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Quand les travailleurs ressen(( tent le besoin de lutter ils éprouvent naturellement le besoin d'unité. Leur unité, telle que je viens de la décrire, et l'unité des organisations syndicales. A l'entreprise et à tous les niveaux possibles. Nous en sommes résolument partisans. Dans les conditions qui se créent, la question se pose pour les confédérations aussi. Nous ne sommes pas pour eryoliver les choses ni les noircir. Soyons vrais c'est plus efficace. Nous savons les différences qui existent entre la CGT et d'autres. Et aussi entre les autres. Mais la vie est là. Et nous voyons bien que sur des questions importantes, les déclarations - voire les positions - se rapprochent. Faut-il que les divergences nous empêchent de nous retrouver ensemble avec les travailleurs qui engagent la lutte, avec nos organisations respectives qui y participent pour appuyer et impulser la défense de revendications qui peuvent et doivent nous rapprocher? C'est pourquoi nous nous adressons aux salariés pour qu'ils se rassemblent démocratiquement sans attendre afin d 'engager l'action. Et nous disons à toutes les confédérations que nous sommes prêts à rechercher les terrains d'entente possibles sur les sujets brûlants ce qui ferait tant de bien pour l'efficacité des luttes revendicatives. " Ainsi parlait Henri Krasucki lors de sa conférence de presse de rentrée sociale, le 23 août. Depuis, la commission exécutive confédérale a confirmé, début septembre, l'option unitaire du bureau. Le changement de ton représente un tournant si brusque qu'on doit en mesurer la portée pratique réelle.
La CGT a pris en compte l'aspiration unitaire nouvelle lors de son 43• congrès de mai 1989. Ce simple constat l'incitait à la prudence face aux coordinations . Dans son arsenal de référence elle n'excluait pas d 'y participer, pas plus qu'elle n'excluait l'unité. Dans la tradition politique de sa direction, le texte d'orientation contenait bien entendu d'autres paragraphes en tous points opposés qui insistaient sur le rôle unique et irremplaçable d'une CGT seul syndicat réel et sérieux. Cette philosophie sommaire-" seule la CGT"-, fonctionnait jusqu'alors comme le credo exclusif. La religion CGT, dont Jean Magniadas fit un livre, reposait sur le dogme de l'identité cégétiste confondue au syndicalisme de classe. Le reste du monde syndical considéré comme réformiste ne méritait pas qu'elle y intervienne. Cette vision des deux mondes qui s'ignorent était sœur de celle de la social-démocratie. Des rangs de celle-ci sortaient des projets de recomposition autour du Parti socialiste dont le caractère commun était le contournement de la CGT. Tout cela fonctionnait dans l'ambiance terne de chute globale du syndicalisme, de recul de la syndicalisation et de perte de crédit auprès des jeunes générations salariées. Formellement, la rupture de l'unité remonte à celle de l'alliance du PCF, du PS et des radicaux pour gouverner ensemble, en septembre 1977. Le cours sectaire fut modulé lors du passage du PCF au gouvernement. Syndicat de l'union gouvernementale réalisée in extremis en juin 1981 , la CGT n'eut de cesse par la suite de faire oublier cette inféodation de 1981 à juillet 1984, date du départ des quatre ministres communistes du gouvernement. Faire oublier l'attitude de garde syndical des réformes de l'Etat, tel était le souci majeur. Il se traduisit par une course folle de la centrale, de la caricature d'insurrection populaire menée par le service d'ordre à lvry-SKF à l'agitation boutiquière et peu efficace autour des " dix de Billan -court " . Le tumultueux fleuve sectaire buta naturellement sur la grève étudiante de l'hiver 1986. Traumatisés par Mai 68 et effrayés d 'en subir un second, les leaders cégétistes constituèrent une commission auprès de la coordination étudiante, répondant à son appel à manifester. Depuis, le cours sectaire croise des tactiques particulières, souples et dictées par la nécessité. La grève des infirmières ne vit pas une CGT front de bœuf, mais conforme à son attitude lors des grèves contre Devaquet. Cette manière de faire, inscrite au document d'orientation du 43• congrès, ne s'instit ua pas en loi, mais s'imposa comme une impérieuse nécessité. En ce sens la CGT ne devient pas unitaire, elle ne s'autoréforme pas : elle s'adapte pour ne pas perdre pied dans les luttes. Elle demeure la
CGT première centrale dans les élections professionnelles, mais cela ne lui procure nullement un moyen d'encadrement des conflits.
L'unité dont parle Henri Krasucki correspond à plusieurs nécessités imposées de l'extérieur à la CGT. Les salariés en grève l'exigent. Mais ils n'attendent plus de feu vert syndical pour partir en lutte. Tout l'appareil connaît les sueurs froides du débordement, cruellement présent dans la grève des infirmières et potentiel dans la plupart des secteurs. La direction confédérale doit réagir vite pour offrir à cette soif unitaire un breuvage qui ressemble à l'unité, qui a le goût de l'unité, mais qui n'est pas l'unité. Ce que fait la CGT aux Impôts, à Peugeot-Mulhouse, et dans d'autres secteurs. Une intersyndicale au sommet, symbolisant l'unité, mais ne la soumettant pas au contrôle décisoire de la base, voilà le nec plus ultra anticoordinations , antidébordements. La recette n'est pas nouvelle. Elle servit largement après Mai 68 . Elle peut marcher car le seul fait de réaliser l'unité syndicale est susceptible de débloquer des énergies dans beaucoup d'entreprises du privé. Et représenter un petit événement dans le public. Cette unité Canada Dry ne sert pas de moyen cégétiste à une offensive revendicative tous azimuts. La CGT n'entreprend nulle campagne pour les salaires, l'emploi ou la Sécurité sociale. La méthode utilisée, tout entière déterminée par la restauration du contrôle sur l'action, parle essentiellement d'unité des syndicats. Demeure une certaine fragilité car, unis, ils ne recouvrent pas pour autant le crédit perdu ces dernières années. N'empêche, une intersyndicale aux connivences bien rôdées entre syndicats sait juguler le contrôle démocratique, et donc la lutte même. La grève des crèches, et l'actuel mouvement des Impôts en témoignent. Il convient de faire l'économie du débat sur la sincérité, l'authenticité du tournant CGT : la direction n'a pas le choix. Dans la misère syndicale actuelle elle apparaît facilement la plus à gauche dans les élections professionnelles car elle l'est réellement. Elle entreprend une reconquête au moyen de cette unité particulière.
D'autres motivations président à cette manière de faire . Le PCF laisse libre la CGT de toute consigne de vote contraignante, comme le fut celle en faveur du candidat Herzog. Le plus mauvais score du PCF a été aussi celui d'une CGT dont nombre de commissions exécutives fédérales se sont prononcées en faveur du candidat du PCF. Aujourd'hui, nulle élection ne vient obs-
CGT truer l'horizon syndical CGT. Mais aucune orientation politique du PCF non plus. Le PCF ne se bat sur aucune ligne politique, il laisse le terra in syndical radical à la CGT, chargée d'occuper tout l'espace social, afin de le borner aux seules actions économiques, excluant par postulat tout affrontement politique central. Le rôle cégétiste requiert donc des moyens sociaux d'agitation, d'intervention sur la scène centrale . Seule, elle ne peut plus mettre de larges mouvements en œuvre : l'unité de ce point de vue également constitue un outil irremplaçable. Faire monter la pression sociale sans la faire converger contre le gouvernement en place, voilà qui relève d'un art bureaucratique consommé. De façon interne, ayant asséché toute vie syndicale, et sélectionné en fonction de la docilité centrale, elle a contribué à la chute vertigineuse du niveau syndical de ses militants. Si bien que des tactiques fines, élaborées au sommet, ne passent pas, par opposition politique et par perte du savoir-faire militant. Dans ce genre de situation, une hypercentralisation est nécessaire, et la tactique de sommet décisive. D'où ces manœuvres unitaires à l'échelle fédérale, mieux dirigées par l'échelon confédéral. Enfin, par rapport au PS, la CGT intervient pour couper l'herbe sous le pied à d'éventuelles oppositions internes et de nouveaux rebondissements du débat syndical à l'orée du congrès du PS.
Il devient décisif pour les cégétistes unitaires et lutte de classes de ne pas se faire balloter par les changements de la tactique de sommet. Unitaires , ils se doivent d'utiliser ce qu'il l'est en haut pour mieux faire progresser l'action à tous niveaux avec les autres syndicats et avec les principaux intéressés, les salariés eux-mêmes. En ce sens, ils peuvent œuvrer à l'unité intersyndicale au service de l'unité ouvrière, de la mise en place d'organes d'autocontrôle des mouvements par leurs acteurs. Lutte de classe, ils n'oublient pas qu'un gouvernement Rocard entreprend dans les trois ans à venir la mise en coupe libérale réglée d'une série de secteurs. Pour eux, l'unité sert à promouvoir les revendications correspondant à la satisfaction des besoins. Le dilemme cégétiste confédéral voulait enfermer le débat en deux camps : les unitaires lâchant les revendications et les luttes de classes sectaires.
Désormais, l'" unité prônée d'en haut " doit servir à l'action revendicative de masse. A chaud, dans la grève, ils savent dorénavant qu'il existe la possibilité de diriger démocratiquement, unitairement, collectivement les luttes. En ce sens, ils n'opposent pas unité syndicale à coordination, mais mettent l'intersyndicale au service du mouvement, et des comités de grève et coordinations s'ils existent. La CGT accompagne l'unité de sommet d'une nouvelle salve de journées d'action dont l'inefficacité permettra d'éventer les manœuvres en cours et d'asseoir l'autorité de la démocratie ouvrière dans l'action.