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CFDT

Quand Kaspar parie sur le dos des salariés

· Critique communiste, n° 88, septembre 1989 · p. 7-8 · 1 517 mots

CFDT : quand Kaspar parie sur le dos des salariés

A ALAIN NAZIER

LORS que tous les commentateurs parlent d'un éventuel automne chaud ou agité, le secrétaire général de la CFDT, Jean Kaspar, prend de la hauteur par rapport à l'actualité avec le traditionnel billet de rentrée publié dans le Monde du 23 août 1989. La situation immédiate est vite expédiée par le recensement des questions à résoudre : chômage , financement de la protection sociale, formation professionnelle et qualification. Des esprits chagrins s'étonneront de n'y voir point figurer les salaires dont tout le monde s'accorde à dire qu'ils sont la préoccupation majeure du monde du travail en cette rentrée. A tel point que Rocard se creuse la tête pour définir une politique salariale dans la fonction publique ... sans augmentation de salaire !

Non pas que la CFDT n'aie pas quelques idées sur ces questions, mais elles ne sont pas au centre du lancement de la rentrée. Peut-être que le bureau national de septembre rectifiera cette impression. C'est donc au fil des lectures de Syndicalisme hebdo qu'il faut se faire une idée des revendications cédétistes. Nous prendrons les salaires pour exemple . 'Syndicalisme du 22 juin titrait : " Répartir les fruits de la croissance " ; et le numéro du 13 juillet offrait un dossier intitulé : " Salaires-revenus, différences sous tous rapports ", où était mis en exergue " la langueur du pouvoir d 'achat et la vigueur des inégalités "· Mais là encore, au-delà de ce constat, ce ne sont que des axes revendicatifs qui sont mis en avant. Il était même dit qu'il fallait " une action vigoureuse pour faire avancer les revendications CFDT"· Mais quelle action? Avec quelles forces? Mystêre ! La justesse des axes revendicatifs ne devrait pas par ailleurs empêcher de les chiffrer: le salaire minimum à moins de 6 000 F ou 6 500 F serait-il si indécent au regard des besoins des salariés ou des profits patronaux ? Est-il ubuesque de réclamer une augmentation uniforme de 1 500 F alors que la hiérarchie salariale semble se creuser de nouveau ? La réponse de N. Notat face à la volonté de Rocard d'introduire l'intéressement dans la fonction publique ne laisse pas d'être inquiétante: "Si le Premier ministre a l 'intention d e réfléchir avec les syndicats sur les moyens de faire bénéficier de la croissance les fonctionnaires, nous nous en félicitons. Toutefois, on ne peut imaginer qu'on substitue à l'actuel critère de l'inflation le seul critère du P/8. Il faut au contraire marier les deux "· Il y a quelque naïveté à se féliciter d'abord d'un mauvais coup pour essayer ensuite d'en limiter la portée. On retrouve ici malheureusement toute la (mauvaise) démarche cédétiste qui consiste à rogner les aspérités les plus saillantes des attaques contre les travailleurs au lieu de chercher à les briser à la racine même. Car si Kaspar admet cette vérité de bon sens que le rôle du syndicalisme est "d'agir pour répondre aux problèmes concrets des travailleurs "• le verbe agir dans le dictionnaire cédétiste a plus la connotation de négocier que d'organiser le rapport de forces propre à faire reculer patrons et gouvernement.

S'il est rappelé au gouvernement qu'il doit entendre les revendications syndicales et qu'il ne doit pas rêver d'une société sans conflit, c'est bien évidemment que la direction de la CFDT doit prendre ses marques pour le cas où justement des conflits d'envergure démarreraient. Elle a en mémoire les déboires subis en santé ou partiellement dans les PTT l'an dernier. Mais elle ne veut pas non plus être esclave des pressions des événements ni du doute et de la contestation franche ou larvée qui continue de s'exprimer dans ses organisations comme l'ont montré les congrès récents du SGEN, des Finances, de la Santé, de la Haute-Garonne ou d'HACUITEX.

Le billet de rentrée ayant posé les termes de l'élémentaire prudence vis-à-vis de possibles mobilisations à venir, qu'au demeurant il n'appelle pas à construire, vise plutôt à réaffirmer la ligne de fond de l'orientation majoritaire.

Nul ne pourra contester le bien-fondé d'un syndicalisme indépendant du politique et encore plus des partis, qu'ils soient de droite ou de gauche. L'expérience la plus récente est là pour en confirmer la validité. Mais la question qui vient immédiatement c'est " pourquoi faire? ". Là, on n'est pas trop surpris de lire une nouvelle condamnation de tous les dogmatismes syndicaux et patronaux, surtout ceux " qui rassurent les nostalgiques de la lutte de

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CFDT: QUAND KASPAR PARIE SUR LE DOS DES SALARIÉS classes "· Comme si le patron moderniste qui négocie la flexibilité des horaires et anime des cercles de qualité ne faisait pas partie de la famille des exploiteurs.

La question centrale pour la CFDT reste bien le combat entre " deux types de syndicalisme "• celui des dogmatismes et celui qui prend la mesure des mutations et s'y adapte. Quel syndicalisme nouveau ? Celui qui " a progressivement intégré les réalités économiques "• " non pour assurer d'abord la compétitivité et dégager du profit" (la précision est heureuse) mais pour " montrer que le social est un élément déterminant de la rationalité économique "· S'il s'agit de souligner qu'une entreprise ne peut vivre, se développer que grâce aux salariés qui apportent leur sueur, leur cerveau et leur savoir-faire, nous en serons aisément d'accord. C'est justement la raison pour laquelle il n'y a aucune rationalité à ce que ce soit les capitalistes qui décident des investissements, des objets à produire ou des services à rendre, des conditions de travail et des salaires. C'est ce qui justifie à nos yeux l'expropriation des capitalistes. Rappeler cette rationalité-là nous fera encore une fois ranger dans le camp des antidémocrates par la direction CFDT. Tant il est vrai qu'au-delà des tensions, des conflits inhérents à toute société, le rôle du syndicalisme, selon Kaspar, serait d'être "producteur de consensus "• c'est-à-dire "de solutions négociées" avec l'autre partenaire de la société démocratique : le patronat. Solutions négociées qui mettent en exploitation, au sens strict, " les gisements de productivité fantastiques" que sont "l'implication, la motivation et l 'intelligence des hommes et des femmes" dans l'entreprise.

La CFDT veut un syndicalisme qui "s'ouvre davantage aux salariés, à leur participation "· Bravo ! On a vu l'an passé, lors du conflit des infirmières, cette ouverture particulière qui consiste à signer un accord avec le gouvernement, dans la plus stricte indépendance syndicale cela va de soi, contre l'avis de milliers d'infirmières en grève et qui refusaient explicitement dans leurs assemblées générales et leurs services cet accord. S'ouvrir aux aspirations des salariés ? Bien sûr. Ils sont aussi demandeurs d'unité d'action. La direction CGT vient de faire tactiquement un signe dans ce sens. C'est l'Union régionale Basse-Normandie qui rappelle qu'elle a toujours été pour cette unité d'action (même quand la CGT la leur refusait en les mettant dans le même sac que Maire) et propose à ses organisations de rencontrer tous les partenaires syndicaux "pour rechercher les terrains d'entente possibles sur l'action revendicative"· De la part de la direction confédérale, silence radio. Pas un mot sur le conflit qu'ont mené les travailleurs des impôts pendant tout l'été et de l'appel de toutes leurs organisations syndicales pour le 12 septembre. Peut-être un exemple à ne pas suivre ? En revanche, il est pris acte des difficultés que rencontre la recomposition syndicale. FO a repris les mauvais chemins du statu quo social et la volonté d'hégémonie par trop affichée de certains secteurs du Parti socialiste sur le processus fait tâche sur la pureté syndicale. Pour autant la CFDT ne renonce pas aux convergences " vitales "entre syndicalismes du même type pour enfin, un jour, plus lointain que prêvu sans doute, " grâce à un travail et une volonté commune, déboucher alors dans le même océan syndical dont parlait E. Maire au congrès de Strasbourg. C'est là, en tout cas, la volonté de la CFDT malgré toutes les difficultés liées à l'histoire et aux cultures"·

A la fin de son article Kaspar se demande si une telle conception est un " pari fou ou celui de la raison "· Bonne question. Une chose est sûre : ce coup de peinture sur l'édifice vermoulu de la collaboration de classes se fait sur le dos des travailleurs qui sont las des négociations à reculons, au coup par coup, sur le terrain de l'adversaire. La justification de la division n'est sans doute pas apte à rendre le syndicalisme attrayant pour les salariés. Rabâcher la ligne dite de l'adaptation qui a déjà fait tant de mal à la CFDT c'est du masochisme à l'état pur. Kaspar devrait lire et méditer Syndicalisme du 31 août qui consacre une page aux raisons des départs de l'organisation : 40 % pour des raisons de fond où s'entassent pêle-mêle: la zizanie syndicale, la mollesse de la CFDT face au gouvernement entre 1981 et 1984, les déclarations et positions sur la rigueur, le mouvement étudiant ou la flexibilité ; sans oublier les quelques pour cents qui se plaignent d'une mauvaise défense des salariés. Le pari de l'intelligence serait peut-être de ne pas persister dans les mêmes erreurs.

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