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EPUIS 1982, les pays riches impérialistes semblent avoir conjuré la récession, et connaissent, malgré le krach de 1987, un dynamisme économique inespéré. Cette lune de miel a pourtant sa face cachée. Parallèlement, la détérioration de la situation économique est spectaculaire dans la plupart des pays pauvres. Pour la seule Amérique latine, les rapports de la CEPAL livrent, d'année en année, des indicateurs de plus en plus inquiétants : spirale cumulative de la dette, chute du produit intérieur brut, recul du salaire réel , expansion du chômage et du secteur informel, pendant que la production reste prioritairement orientée vers l'exportation afin d'honorer le service de la dette ...
Tout comme au début des années trente, apparaissent les prémices d'une réorganisation d'ensemble du processus productif, de la division du travail, et des modes de régulation sociale. Pourtant, pour les pays dépendants, les marges semblent cette fois encore plus étroites. L'internationalisation accrue de la production, des services, et du capital ne laisse guère d'espace aux projets nationalistes de développement autocentré, et rien ne permet de prévoir une nouvelle vague d'industrialisation par substitution des importations comparable à celle qui a accompagné et suivi la Seconde Guerre mondiale.
Tout au contraire, la dette pèse de tout son poids sur les projets gouvernementaux. Même dans les pays qui ont bénéficié de nouveaux crédits et maintenu une balance commerciale bénéficiaire, malgré la détérioration, les devises sont canalisées vers le paiement de la dette. Depuis le début des années quatre-vingt, plusieurs pays dépendants sont devenus exportateurs nets de capitaux au profit des Etats-Unis. Réciproquement, le nœud coulant de la dette est utilisé par l'impérialisme pour discipliner les politiques économiques, autrement dit pour reporter le coût et les dégâts de la crise non résolue sur le dos des classes populaires des pays pauvres. Avec la baisse des revenus pétroliers et des matières premières, les termes de l'échange entre les centres impérialistes et le tiers monde, n'ont cessé, par-delà les à-coups sporadiques, de se détériorer. L'aggravation des conséquences sociales
Les conséquences sociales sont perceptibles à l'œil nu et s'aggravent d'année en année. Dans les pays où des régimes populistes avaient instauré des éléments d'Etat protecteur, l'offensive libérale et l'usure de leur base sociale traditionnelle se sont traduites par un renforcement de la bourgeoisie financière directement associée à l'impérialisme (au détriment de secteurs" nationaux" corrompus et affairistes opérant à l'ombre d'un Etat fort). Ainsi, dans la plupart des pays d'Amérique latine, la privatisation, la réduction des dépenses publi-
ques, et la pénurie d'investissements dans les services sociaux aboutit non seulement à la perpétuation du sous-développement dans l'éducation ou la santé, mais encore à des régressions spectaculaires, la déscolarisation, la remontée de l'analphabétisme ou de la mortalité, même dans des pays qui semblaient les mieux partis pour échapper au cercle vicieux de la dépendance (Argentine, Mexique).
Les vieux partis clientélistes subissent aussi le contre-coup de la libéralisation et de la privatisation de l'économique. Le cas le plus éclatant est celui du PRI mexicain, harcelé par le courant libéral et pro-américain du PAN dans les Etats du Nord, et surtout, lors des élections présidentielles de 1988, sérieusement défié par le courant néo-cardéniste qui renoue avec les origines populistes et anti-impérialistes du parti. En effet, les régimes populistes d'Argentine, du Brésil, du Mexique, plus irrégulièrement du Pérou, avaient pu tirer parti du contexte de la Seconde Guerre mondiale, pour développer une vague d'industrialisation propre, promouvoir la substitution de produits de consommation importés par une production nationale, en s'appuy ant sur d'importantes nationalisations (du pétrole au Mexique, des mines en Bolivie, de la sidérurgie ... ). Inversement, on assiste aujourd'hui à un courant de reprivatisation et de pénétration, dans les secteurs traditionnellement protégés, d'investissements directs impérialistes (notamment japonais). En Bolivie, cas extrême, le plan de choc de Paz Estenssoro ferme les grandes mines d'étain (dont le cours s'est effondré) , en vend certaines , soutient la petite mine privée, et démantèle au passage la Comibol et la force sociale des mineurs issue de la révolution de 1953.
Le culte de l'exportation, interminable course d'usure pour se libérer du fantôme tenace de la dette, implique une pression constante sur la consommation intérieure et les salaires, ainsi que des dévaluations permanentes censées soutenir la compétitivité exportatrice. Le marché intérieur se rétrécit donc, pendant que prolifère le secteur informel , souvent lié au narcotrafic ou à la contrebande, le Paraguay atteignant en la matière des sommets délirants. Même au Pérou , l'économie dite informelle tend à occuper une place supérieure à celle de l'économie dite plaisamment formelle. On peut imaginer ce que ces transformations signifient du point de vue de l'évolution de la structure urbaine et sociale : gonflement vertigineux de la marginalité, des bidonvilles, du sous-emploi. ..
En même temps , par une sinistre ironie, les médias et la presse mènent une campagne idéologique active et entonnent des hymnes indécents à la modernisation. Il ne s'agit pas d'une diversion ou d'une répétition hors de propos des thèmes à la mode dans les métropoles impérialistes : en même temps que s'amplifient les symptômes de rechute dans le sous-développement, il s'agit bel et bien de tirer parti du rapport de forces pour modifier l'organ isation et les relations de travail dans les secteurs industrialisés, dans le sens d'une réduction des stocks et d 'une gestion plus flexible des flux. La flexibilité a aussi sa variante tropicale, tandis que les nouvelles technologies dans le pétrole, les banques, les télécoms , la métallurgie, viennent se juxtaposer aux archaïsmes les plus baroques.
Mais, à la différence de ce qui peut arriver dans les pays impérialistes, les pertes massives d'emplois dues aux restructurations ne sont généralement pas compensées par des embauches dans la fabrication des nouvelles machines. L'expropriation du " savoir-ouvrier" par l'application de nouvelles technologies importées aboutit, plus clairement encore que dans les centres impérialistes, à une polarisation croissante entre la cristallisation d'un prolétariat qualifié minoritaire et l'expansion d'une main-d'œuvre déqualifiée, sous-employée, et marginalisée de l'autre.
Ces modifications structurelles ont pour effet voulu et induit d'attaquer le pouvoir de négociation des syndicats traditionnels. On peut en effet imaginer l'affaiblissement que représente pour eux l'essor du secteur informel (estimé à 25% du PIB, même dans un pays comme le Mexique ! ) ou la multiplication de zones franches permettant à la jungle du marché de mieux dicter sa loi. La facilité relative avec laquelle le gouvernement, pourtant peu légitime, de Salinas de Gortari a pu frapper (au nom de la lutte contre la corruption) une bureau -cratie pétrolière hier encore toute puissante fournit une autre preuve de l'affaiblissement des bureaucraties syndicales traditionnelles.
Pendant que se creuse à nouveau le tourbillon du sous-développement, le retard agraire se maintient et témoigne de l'échec en la matière des courants nationalistes (en Bolivie, au Pérou, au Mexique ... ) . Même au Brésil, Sarney a du renoncer, devant la levée de boucliers des fazendeiros à de timides projets de réforme agraire, visant à élargir le marché intérieur, à régulariser l'approvisionnement, à juguler la spéculation. Le tiers monde dans son ensemble est devenu, paradoxalement, le plus grand importateur de céréales et le Mexique en est réduit à importer. .. du maïs !
Le cas de l'Amérique latine est particulièrement probant, dans la mesure où il s'agit de pays qui ont acquis depuis près de deux siècles leur indépendance politique, qui ont connu pour certains d'entre eux un début significatif d'industrialisation, et dont quelques-uns ont semblé sur le point de trouver une issue au sous-développement en procédant à une deuxième vague de substitution, c'est-à-dire en devenant eux-mêmes producteurs de leurs propres biens de productions. Sauf dans le cas limite du Brésil (seul pays dépendant exportateur d'armes), cette affaire est aujourd'hui réglée.
On peut d'autant mieux imaginer le sort de pays comme ceux d'Afrique, où le décollage n'avait même pas commencé, et celui des pays arabes qui ont bénéficié pendant quelques décennies du revenu pétrolier pour procéder à un début d'industrialisation. Le régime populiste algérien semble ainsi connaître en accéléré le même sort et les mêmes problèmes que cannait le régime mexicain, lui aussi issu d'une révolution radicale interrompue. Une démocratie sous surveillance
Pour procéder à ces ajustements et à cette prétendue " modernisation ., , les bourgeoisies loc ales associées à l'impérialisme avaient besoin de certains espaces démocratiques. La fin des années soixante-dix avait été marquée par la crise et la chute des dictatures de Somoza au Nicaragua et du shah en Iran. Le début des années quatre-vingt a permis d'assister à l'usure et à la chute de la plupart des dictatures latina-américaines et caraïbes : au Brésil, en Argentine, en Bolivie, au Pérou, en Uruguay, en Haïti, et même, dans des conditions distinctes, au Paraguay. Exception notoire : le Chili. La dictature populiste du PRI mexicain est battue en brèche.
Aux Philippines, la dictature de Marcos a été renversée. Le régime bureaucratique du parti unique algérien a été fortement ébranlé par l'explosion sociale d'octobre 1988. Même le régime autoritaire de Corée du Sud est aujourd'hui en butte à une puissante contestation ouvrière et étudiante. Les bourgeoisies locales, menacées dans un premier temps par la montée en puissance des aspirations démocratiques et des mobilisations populaires, ont su, en plus d 'un cas, utiliser cette pression contre la vieille idéologie populiste autoritaire et nationaliste, et contre les rigidités du pouvoir étatique qui allaient de pair. En Amérique latine, Tancredo, Alfonsin , Sanguinetti, Belaunde ont entonné à l'unisson que l'heure de la démocratie avait enfin sonné et que la nécessaire modernisation ne pouvait se concevoir sans mécanismes appropriés de concertation . Répondant au soulèvement d'octobre par un référendum et une réforme constitutionnelle remettant tendanciellement en cause le système du parti unique et la caporalisation des organisations de masse, Chadli utilise habilement la pression de la rue contre les résistances à la libéra-
lisation au sein même du FLN. Mais la réforme politique ouvrira la voie, comme ce fut le cas au Mexique, au démantèlement progressif du secteur public, à une ouverture accrue aux investissements étrangers, à une soumission renforcée aux effets de la concurrence ...
Une certaine démocratisation contrôlée et surveillée (en Uruguay, au Brésil, et même en Argentine, les nouvelles autorités civiles ont su couvrir et protéger la retraite et l'intégrité des armées les plus compromises dans la dictature) constitue donc bien la condition de la libéralisation et de la modernisation économique, le meilleur moyen d'en faire accepter le prix et d'éviter qu'une austérité sauvage ajoutée à la brutalité policière ne provoque des explosions imprévisibles et incontrôlables.
Cette démarche de concertation se déploie aussi sur le terrain international, comme l'illustrent les initiatives de Contadora ou d'Esquipulas. Dirigeants et gouvernants ont en effet compris le parti qu'ils pouvaient tirer d'une position de pression relative (sur le plan politique à propos de l'Amérique centrale, ou sur celui de la dette) envers l'impérialisme. Alors qu'un alignement inconditionnel et grossier sur ses intérêts entamerait leur précaire légitimité démocratique, un certain consensus sur la politique extérieure leur permet de mieux faire passer les politiques d'austérité à domicile.
Pour s'engager dans cette voie étroite, il fallait répondre aux sentiments démocratiques des masses populaires, les canaliser vers une institutionalisation pacifique, et sauver du même coup l'essentiel de l'appareil répressif resté intact. C'était le sens de la loi d'obéissance qui couvrait les militaires argentins pour les crimes commis pendant la dictature, ainsi que de la loi d'amnistie aux militaires, contre laquelle le peuple uruguayen a réussi, au prix d'une magnifique mobilisation, à imposer son droit au référendum, sans parvenir toutefois, devant les menaces et le chantage au chaos, à mettre l'armée en jugement. Il s'est donc agi, très consciemment, de restaurer une nouvelle légitimité bourgeoise, y compris en reléguant au placard (temporairement ou durablement) des vieux partis bourgeois populistes tels que le MNR en Bolivie, I'APRA au Pérou, le péronisme argentin, et d'éviter tout danger de " rupture démocratique " imposée par la rue.
En Amérique latine, l'opération a jusqu'à présent fonctionné, dans l'exacte mesure où le sentiment démocratique de masse est à double tranchant. Il constitue un irrésistible ressort de mobilisation dans un premier temps, mais il devient un facteur d'inhibition devant le chantage au chaos et la menace de nouveaux coups d'Etat : en Uruguay, si le plébiscite de 1980 avait amorcé la chute de la dictature, certains craignaient que le référendum de 1988 ne la ramène au cas où il se conclurait par une mise en jugement des militaires ... De sorte que les transitions du début des années quatre-vingt sont restées pacifiques et relativement tranquilles.
Pourtant, la permanence de la crise et la détérioration sociale ne permettent pas pour autant de stabiliser un nouveau système de domination. Les partis au pouvoir s'usent vite : portée par un mouvement social houleux, l'alternance s'accélère entre majorités éphémères au Pérou, en Equateur, en Argentine où le péronisme rénové revient au pouvoir après cinq ans de majorité radicale. Au Brésil, non seulement les partis de la dictature, mais aussi leur alternative démocratique (le PMDB) ont connu une usure rapide dans les municipalités et gouvernements d'Etats, sanctionnée lors des municipales de 1988 par la montée spectaculaire du PT et sa victoire électorale à Sào Paolo même ... Inutile de rappeler qu'au Mexique, en 1988 encore, le candidat du PRI, malgré la mobilisation d'un appareil en place depuis plus d'un demi-siècle, n'a dû son salut qu'à une fraude indécente. Les faiblesses du mouvement ouvrier
L'autre raison de la précarité des processus démocratiques tient au faible degré d'organisation de la société civile, et en premier lieu du mouvement ouvrier, à l'exception encore très fragile du Brésil. Il n'y a en effet aucune commune mesure entre la massivité et l'explosivité des mouvements sociaux d'une part, et la réalité des partis ouvriers indépendants de la bourgeoisie de l'autre. Ce hiatus est médié par la force propre d'un mouvement syndical, souvent très divisé et parfois coordonné. Ainsi, pendant des années, la COB bolivienne a été un protagoniste, non seulement social, mais aussi politique de premier plan, pendant que continuait à exister une mosaïque d'organisations politiques faibles. En Equateur, le FUT (Front syndical commun) est en mesure d'organiser des grèves générales significatives, alors que la gauche reste marginale et émiettée en nombre de tout petits partis. En Argentine, il n'y a aucune comparaison entre la force classiste qui peut s'exprimer derrière la CGT et le poids du MAS et du PC face à l'hégémonie péroniste. Au Mexique, la montée en puissance du cardenisme accélère la crise du PRl mais peut aussi constituer un nouvel obstacle populiste à la constitution d'un pôle politique classiste indépendant. En Uruguay, le Frente Amplio a entamé sans encore le briser le bipartisme bourgeois entre colorados et blancos. A Saint-Domingue, la gauche révolutionnaire joue un rôle déterminant dans le mouvement syndical mais reste électoralement marginale et impuissante face à la social-démocratie et au populisme radical de Bosch.
Il n'y a guère qu'au Pérou que la gauche unie (lU) est en position de postuler au gouvernement, y compris par des voies électorales. Face à cette éventualité, l'enjeu se déplace au sein même de lU pour en fixer le centre de gravité en faveur de Barrantes et au détriment des courants révolutionnaires. Au Brésil, pour la première fois, un courant classiste indépendant a su conquérir la majorité du mouvement syndical à travers la création et la consolidation de la CUT comme première centrale du pays, tandis que le Parti des travailleurs s'affirme, socialement et électoralement, comme un parti de masse porteur d'une alternative aux formations bourgeoises issues du bipartisme instauré par la dictature.
L'écart entre l'explosivité sociale et la faible capacité d'encadrement des organisations combatives ou révolutionnaires s'exprime aussi bien par des émeutes soudaines et spontanées (Saint-Domingue en avril 1984, Venezuela au début 1989, Algérie en octobre 1988) , que par des grèves générales répétées (au Pérou, en Argentine, en Equateur, et, dans une moindre mesure, au Brésil et en Colombie). Le poids de la dette
A Saint-Domingue comme au Venezuela, les diktats du FMI ont joué le rôle de détonateur, dans des situations déjà tendues à l'extrême. Depuis 1982, en effet, les préoccupations sur le mécanisme et les conséquences de la dette vont croissant. Fidel Castro, à travers des initiatives spectaculaires, s'est présenté comme le champion du non-paiement d'une dette qualifiée d'économi· quement et moralement impayable. Il disputait ainsi le drapeau de la mobilisation contre la dette à des leaders néopopulistes, comme Alan Garcia, qui décidait, lors de sa victoire , que le Pérou ne rembourserait plus sa dette qu'à concurrence de 10% du produit de ses exportations. Les rencontres, journées d'action, conférences syndicales contre la dette se sont multipliées sur le continent latina-américain, sans que prenne forme pour autant le vaste front anti-impérialiste contre le paiement de la dette. Les décisions comme celle du Brésil, de moratoire unilatéral, sont apparues comme des moyens de pression en vue d'une renégociation plutôt que comme l'expression d'une réelle détermination prête à assumer l'épreuve de force.
Dans ces conditions, la mobilisation contre la dette doit permettre à la classe ouvrière et aux couches paupérisées de la population de prendre en charge un renouveau des aspirations populaires anti-impérialistes, contre une régression vers de nouvelles formes de dépendance, alors que les bourgeoisies nationales, souvent étroitement associées aux intérêts des banques et des multinationales, si ce n 'est empressées de mettre leurs propres capitaux en sûreté aux Etats-Unis ou en Suisse, semblent peu capables d'un sursaut populiste.
Dans une telle optique, la mobilisation contre la dette n'est pas un simple slogan anti-impérialiste, qui justifierait de se serrer les coudes avec les secteurs patriotiques de la bourgeoisie locale. En réalité, la lutte contre la dette commence au quotidien par le refus de ses effets les plus palpables : les politiques d'austérité salariale, qui exercent une pression terrible sur le pouvoir d 'achat (avec des pertes de 30% à 50% du pouvoir d'achat réel dans des pays comme l'Argentine ou le Pérou en quelques années ; avec une régression de la part des salaires dans le PIB mexicain de 43 % en 1976 à 41% en 1982 ... et 26% en 1988 !) ; les coupes claires dans les budgets publics d'éducation et de santé ; les dégâts écologiques liés à la pénétration sauvage d u capital (Amazonie) , au déboisement à des fins d 'exportation qui favorise l'avancée du désert, aux plans comme le plan " alcool " brésilien qui détruit l'équilibre des cultures alimentaires : 11 Pourquoi, demande le directeur du programme des Nations unies pour le développement, pourquoi les pays du tiers monde, possesseurs de ressources naturelles nécessaires à l 'humanité seraient-ils les seuls à payer de la sorte pour leur conservation ? "
A l'exception du Brésil et des nouveaux pays industrialisés du Sud-est asiatique, les effets sociaux de la crise affaiblissent le poids relatif de la classe ouvrière et de ses formes de lutte traditionnelles face à la montée des secteurs paupérisés et marginalisés à la ville comme à la campagne. Cette situation explique que des secteurs radicalisés, voire des mouvements armés, puissent jouer un rôle durable croissant au Pérou ou en Colombie, sans se trouver pour autant à l'unisson des luttes revendicatives de la classe ouvrière plus tradition -nelle, et sans pouvoir parfois jouer un rôle décisif
~ sur la scène politique centrale. Cet état de fait n'exclut pas des luttes politiques centrales, dont l'axe reste la plupart du temps démocratique: contre la fraude au Mexique (1988), surla question des disparus en Argentine, pour l'élection directe au Brésil en 1984-85, pour le référendum contre les militaires en Uruguay, pour la vie en Colombie. La conquête des espaces démocratiques demeure en effet comme la condition élémentaire d'une meilleure défense du niveau de vie. Une situation carrefour
A cette situation carrefour, les courants nationalistes-populistes (comme le PRl mexicain, le MNR de Bolivie, l'APRA du Pérou , le justicialisme argentin) se trouvent en situation de faiblesse objective et de déséquilibre face à l'internationalisation du capital et à l'offensive libérale. La bourgeoisie, en effet, agit de plus en plus comme classe, et non plus seulement comme Etat-parti. Cependant, la crise du populisme ne se traduit pas nécessairement par l'essor immédiat d'un pôle classiste, comme l'illustre la situation mexicaine. On assiste même en Argentine à une remontée du péronisme traditionnel avec la victoire électorale de Carlos Menem. Néanmoins, la tendance reste plutôt à l'érosion de ces courants, par-delà les hauts et les bas, liée à l'impuissance des systèmes de régulation autarcique et d'encadrement clientélaire du mouvement populaire sur lesquels ils reposaient.
En même temps , s'affirment des projets bourgeois modernistes plus où moins liés à la tl e Internationale. L'affiliation à cette Internationale social-démocrate devient à la mode, même pour des formations bourgeoises. Elle apparaît à beaucoup comme un billet d 'entrée dans le XXI' siècle pour l'Amérique latine, et comme une troisième voie entre dictature et révolution. La marge de manœuvre reste pourtant étroite : que serait une social-démocratie latina américaine, sans base sociale stable dans la classe ouvrière et les secteurs populaires, sans possibilité de redistribuer des miettes substantielles ? tl est déjà significatif que les deux chefs d'Etat qui ont été confrontés aux explosions sociales anti-FMl de 1984 à Saint-Domingue et de 1989 au Vénézuela, et qui ont assumé la responsabilité d'une répression sanglante, Jorge Blanco et Carlos Andres Pérez, soient membres de l'Internationale socialiste !
Les partis communistes représentent moins que jamais une alternative. Certains, dès les années soixante, ont subi le choc de la révolution cubaine. D'autres, ou parfois les mêmes, ont ensuite été dévastés par. .. " l'eurocommunisme " ! Ils y ont laissé une part de leur identité (en Argentine, au Brésil, au Mexique). Enfin, ils ont subi de plein fouet le développement de la révolution centra-américaine. Au Nicaragua, la seconde révolution victorieuse du continent après Cuba aboutit, non seulement sans la participation, mais encore contre la politique et la volonté du parti communiste local. Au Salvador, le Parti communiste ne rétablit sa position au sein du FMLN qu'au prix de la célèbre autocritique de son secrétaire général, Shafik Handal, qui revient sur la stratégie étapiste des partis communistes à l'époque stalinienne. Cette autocritique cannait une audience ravageuse parmi certains cadres et jeunes de partis communistes au Chili, en Argentine, au Paraguay , en Bolivie ...
Globalement, depuis les années soixante-dix, les rapports de forces entre courants réformistes et révolutionnaires évoluent favorablement, avec comme traits marquants la victoire de la révolution sandiniste et l'apparition d'un parti ouvrier de masse combatif au Brésil. Au Pérou, le Parti corn-
muniste a perdu le contrôle absolu de la CGTP. Dans la CUT colombienne, il doit admettre une relation pluraliste avec d'autres courants radicaux, notamment A Luchar. Au Brésil, il a été irrémédiablement marginalisé par le PT dans le mouvement syndical. En Uruguay même, où le Parti communiste a refait une partie du terrain perdu sous la dictature, il doit compter avec la présence du MLN et de courants syndicaux classistes indépendants. Une nouvelle étape du débat stratégique
Les principaux débats qui traversent le mouvement ouvrier sont directement liés à ces changements de rapports de forces. La question centrale n'est plus entre révolution par étapes et révolution permanente (avec les tactiques d'alliance correspondantes), comme c'était encore le cas après la révolution cubaine. Après l'expérience cubaine, les thèses de I'OLAS, la victoire sandiniste, l'autocritique de Shafik Handal, l'idée qu'il n'y a pas deux révolutions séparées, une antiféodale et une anticapitaliste, mais une libération à la fois, d'un même mouvement, sociale et nationale, est largement acquise dans les secteurs révolutionnaires et combatifs. Dès lors, ce qui est au cœur des préoccupations, c'est plutôt l'assimilation stratégique des expériences cubaine et nicaraguayenne : le comment de la lutte pour le pouvoir, du point de vue de la stratégie militaire, de la politique d'alliances sociales et politiques, de l'unité des forces révolutionnaires et de leur rapport avec un mouvement de masse pluraliste, de la dimension internationale de la lutte ...
Car, de leur côté, les stratèges impérialistes ont tiré à leur manière les leçons du Viêt-nam et du Nicaragua. Hormis l'éventualité d'opérations d'intervention rapide (dont le raid à Grenade constitue une application), ils entendent éviter d'être acculés à une intervention militaire massive et durable. D'où le développement combiné de la guerre dite " de basse intensité " au Nicaragua, le développement des techniques de " contre-insurrection ", l'encouragement des politiques de réforme et de dialogue menées par des alliés fidèles des Etats-Unis .
Du point de vue de cette politique, les dictatures fantoches et ouvertement répressives sont plutôt un fardeau et un obstacle. Elles ont joué leur rôle, à la fin des années soixante-dix, pour modifier le rapport de forces. Ensuite, elles sont devenues un élément de distorsion, non seulement social, mais aussi économique : ainsi la corruption et le détournement de fonds a atteint en Argentine des proportions vertigineuses. Pour conjurer les risques d'explosion sociale et promouvoir des politiques économiques fiables , l'impérialisme avait besoin d'interlocuteurs gouvernementaux plus respectables . Selon les pays, la démocratie-chrétienne, les radicaux (en Argentine) , le MDB au Brésil ont été mis ou remis en selle. Il s'agissait de se décharger des responsabilités des dictatures, de rétablir des liens avec le mouvement social, et de couvrir le retour ordonné de l'armée aux casernes.
Il s'agissait aussi de saper les bases sociales des organisations de gauche, non par la seule répression et les défaites militaires. Cette dispute sur le terrain de l'influence de masse ne visait pas seulement les organisations armées comme le FMLN au Salvador, I'URNG du Guatemala, les FARC, le M19 ou I'ELN en Colombie, Sendero au Pérou, mais aussi une nouvelle gauche échappant de plus en plus massivement au contrôle traditionnel du populisme petit-bourgeois ou des partis communistes. Ainsi, face à la poussée de la gauche unie au Pérou, la bourgeoisie a préféré jouer la carte de I'APRA et de son jeune leader, Alan Garcia, susceptible d'incarner une option distincte de celle de Castro ou Ortega.
Autrement dit, devant l'affaiblissement de l'autorité de I'OEA (qui avait refusé de répondre à l'appel de Carter en avalisant une intervention au
Nicaragua en 1979), l'impérialisme s'écartait d'une co!lception simpliste de la lutte antiguérilla et renouait avec les idées de l'Alliance pour le progrès, autrement dit avec une politique contre-insurrectionnelle à la fois économique et politique, usant de l'arme de la dette pour discipliner les partenaires locaux.
C'est dans le cadre de cette réorientation que s'inscrivent les transitions des années quatre-vingt et le retour à des régimes constitutionnels, alors que les années soixante-dix avaient été celles des coups d'Etats militaires et de l'instauration des dictatures: Argentine, Pérou , Bolivie, Uruguay, Equateur, Brésil, Chili. La plupart de ces coups d'Etat étaient intervenus pour contenir un mouvement de masse en plein essor, bien que sous des formes différentes : au Brésil, en 1964, contre la radicalisation populiste du régime Goulart, en Bolivie, en 1971, face à la formation de l'Assemblée populaire, en Uruguay , en 1973, contre la rupture du bipartisme par la montée en puissance du Frente amplio , au Chili pour le renversement du gouvernement d'Unité populaire , en Argentine contre le développement de courants classistes indépendants et la propagation de la lutte armée.
La radicalisation sociale des années soixante-dix, marquée par le développement du mouve -ment de masse urbain, était différente de celle des années soixante. Les guérillas minoritaires inspirées d'une interprétation foquiste de la révolution cubaine avaient déjà subi des revers et de tragiques défaites (au Pérou, au Venezuela, au Guatemala, au Nicaragua), symbolisées par la mort du Che en Bolivie en 1967. Mais la réorganisation massive du mouvement ouvrier et populaire qui se dessinait fut bloquée par les coups d'Etat militaires couplés à un nouveau modèle d 'accumulation. La substitution des importations des années quarante-soixante était en effet parvenue à une limite. Les économies les plus industrialisées devaient se redéployer dans la nouvelle division internationale du travail , passer à la production de biens de consommation durable , ce qui impliquait la création d'un marché intérieur et l'entrée dans la compétition à l'exportation. Les économies fermées héritées du populisme traditionnel étaient désavantagées au moment d'aborder cette conversion.
La bataille de la productivité du travail exigeait donc, pour la bourgeoisie, une attaque vigoureuse contre les conquêtes du mouvement ouvrier, un recul spectaculaire des salaires . C'est ce que traduit le projet friedmannien de démantèlement du populisme, de priorité à l'exportation (y compris des biens agricoles) au détriment de la consommation interne.
Les coups d 'Etat ont signifié une défaite et un déclin du mouvement de masse, avant une lente récupération sur la base d'une transformation substantielle de la classe ouvrière, de l'apparition de nouveaux secteurs prolétariens (notamment au Brésil, au Venezuela, en Colombie, au Mexique), de l'introduction de méthodes de travail non tayloriennes (souvent d'origine japonaise). La décennie des années soixante -dix se caractérise ainsi par une explosion des secteurs urbains, une croissance des grandes métropoles, accélérée par l'échec des réformes agraires et l'exode rural. En effet, les tentatives de révolution verte orientées vers l'exportation (en Bolivie, au Pérou, en Amérique centrale)
ont eu pour effet de désorganiser le marché interne et l'approvisionnement, sans pour autant conquérir de fortes positions à l'exportation. La croissance de la dette a aussi quelque chose à voir avec cet échec. Ces projets mirifiques avaient été financés à coups de crédits et prêts. La conjoncture a changé. Les taux d'intérêt ont monté en flèche pendant que la source des pétrodollars tarissait. Les résultats de l'exportation n'étaient toujours pas au rendez-vous . D'où le recours au FMI, l'épuration brutale d'appareils de production obsolètes , la fermeture d'entreprises ...
Entre-temps, le mouvement social avait pourtant récupéré des forces qui se traduisaient sur le terrain démocratique (mères de la place de Mai), électoral (échec relatif de l'Arena au Brésil en 1978, échec de la dictature argentine au référendum de 1981), social (grande grève des métallurgistes de l'ABC au Brésil en 1980). Dans le cadre de la nouvelle politique impérialiste, des secteurs significatifs de la bourgeoisie latina-américaine ont alors compris la nécessité de chevaucher ce tigre renaissant , d'échanger une démocratisation contrôlée contre le coup de la modernisation, de remodeler leur système de domination et de sauver l'image de l'armée en tant que recours.
L'opération fut globalement possible d'abord dans la mesure où, malgré sa montée impétueuse, le contrôle réformiste sur le mouvement de masse avant l'instauration des dictatures n'était pas réellement menacé : le Parti communiste tenait fermement en main la centrale unique uruguayenne, le péronisme restait largement hégémonique dans le mouvement syndical argentin, le MIR était une force absolument marginale dans la CUT chilienne sous l'Unité populaire, la bureaucratie syndicale mexicaine restait bien assise : bref, pas de mise en cause réelle de l'hégémonie réformiste. Cette faiblesse est en rapport avec celle des organisations révolutionnaires engagées, sous l'impact des révolutions cubaine et viêtnamienne, dans une stratégie militaire sans vision politique à plus long terme (le PRT en Argentine , le MIR chilien, le MNL uru-
guayen). Ces organisations, quels que soient leur mérite et leur courage, restant alors marginales dans le mouvement de masse, considéré par elles comme l'arrière-garde de la lutte armée et, de fait, subordonné au fusil.
Déjà, les coups de marteaux de la crise accumulent les menaces sur le processus de démocratisation initié au début des années quatre-vingt. Si de nouveaux coups militaires ne sont pas exclus, les classes dominantes et leurs conseillers impérialistes préfèrent utiliser la légitimité des institutions et recourir, dans un premier temps, aux forces répressives parallèles, escadrons de la mort et forces paramilitaires (Pérou, Colombie, Paraguay) .
Face à ces nouveaux périls, à partir d'une accumulation de forces initiale, le débat stratégique sur la conquête du pouvoir commence à se poser à nouveau, y compris dans le Parti des travailleurs brésilien.
Dans la plupart des pays, la conquête d'organisations de classe de masse indépendantes de la bourgeoisie, tant sur le plan politique que syndical, demeure une tâche à part entière. Elle ne peut être accomplie qu'en disputant énergiquement aux secteurs populistes de la bourgeoisie nationale la direction des luttes contre la dette et la dépendance, sur un programme qui articule les revendications démocratiques et nationales aux revendications sociales de la classe ouvrière et de la paysannerie (lutte contre l'austérité, pour une réforme agraire et une réforme urbaine radicales). L'alliance sociale du prolétariat et de la paysannerie, même dans les pays où cette dernière a régressé en rapport avec l'ensemble de la population active tout en continuant à augmenter en chiffres absolus (Mexique), constitue une tâche centrale; elle ne peut être traitée en effet en misant sur une convergence spontanée mais en intégrant d'emblée au projet de construction des partis ouvriers et révolutionnaires, la volonté de développer leur propre implantation et leur propre rôle dans les luttes agraires, comme le font le PUM péruvien, le PT brésilien, A Luchar en Colombie, le PRT au Mexique.
La prise en charge de ces intérêts sociaux peut se traduire par des programmes d'urgence contre la crise et la dette qui constituent des propositions d'action pratiques susceptibles d 'attirer des secteurs paupérisés de la petite bourgeoisie et d'accélérer les différenciations au sein des vieilles forma -tions populistes.
Au-delà, le débat est largement ouvert sur la stratégie politico-militaire de lutte pour la conquête du pouvoir. En la matière des vieilles stratégies schématiques, qu'il s'agisse de l'interprétation foquiste de la révolution cubaine ou du modèle viêtnamien du guerre populaire prolongée, sont en perte de vitesse. D'une part l'étude approfondie de la révolution cubaine dégage la complexité des rapports entre le mouvement urbain et la guérilla, le rôle des grèves générales, le rapport entre l'accumulation militaire et le mouvement de masse, par-delà les simplifications dont Régis Debray, avec l'aval de la direction cubaine, s'était fait naguère le propagateur. D'autre part, l'expérience proche de la révolution sandiniste et centra-américaine, qui combine des aspects de guérilla, de guerre prolongée et d'insurrection urbaine, fait l'objet de réflexions et de nouvelles tentatives de systématisation (Martha Harnecker) hasardeuses.
Le Nicaragua à la veille de la révolution était un pays dévasté aux mains d'une dictature corrompue. La bourgeoisie y était plus rachitique encore qu'elle ne l'était à Cuba sous Battista. C'est dans ce contexte que les trois tendances du front sandiniste ont abouti de fait à une stratégie politico-militaire combinée et pu disputer victorieusement à la bourgeoisie, à travers une politique d'alliance audacieuse, la direction de la mobilisation anti-dictatoriale. Si cette expérience offre de riches enseignements à l'ensemble de la gauche révolutionnaire elle ne saurait constituer un modèle pour des pays où l'Etat et la bourgeoisie présentent une autre solidité.
Les expériences en cours en Colombie, au Pérou et au Brésil ouvrent donc un nouveau chapitre d'élaboration d'une stratégie révolutionnaire dans le continent. L'assimilation collective et l'échange d'expériences peuvent désormais être d'autant plus fructueux que l'exemple centra-américain, la crise du mouvement ouvrier international, le poids de la théologie de la libération, ont favorisé, malgré les mésaventures douloureuses du Salvador, une reconnaissance du pluralisme révolutionnaire, qui tranche par rapport au centralisme militaire (et parfois militariste des années soixante-dix) et favorise un réel débat politique.