernants du tiers monde ont emprunté, et l'on se trouve aujourd'hui confronté à d'incontrôlables mécanisme infernaux dont une bonne partie de l'humanité risque de crever.
C'est bien parce que telle est la réalité, que ne saurait être sous-estimé rien qui va dans le sens d'alléger la charge qui écrase les peuples du tiers monde.
Les pays concernés par la " générosité ., française sont parmi les plus pauvres du monde, ceux qui sont les moins alphabétisés, où l'espérance de vie est la moins grande, où la corruption est la plus poussée ... Ce qui veut dire que la parole qui annule une créance, dérisoire eu égard à la richesse de celui qui la prononce, ne saurait être inutile, compte tenu du degré de misère où sont parvenus ces peuples. Ce qui, en même temps, signifie que s'en contenter -pour s'en glorifier!- serait une insulte, compte tenu du degré d'injustice dont cette misère est le produit. Car la pauvreté est le prix de la richesse de l'impérialisme, et la croissance de l'une et de l'autre vont de pair!
Comment l'Occident, qui se targue de ses idéaux de progrès et de démocratie, peut-il sans broncher constater que les flux financiers se sont inversés et qu'il sort davantage de capitaux du tiers monde qu'il en entre ? Le monde de la faim voit sa facture céréaliaire s'alourdir de cinq milliards de dollars par rapport à 1988, parce que les pays riches, pour écouler leurs surplus, ont modifié les habitudes alimentaires du tiers monde et coulé ses productions locales. Les matières premières (y compris le pétrole) voient leur cours baisser implacablement ruinant les pays que le colonialisme et le capitalisme ont condamnés à produire celles-ci comme seules sources de revenus ; aggravant sans fin le déséquilibre entre un " Nord " chaque jour plus puissant, plus " autosuffisant ., si l'on ose dire, et un " Sud ., toujours davantage mis à l'écart ... Jusqu'à ce que, via l'environnement, la solidarité de l'humanité reprenne ses droits lorsqu'il apparaît que l'exploitation follement rapace des ressources du tiers monde menace la planète de catastrophe.
José Esquinas-Alcazar, secrétaire technique de la commission des ressources phytogénétiques de la FAO (organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture), écrit: "Si la dégradation des terres et le déboisement se poursuivent au rythme actuel, dans moins de vingt ans, l'homme aura détruit le tiers des terres arables du globe et la moitié des forêts exploitables, avec tout le patrimoine qu'elles renferment. Dans le même temps, la population mondiale devrait croitre de 40 %, passant de 4, 7 à 6,6 milliards d'habitants. 3 "
Ecoutons donc ces extraordinaires indiens, survivants de plusieurs génocides, qui, défendant le peu qui leur reste de droits ancestraux, avertissent l'humanité des risques que lui font courir les sauvages qui massacrent la forêt amazonienne ! Autre ruse de l'histoire sans doute, et nouvelle indication de ce que la civilisation humaine a perdu de se priver de l'apport des cultures indiennes 4 •••
S'il n'est plus possible de réparer les dégàts d'une histoire amputée, reste à sauver ce qui doit l'être: peut-être l'humanité même. Ce qui suppose de briser la totalité des mécanismes d'exploitation et d'oppression qui, écrasant les peuples du tiers monde, étouffent le monde dans son ensemble. La question de la dette, de toute la dette, est immédiate, urgente, car ne pas y répondre positivement relève de la non-assistance à peuples en danger. Mais ce n'est que l'alarme qui doit éveiller une prise de conscience plus profonde : donner un avenir à l'humanité suppose une réorganisation générale de la société humaine, afin de débarrasser celle-ci de ces tumeurs que sont la faim, l'injustice, le chômage, la misère, l'exploitation, l'oppression, le racisme ...
Combat de longue haleine pour l'avenir qui s'ouvre. Deux cents ans après la Révolution française, aujourd'hui relayée en Chine par une Commune de Pékin martyre, il s'agit, ce 8 juillet 1989, de s'engager en faveur de quelques exigences immédiates et dire :
la dette, les colonies, l'apartheid,
ÇA SCJFFAT COMME Çl!
1. Cité par Claude Gabriel, " CEE-ACP, la convention de Lomé, un mécanisme du pillage impérialiste ", in lnprecor, 7 mars 1984.
2. Claude Gabriel , ibid.
3 . Cité par Eric Fottorino, " La sécurité alimentaire dans le monde, la faim sans fin ", in le Monde, dimanche 30 avril, mardi 2 mai 1989.
4 . Cf, " Qu'aurait-il été, notre monde, s'il n'y avait eu cette destruction, ce silence des peuples indiens ? Si la violence du monde moderne n'avait pas aboli cette magie , cette lumière? ", J .M .G. Le Clézio, le Rêve mexicain, cité • par Didier Hanne, " Eloge d'un monde perdu ", Critique communiste n° 85, mai 1989.