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UEL homme extraordinaire ! (( La question n'est pas de savoir si l 'on est d 'accord avec tout ce qu'il a dit ou fait; mais toute son oeuvre est marquée par le sceau de l 'originalité, de son intelligence souple, sensible et profondément cultivée. Une intelligence qui a toujours été accompagnée par une personnalité chaleureuse et un esprit ouvert. Il ne nous a pas transmis une doctrine rigide, mais le plaisir et la curiosité pour la vie dans toutes ses manifestations" 1 • Avec ces mots, l'historien anglais Edward P. Thompson célébrait le quatre-vingtième anniversaire de C. L. R. James. Il me semble juste et important de les rappeler ici, au début de ce bref portrait de l'auteur des Jacobins noirs, lorsqu'il vient de nous quitter.
A la fois théoricien marxiste, pionnier du mouvement pan -africaniste, écrivain, critique littéraire et spécialiste de cricket, James était né à Port of Spain, dans l'île de Trinidad, en 1901. Petit-fils d'esclaves, élevé dans une famille d'instituteurs, il fréquenta le Queen's Royal College, l'école la plus prestigieuse de l'île, où il reçut une formation classique selon les traditions de la classe moyenne britannique. Il dira plus tard que les origines de son œuvre se trouvaient "dans la culture, l'histoire et la pensée occidentales 2 "· Son adolescence fut marquée par la lecture de Shakespeare, ainsi que des classiques grecs et latins, mais son identification à la culture britan -nique ne pouvait pas s'accomplir sans conflits ni déchirures. Comme la plupart des jeunes intellectuels caribéens de sa génération -George Padmore, Franz Fanon, Aimé Césaire et Cyril Briggs, pour ne rappeler que les plus importants - James fut bientôt attiré par les traditions et les cultures indigènes, représentées par des manifestations comme le carnaval, le woudou et en particulier le cricket, un sport d'origine britannique qui cependant était devenu très populaire aux Antilles. Dans la foulée du garveysme, il participa en 1919 à la création de la première association nationaliste noire de Trinidad, le Maverick Club, et adhéra au mouvement de Captain Cipriani, surnommé " le Garvey de la Jamaïque ".
Comme J'a remarqué Cedric Robinson, le nationalisme s'est développé dans les Caraïbes tout d'abord au sein de la petite bourgeoisie intellectuelle noire, placée au milieu de la société entre la majorité de la population (les descendants des esclaves) et la bourgeoisie blanche 3 . Il s'agissait d'une intelligentsia marginalisée, à la fois exclue de la société blanche et arrachée à ses propres racines culturelles . On pourrait distinguer trois phases dans ce processus de formation de l'identité nationale : 1. les jeunes intellectuels se radicalisaient, dans un contexte marqué par le colonialisme et la montée des mouvements de libération nationale, après avoir assimilé la culture occidentale ; 2. le nationalisme, l'idée pan-africaniste et le concept de négritude exprimaient le rejet de l'assimilation ; 3. l'affirmation d'une identité noire impliquait la découverte de l'Afrique, de son histoire et de ses cultures. James a décrit ce parcours des intellectuels antillais dans les termes suivants : "Le premier pas vers la liberté consistait à partir à l'étranger. Avant de pouvoir commencer à se concevoir en gens libres et indépendants, ils devaient se débarrasser l 'esprit du stigmate selon lequel tout ce qui était africain était inférieur et avili. La route menant à l'identité nationale antillaise passait par l'Afrique 114 •
En 1932, James quitta les Antilles et arriva à Londres, où il retrouva son ami d'enfance Malcom Nurse, désormais connu sous le pseudonyme de George Padmore. Il gagnait sa vie en écrivant des articles sur le cricket pour le Manchester Guardian, mais son intérêt fut immédiatement polarisé par la vie politique britannique. Il publia une histoire du nationalisme noir à Trinidad, The Life of Captain Cipriani : An Account of British Cavernement in the West lndies, qui l'imposa comme un des porte-parole de la cause anti-colonialiste. En Angleterre , il découvrit les luttes du prolétariat industriel, le mouvement ouvrier et le marxisme ; il adhéra au courant trotskyste de l'lndipen -dent Labour Party (ILP) et devint un collaborateur régulier de sa presse.
Dans une interview réalisée en 1980, James affirma d'être devenu marxiste sous
l'influence de deux livres : Histoire de la révolution russe de Léon Trotsky, paru la même année de son arrivée à Londres, et Le d éclin de l'Occident, d'Oswald Spengle~. Il est impossible de cacher un certain étonnement face à cette juxtaposition de deux ouvrages tellement différents : le premier un classique de l'historiographie marxiste, le deuxième un texte typique de la pensée conservatrice allemande du début du siècle . Evidemment, ce qui explique la fascination de James pour Spengler ce n'était pas les idées politiques qu'il pouvait trouver dans cette œuvre, mais plutôt sa critique radicale de la modernité en tant que forme de civilisation. Il voulait rattacher sa dénonciation du racisme et du colonialisme à un refus de la civilisation occidentale dans son ensemble. Pour un jeune intellectuel comme James, éduqué dans le milieu culturel pragmatiste et positiviste de l'empire britannique, la découverte du Kulturpessimismus allemand, même dans ses versions réactionnaires, pouvait apporter des idées nouvelles . Il s'appropria cette critique de la modernité en la réinterprétant à la lumière du marxisme.
En 1935, James dirigea le mouvement contre l'invasion de I'Ethiopie par l'armée de Mussolini . Doublement concerné par cette guerre, en tant que Noir et en tant que socialiste internationaliste, il se présenta à l'ambassade d'Ethiopie à Londres pour offrir ses services. Il voulait aller en Afrique pour répandre l'idée socialiste au sein du peuple abyssin et organiser la propagande défaitiste à l'égard des soldats italiens. Il dut renoncer à ce projet, mais à Londres il poursuivit inlassablement son action anti-colonialiste. Il dirigea l'International African Friends of Ethiopia (lAFE) et mena une lutte passionnée au sein de la gauche britannique pour le boycottage de la guerre.
Deux ouvrages, publiés respectivement en 1937 et 1938, témoignent de cette recherche d'une orientation nouvelle entre marxisme et identité noire : World Revolution 1917-1937, une histoire de l'Internationale communiste écrite d'un point de vue marxiste mais anti-stalinien, et surtout son chef-d'oeuvre Black Jacobins, qui trace l'histoire de la première révolte victorieuse des esclaves contre le pouvoir colo-
C. L. R. James. niai. Cette étude de la révolution de Saint-Domingue, dirigée par Toussaint Louverture entre 1791 et 1803, a été traduite en plusieurs langues et a largement contribué à la célébrité de son auteur. James a résumé en ces termes la genèse de son ouvrage, qui lui demanda une année de travail à Paris, aux archives de la Bibliothèque nationale : " Je décidai d'écrire un livre dans lequel les Africains - ou leurs descendants dans le Nouveau Monde-, au lieu d'être constamment l'objet de l'exploitation et de la férocité d'autres peuples, se mettraient à agir sur une grande échelle, et façonneraient leur destin " 6 •
La révolte des esclaves de Saint-Domingue, qui affirmèrent leur dignité d'hommes et de femmes libres et repoussèrent toutes les expéditions françaises jusqu'à l'instauration, en 1803, de l'Etat indépendant de Haïti, se chargeait, aux yeux de James, d'une haute valeur symbolique. Elle prouvait la possibilité de briser les chaînes d'une oppression séculaire amorcée par la conquête espagnole . Dès les premières pages, James montrait que son propos était de mettre en question toute une civilisation : " Ils introduisirent le
christianisme, le travail forcé dans les mines, Le meurtre, Le rapt, Les chiens policiers, Les maladies étrangères et La famine artificielle (en affamant Les rebelles par La destruction des cultures). Les bienfaits d'une civilisation plus élevée réduisirent La population indigène de 1,3 million à 15 000 habitants en quinze ans 7 • "
Les Jacobins noirs (ainsi qu'un autre ouvrage publié aux Etats-Unis deux ans auparavant, Black Reconstruction, de W. E. B. Du Bois), a marqué un tournant dans l'historiographie, en abandonnant l'approche euro-centrique jusqu'alors dominante (y compris dans la culture marxiste). Grâce à ces études de pionniers, non seulement l'esclavage était reconnu pour la première fois comme une des sources fondamentales de la révolution industrielle et de l'accumulation capitaliste dans le monde occidental, mais la question noire était finalement posée dans sa dimension subjective, culturelle et " nationale " . Les bateaux qui transportaient les esclaves de l'Afrique au Nouveau Monde contenaient sans doute de la force de travail, mais celle-ci était faite d'êtres humains porteurs de cultures, valeurs et visions du monde qui donnaient un contenu concret à leurs luttes de libération.
Après avoir participé, en 1938, au congrès de fondation de la Quatrième Internationale, James se transféra aux Etats-Unis, où il resta pendant quinze ans. Ses discussions avec Trotsky au sujet de la question noire, qui amenèrent le mouvement trotskyste à revendiquer le droit d'auto-détermination pour les Afro-américains, demeurent encore aujourd'hui un texte classique 8 . Il aida les marxistes à comprendre que les luttes indépendantes des Noirs pour leurs droits étaient non seulement justes et nécessaires, mais aussi un élément fondamental pour une transformation révolutionnaire de la société américaine. A ses yeux, la question noire n'était pas réductible à une " question de classe " et, par conséquent, il était faux de se borner à revendiquer l'unité des travailleurs noirs et blancs, selon l'attitude alors dominante dans le mouvement ouvrier. En tant que communauté porteuse d'une culture propre (l'héritage du passé africain) et objet d'une oppression spécifique (le racisme), les Noirs américains avaient tendance à s'organiser dans un mouvement autonome, qui devait prendre toute sa place dans un processus révolutionnaire.
Sa rupture avec le trotskysme s'amorça en 1940, autour de la définition de la nature sociale de l'Union soviétique et de son rôle dans la guerre. Trotsky caractérisait la Russie sous Staline comme un " Etat ouvrier dégénéré ", à savoir une société essentiellement post-capitaliste, où l'arriération économique et l'isolement de la révolution avaient permis à une caste bureaucratique de s'emparer du pouvoir sur les cendres des soviets. James, en revanche, voyait l'URSS comme une forme particulière de " capitalisme d'Etat ", ce qui l'amenait à refuser toute hypothèse de " défense de conquêtes d'Octobre " - les bases sociales du régime soviétique - dans la guerre en cours. Cette rupture , qui s'acheva vers la fin des années quarante, amena James et le petit noyau d 'intellectuels marxistes regroupé autour de lui (Raya Dunayevskaya, Grace Lee, Martin Glaberman , etc.) à une attitude de critique radicale de la conception léniniste du parti. La réflexion théorique de cette période est synthétisée dans de nombreux écrits, dont il suffit ici de rappeler State Capitalism and World Revolution (rédigé en collaboration avec G. Lee et R. Dunayevskaya) et une longue étude sur Hegel, Notes on Dialeclics (visant, entre autres, une critique de l'incompréhension de la dialectique chez Trotsky).
La définition de l'Union soviétique comme " capitalisme d'Etat " différenciait James des autres critiques américains de Trotsky (J . Burnham et M. Shatchman), qui avaient élaboré une théorie du " collectivisme bureaucratique " assez proche de celles proposées en Europe par B. Rizzi et C. Castoriadis. Il me semble que cette analyse de James, fondée essentiellement sur la reconnaissance d'une homologie entre l'organisation capitaliste du travail dans l'usine fordiste et le rétablissement des hiérarchies et de l'autoritarisme dans l'industrie soviétique sous Staline, représente une des faiblesses majeures de sa production théorique . En écrivant que " Le régime fordiste ... est le prototype des rapports de production dans L'Allemagne fasciste et dans La Russie stalinienne 11 9 , Ja-
mes tombait dans le piège de réduire l'ensemble des rapports sociaux à la seule organisation du travail dans l'entreprise. Cependant, son intérêt pour la vie des ouvriers à l'intérieur de l'usine fordiste était sans doute nouveau et stimulant. A Detroit, James découvrit l'" ouvrier-masse , : il ne se bornait pas à définir de manière abstraite la classe ouvrière sur la base de sa position dans le processus de production et de sa mission historique de libération, mais il commençait à la regarder comme un sujet social concret. En observant de près la vie des travailleurs américains, on pouvait s'apercevoir de l'existence de clivages ethniques et culturels toujours négligés. Par exemple, l'éthique du travail de l'ouvrier skilled, que les photos du début du siècle nous montraient saisissant avec fierté ses outils, était totalement étrangère à l'ouvrier noir unskilled de General Motors. Bref, avec James et ses camarades de Detroit, le marxisme commença à s'apercevoir des transformations dans le processus de travail - ce que Hany Bravermann appelera " la dégradation du travail dans le xx• siècle " - et au sein du prolétariat. D'après Paul Buhle,
James nourrissait une " foi messianique " dans les potentialités révolutionnaires de la classe ouvrière industrielle américaine, qu'il refusait de considérer " arriérée " et " immature " comme le prétendaient certains clichés européens 10 •
Le produit le plus singulier et fascinant de cette période de réflexion théorique reste probablement son interprétation de l'œuvre de Hermann Melville. Victime de la réaction maccartiste, en 1952 James fut interné à Ellis Island en tant qu'" étranger non agréé " ( undesirable alien). En prison, dans l'attente d'être expulsé vers la Grande-Bretagne, il écrivit Mariners, Renegades and Castaways, qui constitue sans doute l'analyse la plus étonnante et originale de Moby Dick jamais publiée. Selon James, la grandeur de Melville réside en ce qu'il fut capable de préfigurer, à travers la fiction romanesque, les conflits sociaux engendrés par la révolution industrielle. Pequod, le navire du roman de Melville, apparaissait à James comme une allégorie de la société capitaliste moderne, où les marins symbolisaient le prolétariat industriel et le capitain Ahab la bourgeoisie, décidée à dominer et contrôler sa
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1. E. P. Thompson, C. L. R. James at 80, dans le recueil établi par Paul Buhle, C. L. R. James. His Lite and Work, Allison & Busby, London, 1986, p. 249 .
2 . Cf. C. L. R. James, Spheres of Existence. Selected Writings, Allison & Busby, London, 1980, p. 237.
3. Cf. Cedric Robinson, Black Marxism. The Making of the Black Radical Tradition, Zed Press, London, 1983, p.254-25 7. s~J• mes voir le chapitre X, C. L. R. James and the Black Radical Tradition, p. 349-415.
4. C. L. R. James, • Appendice • , rédigée en 1963, à Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, Editions Caribéennes, Paris, 1 983, p. 34 7.
5. Cf. Alan MacKenzie, Radical Pan-Africanism in the 1930s : A Discussion with C. L. R. James, Radical History Review, Fall 1980, p. 74.
6. C. L. R. James, • Préface • (1980) à Les Jacobins noirs, p. Xl.
7. C. L. R. James, Les Jacobins noirs, p. 3.
8. Voir à ce propos Tony Martin, C. L. R. James and the Race/Glass Question, Race, XIV, 1972, no 2.
9. The Glass Struggle, (1 950), in C. L. R. James, The Future in the Present. Selected Writings, Allison & Busby, London, 1977, p. 132.
1 O. Cf. Paul Buhle, Marxism in the USA. Remapping the History of American Left, Verso, London, 1987, p. 202.
11. Cf. C. L. R. James, Mariners, Renegades and Castaways. The Story of Herman Melville and the World We Live ln, Allison and Busby, London, 1986, p. 22.
12. Paul Buhle, C. L. R. James. The Artist as Revolutionary, Verso, London, 1988, p. 106. Notre bref portrait de C. L. R. James se base largement sur cette biographie remarquable.
13. Cf. C. L. R. James, Beyond a Boundary, Pantheon Books, New York, 1984. Voir à ce sujet l'étude de Sylvia Wynter, ln Ouest of Matthew Bondman : Sorne Cultural Notes on the Jarnesian Journey, in Paul Buhle, C. L. R. James. His Lite and Work, p. 131-145.
14. • Interview •, Paul Buhle, C. L. R. James. His Lite and Work, p. 1 6 7.
propre création démoniaque - la civilisation capitaliste - ou à succomber avec elle dans une catastrophe générale. Dans sa lutte contre la baleine, Ahab était disposé à sacrifier son navire et son équipage, comme la bourgeoisie a montré, avec Auschwitz et Hiroshima, qu'elle était prête à détruire l'humanité entière dans le but de préserver son système de domination. Les marins avaient un rapport harmonieux avec la nature, qu'ils respectaient et ne considéraient pas comme " un objet à conquérir et utiliser " ; ils se sentaient en unité avec elle " physiquement, intellectuellement et émotionnellement ... Ahab, en revanche, voulait la dominer et la soumettre. Il était vu par James comme le représentant idéal-typique de la rationalité capitaliste, où l'intelligence et la technologie n'étaient pas développées "afin d'atteindre des buts humains, mais seulement en fonction d'une finalité abstraite " 11 •
Cette critique de la rationalité instrumentale moderne présente indéniablement des affinités avec La dialectique de la raison, écrite quelques années auparavant (en allemand) par T. W. Adorno et M. Horkheimer. Cependant, New York ne vit jamais la rencontre des deux philosophes juifs allemands avec cet étrange intellectuel révolutionnaire noir. La cause de ce rendez-vous manqué doit probablement être recherchée, comme l'a bien souligné Paul Buhle, dans la différence de leurs démarches politiques: Adorno et Horkheimer " étaient complètement absorbés par le collapse de l'Occident. James cherchait les fragments de la rédemption ,,12. Les deux philosophes allemands ne voyaient que l'individu atomisé dans la société de consommation (ce que Marcuse appelera bientôt " l'homme unidimensionnel"), tandis que James voyait l'usine capitaliste comme un microcosme totalitaire inévitablement destiné à engendrer ses propres fossoyeurs.
Cette réflexion fut reprise dans Beyond a Boundary, le livre qu'il consacra au cricket en 1963, après son retour à Londres. Dans cet ouvrage, un véritable modèle d'histoire sociale du sport et d'analyse marxiste de la culture populaire, il opposait le cricket de la bourgeoisie britannique (" mere entertainment ") à celui des Noirs de Trinidad, qui exprimaient dans la pratique de ce sport leur recherche d'une vie alternative. Ces deux cultures sous-jacentes au cricket, étaient incarnées d'un côté par le grand batteur australien (blanc) Sir Donald Bradman et, de l'autre côté, par l'idole des Antillais Matthew Bondman . Le premier avait réalisé ses performances (soixante-et-onze points en quarante-cinq minutes) en soumettant le jeu au code de la " rationalité technologique geoise " ; le deuxième, par contre, concevait le cricket comme un sport exprimant une morale et une esthétique. A l'origine de son style il y avait une autre rationalité, liée à la culture de souche africaine des Noirs de Trinidad 13 •
Dans ces dernières années, dans son petit appartement de Brixton, le quartier jamaïcain de Londres, il recevait les visites de jeunes militants noirs provenant des quatre coins du monde. La réédition de tous ses principaux ouvrages (surtout grâce à Allison & Busby), souvent parus originairement dans des revues militantes à faible diffusion, a contribué à faire connaître la richesse de sa pensée aux nombreux lecteurs des Jacobins noirs. Tout en demeurant un marxiste convaincu et un révolutionnaire, James était devenu une figure charismatique pour toute l'intelligentsia africaine et afro-américaine. Interviewé en 1981 par Paul Buhle et Noel lgnatin à propos de la relation entre son engagement marxiste et son identité noire, il répondait : " Je suis un Noir (1 am a Black man) dans le sens que les Noirs ont été maltraités dans le monde jusqu 'à aujourd'hui comme aucune autre couche de la société ne l'a été. Une partie de cette humiliation consiste à nier une grande contribution à la civilisation, à savoir la formation de la culture en Afrique. Donc je suis un Noir parce que je me révolte contre ce qu'ils ont fait et qu'ils continuent à faire vis-à-vis de nous, et aussi parce que j'ai quelque chose à dire à propos de la société qu'il faut bàtir, étant directement concerné par cette tentative d'occultation et de discrédit " 14 • Tel était C. L. R. James. Son marxisme ouvert et créateur, sa pensée humaniste et révolutionnaire, sa sensibilité artistique exerceront une fascination et une influence profondes sur les générations futures .