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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Crise de la CFDT et crise du syndicalisme

· Critique communiste, n° 88, septembre 1989 · p. 15-20 · 4 370 mots

Un passé porteur d'avenir

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Critique communiste : En fonction de ton analyse sur la coexistence de deux traditions dans la CFDT, comment analyses-tu ce qui s'est passé dans les secteurs de la santé et des PTT en termes d'exclusions: s'agit-il d'une rupture dans l'histoire de la CFDT et dans l'équilibre de ses traditions ? Pierre Cours-Salies :La rupture dans l'histoire de la CFDT a eu lieu avant. Elle s'est manifestée par la dérive appelée le • recentrage " et s'est terminée avec le congrès de Strasbourg (novembre 1988) : officiellement, la direction confédérale a abandonné l'identité syndicale de la CFDT. Par exemple, la nécessité pour des syndicalistes de viser un changement de société, de vouloir un socialisme qui soit démocratique. Celle-ci fut rejetée sous prétexte que le socialisme serait devenu quelque chose d'ambigü et de repoussant ; mais du temps de Staline et de Guy Mollet, les minoritaires de la CFTC qui ont bâti la CFDT disaient qu'il fallait rompre avec le capitalisme pour faire un socialisme qui soit un vrai socialisme. Voilà un premier abandon, le second concerne les revendications, la manière de les définir. La CFDT s'est construite en cherchant à faire s'exprimer les revendications pour qu'elles soient à la fois de classe et de masse, donc sur la base d'un dialogue avec les travailleurs : puisque les revendications ne sont pas d'emblée unifiantes entre les catégories, cela suppose une discussion, une activité syndicale ... Aujourd'hui, la revendication est définie par la recherche préalable du compromis possible avec la classe dominante et le pouvoir politique. Là encore la rupture est évidente. On ne part plus d'une activité de démocratie ouvrière afin que les travailleurs expriment leurs revendications ; alors que la CFDT était porteuse de la revendication de la section syndicale d'entreprise, pour que les travailleurs eux-mêmes, sur leur lieu de travail, puissent formuler leurs revendications et mandater les syndicats.

On pourrait détailler. Par exemple, les rapports avec les non-syndiqués : traditionnellement, la CFDT donnait place à ceux-ci dans la négociation . Certains y voyaient une simple tactique de la part d'un syndicat minoritaire par rapport à la

CGT. En fait, les minoritaires CFTC puis la CFDT n'étaient pas tendres avec les non-syndiqués à qui ils expliquaient qu'il n'était pas naturel de ne pas se syndiquer. Mais ils disaient aussi que la meilleure façon de convaincre ces derniers c'était la pratique. Enfin, dans la CFDT, il y a toujours eu un minimum de démocratie. Au moins jusqu'à il y a une dizaine d'années, puisqu'en 1977 on avait assisté à des exclusions, résultat de diverses manœuvres. Mais on n'avait jamais vu des régions professionnelles, dûment mandatées dans des congrès récents, par des majorités larges, brutalement privées de tout droit syndical, du jour au lendemain, sans au -cune consultation des adhérents, en violation totale des statuts.

Pour arriver à cela, avait eu lieu une rupture préalable, une rupture d'identité syndicale. Et, quand la CFDT s'est trouvée en face d'une montée des luttes sociales, hormis la fédération des cheminots (FGTE), les fédérations concernées ont préféré casser leurs organisations liées à ces luttes plutôt que de se remettre en cause. C'est vrai aussi bien de la Fédération de la santé que de la Fédération des PTT. D'autres attitudes existent: pour ce qui est des secteurs métallurgie concernés, la CFDT a eu une relation positive aux luttes, que ce soit à la SNECMA, que ce soit à Chausson, à RVI.. . Pour que les exclusions soient possibles, il a fallu un élément supplémentaire, un problème apparemment tactique, quasi anecdotique au sein de l'appareil. Pierre Héritier préconisait un redressement du cours de la CFDT, une orientation plus revendicative pour répondre à la reprise des conflits, il affirmait qu'à travers les revendications on pouvait imposer une certaine relance économique, nécessaire y compris dans une perspective politique social-démocrate ; il contestait l'orientation droitière d'Edmond Maire. Il savait que la gauche syndicale, tout en conservant ses perspectives propres, aurait voté pour un redressement minimum de la CFDT. Mais, à chaud, il a refusé cette possibilité, en fonction d'un argument: on n'accepte pas d'avoir la majorité avec n'importe qui ! Refuser de mettre en échec la dynamique la plus droitière, c'était permettre que se sentent légitimés ceux qui voulaient sanctionner et

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CRISE DE LA CFDT ET CRISE DU SYNDICALISME exclure de toute responsabilité syndicale des gens qu'on déclarait suffisamment peu respectab:es pour accepter leurs voix.

Certes, la question ne saurait être réduite à cela. On a trop tendance à traiter des problèmes des syndicats en fonction des anecdotes autour de leurs chefs. L'intéressant est ce qui se joue derrière, et qui reste encore ouvert, sauf pour les camarades de la santé et des PTT qui, provisoirement, se retrouvent en dehors de toute confédération. Ils ont résisté comme ils ont pu, pour éviter le découragement des équipes syndicales. Je pense que ces camarades sont placés de fait dans des structures qui sont des structures syndicales actives, mais en même temps des structures d'attente d'une véritable reconstitution des forces interprofessionnelles, d'une véritable confédération syndicale répondant aux besoins des travailleurs. A l'intérieur de la CFDT, pour ceux qui y restent, les problèmes restent entiers. • Autour de la question de savoir si la CFDT est redressable ? P. C-S. : Quand on écoute certains responsables d'unions départementales ou régionales, on constate qu'il y a une reprise d'activité syndicale. De la part d'adhérents anciens, ou plus récents, ayant rejoint la CFDT autour de 1981-1982, qui ont un minimum d'expérience et veulent être plus actifs, plus efficaces. Concrètement, par exemple, des sessions de formation sur l'animation d'une section, la réalisation de tracts, la connaissance des droits, se gonflent en nombre de participants. C'est un signe : la vie n'a pas abandonné cette centrale puisque la reprise des luttes sociales entraîne une reprise de la volonté de se former.

Second élément : depuis le congrès confédéral, plusieurs congrès fédéraux se sont tenus, notamment celui du SGEN. La partie de l'appareil confédéral qui prétend régler les affaires en écœurant l'aile gauche a voulu pousser le SGEN de Paris à la crise. Ce sont eux, en tant que dirigeants confédéraux, qui se sont trouvés mis en accusation. Et les débats d'orientation ont été marqués par une critique du bilan de ce qui s'était passé pendant les luttes de janvier à avril : la seconde fédération de la CFDT a aujourd'hui une majorité clairement opposée à la droite confédérale, au point que cette dernière tend à s'organiser en tendance au sein du conseil fédéral pour ramener le SGEN dans le giron.

On a eu des situations équivalentes dans trois congrès fédéraux. Celui de la FGTE, où les scores recueillis par le courant pro-confédéral autour de certains amendements tournaient autour de 20 à 25 %. Tandis que la majorité affirmait clairement que la CFDT a dérivé, qu'il faut en redresser le cours, et prônait l'unité d'action, sans aucune exclusive, pour ouvrir la voie à moyen terme à une centrale unifiée, démocratique, respectant toutes les composantes du mouvement ouvrier. .. Dans le cas de la Fédération finances, il y a eu un renforcement de la majorité de gauche, au point que Syndicalisme hebdo a salué le congrès comme clairement dans l'opposition par rapport à la confédération. Au congrès de la Fédération des banques, un amendement visant à proposer de retirer du texte la référence au socialisme autogestionnaire, comme lors du congrès confédéral, a été repoussé par 80 % des mandats ; l'équipe dirigeante comprend des responsables qui ont clairement marqué leur opposition à l'orientation confédérale. Je ne cite pas Basse-Normandie, Hacuitex, plus connus ...

Dès lors, le problème est : quel redressement? L'essentiel peut être exposé en deux points. Le premier se joue pour une part en dehors de nous : il s'agit des luttes sociales qui ont repris et vont continuer. Elles sapent au jour le jour la légitimité d'une direction qui veut gérer les dossiers à froid, en tournant le dos aux luttes. Le second est de savoir s'il se constituera une minorité assez large au sein de la CFDT. Assez large socialement, parce qu'une minorité trop petite ne peut attirer de nouvelles forces, il faut être déjà suffisamment conséquent pour montrer qu'on peut devenir une alternative crédible ... Minorité apte à proposer des réponses adaptées par rapport aux luttes sociales, de façon à relancer autrement les débats d'orientation dans la confédération. La situation est en effet la suivante : dans leur grande majorité les militants CFDT sont désarçonnés par tous les grands débats politiques centraux. Et ce, pour diverses raisons :

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'abord la faillite des idées de gauche, nsuite les lignes successives de la conféération. Il faut voir que la gestion de laire, ce qu'on ne dit pas assez, a conduit la perte de plus de la moitié des adhémts. Dans la confédération, beaucoup nt peur d'ébranler encore plus une orgaisation affaiblie, d'où la crainte des déats politiques centraux dans un climat énéral de marasme de la gauche. En

=vanche, quand il y a des réponses syndiales à apporter au jour le jour, ils n'ont

•as envie de perdre encore plus de mili-

:mts, encore plus d'adhérents, et encore •lus de considération de la part des travail=urs. S'il y a des réponses adaptées, qui •ermettent d'être efficace syndicalement, out en élargissant et en consolidant l'aulience du syndicat, ils réagissent mieux. )n a pu, par exemple, le voir quand les égions interprofessionnelles se sont élerées contre le fait que la confédération 1vait donné, en mars dernier, son accord ;ur les façons de négocier la flexibilité. )ratiquement toutes, sauf deux ou trois, mt protesté en disant qu'elles avaient :onsulté les syndicats et qu'elles ne comJrenaient pas comment cela avait pu être :lécidé alors qu'elles avaient recueillis des ~vis quasi unanimement hostiles à cet Kcord. Ces réactions montrent que, au 1iveau de la pratique syndicale, il peut se ?roduire des évolutions. Redressable donc, à condition qu'il y ait un courant qui propose des réponses syndicales.

Cela ne veut pas dire qu'il faut mettre au fond de sa poche le débat stratégique sur ce que le syndicat fait pour l'indépendance de la classe ouvrière, comment il organise la pression sur la gauche au gouvernement tout en affirmant sa volonté de contrôle ouvrier, de contrôle démocratique, de refus du secret des affaires capitalistes, de la perspective d'une société qui serait socialiste, démocratique et autogestionnaire. Il faudra en montrer l'actualité, pour mener les débats complémentaires aux réponses syndicales, en lien avec les luttes sociales : montrer au maximum de militants dans la CFDT quelle est la place de ces débats stratégiques, à partir des réponses syndicales pratiques, et non par la guerre des chefs et des courants qui répètent les mêmes formules idéologiques depuis dix ans. Pourquoi la CFDT est-elle redressable, tout comme la CGT d'ailleurs, à condition qu'elle soit clairement démocratique et unitaire dans les luttes ? Parce que les luttes sociales ont repris.

Je veux d'ailleurs faire remarquer qu'en France, lorsqu'on le regarde sur une cinquantaine d'années, le mouvement syndical est plus souvent en crise qu'en bonne santé. Nous avons vécu la crise actuelle comme quelque chose de complètement nouveau, parce qu'on sortait d'une période marquée par une longue prospérité du mouvement syndical, de 1968 à 1978. En 1936, par exemple, la grande puissance du mouvement syndical a duré dix huit mois, en novembre 1938 c'est déjà le grand tournant. Si on prenait la fin des années quarante et les années cinquante, on verrait qu'il y a eu des cycles de ce genre là, avec des reculs, des affaiblissements très importants du mouvement syndical. Depuis, les rapports d'adhésion, le type de culture des salariés ont changé. Je ne veux donc pas dire que la crise actuelle correspond simplement à un cycle qui se reproduit toujours identique à lui-même ... • Tu penses, malgré tout, qu'il faut relativiser certaines analyses sur la gravité de la crise actuelle du mouvement syndical? P. C.S. :Non, pas relativiser. Parce qu'elle est très grave. Quand on est dans une crise qui dure depuis dix ans, il y a toujours le risque qu'un effondrement se produise. En revanche, il faut bien savoir que ce n'est pas la première fois qu'existe une telle menace. Ainsi, durant les années qui ont précédé 68, Alain Touraine expliquait que le mouvement syndical français ne pouvait plus faire le lien entre le syndicalisme de lutte de classes dans l'entreprise et un projet de transformation de la société : que cette problématique était un archaïsme, une survivance du x1x• siècle ou de 1936. Il expliquait cela en 1962, dans une période où les idées modernistes dominaient autant qu'en 1982-1986 : on allait assister à l'effondrement du syndicalisme français de lutte de classes, appelé à être remplacé par un syndicalisme de gestion des acquis sociaux. Dans les années soixante, il donnait un modèle positif à généraliser : le

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CRISE DE LA CFDT ET CRISE DU SYNDICALISME Syndicat national des instituteurs. C'est-à-dire la même chose qu'aujourd'hui, quand certains proposent une recomposition pour un syndicalisme avant tout d'efficacité du point de vue de la gestion des problèmes sociaux. Ce n'est donc pas la première fois qu'on nous le propose, et ce n'est pas la première crise de ce type. Ce qui ne veut pas dire qu'elle sera surmontée d'emblée: si les forces qui voudraient donner au syndicalisme les moyens d'être de véritables outils de lutte pour les travailleurs, au lieu de se réunir, se dispersent ; si les travailleurs ne trouvent, pour mener leurs luttes, que des collectifs locaux sans continuité au lendemain de la lutte, ou qui seraient réduits à des syndicats juxtaposés ... on peut être conduit à un émiettement des forces ne leur donnant pas les moyens de peser en termes d 'alternative générale. • A propos du rôle de la CFDT dans la crise générale du syndicalisme, tu proposais tout à l'heure une démarche de 11 resyndicalisation 11, au bon sens du terme, repartir des revendications, des luttes etc. Cela ne suppose-t-il pas la remise en question de ce qui a été une matrice de la CFDT : la conception du syndicat comme mouvement politique, syndicat-parti, dont J'orientation est dictée par des déterminants directement politiques ? P.C. -S. :Cela suppose en effet de remettre en cause une chose qui n'était pas le fait de l'ensemble de la CFDT. Quand on étudie le passé de la CFDT, cette histoire d'un syndicat en même temps parti est très récente. Il faut distinguer deux phases. La première, lorsqu'il n'y avait pas de Parti socialiste et de gauche unie en France : la CFDT avant 1968 et un peu après constatait qu'il lui fallait un répondant politique. Mais ce n'était pas un syndicat-parti, c'était un syndicat qui intervenait sur la champ politique et qui répétait un peu la situation du syndicalisme révolutionnaire qui ne trouvait pas non plus de répondant politique.. . A partir de la signature du Programme commun, il s'est produit autre chose : l'équipe de Maire a pris le contrôle de la direction confédérale, et cela relève d'une analyse qui m'a demandé du temps, et dont le livre présente des éléments ... Direction confédérale, elle a cherché à faire passer une conception des rapports avec la gauche non communiste qui était celle qu'elle avait défendue avant 1968 lorsqu'elle était minoritaire, conception selon laquelle une " république moderne » en France supposait que la gauche non communiste évite d'affronter directement les propriétaires des grands moyens de production et cherche à obtenir une modernisation des comportements du patronat, tout en adaptant les rapports sociaux grâce à certaines réformes , pressions, transformations, à la fois culturelles et sociales, par capillarité au niveau social, local... Bref, un grand mouvement qui évite toute rupture et permette d'occuper les interstices de la société capitaliste avec des éléments de démocratie et de socialisme, conduisant de la sorte à un changement de société. On peut penser que c'est un rêve, mais c'est un rêve qu'ont partagé les gens qui ont dirigé la confédération pendant les années soixante-dix.

Dans une optique différente, en fait, la majorité des militants, pendant tout un temps, espéraient constituer un courant syndical qui donnerait un débouché pour aller plus loin que l'union de la gauche. Ce projet a fait faillite avec la division de l'union de la gauche. Edmond Maire a dit alors - c'est cela le " recentrage" - qu'il fallait se replier sur l'activité syndicale. Il a fait adopter cette orientation à un moment où beaucoup de dirigeants rompaient avec l'action syndicale. Il n 'y avait plus de perspective politique globale, mais était maintenu le même projet économique et social. Et on a retrouvé celui-ci quand, en 1981-1982, il s'est agi d'adapter les revendications pour ne pas gêner les relations entre la gauche et le patronat ; ensuite en 1986 et 1989, dans la décision d'être neutre entre la gauche et la droite, lorsqu'il fallait la cohabitation puis la tentative d'alliance avec les centristes. C'est une vieille idée: la première fois qu'on trouve expliqué par les tenants de ce courant qu'il faut que le syndicalisme ne gêne pas l'alliance entre les socialistes modernes et les centristes démocratiques, c'est dans un texte de Maire avant 1968. Lui même le reconnaît, il a toujours eu cette continuité politique. Je pense que ce qu'on a cru être dans

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CRISE DE LA CFDT ET CRISE DU SYNDICALISME la CFDT la v1s1on d'un syndicat-parti est très connoté à ce projet de social-démocratie de type mendésiste véhiculé par Edmond Maire. C'est une thèse politique autour de laquelle il a consolidé une équipe de direction confédérale et un certain nombre d'équipes de fédérations. Cela on peut dire qu'il faudrait le remettre en cause. Mais ce n'est même pas nécessaire, la faillite est patente: concrètement, les patrons en question licencient aujourd'hui trois fois plus de délégués syndicaux et de délégués du personnel qu'il y a dix ans. Depuis que cette ligne s'applique, les patrons ont montré ce qu'était pour eux le modernisme. Il suffit de regarder le nombre de chômeurs et de précaires, on voit bien ce qu'il en est. Cette ligne là ne suscite aucune modernisation généreuse des patrons débarrassés de " syndicalistes archaïques ". La CFDT a cessé de contester leur " légitimité ". Ils n'ont pas changé de nature, simplement ils profitent mieux de la situation. • Et en matière de revendications, des remises en cause sont-elles nécessaires? P. C.-S. : Certains croient qu'il y a des revendications fondamentalement nouvelles. On nous dit : le mouvement syndical ne s'est pas adapté aux femmes, ce qui est vrai. On nous dit : le mouvement syndical n'a pas pris en charge les revendications de formation, ce qui est vrai. Est-ce que cela signifie que le syndicalisme n'avait pas intégré ces dimensions là, étrangères à la réflexion syndicale ? Autrement dit : le syndicalisme en lui-même est-il " dépassé" ou est-ce un problème de pratique syndicale, non adaptée ou insuffisante sur des problèmes cruciaux ?

En ce qui concerne les immigrés, on ne peut pas dire que la CFDT avait une pratique insuffisante, puisqu'elle s'est souvent implantée à partir d'OS immigrés, en ayant le souci de respecter leurs cultures, leurs religions, avec pour souci de défendre leur dignité, en sachant faire le lien entre les revendications salariales et les problèmes de dignité , de profession et autres ... Pourtant, en 1981, a-t-elle tout fait pour l'égalité des droits ? Si l'on prend la question des femmes, c'est du temps de la CFTC qu'a été lancée en France l'idée d'une loi favorisant le travail à mi-temps pour permettre aux femmes de mieux s'occuper de leurs enfants. Cette idée qu'on vient de redécouvrir au milieu des années quatre-vingt a été émise par les gaullistes en 1963, ils pensaient que la CFTC au nom de son attachement à la famille, " les rôles différents entre les hommes et les femmes ", devrait accepter. Aujourd'hui, Nicole Notat dit que c'est un progrès qu'on reconnaisse enfin ce droit pour les femmes. Or, en 1963, la CFTC avait rejeté ce projet en disant que le travail salarié devait avant tout permettre à chaque être humain d'avoir son autonomie, et qu'il était hors de question d'accepter qu'un syndicat cautionne cette loi sur le travail à mi-temps qui faisait des femmes des êtres à part. Si la CFTC l'a refusé, c'est parce qu'il y avait une commission femmes où étaient présentes à la fois des femmes qui ne voulaient pas la déconfessionnalisation et d'autres de la "minorité"· Ensemble, sur le plan des revendications féminines, elles défendaient cela . On a eu, au début des années soixante dix, une prise en charge des commissions femmes. C'est quand celles-ci présentaient une autonomie des exigences des femmes, qui allait mettre à mal les propositions politiques du programme commun, en posant les problèmes d'équipements collectifs, de revendications à chaud sur le terrain, et donc radicaliser des questions syndicales, sociales, économiques, c'est à ce moment donc que l'appareil confédéral a mis le holà tirant prétexte que c'était souvent des gens d'extrême gauche qui y étaient influents. En réalité, l'alerte avait été donnée parce que les mobilisations féministes avaient commencé à formuler des exigences qui allaient plus loin que ce que souhaitaient les directions social-démocrates au même moment. C'est parce qu'il y avait un caractère explosif d'une fusion entre le féminisme et le syndicalisme CFDT que l'appareil confédéral a mis un terme à l'autonomie des commissions femmes en lien avec le mouvement syndical. On ne peut pas dire que c'est le syndicalisme CFDT, et même ex-CFTC, qui a été "dépassé" :le vrai problème est qu'il y a eu un choix politique de casser cette dynamique de fusion entre le féminisme et le syndicalisme. Sur la question de la formation, on

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CRISE DE LA CFDT ET CRISE DU SYNDICALISME a quelque chose du même type. Il y a aussi une responsabilité collective de l'appareil syndical, puisque ce sont les patrons qui utilisent la formation contre les salariés au moment où ils veulent dégraisser, licencier, fermer des entreprises ... Est-ce à dire que les syndicats ne se sont pas souciés de la formation avant la phase actuelle ? Certains tenants de "l'école de la régulation " expliquent que les syndicats se sont contentés de prendre ce qu'on leur donnait en matière de salaires, laissant faire tout le reste, dans le domaine de l'organisation du travail en particulier, au patronat. C'est une vision totalement fantasmatique. La CFTC et la CFDT ont mis en cause très tôt la division taylorienne du travail, c'est même comme cela qu'elles se sont implantées parmi les OS. Elles avaient aussi une revendication de formation. On retrouve dans les tracts de 68 le droit à la formation professionnelle librement choisie par les salariés et payée par le patronat pour permettre à chacun d'avoir une promotion dans son emploi et une formation complémentaire et ne pas être voué à des tâches répétitives à vie. La version réformatrice des gaullistes a fait la loi sur l'apprentissage, la loi sur la formation perma -nente etc. C'est-à-dire a institutionnalisé le problème dans les entreprises, et, compte tenu d'une phase de plein emploi, le syndicalisme l'a peu pris en charge. Par ailleurs, il y eu une évolution des qualifications chez les jeunes, et le patronat a changé son fusil d'épaule, il a voulu des gens plus qualifiés. Si on regarde bien ce qui s'est passé il y dix ans, au moment où le patronat a fait ce choix, il aurait fallu à la fois répondre sur le plan syndical, dans les entreprises, dans l'éducation nationale, et politique, en termes d'exigences par rapport à l'organisation de toute la formation en France. Il est notable que des patrons consacrent de 4 à 10% de la masse salariale pour faire de la formation dans les entreprises. A condition qu'ils en disposent librement, ils ne se plaignent pas de ces charges sociales là. Il y avait donc un terrain d'intervention pour le mouvement syndical qui aurait dû montrer le lien entre la formation initiale, la formation continue et la nécessité que ces fonds, qui font officiellement partie de la masse salariale du fait du salaire différé, soient contrôlés par les organisations syndicales. Ceux qui disent que ces revendications sont nouvelles et désarçonnent le mouvement syndical oublient comment cela s'est passé : il y a eu un début de prise en char~e. qui a entraîné une tactique du patronat et de la majorité gouvernementale, celle-ci permettant une nouvelle offensive patronale, laquelle n'a pas eu de réponse de la part des confédérations parce que c'était le moment où elles étaient divisées... Mais ces revendications avaient été réfléchies très tôt. C'est bien un problème de prise en charge qui est en cause. • Pour conclure, toujours sur ces exigences de remises en cause, qu'est-ce qui t'apparaît le plus fondamental? P.C.-S. :Ce qu'il faut remettre fondamentalement en cause dans la CFDT, et cela touche à la fois des gens qui étaient dans la majorité confédérale avant et après Strasbourg comme une partie qui était dans la minorité, ce sont les rapports entre les syndicalistes et les travailleurs. On a été marqué par une dizaine d'années où ces rapports ne posaient pas trop de problèmes, le Monde et tous les journaux disaient que le " pouvoir syndical " était trop fort. Tel était le thème en 1978. En octobre-novembre 1980 on a : " Les syndicats en crise, la démobilisation par la peur " . Ce revirement idéologique s'est fait en dix-huit mois. Et on dit depuis près d'une dizaine d'années que les syndicats ne vont pas bien et qu'il y a une démobilisation relative. Du coup, il y a une chose que les syndicalistes ont perdu de vue, c'est comment utiliser les droits syndicaux au profit des travailleurs. On constate un paradoxe : les droits syndicaux qui ont été acquis ne sont pas utilisés pour donner la parole aux travailleurs, mais pour que les syndicalistes vaquent à leurs occupations, installés dans la division. Cela c'est la mort du syndicalisme. Tel est le vrai problème: ce qu'il faut changer c'est que tous les droits syndicaux soient utilisés pour donner la parole aux travailleurs, en priorité leur permettre de s'exprimer. C'est comme cela que le syndicalisme retrouvera de la vie.

Propos recueillis par Francis Site!

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