Zbigniew Kowalewski ouche parasitaire, la bureaucratie stalinienne au pouvoir n'est pas une bureaucratie ouvrière, comme ses partis ne sont pas des partis ouvriers. La contre-révolution stalinienne ne consitait pas dans la consolidation d'un processus de bureaucratisation d'un parti ouvrier révolutionnaire. Cette contrerévolution a détruit non seulement un parti révolutionnaire et une génération de militants révolutionnaires, mais aussi un parti ouvrier et une bureaucratie ouvrière formée progressivement après la victoire de la révolution prolétarienne. Issue d'une différenciation fonctionnelle au sein de la classe ouvrière, la bureaucratie ouvrière fut remplacée par une bureaucratie issue d'une différenciation organique et ne faisant plus partie de cette classe.
Après la destruction du parti bolchévique, la bureaucratie stalinienne n'a pas construit à sa place un nouveau parti ouvrier, mais celui de la couche dominante étrangère organiquement à la classe ouvrière. La bureaucratie ouvrière des années vingt exerçait dans l'Etat ouvrier une fonction bourgeoise. Par contre, la bureaucratie stalinienne constituait " l'organe bourgeois" ou " l'organe et le mécanisme de transmission de la bourgeoisie mondiale ", ou encore la " bureaucratie bourgeoise" dans ce même Etat (Trotsky). Par ailleurs, même sans cet organe, l'Etat ouvrier " demeure dans une certaine mesure un Etat" bourgeois "• bien que sans bourgeoisie" (Trotsky). Il va de soi que la prise du pouvoir politique par une bureaucratie bourgeoise, conduisant à la concentration dans ses mains de la gestion des moyens de production et à la soumission de la force de travail à l'exploitation, renforce énormément l'aspect bourgeois de l'Etat ouvrier.
En Pologne, le Parti communiste fut détruit par Staline en 1938, date de sa dissolution par le Komintern. Le nouveau parti stalinien, formé sous l'occupation du pays par l'impérialisme allemand et faiblement implanté dans la classe ouvrière, demeurait néanmoins un parti ouvrier au moment de la prise du pouvoir sous la protection de l'armée soviétique.
Le processus de transformation de sa nature sociale s'est achevé, entre 1949 et 1951, avec le départ massif de l'appareil du POUP des éléments provenant des couches de longues tradition ouvrière, et avec leur remplacement également massif par des éléments plébéiens nouveaux venus, dépourvus de culture ouvrière et d'identité de classe.
LA CRISE
DU POUP Corollaire de la crise générale du régime bureaucratique polonais, la crise actuelle du POUP n'est pas celle d'un parti ouvrier. Elle n'est pas porteuse d'une dynamique de recomposition politique (ou idéologique) du mouvement ouvrier polonais. Dans le passé, l'appareil de ce parti était traversé par des pressions réelles de la classe ouvrière comme aussi d'autres couches. Ces tensions internes n'étaient pas caractéristiques d'un parti ouvrier bureaucratisé, mais d'un régime totalitaire de parti unique privant les groupes sociaux de leurs organisations propres et canalisant dans son sein l'expression de leurs intérêts. Ce n'est plus le cas. La formation du syndicat Solidarité et d'autres m:mvements et milieux indépendants a " déchargé " largement - mais bien sûr non entièrement - le POUP et son appareil des tensions internes de ce type. Les déchirures dramatiques actuelles du POUP ne reflètent plus les pressions des intérêts sociaux contradictoires, mais essentiellement les intérêts et les projets différenciés de la bureaucratie elle-même, confrontée à la nécessité d'une restructuration interne radicale et au danger d'écroulement de son pouvoir.
Pendant longtemps, la bureaucratie stalinienne réalisait sa nature bourgeoise sur le plan fondamentalement politique et idéologique. Avant sa mort, Staline avait révisé la théorie économique marxiste en attribuant au socialisme l'opération de la loi de la valeur. Aujourd'hui, devant l'épuisement des possibilités du développement des forces productives - base matérielle de la stabilité relative du pouvoir bureaucratique- dans le cadre de l'économie de commandement et devant la montée de la pression de la classe ouvrière, c'est cette même économie qui est mise directement en cause. Organe de la bourgeoisie mondiale, la bureaucratie stalinienne cherche naturellement une alternative à l'épuisement (l'URSS) et à l'effondrement de l'économie de commandement (la Pologne), combinés avec la puissance déjà réelle (la Pologne) ou encore potentielle (l'URSS) du mouvement ouvrier indépendant, dans une réforme économique radicalement marchande, dans le démantèlement de la pro-
priété publique et dans la jonction, sur le terrain économique même, de ses propres intérêts sociaux avec ceux du capitalisme mondial. La seule différence entre Gorbatchev et Jaruzelski consiste dans le fait qu'en Pologne, à cause du degré de crise économique et du niveau d'organisation et de pression de la classe ouvrière, les marges de manœuvre de la bureaucratie sont beaucoup plus étroites qu'en URSS.
LE SYNDICAT
SOLIDARITE Acquis fondamental de la révolution anti-bureaucratique de 1980-1981, le syndicat Solidarité est le seul mouvement ouvrier organisé et indépendant en Pologne. C'est ainsi, malgré le fait qu'il est, pour le moment, loin de récupérer ses qualités originales : celles d'un syndicat radicalement démocratique, combatif, organisant la majorité écrasante des salariés, exprimant directement les intérêts matériaux et moraux immédiats et l'autoconscience de la classe ouvrière. Il préserve sa structure territoriale d'origine, fondamentale pour l'unification des salariés dans leurs luttes et dépassant ainsi de loin les formes les plus avancées d'organisation du syndicalisme industriel classique. Contrairement à 1980-1981, ses directions actuelles, au niveau national et dans les régions, ne sont pas essentiellement naturelles, issues des luttes de masses et établies par les moyens d'une démocratie ouvrière généralisée et exercée par en bas. En se reconstruisant dans la légalité, après les longues années de la clandestinité, Solidarité se trouve sous une direction bureaucratisée et entouré par des éléments dont les intérêts sociaux, les préférences idéologiques et les choix politiques sont souvent ouvertement contradictoires avec sa nature de classe.
Le processus de bureaucratisation de la direction de Solidarité est , essentiellement, l'effet de deux facteurs : de la défaite de la révolution en décembre 1981 et du rapport des forces international entre la bourgeoisie et le mouvement ouvrier. C'est sous l'effet de ces facteurs et du tournant pro-capitaliste ouvert du régime bureaucratique que cette direction a abandonné le seul projet de réforrne économique adopté démocratiquement par les représentants de dix millions de travailleurs, celui du Congrès national de Solidarité de septembre 1981. Malgré toutes ses confusions et contradictions, par ailleurs inévitables en absence d'un parti ouvrier révolutionnaire, ce projet exprimait les véritables aspirations des travailleurs . Orienté vers la rupture avec le pouvoir bureaucratique et vers l'établissement du régime de pleine démocratie politique, il préconisait l'élargissement des mécanismes marchands dans l'économie, mais sous l'emprise d'une planification socialisée démocratique et d'une autogestion ouvrière généralisée.
L'abandon forrnel de ce projet ouvrier par la direction, alors clandestine, de Solidarité s'est produit en 1984, l'année où, selon les enquêtes sociologiques, les illusions des masses concernant les " valeurs " de l'économie de marché sont arrivées à leur point le plus élevé. Toutes les enquêtes sociologiques postérieures montrent, après 1984, un déclin progressif, même s'il ne fut pas linéaire, de ces illusions, ainsi qu'une nouvelle montée des valeurs et des aspirations égalitaires, y compris parmi les ouvriers qualifiés et les travailleurs intellectuels. Mais les dirigeants de Solidarité suivaient idéologiquement les secteurs les plus radicalement " réformateurs ", pro-capitalistes, de la bureaucratie et les pressions de la bourgeoisie mondiale. En conséquence, ils ont adhéré à l'accord entre ces secteurs et le capitalisme mondial, concernant la ligne générale de la réforrne économique et de la reconstruction de l'économie nationale.
LE TOURNANT
DE 1988 En 1988, le régime bureaucratique, toujours peu " normalisé " politiquement et incapable d'apporter la moindre issue à une crise économique interminable et de plus en plus profonde, fut ébranlé par l'échec du référendum sur la réforme économique et deux vagues de grèves, les plus puissantes depuis 1982. C'est alors que les grands patrons de ce régime, Jaruzelski, Rakowski et Kiszczak, ont compris le pouvoir énorme de Walesa, le seul capable d'imposer la fin des grèves, et l'importance décisive de l'adhésion de la direction de Solidarité au même projet pro-capitaliste de restructuration de l'économie. Ils ont compris aussi le fait qu'il était impossible de détruire le mouvement ouvrier indépendant, que ce mouvement ne pouvait être contrôlé que par une bureaucratie ouvrière issue de lui-même et qu'il était vital pour la survie du régime de négocier avec Walesa ce que proposaient ses collaborateurs : un pacte de la Moncloa à la polonaise. Mais, à peine deux mois après la signature de l'accord, et avant même sa mise en place, le nouveau système institutionnel du pouvoir bureaucratique - celui de la " démocratie à 35 % " - forgé de toutes pièces autour de la " table ronde ", a volé en éclats.
D'une manière complètement imprévue par les états-majors politiques de tous bords, les masses ont transformé la farce électorale du 4 juin 1989 en un plébiscite victorieux contre le régime. Presque tous les candidats de la bureaucratie étaient passés sur le fil du rasoir. Presque tous les candidats du comité civique de Solidarité avaient été élus. Sans un aménagement ad hoc, grossièrement anti -constitutionnel, de la loi électorale entre le premier et le deuxième tour, il était même impossible de remplir au Parlement les sièges assurés d'office - c'est-à-dire, par l'accord de la " table ronde " - aux bureaucrates. Pour la bureaucratie, moralement, c'était une véritable fin de règne. Cette victoire ne fut pas emportée par ceux qui se sont abstenus, malgré le fait qu'ils représentaient 38 % de l'électorat, et dont un taux impossible à calculer correspondait au boycott politique. Elle fut emportée par ceux qui, contre le gré du comité civique, de la direction de Solidarité et de Walesa, et malgré les appels au boycott, ont joué à fond le jeu de cette farce de la " démocratie à 35 % ".
Les appels au boycott furent lancés par des dissidences radicalisées opposées à la ligne de Walesa et à la légitimation de l'accord de la " table ronde ", dont le Parti socialiste polonais-Révolution démocratique (PPS-RD). Il s'agit du premier parti politique de gauche existant non seulement en Pologne, mais dans tous les
pays gouvernés par la bureaucratie stalinienne, et constituant un acquis pour le mouvement ouvrier polonais et international. Il a raté cette échéance politique centrale, la première à laquelle il était confronté . En soi, l'erreur - évidente seulement a posteriori- n'était pas trop grave . En revanche était décisif, après le 4 juin, la mise en œuvre d'une stratégie de transition : celle du passage du renversement moral du régime bureaucratique vers son renversement matériel. Aucune dissidence n'a tenté de la mettre en œuvre. Ni alors ni plus tard, aucun mot d'ordre politique central ne fut lancé.
UNE OPERATION DE
SAUVETAGE DU REGIME Un seul mot d'ordre se dégageait logiquement de la victoire populaire du 4 juin : "A bas Jaruzelski, le gouvernement à Solidarité, les élections libres immédiatement "· Personne ne peut nier que, pour affirmer leur victoire, les masses avaient besoin d'un tel mot d'ordre. Mais, effrayée par sa victoire non moins que la bureaucratie par sa défaite , la direction de Solidarité a engagé un processus de démantèlement des résultats du 4 juin . "Ne fes toy ez pas parce que vous avez d épassé le cadre de la "table ronde "• regardez ce qui se passe sur la place Tian Anmen, reculez! "• tel fut le discours de l'entourage de Walesa. Discours accompagné du lancement d'une opération de sauvetage du régime, de l'acceptation tacite du changement de la loi électorale entre le premier et le deuxième tour, des manœuvres au sein du groupe parlementaire du comité civique de Solidarité permettant l'élection de Jaruzelski au poste de président de la République, puis par des manœuvres visant à assurer l'élection de Kiszczak au poste de premier ministre. Démocratie -même à 35%- oblige! Tout ce cirque honteux, dont le spectacle fut transmis souvent en direct par la télévision, était suivi par les masses, et même les travailleurs les plus désorientés et les plus illusionnés se rendaient compte qu'ils s'étaient fait rouler.
Leur réponse à ce cirque fut simple et élémentaire. Une fois de plus, ils ont spontanément recouru à leur seule arme, celle de la grève économique, complètement éclatée il est vrai, mais, devant l'absence d'une direction capable d'assurer le minimum de coordination et d'orientation, échappant du moins efficacement au contrôle de la direction de Solidarité et sourde aux appels de Walesa. En même temps, les résultats des élections avaient une répercussion au sein du parlement. Eliminés presque tous au premier tour, les élus du Parti paysan unifié (ZSL) devaient, au deuxième tour, leur élection au soutien des partisans d'un rival farouche de leur parti, le syndicat Solidarité d'agriculteurs individuels, allié du syndicat ouvrier du même nom. C'est aussi grâce au vote des partisans de Solidarité qu'une partie des candidats d'un autre parti satellite du POUP, le Parti démocrate (SD), fut élue au deuxième tour, ainsi que certains candidats du POUP lui-même. Dès lors, pris en otages par leurs électeurs, les députés du ZSL et du SD préféraient laisser tomber le POUP, leur protecteur de toujours, et déserter en direction de Solidarité. Dans un parlement où l'accord de la " table ronde ., aurait dû valoir à la coalition gouvernementale une majorité large et assu rée, le général Kiszczak ne trouvait plus une majorité lui permettant de former un gouvernement.
La Pologne se révélait ainsi ingouvernable dans le cadre de l'accord de la " table ronde "· Ce fut l' effet de l'onde de choc du 4 juin. Mais, même dans cette situation , les dissidences radicales du mouvement ouvrier ne lançaient par un mot d'ordre de gouvernement. Elles continuaient dans leur logique de boycott ou s'adaptaient aux pressions syndicalistes. D ans ce vide politique incroyable, de plus en plus inquiétant même pour les partisans les plus déterminés d u sa uvetage du régime, c'est Adam Michnik qui lance un ballon d'essai : le président est des vôtres , alors pou rquoi pas un premier ministre des nôtres ? Ses pro pres camarades de l'entourage de Walesa le repoussent immédiatement, avec Karol Modzelewski et T adeusz Mazowiecki à leur tête. C'est finalement Walesa qui , le 7 août, tranche dans le vif et provoque un tremblement de terre. Sans la moindre consultation de son entourage, trop déchiré et paralysé, il réclame que So lidarité prenne la responsabilité de la formation d'un gouvernement de coalition avec les deux partis satellites du POUP.
Sa démarche initiale, rapidement abandonnée, incluait même l'exclusion du POUP.
LE PROJET
DE WALESA Walesa explique aujourd'hui: "Mon projet à m o i était différent de ce qui s'est passé. Sur le plan politique,je voulais que l'on s 'arrête aux acquis de la table ronde : faire une pause et s'occuper d e l 'économie et du social. Mais, par malchance, nous avons gagné Les élections. C'est Là que la machine s'est emballée. La victoire a eu ses exigences. Il a fallu aller plus loin . " (Le Figaro du 26 septembre). Il est très clair qu'il lui fallut demander le gouvernement pour éviter le discrédit aux yeux des travailleurs. Le 4 septembre, Walesa dénonce publiquement l'attitude trop complaisante, à son avis, de Mazowiecki à l'égard du POUP. Pour Walesa, la plus grande préoccupation est la réaction de l'opinion publique à la participation du POUP au gou -vernement, explique alors son porte-parole, le sénateur Lech Kaczynski . Pour leur part, les dirigeants de Soli -darité de la zone industrielle de Wola , à Varsovie, rapportent dans ces termes, au journal Gazeta (du 12 septembre), les opinions de leur base o uvrière: "Déjà en juillet, les gens nous demanda ient, à nous syndicalistes, pourquoi Solidarité ne prend pas le pouvoir. Aujourd'hui, tout le monde est d 'accord q ue Michnik avait raison en lançant l'idée: à vous le président, à nous le premier ministre. Il fallait prendre le gouvernement, mais sans entrer en combina ison avec le POUP. Nous voulions que ce soit notre gouvernement, pas un gouvernement de coalition. Les gens ont avalé avec difficulté le fait de céder au POUP le ministère de l'Intérieur, mais maintenant nous cédons trop aux communistes. C'est dégoûtant et très mal vu par les ouvriers. " Mais, une fois de plus, aucune force politique ne tente d'exprimer la pression des masses et de lancer le mot d'ordre du gouvernement de Solidarité sans ministres bureaucrates.
Evénement sans précédent, la perte de la direction du gouvernement par le POUP est une nouvelle et très dure défaite pour le régime bureaucratique. Et qui dit défaite dit succès, sauf quand il s'agit d'un " équilibre catastrophique " des forces, ce qui n'est pas le cas. Alors, c'est un succès des travailleurs, évidemment très partiel, très fragile et contradictoire. Le gouvernement Mazowiecki sera probablement pris en otage par la bureaucratie dont la statégie à son égard s'exprime dans le mot d'ordre: à vous le premier ministre, à nous le président et l'appareil. Jaruzelski est en train de transformer la fonction de président de la République, dotée par l'accord de la " table ronde " d'un pouvoir immense, en un gouvernement bis de fait, assurant non seulement la direction réelle des ministères du POUP dans le gouvernement Mazowiecki, dont ceux de l'Intérieur et de la Défense nationale, mais aussi la direction de l'appareil d'Etat. Comme dans les gouvernements précédents, dans celui de Mazowiecki il y a des représentants informels des intérêts du FMI et du capital en général. Il est aussi lié fortement à l'Eglise catholique . C'est clairement un gouvernement de collaboration avec la bureaucratie et avec la bourgeoisie mondiale. Sa politique visera l'exploitation à fond de l'état de grâce dont il dispose et des illusions que les travailleurs y investissent, pour désarmer le mouvement de masse. Il peut même devenir l'obstacle principal sur le chemin de ce dernier. Sans être un " gouvernement syndical », il risque de faire de Solidarité un " syndicat gouvernemental ". Cela dit, il faut voir aussi l'autre côté de la médaille. Ce gouvernement ouvre des espaces plus larges de démocratie politique. Sa légitimité dépend considérablement, sinon essentiellement, du mouvement ouvrier indépendant. Il est exposé beaucoup plus aux pressions sociales et politiques du syndicat Solidarité, de la classe ouvrière et des masses, pressions susceptibles de lui couper les mains beaucoup plus qu'aux gouvernements bureaucratiques. C'est justement l'aspect décisif de la nouvelle situation.A plusieurs reprises déjà les travailleurs polonais ont montré leur capacité de se saisir des aspects décisifs de telle ou telle conjoncture politique. Mais il ne faut pas attendre qu'ils le fassent sur la base du seul instinct de classe. Une stratégie de transition à la révolution démocratique, cherchant le passage de tout le pouvoir à Solidarité, ne peut avoir comme point de départ que la revendication d'un gouvernement de Solidarité sans ministres bureaucrates et de la rupture avec le régime bureaucratique.
UNE STRATEGIE
DE TRANSITION Centrée dans l'immédiat, en particulier, sur l'élimination des ministres du POUP de l'Intérieur et de la Défense nationale, elle se combinerait avec la revendication des droits syndicaux pour les policiers (ils commencent à être revendiqués au sein de la police) et les soldats. Il n'est pas moins important de revendiquer aussi le droit de formation dans les commissariats et dans les casernes de conseils de policiers et de soldats, similaires aux conseils de travailleurs existant dans les entreprises, et dotés de pouvoirs de contrôle similaires à ceux-ci, ainsi que la dissolution de la police politique secrète et de l'appareil de direction politique de l'armée. C'est ainsi que les masses pourront commencer à briser l'appareil bureaucratique de l'Etat, y compris leurs noyaux les plus durs et les plus dangeureux.
Le deuxième mot d'ordre immédiat, qui se pose sur le plan de la rupture avec le régime bureaucratique, est celui des élections libres à une Assemblée constituante, combiné avec la revendication du renvoi à cette assemblée de tout pouvoir de décision concernant le caractère de la réforme économique. Derrière le dos des masses et en étroite collaboration avec les institutions du capitalisme mondial, les économistes de la bureaucratie comme ceux actifs dans l'entourage de Walesa concoctent des projets d'une " cure de cheval ", tout en discutant, y compris publiquement, " si le cheval survivra ". Il faut que le " cheval " se prononce démocratiquement sur son destin, tout en ayant assuré la possibilité de choisir entre le projet pro-capitaliste des uns et des autres et un projet ouvrier, renouant avec la seule orientation adoptée à ce sujet par une représentation démocratique des travailleurs : celle du Congrès national de Solidarité de 1981.
Une solution sur ce terrain ne peut être apportée seulement par une lutte idéologique entre les partisans de deux projets ; elle exige une mobilisation la plus large des masses - y compris des secteurs illusionnés par l'économie de marché- en faveur d'un choix démocratique. Il est essentiel d'empêcher le gouvernement de toute application de la réforme économique jusqu'à la prise de décision démocratique par les représentants librement élus du peuple. Il faut imposer au gouvernement qu'il se limite à convoquer aux élections libres, à adopter un programme de mesures immédiates anticrise assurant la défense du niveau de vie de la population et le moratoire du remboursement de la dette extérieure. En même temps, pour défendre ses intérêts, la classe ouvrière a besoin de la pleine transparence des projets de restructuration, de privatisation et d'investissement, ainsi que des analyses de leurs effets sociaux. Le droit de veto des syndicats, et, dans le cas de son exercice, le renvoi des décisions aux institutions représentatives démocratiques, est essentiel sur ce plan.
Les luttes économiques défensives des travailleurs ne dépasseront pas leur tendance actuelle à l'éclatement et au morcellement, ni leur efficacité de plus en plus réduite dans les conditions d'hyper-inflation, sans se combiner avec une intervention politique du mouvement de masse dans la crise actuelle du système institutionnel du pouvoir bureaucratique. C'est aussi sur la base d'une telle combinaison qu'il sera possible de mettre en échec la ligne de Walesa, selon laquelle la lutte pour une pleine démocratie dans l'Etat exige une "démocratie auto-limitée" dans le syndicat et qu'il faut renoncer pour le moment à un syndicat de dix millions de travailleurs, parce qu'il serait un bâton contre tout pouvoir, empêchant de gouverner le pays. La convocation du Congrès national de Solidarité, déjà annoncée, sera une arme efficace de la classe ouvrière, à condition qu'il s'agisse du congrès d'un syndicat démocratique, massif et combatif, capable d'imposer un gouvernement qui serait de son choix et responsable devant lui. Les intertitres sont de la rédaction.