ORSQUE Mitterrand gagne les élections en France en 1981, et met en place le premier gouvernement Mauroy composé du PS, du PC, des radicaux et gaullistes de gauche, certains ont poussé des cris " la France est socialiste ".
Lorsque Solidarnosc gagne les élections en Pologne en 1989, qu'un gouvernement dirigé par Mazowiecki composé de Solidarnosc, du POUP, du SD,et du ZSL se met en place, de partout s'élèvent des cris " la Pologne rompt avec le communisme ".
DE MIROIR
Mais, derrière l'apparence, les réalités sont plus têtues.
Nous n'avions aucune illusion sur le fait que Mitterrand, Mauroy, Marchais, le PS et le PC, allaient rompre avec le capitalisme . C'étaient les phrases du Congrès de Metz. Mais une fois au pouvoir ils allaient, après quelques concessions aux travailleurs, gérer l'austérité exigée par la crise économique du système capitaliste. Certes, après vingt-trois ans de pouvoir absolu de la droite en France, cette poussée à gauche d'une majorité écrasante des salariés était porteuse de changements : mais les dirigeants du PS, du PC, les directions confédérales des syndicats s'empressèrent de ne changer que le minimum et prônèrent un réalisme économique qui suscita désillusion puis démobilisation. Les patrons ne se sont jamais mieux portés, les riches sont devenus plus riches, l'ordre existant entre les classes a été préservé : après sa seconde victoire en 1988, le PS s'est ouvert encore plus nettement vers la droite, le PC, lui, divisait les travailleurs.
Mazowiecki et Walesa, après leur écrasante victoire électorale, poussés depuis dix ans par une écrasante majorité de travailleurs polonais, ont finalement accepté que l'homme du coup d'état de 1981, Jaruzelski, préside et leur confie le gouvernement à condition qu'ils constituent une coalition avec le POUP, le SD et le ZSL. Comme hier, en France, les chefs du PS et du PC ont agi avec le patronat, les leaders de Solidarnosc passent un compromis avec la nomenklatura.
Poursuivons le parallèle : les leaders de Solidarnosc laissent les éléments clefs du pouvoir (armée, police) aux mains de la bureaucratie polonaise dominante. Mazowiecki annonce un véritable plan d'austérité pour l'économie polonaise. Walesa se répand en déclaratians tonitruantes sur le retour à une économie à 80 % basée sur le marché et lance de vibrants appels aux capitalistes pour qu'ils investissent.
Mais si, en mai 1981 et en mai 1988 encore, des centaines de milliers de travailleurs et de jeunes manifestèrent leur joie d'avoir chassé Giscard, puis Chirac, nul n'a vu en Pologne de manifestations de joie à l'avènement du gouvernement Solidarnosc-POUP-SD-ZSL. La décision de constituer ledit gouvernement a même été l'objet d'une décision autocritique de Walesa. Les nouveaux ministres et les nouveaux députés de Solidarnosc eux-mêmes déjà émancipés d'une base ouvrière et jeune, impatiente de changements, sont venus, en pratique, s'allier aux bureaucrates en crise. Il n'y a plus de vie démocratique réelle, pour le moment, dans Solidarnosc.
LA VOIE
DU COMPROMIS La voie de l'alliance avec le POUP, avec Jaruzelski, la voie du compromis avec la nomenklatura, la voie de la " restauration .. du marché n'ont rien de commun avec les débuts de Solidarnosc en 1980- 1981 et les aspirations des dix millions d'ouvriers qui ont fait grève pour contrôler leurs usines et améliorer leurs conditions de vie. Remplacer les pontes de la nomenklatura par des capitalistes privés ne risque pas d'améliorer le sort des travailleurs : d'abord ce sont les nomenklaturistes, déjà riches, qui s'empresseront d'occuper les postes de commande dont les capitalistes auront besoin et puis, un capitaliste cela veut de la rentabilité et du profit, à Mulhouse, à Sochaux, à Gdansk, à Szczecin.
Pour les apparatchiks du POUP, au stade aigu de crise qui frappe le parti, Mazowiecki, comme premier ministre, ne présente pas que des inconvénients. Les chefs de Solidarnosc sont placés devant leurs responsabilités. La classe ouvrière qui a voté pour eux se trouve confrontée à ses propres dirigeants au gouvernement. La chute irrésistible de la nomenklatura se voit différée. Le POUP conserve les leviers essentiels du pouvoir. L'appel aux capitaux extérieurs, à l'annulation de la dette, a plus de chances d'être entendu, la réintroduction du marché voulu par la bureaucratie a plus de chances de passer en pratique. Disons " plus de chances ". Mais précisons qu'il y a loin de la coupe
CONTRE LA RESTAURATION aux lèvres. Les capitalistes se méfient et Bush demande des garanties préalables avant d'engager un " plan Marshall " pour la Pologne.
Car le système bureaucratique stalinien polonais n'est pas encore renversé, loin de là. Affirmons même que l'actuel gouvernement est une sorte d'ultime rempart pour ledit système.
La " restauration " du capitalisme ne saurait se produire comme cela, en douce, par voie électorale et pacifique, sans changement spectaculaire. On ne cuit pas le mouton à petit feu sans qu'il s'en aperçoive. Pas plus que le capitalisme ne peut être renversé sans une révolution ouvrière, massive, majoritaire, débouchant sur une prise en main consciente, collective, de la gestion des affaires par les travailleurs eux-mêmes.
La bureaucratie polonaise est d'origine contre-révolutionnaire : elle émane de la bureaucratie stalinienne, elle-même constituée par une contre-révolution anti-Octobre 1917. Staline est à Octobre 1917, ce que Bonaparte est aux sans-culottes de 1789-1793. La bureaucratie est elle même une force restaurationniste : elle a rétabli pour son compte des privilèges abolis par Octobre 1917 tout comme le Premier empire a piétiné l'Abolition des privilèges et la Déclaration des droits de l'homme. Ceci dit, Bonaparte n'avait pas rétabli l'Ancien régime : il avait créé une nouvelle noblesse. Staline n'a pas rétabli le capitalisme, il est demeuré dépendant des bases du système d'économie collectivisée et planifiée mis en place par la révolution : il l'a géré bureaucratiquement, spoliant les travailleurs, suscitant lui-aussi une nouvelle noblesse, la nomenklatura .
Les forces authentiquement restaurationnistes luttaient contre Bonaparte comme elles ont lutté plus tard contre Staline. Mais la Restauration de 1815, même si elle a ramené les émigrés, n'a pas rétabli l'Ancien régime : le pouvoir de la bourgeoisie ne fut pas remis en cause économiquement. Les " restaurations " ne sont jamais si faciles que cela : l'histoire tourne mal et peu souvent à l'envers.
DU CAPITALISME
La très grande différence qui n'est pas reflétée par l'analogie entre Bonaparte et Staline (les analogies ont toutes leurs limites historiques) c'est qu'il ne s'agit pas de la même force sociale : Bonaparte s'imposait à la classe bourgeoise, Staline s'imposa à la classe ouvrière. La révolution bourgeoise a triomphé il y a deux cent ans, la première révolution ouvrière il y a soixante-dix ans seulement. Et c'est la bourgeoisie qui domine économiquement le monde entier : les Etats qui existent sur la base d'une économie bureaucratiquement planifiée sont dominés par le marché qui règne mondialement. Et la bureaucratie est un frein au développement d'une économie échappant à la jungle du marché. Ainsi la restauration d'une économie capitaliste dominante ailleurs est réellement menaçante dans ces Etats en crise.
Quelle est la force qui peut s'y opposer, qui peut lutter contre la restauration du capitalisme? Ce n'est pas le POUP, celui-ci est à l'origine de la faillite du système bureaucratique, c'est lui qui a ramené la Pologne " entre deux mondes ", en arrière. Il n'y aura pas de bond en avant sans éliminer le POUP du pouvoir, sans détruire la nomenklatura, lui arracher les leviers de l'appareil d'Etat ! Est-ce Solidarnosc? Dans un premier temps, ce syndicat a représenté la quasi totalité des travailleurs polonais. Mais comme cela est arrivé pour d'autres syndicats, la direction a subi d'énormes pressions : celles de l'Eglise, celles des directions bureaucratiques des syndicats chrétiens, celles des bourgeoisies européenne et américaine. Ces pressions constituent une racine matérielle à la bu -reaucratisation de Solidarnosc, et la vie démocratique s'y est effectivement tarie. Néanmoins, même si le soutien des ouvriers s'est affaibli, si des oppositions s'y développent, si la jeunesse s'en éloigne, Solidarnosc reste le syndicat qui a ébranlé la nomenklatura. C'est par lui essentiellement, et contre les pratiques actuelles de ses dirigeants, que les exigences de la majorité des travailleurs passent et passeront.
Les exigences des travailleurs s'opposent à la politique de compromis de Mazowiecki et Walesa avec la nomemklatura, s'opposent au maintien du POUP aux postes de commandes. Tout comme les exigences des travailleurs vont dans le sens de demander au PS français de mener une politique à gauche, celle pour laquelle ils ont été élus, et de rompre avec la classe dominante capitaliste. Si Kaspar et Blondel entraient au gouvernement Rocard-Soisson nous les mettrions en contradiction avec les exigences qu'ils ont eux-mêmes (insuffisamment) formulées en tant que syndicalistes.
Il n'y a pas eu d'explosion de joie en Pologne. Il y en aurait eu si Solidarnosc rompait avec le POUP et sa politique, s'attaquait réellement aux privilèges de la nomenklatura, rétablissait la démocratie réelle dans le pays, à commencer par la démocratie dans les rangs de Solidarnosc (ré-élection de ses instances, congrès). Sinon, l'abstention et la démobilisation l'emporteront à coup sûr. Le choix est là : il faut pousser à la rupture de Solidarnosc avec le POUP, il faut chasser la nomenklatura, rendre la gestion des affaires aux travailleurs, rétablir la démocratie à tous les niveaux.