La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Du bon usage de la mémoire

· Critique communiste, n° 88, septembre 1989 · p. 31-32 · 1 246 mots

Sur un livre de Maurice Rajsfus *

ENZO TRAVERSO

E

NTRE 1880 et 1929, environ cent mille juifs émigrèrent en France, en provenance de t'Europe centrale et orientale. Peu de chose, si on tes compare aux millions qui, dans ta même période, affluaient aux Etats-Unis mais quand même un chiffre important, surtout si t'on prend en compte leur concentration à Paris - quarante mille personnes au tournant du siècle, te double à ta veille de ta Seconde Guerre mondiale - ainsi que leur homogénéité sociale et culturelle. Cet exode était à ta fois une réponse aux progromes et au déclin économique irréversible qui frappaient tes Juifs de t'empire tsariste, de la Galicie hasbourgeoise et de Roumanie . Ils étaient exclus de l'essor industriel de ces pays - à l'exception de quelques secteurs secondaires et non mécanisés, comme par exemple la confection, destinés à devenir des secteurs " juifs " - et appauvris par l'effritement de leurs activités économiques traditionnelles, tels le commerce et l'artisanat : bref, soit ils se transformaient en lu{tmenshen (les marginaux flottant dans l'air que peignait Chagall au début du siècle), soit ils émigraient.

Pourquoi la France ? Ce choix était lié à plusieurs facteurs, aussi bien économiques que culturels. L'industrie française avait besoin de main-d'œuvre étrangère et le taux très faible de croissance démographique (par rapport aux autres nations européennes) amenait les autorités à ne pas réglementer l'immigration par des mesures restrictives. Mise à part son accessibilité relativement facile, la France attirait les migrants juifs aussi pour une autre raison : elle apparaissait à leurs yeux comme le pays de la grande révolution et comme le héraut de t'émancipation juive en Europe. A Paris, les Osljuden étaient concentrés en deux quartiers, Belleville et surtout le Marais, dans lesquels ils constituaient 61 % de la population globale. Ces quartiers, où tout le monde parlait yiddish, avaient pris l'aspect d'un shtetl, la bourgade juive d'Europe orientale avec ses synagogues, ses boutiques, ses cafés, ses journaux et ses mouvements politiques (bien évidemment de gauche: te Bund, le

Poale-tsion, ensuite te Parti communiste, etc.(

Pour les " Israélites " français, cette immigration en provenance de l'Est européen représenta la découverte du prolétariat juif, une découverte assez désagréable dont ils auraient volontiers fait l'économie. Complètement saisis par ce que l'historien Michael Marrus a défini comme la " politique de l'assimilation " - une orientation dont l'Alliance israélite universelle, avec ses fonctionnaires, ses ministres et ses académiciens, était le symbole-, ils ne ressentaient aucune affinité avec ces Juifs aux longues barbes, étrangement habillés et parlant un jargon incompréhensible qui leur rappellaient le ghetto, un passé d'oppression désormais refoulé 2 • Ils voyaient leurs correlégionnaires immigrés comme des étrangers, par lesquels ils étaient perçus à leur tour comme des goyms, des non-juifs.

Nahoum P. était un de ces immigrés. Né en 1892 à Radom, sa biographie reproduit fidèlement le destin de toute une génération de Juifs polonais. Ses parents sont très attachés à la tradition et vivent dans le respect de la Torah ; il émigrera, ainsi que cinq autres de ses frères, pour échapper à l'antisémitisme polonais mais aussi au judaïsme étouffant de sa famille, en quête de liberté et d'une vie autre que cette d'un shtetl ravagé par la crise éco -nomique et l'oppression nationale. Il est attiré par la politique, comme beaucoup de jeunes de son âge, et adhère au Poale-tsion de gauche, un parti ouvrier qui se voulait à la fois sioniste et marxiste-révolutionnaire. Il essaie à deux reprises, toujours inutilement, d'émigrer en Palestine : la première fois il est renvoyé en Pologne par les autorités turques, la deuxième fois il reste bloqué dans un bateau italien sans obtenir le visa. tt passe par Varsovie et Vienne, où il enseigne dans des écoles juives, avant d'arriver en France en 1923. A Paris, il commence l'odyssée de chaque immigré : les taudis du quartier juif et des banlieues ouvrières, ta recherche d'un travail, la surexploitation. A la différence des immigrés italiens ou polonais, dans la

Page 32

DU BON USAGE DE LA MEMOIRE

* Maurice Rajsfus, Mon père l'étranger. Un immigré juif polonais à Paris dans les années vingt, l'Harmattan, 1989.

1. Sur l'immigration juive d'Europe orientale à Paris, cf. le très beau livre de Nancy Green, les Travailleurs immigrés juifs à la Belle Epoque. Le • Pletzl • de Paris, Fayard, Paris, 1985.

2. Cf. Michael Marrus, les Juifs de France à l'époque de l'affaire Dreyfus, Complexe, Bruxelles, 1985.

plupart des cas arrachés à la misère des régions les plus arriérées de leurs pays et par conséquent analphabètes, Nahoum est une personne cultivée : sa langue maternelle est le yiddish, mais il parle couramment le polonais et l'allemand et il apprendra vite le français. Cela n'empêche qu'il sera obligé de parcourir toutes les étapes du calvaire de l'immigré juif. D'abord la maroquinerie, puis une tenta -tive qui échouera de travail aux usines Renault, enfin une activité stable de colporteur dans les marchés forains. Comme l'écrit Maurice Rajsfus, Nahoum correspondra très vite "au cliché que l'on se fait de lui. En 1923, les stéréotypes sont simples : Italien, il sera maçon ; Espagnol, les travaux de manœuvre doivent lui convenir de toute évidence ; Algérien, on le verra en vendeur de cacahuètes ; Polonais, il sera mineur de fond ou ouvrier agricole; Sud-américain, ce n'est qu'en danseur mondain qu'il pourra se métamorphoser; Juif, enfin, il ne peut être que tailleur, colporteur ou louche brasseur d'affaires • (p. 91 ). Nahoum rencontre sa femme, Rywka, en 1924, et ils auront deux enfants. Ils demandent deux fois la naturalisation, en 1935 et 1938, que les autorités françaises auront soin de leur refuser. Le séjour de Nahoum et de sa compagne au pays de la liberté et des droits de l'homme se termine en juillet 1942, lorsqu'un train les ramène définitivement en Pologne avec d'autres milliers de Juifs : ils mourront à Auschwitz.

L'itinéraire de Nahoum n'a rien d'exceptionnel, il est " banal " comme celui d'autres centaines de milliers d'immigrés juifs, presque toujours ignorés par une historiographie soucieuse de célébrer les vainqueurs et d'exclure les vaincus : sa vie, avec sa conclusion tragique, appartient à la mémoire des opprimés, c'est pourquoi elle nous touche si profondément. Elle nous est racontée par son fils, Maurice Rajsfus, Moïschele en yiddish, comme l'appelait sa grand -mère maternelle dans une lettre inclue dans ce livre. Son père lui a légué une " qualité d'apatride " qu'il assume, tout en étant citoyen français, et dont il se " revendique hautement " . Il est Juif non par son appartenance à l'actuelle communauté israélite française dans laquelle son anticonformisqme et son soutien à la cause palestinenne ne sont guère appréciés, mais plutôt par son identification avec les millions d'immigrés qui subissent le racisme, par sa volonté de demeurer un révolté contre la barbarie de ce monde qui a produit Auschwitz, par le souvenir d'avoir été un enfant à l'étoile jaune. Cette biographie a été certainement inspirée par un sentiment de dévotion filiale, mais aussi par un besoin de remémoration visant la réalité actuelle. Cela paraît tout à fait évident dans les chapitres conclusifs, réunis sous le titre " Racisme et xénophobie " où il tire ce bilan amer et pourtant lucide: 11 Ceux qui, aujourd'hui, envisagent d'un cœur léger d'expulser les Arabes par dizaines de milliers sont les héritiers spirituels de ces braves franchouillards qui assistaient sans frémir à la chasse aux Juifs, de 1941 à 1944 "· (p. 226).

Une erreur sur cette page ?