La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Aliénation ou autogestion

· Critique communiste, n° 88, septembre 1989 · p. 33-34 · 1 156 mots

A propos du livre de Victor Leduc*

FRANÇOIS DUVAL

E précédent ouvrage de Victor Leduc, les Tribulations d'un idéologue, 1986, retraçait, sous forme d'autobiographie politique, son itinéraire depuis le PCF jusqu'au choix du socialisme autogestionnaire. Aliénation ou Autogestion, le dilemne de notre temps fournit au lecteur une sélection d'articles et de contributions, rédigées au cours des vingt-cinq dernières années, qui rythment cette évolution politique, notamment dans le domaine de l'intervention théorique. En ces temps où les repentis tiennent le haut du pavé, un tel exercice pouvait s'avérer périlleux. S'il n'en est rien, c'est qu'au contraire s'y dessine la continuité d'une réflexion et d'un combat.

Pour Victor Leduc, l'adhésion à la fin des années soixante à l'autogestion ne doit rien à l'air du temps ni aux idées alors à la mode, dont la " deuxième gauche " fera son instrument de bataille contre le courant marxiste. Tout au contraire, il s'agit, en s'appuyant sur les conceptions originelles de Marx, de tracer une voie pour la libération des hommes et des femmes, qui ne débouche pas sur les régimes bureaucratiques de l'Est.

Ainsi, il nous invite à accorder la place qui lui revient dans la pensée de Marx au concept d'aliénation. Cela ne va pas de soi car des penseurs officiels du PCF jusqu'aux structuralistes, il existe une autre tradition, dominante, qui voit dans l'aliénation une conception floue, quasi métaphysique et même " prémarxiste " (L. Althusser), à la différence de l'exploitation qui, seule, atteindrait à la dignité de concept scientifique. En fait, l'aliénation ne renvoie nullement à une " essence humaine " hors du temps, mais à une situation historique : celle, notamment, des producteurs séparés des produits de leur travail. Mais, Leduc le rappelle opportunément, chez Marx l'aliénation n'est pas rattachée seulement à la propriété privée des moyens de production mais, plus fondamentalement, à la division sociale du travail. Rappel qui n 'a pas qu'un intérêt purement théorique, car " s i l'abolition d e la division du travail reste pour Marx le véritable critère de la libération de l 'homme il devient évident que les sociétés de l'Est sont encore des sociétés d'aliénation au regard du marxisme"·

La réflexion s'articule donc autour d'un ensemble de notions : celle d'aliénation, celle d'autotransformation (l'intervention directe des travailleurs, au cours des périodes révolutionnaires, en les transformant eux-mêmes, leur permet de fonder la société sur des bases nouvelles) , la théorie des modes de production (non réductibles à la forme de la propriété mais incluant aussi la division sociale du travail, son organisation) et, enfin, le dépérissement de l'Etat (l'autogouvemement des producteurs associés) dont l'autogestion est la formulation actuelle.

Chemin faisant, l'auteur sera amené, par les combats politiques concrets, à dénoncer les tentatives de récupérations politiques - aujourd'hui bien oubliées ... -de la notion d'autogestion par les directions du PCF et du Parti socialiste, mais surtout l'opération politique du courant Maire-Rocard visant "à faire de l'autogestion un point de clivage dans le mouvement ouvrier entre tous ceux qui se réclament du marxisme et qui seraient, par définition, des adeptes de l'étatisme, du centralisme, pour ne pas dire du stalinisme, bref des "totalitaires " et les autogestionnaires, seuls partisans d'une société de liberté "·

L'article consacré aux thèses de Lucien Goldmann laisse plus perplexe : ainsi que le rappelle Leduc, Goldmann analyse le phénomène stalinien comme fondamenta -lement lié, au-delà des conditions matérielles objectives, à l'étatisation de l'économie ; il insiste sur l'opposition entre autogestion et planification centralisée et conclut sur l'idée que "l'autogestion implique le maintien d 'un marché"· Au-delà de l'exposition "objective" de ces thèses on aurait aimé savoir, à l'heure où se réactive le débat sur les réformes économiques en Pologne et, surtout, la perestroïka en cours dans l'URSS de Gorbatchev, quelle est la position propre de Victor Leduc ...

On ne peut ici reprendre l'ensemble des questions soulevées : les thèses de R. Barho, l'eurocommunisme et la crise du

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ALIENATION OU AUTOGESTION

* Victor

Leduc :

Aliénation ou autogestion. Le dilemme de notre temps. Editions La

Brèche.

PCF, les mécanismes des grands procès staliniens, les rapports entre politique et rationalité, l'analyse du mouvement de Mai 68, les problèmes de l'écologie, les débats sur la stratégie révolutionnaire à l'époque de la montée en puissance de l'Union de la gauche, etc.

Aujourd'hui, à l'heure où la gauche - et un peu au-delà ... - s'interroge sur l'absence de " grand dessein ", cette plongée en arrière sur deux décennies de débats engendrerait facilement la nostalgie !

Signalons cependant une réflexion originale sur l'" aliénation militante ", notamment à travers l'analyse du phénomène stalinien. Selon Leduc, la sacralisation du parti comme instrument unique de la révolution aboutit à une véritable aliénation réciproque : " Cette conviction est commune aux militants et aux dirigeants. ( ... ) L'aliénation du militant vis-à-vis de sa direction se double de l'aliénation du dirigeant à l'égard d'un parti qu'il érige en démiurge de l'histoire. ( ... ) Le secrétaire général, figure centrale de la structure, est lui-même soumis à sa norme. "

Le dernier article, intitulé " le Dilemme de notre temps " reprend la problématique générale mais l'actualise à la lumière des mouvements de l'hiver 1986 (soulèvement étudiant, grève des cheminots, irruption des coordinations). Aux antipodes des " explications " unilatérales et, finalement, paresseuses, Leduc prend de front l'analyse du caractère contradictoire du mouvement étudiant. Un mouvement de masse, "remettant en cause l'autorité de l'Etat", "obtenant le retrait d'un projet de loi et la démission d'un ministre"· Mais dont les acteurs, dans leur immense majorité, expriment spontanément " le détachement à l'égard des idéologies "• "le renoncement à toute volonté de changer le monde"·

L'hypothèse que risque Leduc tranche heureusement avec le discours dominant sur la " génération morale ", le retour au " réalisme " politique, voire l'affirmation du caractère désuet de l'opposition entre la gauche et la droite. Certes, note Leduc, "si ce rget était définitif, cela signifierait la perpétuation de la division entre dominants et dominés et de l'appropriation par une minorité de la richesse, de la puissance et de la gloire produites par une majorité, en d'autres termes de l'aliénation de celle-ci à celle-là"· Mais loin d'être négatif, ce "désengagement à l'égard de la politique, de ses moyens comme de ses fins " sanctionnerait la faillite du réformisme social-démocrate et du communisme stalinien. Ce serait alors " un mouvement de libération, une libération certes toute relative, mais qui a pour objet, ou pour effet, de faire sauter les blocages exercés sur les individus par des organisations reproduisant les structures aliénantes de la société globale "· En quelque sorte, un point de passage obligé avant la reconstruction d'un projet de transformation radicale de la société. Dans une situation qui combine une réactivation du mouvement social, le développement de l'abstentionnisme ouvrier et la montée du vote écologiste, il y a là un débat à mener. Et une raison d'espérer. ..

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