La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La Révolution confisquée

· Critique communiste, n° 89, octobre 1989 · p. 33-34 · 1 365 mots

Dialogue de colonisés et d'historiens sur la liberté ...

ALAIN NAZIER

Dominique Ghisoni, militant nationaliste corse trop tôt disparu, avait été l'animateur en janvier 1 989 d'un séminaire sur la

Révolution française au regard de ses colonies. Les principaux intervenants et ses frères de combat ont entrepris de mettre en forme les actes de ce séminaire. C'est l'objet du livre : /e

Bicentenaire et ces Îles que l'on dit françaises 1 .

C

ET ouvrage à plusieurs voix nous introduit de plain-pied dans l'histoire coloniale française et dans les luttes de libération nationale qui en découlent. Comme l'écrivait J.-M. Tjibaou 2 : " Chaque situation coloniale est particulière mais le colonialisme est un, par-delà les diversités de ses mécanismes. " Dans ce dialogue à plusieurs voix, se feront entendre celles de Kanaky, des Caraïbes et de la Corse.

Les flonflons de la fête s'estompent, les discours vantant la déclaration des droits de 1789 (oubliant au passage celle de 1793 et son droit à l'insurrection) sont rangés pieusement dans les archives. Si une fois ou l'autre l'abolition de l'esclavage fut citée, la question du colonialisme jamais. Et pour cause, la France reste l'une des dernières puissances coloniales du monde, vérité que nous avons trop souvent tendance à oublier. Le petit livre dont il est question a l'avantage de nous rappeler plusieurs faits singuliers par rapport à la Révolution française d'une part, et d'ouvrir une réfexion plus globale sur l'historiographie de la révolution, d'autre part.

Voyons quelques faits. L'abolition de l'esclavage fut tardif ( 16 pluviôse an Il -4 février 1794). Mieux, ce ne fut que la ratification et la généralisation d'une mesure prise par les commissaires du peuple envoyés à Saint-Domingue et confrontés à l'insurrection des esclaves noirs et à l'intervention anglaise et espagnole pour ravir cette riche colonie à la France. Leur objectif était très clair, sauver la colonie : " Pressé par tant de circonstances et au moment de voir passer dans des mains ennemies la propriété de Saint-Domingue, je n'ai pas h ésité de proclamer la liberté générale dans la province du nord. Mon collègue en a fait autant dans l'ouest et le sud 3 • " Abolition qui était, par ailleurs, conforme à l'article 18 de la déclaration des droits de 1793 : " Tout homme peut engager ses services ... mais il ne peut se vendre ni être vendu ... " Mais la fin de l'esclavage n'est pas la fin de l'exploitation et de l'oppression coloniales. Les colons s'empressèrent de dénoncer la mauvaise volonté des nègres et de réclamer " une police des noirs "· Bonaparte prendra une mesure plus radicale : le rétablissement de l'esclavage. Oruno Denis-Lara, chercheur guadeloupéen, constate que la politique des gouvernements français, de l'esclavage à l'assimilation, n'a qu'un seul ressort : le maintien du colonialisme : " Un processus de colonisation qui évolue, s'adapte aux nouvelles conditions du marché mondial 4 • "Sans doute faudrait-il ajouter : et aux impératifs géo-stratégiques de l'impérialisme français. Cette leçon générale-là, les Kanaks en sont la preuve vivante. Wassissi lopué rappelle fort à propos que c'est à quelques années de la célébration du premier centenaire de la Révolution par la bourgeoisie triomphante que l'insurrection kanaque fut écrasée et le Code de l'indigénat fut promulgué. Le chancre du colonialisme est un démenti cinglant aux thuriféraires de la France pays des Droits de l'Homme et des Lumières. Ces droits furent foulés aux pieds en ce qui concerne les colonies. La révolte des esclaves et des colonisés à toutes les époques démontrent que la volonté de liberté et de dignité des peuples ne souffre pas de limite.

Les Corses n'ont pas attendu 1789 pour secouer la domination étrangère, génoise d'abord, française ensuite, et faire leur révolution, notamment sous la direction du " Père de la patrie " : Paoli. Dorothy Carrington nous resitue l'avancée constitu-

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1 . Le Bicentenaire et ces iles que l'on dit françaises. Co-édition Scritti et Syllepse, 1989.

2. Ces iles que l'on dit françaises, L'Harmattan, 1988. Ce livre est aussi le fruit d'un colloque tenu à Lyon et animé par D. Ghisoni.

3. Le Bicentenaire et ces iles que l'on dit françaises, p. 43.

4 . Ibid., p. 53. 5 . Ibid., p. 75. 6. Les lecteurs de Rouge en auront eu un premier aperçu dans le numéro spécial de Rouge consacré à la révolution. Lire aussi : Permanences de la révolution, La Brêche, 1989. Nous attendons avec impatience la sortie prochaine de son livre Triomphe et mort du Droit naturel en révolution pour y revenir plus à fond.

7. Le Bicentenaire et ces iles que l'on dit françaises, p. 117.

8 . Ibid., p. 117. 9. Ibid., p. 128. 1 O. Ibid., p. 142 .

tionnelle de cette révolution, qui s'appuyait sur la démocratie des communautés et faisait des Consulte l'organe législatif élisant l'éxecutif, et proclamait le suffrage universel. J.-D. Gladieu met en lumière les liens contradictoires de la Corse avec la Révolution française. Les patriotes corses ne pouvaient que saluer la libération des patriotes, le retour de Paoli, l'établissement de l'égalité des droits civiques (à la différence des " libres .. dans les autres colonies). Mais pas au prix de subir une" peine de France à perpétuité 5 "· Car l'intégration à "l'empire français" ne fut pas un acte d'autodétermination mais une décision unilatérale de la Constituante. La vente des biens nationaux et le morcellement individuel des communaux souleva une vive résistance comme elle avait été un des ressorts principaux de la lutte contre la monarchie. Ceux qui en profitèrent comme Salicetti ou la famille Bonaparte ne pouvaient que souhaiter la défaite de Paoli.

Sur l'ensemble de ces faits comparés à ce qui se passe dans le même temps en France, plusieurs auteurs (D. Ghisoni, F. Gauthier, J.-D. Gladieu, R. Galissot) cherchent à dégager une problématique d'ensemble.

Florence Gauthier synthétise son interprétation de la révolution, révolution des droits de I'Homme 6 • D'un côté, la philosophie du droit naturel consacrant l'égalité, le droit à l'existence, le refus de la conquête et de l'esclavage. De l'autre, la mise en pratique d'une théorie politique du libéralisme économique. Droit naturel dont s'empareront les couches populaires et qu'elles essaieront d'imposer, tandis que les jacobins la mettront à l'ordre du jour. De-là à penser que leur politique délimitait " un projet aternatif tant au système féodal qu'au système capitaliste 7 "• il y a pour le moins l'espace d'un débat.

La question qui hante plusieurs des auteurs est formulée par F. Gauthier: "Etait-il possible d'empêcher que ce système capitaliste ne devienne hégémonique? C'est ce que tenta la révolution des droits naturels 8 "· Au nom du rejet du déterminisme historique et de son utilisation stalinienne, J.-D. Gladieu répond carrément par l'affirmative, allant jusqu'à remettre en cause pour les besoins de sa démonstration le caractère bourgeois de la révolution française : " Quelle est donc cette révolution bourgeoise au déclanchement de laquelle la bourgeoisie semble étrangère même si elle a pu souhaiter quelques réformes structurelles 9 • " C'est tout le problème de savoir qu'elle a été à l'époque la classe sociale qui avait les moyens de faire triompher son point de vue et ses intérêts. Faire le constat que le prolétariat et une partie de la petite bourgeoise n'avaient pas ces moyens, si tant est qu'ils aient eu une idéologie sociale commune (les divergences entre le groupe Amar et les babouvistes en l'an IV sont éclairantes sur ce point) ne signifie nullement se faire les fouriers du conservatisme historique.

R. Galissot dans sa post-face interroge le point de vue de la plupart des intervenants. De plus, il pose le problème de la lutte nationale à travers le concept "d'historicisation de la nation " comme sujet de l'histoire. Son hypothèse est qu'il s'agit d'un concept récent, venue de la période romantique. Cette notion peut s'opposer à l'universalisme des droits de l'Homme et il s'interroge sur l'utilité de " dresser des contre nationalismes à prétention historique " "{ace au nationalisme historique, à commencer par celui de la nation {rançaise10. "

Ce livre pluriel a un grand mérite : remettre sur le métier nore réflexion sur une histoire qui n'est pas un passé mort mais imprègne nos engagements présents.

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