A TORNADE gorbatchevienne, l'imbroglio polonais, la mutation hongroise, en sont de clairs symptômes : le système politique et social né de la contre-révolution stalinienne des années trente en U.R.S .S. agonise, et avec lui les rejetons encore plus monstrueux auxquels il a donné naissance en Europe de l'Est, par assimilation structurelle des territoires conquis militairement sur le nazisme. Mais qu'en émergera-t-il? Il y a cinquante ans, c'est à court terme que Trotsky pronostiquait l'effondrement du régime stalinien, sous le choc de la guerre mondiale imminente. L'alternative lui semblait claire : ou le prolétariat soviétique reprendrait sa marche en avant, et la " révolution politique ~>renouerait avec la révolution d'Octobre 1917, ou le capitalisme reconquérerait le terrain perdu, avec la complicité de l'aile la plus corrompue de la bureaucratie stalinienne. Si l'analyse par Trotsky de la génèse de la bureaucratie stalinienne reste incontournable pour la compréhension du passé et du présent, son erreur de pronostic n'est pas en revanche uniquement affaire de délai. C'est aussi qu'il a sous-estimé deux facteurs fondamentaux: l'ampleur de l'écrasement du prolétariat et de la paysannerie par la bureaucratie d'une part, et d'autre part l'incapacité prolongée où se trouverait plongé le capitalisme mondial à reconquérir le terrain perdu. Dès avant-guerre, mais de façon évidente à partir de Yalta, ce dernier allait devoir accepter le monde bureaucratique comme un mal nécessaire, dont la reconquête militaire devenait inenvisageable avec l'avènement de l'armement nucléaire. Les conditions d'une survie prolongée du parasite mondial, tant du point de vue prolétarien que du point de vue impérialiste, étaient alors réunies. Le cyclone qui s'est enclenché en URSS et en Europe de l'Est est certes une réaction de la bureaucratie à la pression sociale multiforme en URSS et aux chocs tchécoslovaque et polonais des vingt dernières années. Mais cet aspect ne doit pas en masquer un autre : la haute bureaucratie soviétique a acquis une stabilité relative suffisante pour prendre l'initiative et rompre avec l'immobilisme brejnevien. Devenue consciente de l'infériorité structurelle de son système social face au capitalisme, la bureaucratie a choisi de prendre les devants. Dès lors, le schéma ancien de Trotsky doit être reconsidéré à la lumière de l'expérience historique sur deux points essentiels. D'une part, si l'alternative globale reste celle qu'il avait formulée, elle se complexifie. Pour survivre, la bureaucratie recherche désormais un nouveau compromis avec l'impérialisme, structurel-
Remarques
du marché
lement différent du précédent. D'autre part, la société soviétique et ses satellites se sont avérés incapables, contrairement à ce que Trotsky pensait encore possible à la fin de sa vie, de manifester une réelle supériorité relative face au capitalisme grâce au maintien d'une économie " planifiée " . Loin d'être une formation sociale qui serait restée l'expression d'une transition maintenue entre le capitalisme et le socialisme en dépit d'un frein bureaucratique devenu de plus en plus puissant, elle est aujourd'hui structurellement dominée par l'impérialisme. La banqueroute polonaise n'est ici que la pointe avancée du phénomène. Dans un tel cadre conceptuel, l'introduction du marché dans ces sociétés répond à de multiples déterminations qui ne peuvent être réduites à une régression vers le capitalisme, auquel il ne s'identifie d'ailleurs pas nécessairement. Il existe au moins trois dimensions du problème : le projet gorbatchévien, l'abandon pur et simple au capitalisme intégral de certains secteurs de la bureaucratie, et enfin les aspirations multiformes de la population que peut recouvrir le souhait d'un retour aux formes marchandes.
LE NOUVEAU
COMPROMIS HISTORIQUE L'avènement du stalinisme fut indissociablement lié à un certain type de compromis avec le capitalisme mondial. D'un côté, la bureaucratie renonçait à la révolution mondiale, de l'autre le capitalisme renonçait à reconquérir le terrain perdu. Fondamentalement, avec des variantes propres à chaque époque, ce compromis a duré jusqu'à l'époque Brejnev. Toute tentative de le remettre en cause, de part ou d'autre, s'est finalement soldée par un échec. L'ère Gorbatchev s'ouvre sur une nouvelle donne : la défaite du système bureaucratique dans sa compétition économique avec le capitalisme. En quelques décennies, le capitalisme a généré une croissance des forces productives sans précédent, quel que soit le prix qu'il a fait payer à l'humanité pour l'obtenir. En contraste, la société bureaucratique n'a fait que s'enliser dans la " stagnation"· Le projet Gorbatchévien n'est donc plus un simple compromis d'Etat à Etat et son ouverture au capitalisme va bien au-delà de simples achats d'usines clefs en main, de ")oin ventures "• ou de demandes de crédits. Fondamentalement, il s'agit d'ouvrir partiellement la société bureaucratique aux marchandises et aux capitaux occidentaux, jusqu'à permettre de resti-
tuer à la vie quotidienne, à l'économie, à la société, une fonctionnalité élémentaire. 1\'\ais cette ouverture à des limites : les secteurs clefs, ceux qui relèvent de l'énorme machine étatique, policière, militaire, ne seront pas concernés. La bureaucratie y sauvegarderait ses intérêts vitaux, et en particulier le maintien d e son pouvoir. Le capitalisme, outre une victoire idéologique majeure, y trouverait des débouchés marchands inespérés pour tenter de surmonter sa crise.
Reste l'interrogation majeure : le gorbatchévisme peut-il survivre aux conséquences sociales et politiques d'un tel choix, et l'un des choix possibles dans ce nouveau compromis n'est-il pas d'abandonner purement et simplement l'Europe de l'Est comme une zone franche, à la seule condition que les Etats restent affiliés au Pacte de Varsovie? Quoiqu'il en soit, le projet d'ensemble ne se résoud pas à une logique inexorable de restauration capitaliste, même s'il n'y a toujours pas de troisième voie à l'alternative historique globale entre socialisme et ba rbarie capitaliste .
LES APPARATCHIKS
ENTREPRENEURS Toute différente peut-être la logique de secteurs de la bureaucratie qui peuvent décider de " changer de camp " en s'insérant eux-mêmes directement dans le système capitaliste mondial. Il n'est pas surprenant de voir cet aspect des phénomènes se développer dans les sociétés de l'Europe de l'Est, là où la bureaucratie a des racines encore plus faibles qu'en URSS, ne s'y étant pas developpée selon un processus soc ial o rganique comme celui des années trente, quel que soit le degré de violence qui fut le vecteur de ce dernier. Les déclarations pleinement " libérales " des dirigeants hongrois au cours des derniers mois sont ici les plu s démonstratives.
LE MARCHÉ cc LIBÉRATEUR» Pour les populations de l'Est, l'aspiration à l'ouverture au marché mondial n'est pas une simple illusion, une croyance au mirage capitaliste, et encore moins une adhésion à ses mécanismes profonds, qui reposent d'abord sur la propriété priv ée des moyens de production et qui ne se résument pas à la circulation marchande. Si les conséquences sociales d'un retour à une propriété privée des moyens de production sont pourtant gravement sous-estimées, il n'en reste pas moins que cette aspiration repose sur le constat réaliste d'une supériorité objective du capitalisme sur le sys -tème bureaucratique . L'aspiration à bénéficier de produits de consommation de qualité, accessibles, à en finir avec la gabegie, l'incurie , la misère matérielle et idéologique du monde bureaucratique, est normale et légitime. Il n'est donc pas surprenant que toutes les luttes sociales, que ce soient celles de la révolution de 1981 en Pologne, ou celle des mineurs soviétiques de l'été 1989, mettent à l'ordre du jour non seulement la circulation des marchandises, mais aussi l'autonomie de gestion des entreprises et la liberté de fixation des prix.
Résumer cette aspiration à des tendances " capitalistes » serait - heureusement ! - faire fi de l'histoire concrète. E n revanche , il est vrai que c'est sur cette aspiration que les différents secteurs de la bureaucratie gorba tchévienn e ou purement pro-capitaliste peuvent prendre appu i pour parvenir à leurs fins .
POUR UN NOUVEAU PROGRAMME TRANSITOIRE À L'EST Toute interprét at ion unilatérale du retour des mécanismes marchands à l'Est comme régressif serait pa sser à côté de la réa lité. Pour autant , une perspective révo lutionnaire ne peut se contenter du constat du ph énomène, tant il est vrai à l'inverse que toute logique m archande se développant librement ne pourra débou cher que sur la reconst itution pure et simple du capitalisme, qui ne sera progressif que pour certains et pour un tem ps. Ce qui est à l'ord re du jour, c'est la nécessité d 'un nouveau programme transitoire dans ces sociétés, qui prenne en compte leur réalité de sociétés dominées par le capitalisme . Le passage linéaire à une planification démocratique intégralement non- marchande est aujourd'hui impossible. Il faudra com biner le pouvoir autogestionnaire des travailleurs et un système d 'économie mixte, comme phase transitoire. La dy namique révolutionna ire sera d'abord et avant tout sociale et politique , avant d'être économique.