A propos de cc The Roots of Otherness ,,, de Téodor Shanin
MICHAEL LÔWY
C
ET ouvrage en deux volumes n'est pas seulement un brillant travail universitaire représentant la socio - logie historique dans ce qu'elle a de meilleur. C'est aussi un changement radical de paradigme dans la compréhension historique et sociologique de la Révolution russe.
Les réelles percées en sciences sociales sont rares et ne doivent pas passer inaperçues : le livre de Shanin est de celles-là 1•
LA RUSSIE « EN VOIE
DE OEVEL OPPEM ENT »
Depuis la fin du xrx• siècle, la plupart des universitaires, historiens, leaders poli-
Il n'est pas fréquent tiques ou philosophes ont compris la Rusque nous rendions sie tsariste d'alors soit comme une entité compte dans nos totalement spécifique, soit comme la part attardée de l'Europe. Comme Shanin nous colonnes le montre de façon convaincante , la Russie d'ouvrages qui à l'entrée du siècle n'était ni un cas particu - n'ont pas, jusqu'à lier, ni ne se trouvait en passe de devenir ce jour, été traduits une seconde Angleterre : elle était le premier pays dans lequel apparaissait un syn - en français.
drome social particulier que nous appelons
Toutefois, aujourd'hui celui des " sociétés en voie de l'importance du développement ". Et la révolution de
1905- 1907 constitua la première remise en travail que cause fondamentale de l'Europe de l'Ouest commente ici pour comme modèle universel. Ce n'était pas la nous Michaël dernière révolution européenne du xrx• siè-
Lôwy, le lien qui cle, mais la première d 'une série de mouvements révolutionnaires dans les sociétés unit la dépendantes, périphériques, " en voie de compréhension du développement ", et qui devait ensuite se processus développer tout au long du xrx• siècle. Il ne révolutionnaire s'agit pas seulement d'un débat historique, car jusqu'à présent domine chez la majorusse du début du rité des auteurs ce qu'on appelle la " théosiècle et celle du rie de la modernisation " qui veut interprégorbatchévisme, ter les sociétés " en voie de développement" comme amerees, c'est-à-dire nous ont incité à comme des sociétés qui devront nécessaibousculer nos rement en passer par certaines étapes de habitudes et développement social et économique, peut-être cela mais qui pour des raisons diverses ne s'y sont pas encore engagées ou de façon trop aidera t-il à la lente.
parution de ce
Une approche différente est nécessaire, travail en français.
qui prenne en compte la possibilité d'au - t res voies de développement qui ne reproduisent pas nécessairement les caractérist iques du modèle de l'Europe de l'Ouest et de l'A mérique du Nord. Inspiré par le travail de pionnier de Paul Baran 2 sur l'impérialisme et le sous-développement et, avec quelques réserves, d'André Gunder-Frank 3 sur la théorie de la dépendance, le premier volume de Shanin présente le développement de la dépendance comme la caractéristique majeure de la Russie. La pièce maît resse de cette démonstration est une remarquable analyse de la campagne ru sse au début du siècle, qui incorpore des élém ents historiques, sociologiques, économiques et anthropologiques, pour se focaliser sur la " triple et réciproque déterm ination " entre le capitalisme , l'Etat et la paysannerie. Critiq uant la conception évolutionniste, linéaire, " progressiste " de l'avenir de la Russie qui était celle à la fois des libéraux bo urgeois et du marxisme de la Il" Internationale - qui prédisait en particu lier la " désintégration " prochaine de la paysannerie par le capitalisme - Shanin s'appuie sur les fructueuses intuitions des révolution naires populistes et du vieux Marx. Poursuivant dans la lignée de son précédent travail 4 , un brillant essai de m arxisme hétérodoxe, il montre qu'à la foi s M arx (dans ses dernières années ) 5 et ses amis de la Volonté du peuple (Narodnaya Volia) considéraient la commune paysanne ( obschina) comme la base de la régénération de la société russe : pour eux la société post -capitaliste devait dialectiquement intégrer les forrnes communautaires des époques non capitalistes antérieu res. Durant la révolution 1905-1907, la commune paysanne russe manifesta de façon spectaculaire ses caractéristiq ues d'unité d'organisation de classe, capa ble de générer une idéologie égalitaire et d'être une éco le pour l'action collective, ca pable d e se transforrner en un mouvement de révolte organisé. Une étude précise d e cet événement historique décisif est l'objet de ce second volume. Considérant que la Russie était en retard au moins d 'un demi-siècle, les révolutionnaires russes espéraient une nouvelle version de 1789, o u de 1848. Ce qui arriva fut inattendu, et " dévia " de ces norrnes eu -
ropéennes classiques. En fait la révolution russe de 1905-1907 fut la première d'une série de mouvements révolutionnaires caractéristiques du xx• siècle. En une succession rapide, cette expérience fut suivie par celle de la Turquie (1908), de l'Iran (1909), et de la Chine (1911) . En Russie, la révolution reprit en 191 7, les révolutions à la périphérie de l'impérialisme se poursuivant depuis lors.
BRUIT ET FUREUR
DANS LA THEORIE
L'analyse de Shanin ne constitue pas un exercice purement académique : elle est toute entière remplie du bruit et de la fureur de la réalité. Une remarque de méthode mérite à cet égard d'être citée dans son entièreté, tant elle témoigne de la qualité qui distingue son travail et lui donne sa supériorité sur la plupart des études similaires.
• Les sociologues oublient souvent une donnée essentielle de tout combat révolutionnaire : la ferveur et la rage qui animent les révolutionnaires et qui les modèlent. Les essais académiques et les conventions bourgeoises gomment cette donnée. Les phénomènes sociaux ne peuvent être aisément rationalisés en faits, tableaux de données, schémas. ( ... ) Pourtant, sans cette donnée essentielle, toute tentative de comprendre les révolutions tombe à plat. C'est la raison pour laquelle les fonctionnaires, les banquiers, les généraux, les scientifiques, y compris dans le domaine du social, ne voient pas venir les vagues révolutionnaires même lorsqu 'ils ont le nez dessus. Au cœur de la révolution, il y a une vague d'émotion et d'indignation morale, de révolte et de fureur contre le pouvoir en place, qu'on ne peut plus contenir, quoiqu'il puisse en coûter. Gagnés par l'enthousiasme de ce moment, les êtres se surpassent, brisent les entraves de l'instinct de conservation individuel et des conventions quotidiennes. » (pages 30-31)
1905, LA REVOLUTION INATTENDUE
Le centre de cette interprétation des événements révolutionnaires de 1905-1907, c'est le combat des paysans pour la
terre et la liberté. Après la défaite de Pugatchev (xvm• siècle), les jacqueries pa ysannes semblaient avoir disparu de la campagne russe, à l'exception de quelques • querelles agraires • locales. Les rébellions paysannes semblaient appartenir au passé de la Russie et du monde en général. Rétrospectivement, nous savons maintenant que ce qui s'est passé en Russie en 1905-1907 n'était que le début d'une nouvelle vague de guerres paysannes à la périphérie du système capitaliste : Mexique, à nouveau la Russie, Chine, Algérie, Vietnam, etc. Le combat autonome de la paysannerie non capitaliste en Russie - un combat pour la propriété communale, contre la propriété privée de la terre - a bouleversé les perspectives évolutionnistes de la plupart des marxistes russes (particulièrement Plékhanov et ses successeurs), qui considéraient les paysans comme conservateurs, arriérés, • petits-bourgeois •, et incapables de devenir une force révolutionnaire. D'autres surprises surgirent en 1905-1907, la mobilisation massive des minorités ethniques, l'émergence de structures de contre-pouvoir (les soviets ouvriers, l'Union pan-russe des paysans), le rôle révolutionnaire des étudiants et de l'intelligentsia de gauche. Bien sûr, on peut essayer de traiter ces • déviations ,. par rapport à ce qui était attendu comme des exceptions, qui ne réclament que des révisions partielles et des ajustements mineurs de certains aspects de l'analyse qui n'a pas intégré certains faits, mais sans jamais remettre en question l'approche théorique générale. Shanin plaide pour une approche différente : il considère ces éléments comme les symptômes d'une réalité sociale fondamentalement différente de celle du modèle conceptuel orthodoxe. La Russie du début du siècle ne peut être comprise ni comme un cas unique, ni comme le énième cas du développement • général • à la suite de celui de l'Europe de l'Ouest, un wagon en retard sur une voie tracée d'avance. La seule façon de saisir pleinement les nouvelles réalités de la révolution de 1905-1907 est de comprendre que l'Empire russe affichait les caractéristiques d'une • société en voie de développement .. sans pour autant qu'elle se reconnut comme telle. Un tel réarrangement conceptuel radical n'est pas encore accepté, même aujourd'hui - un tribut à la prégnance de la • théorie de la modernisation ,. à l'Ouest et à la combinaison de l'évolutionnisme russe et du nationalisme à l'Est. Il n'est donc pas surprenant que la plupart des leaders politiques russes de l'époque (qu'ils soient conservateurs, libéraux ou révolutionnaires) furent incapables de tirer les leçons originales et importantes de la révolution de 1905-1907. Seule une minorité se montra ouverte aux leçons de l'histoire et manifesta une volonté d'en tirer les enseignements. Même si la révision du point de vue classique fut partielle et contradictoire, elle leur donna une immense supériorité politique.
DE STOLYPINE A TROTSKY ...
Parmi eux, Peter Stolypiné en tira les conclusions extrêmes. Sa politique est depuis lors devenue un modèle de référence pour les pouvoirs autoritaires dans les sociétés • en voie de développement •, une sorte de • révolution par en haut • incluant une réforme agraire fondée sur la privatisation des terres communales et une réforme/modernisation de l'appareil administratif, combinées bien entendu avec des mesures répressives contre les • révolutions par en bas •. Shanin décrit cette politique comme le • second amendement •• à l'économie politique classique de Ricardo, le premier étant la doctrine de Friedrich Ust, faite d'interventionnisme et de protectionnisme étatique, et développée par Bismarck. Parmi les révolutionnaires, les exceptions les plus notables furent Lénine et Trotsky. Shanin mentionne aussi le leader menchevik géorgien Zhordania, mais ses innovations se limitèrent à la volonté de se battre pour un gouvernement social-démocrate en Géorgie. Bien que dirigeant le premier parti marxiste du monde possédant une base dans la paysannerie, Zhordania fut incapable de dépasser la traditionnelle méfiance des mencheviks à l'égard de la paysannerie.
La théorie de la révolution permanente de Trotsky fut une rébellion • hétérodoxe .. contre l'évolutionnisme de la Il" Internationale. Tandis que l'imagination politique de son ami Parvus (Alexander Helphand) 6 s'arrête à la proposition d'un gouverne-
ment post-révolutionnaire des travailleurs qui accomplirait la version la plus démocratique du capitalisme (la " première étape, bourgeoise), Trotsky franchit un pas supplémentaire en suggérant qu'une fois au pouvoir le prolétariat transcenderait nécessairement la démocratie bourgeoise et attaquerait directement la propriété capitaliste. La conclusion principale que tira Trotsky de 1905-1907 sur la possibilité d'un "grand saut, dans une transformation socialiste immédiate de la Russie devint cruciale en 191 7 : « Dans son essence, elle s'intégra à la stratégie politique que les bolcheviks adoptèrent en avril 1917 » (page 257). Cependant, cette théorie n'était, selon Shanin, qu'une avancée intellectuelle partielle. Trotsky avait une approche superficielle, indifférente ou hostile vis-à-vis des problèmes des minorités ethniques ou paysannes. C'est sur la question paysanne que ses conceptions étaient le plus à courte vue. Contre Lénine, il insistait sur le fait qu'en aucune circonstance la paysannerie ne pourrait jouer un rôle politique indépendant et former son propre parti. Rejetant la proposition de Lénine de " dictature démocratique des ouvriers et des paysans •, il insistait sur le fait que le seul régime viable serait la dictature du prolétariat " s'appuyant • sur la majorité paysanne, laquelle ne serait cependant devenir un partenaire à part entière au sein du pouvoir d'Etat.
LA REVOLUTION LENINISTE
C'est ici que Lénine fut capable de tirer la plus importante leçon de la révolution de 1905-1907 : sa nouvelle stratégie d'alliance révolutionnaire (et de gouvernement) des ouvriers et des paysans fut une rupture décisive avec sa propre conception antérieure (héritée de Plékhanov) 7 sur la " désintégration • de la paysannerie. Cette correction de perspective permit en fin de compte au bolchevisme de bâtir sa propre identité idéologique comme point de ralliement au sein de l'URSS et de la III elnternationale. Ceci signifiait, en termes de partis politiques, une alliance révolutionnaire immédiate entre les sociaux-démocrates (le POSDR) et les socialistes-révolutionnaires, un nouveau programme agraire incluant la revendication de la nationalisation des sols (considérée jusqu'alors
LA PREMIERE REVOLUTION DU '1:1: SIECLE
1 . Téodor Shanin, The Roots of Othemess : la Russie à l'entrée du siècle. Volume 1 : La Russie comme " société en voie de développement"· Volume 2: Russie 1905-1907, La révolution comme moment de vérité. Yale University Press, New Heaven and London, 1986.
2. Paul Saran, marxiste américain, animateur avec Paul M. Sweezy de la célèbre Monthly Review.
3. André Gunder-Frank, économiste marxiste, auteur de nombreux ouvrages sur les mécanismes de la dépendance et du sous-développement, en particulier sur le Brésil et l'Amérique latine.
4. " Late Marx and the Russian Road " in Monthly review, New York 1983.
5. Karl Marx, Lettre à Véra Zassoulitch.
6. Peter Stolypine, ministre de l'Intérieur tsariste en 1905 et dans les années ultérieures, artisan de la répression politique.
7. Que Trotsky connut en exil à Vienne.
8. Georges Plékhanov, «père du marxisme russe "• qu'il contribua à implanter parmi les intellectuels et les cercles politiques, sans toutefois éviter le mécanisme positiviste propre au marxisme post-Marx de la fin du xtx• siècle.
comme une revendication typiquement populiste). En avril1917, Lénine appella à une révolution socialiste, à l'établissement d'une république soviétique marchant sur les traces de la Commune de Paris. La " dictature démocratique des ouvriers et des paysans " dans sa définition de 1905 fut alors considérée comme " dépassée par les événements ", le but étant désormais une révolution socialiste dirigée par le socialistes. Mais lorsque la guerre civile survint, les termes du débat de 1905 ressurgirent. Adoptant le programme agraire socialiste-révolutionnaire, Lénine put gagner l'adhésion de la masse des paysans, un élément important dans la victoire de l'armée rouge. En 1921, il se prononça pour une politique de large conciliation avec la paysannerie : la NEP.
TROTSKY QUAND MEME Un bref commentaire sur les assertions de Shanin sur Lénine et Trotsky. Il me semble que la critique de la " courte vue " de Trotsky sur le rôle décisif de la paysannerie dans la révolution de 1905-1907 est assez justifiée. Cependant, à la lumière de la période 1917-1922, il y a au moins un aspect-clef sur lequel les prédictions de Trotsky s'avérèrent plus réalistes que celles de Lénine : la paysannerie révolutionnaire devait suivre la direction politique du prolétariat. A l'exception d'une courte période (la coalition avec les SR de gauche), le parti prolétarien (c'est-à-dire les bolcheviks) ne partagea pas le pouvoir avec un parti paysan, et le gouvernement soviétique ressemblait davantage à " une dictature du prolétariat soutenue par la paysannerie • qu'à "une dictature démocratique des ouvriers et des paysans ". La participation paysanne à la guerre civile du côté rouge fut certes décisive, mais là encore la direction était fermement tenue par le parti ouvrier (et Trotsky lui-même comme dirigeant de l'Armée rouge). Les concessions économiques à la paysannerie au cours de la NEP ne changèrent pas la nature prolétarienne du pouvoir soviétique, en dépit de ses traits bureaucratiques par ailleurs. Mais cette question va au-delà du domaine d'étude de Shanin, qui est la révolution de 1905-1907 et non celle d'Octobre 191 7.
La conclusion de Shanin est un passionnant plaidoyer pour la méthode dialectique en histoire, inspirée par la philosophie classique allemande, des Thèses sur Feuerbach de Marx à Max Weber, Sartre et Gramsci. LA DIALECTIQUE EN HISTOIRE
Rejetant le déterminisme, le fatalisme et le réductionnisme, qui saisissent les élements structurels mais gomment les choix, cette méthode permet de saisir l'interdépendance entre les données matérie lles et les décisions individuelles ou collectives. Dans ce contexte, l'auteur nous offre deux remarques méthodologiques qui sont de la plus grande importance et concourrent à faire de ce travail une contribution majeure à l'histoire de la Russie et aussi à l'histoire comme science sociale.
1 . Nous avons besoin d'une historiographie qui se centre sur les potentialités des situations, sur les alternatives possibles et sur les diversités, une approche ouverte sur l'alternative en histoire. Au cours des périodes de stabilité, lorsque les processus historiques évoluent lentement, le potentiel d'alternative en histoire est faible . Mais, à un moment donné, survient une période de crise majeure, une révolution : les verrous des modèles de comportement, l'autocensure des imaginations, l'évidence des stéréotypes sont brisés. Dans ces moments, le potentiel alternatif de l'histoire, l'importance de la conscience, le champ ouvert à l'originalité et aux choix, se voient spectaculairement multipliés.
2. Nous vivons aujourd'hui un changement de paradigme, l'effondrement (ou en tout cas une remise en cause majeure) de la théorie du progrès comme clef de la compréhension des périodes historiques. Une autre conception, qui cherche encore son nom, prend progressivement sa place, en substituant au modèle du progrès linéaire, celui de changements multi-directionnels, inégaux et combinés.
Michaël Lôwy Tradu it d e l'anglais par François Dietrich (Les intertitres et les notes sont de la rédaction de la revue)