'HISTOIRE regorge de régimes dirigés par des généraux, qui se hâtent de remplir les prisons. Et aussi de révolutions qui les renversent et portent à la tête des ministères d'anciens " délinquants ". Mais on trouvera avec difficulté un exemple comme celui de la Pologne où, dans le même gouvernement, d'exdétenus surveillent leurs ex-gardiens (à moins que ce ne soit l'inverse ! ). Serait-ce une demi-révolution?
Certes, l'appareil du pa1ti détient des postes qui, en cas de crise, se révéleront décisifs. Et tout le monde sait que, s'il est pleinement au gouvernement, Solidarité n'est pas tout à fait au pouvoir. L'Etat est bicéphale. Mais là n'est pas, pour l'instant, la question essentielle : le pouvoir, et a fortiori le gouvernement, n'est pas un but en soi. Ce qui importe, c'est " le pouvoir pour quoi faire ? " Apparemment, la direction du POUP et celle de Solidarité semblent être en accord : hors le recours au marché généralisé, pas de solution à la crise !
GARDIENS
ET PRISONNIERS SUR LE MEME BATEAU QUI SOMBRE? Tout sépare ces hommes qui vont gouverner en -semble. D'abord, l'épaisseur des murs de l'ex-prison . Mais, plus substantiellement, les motivations : les uns tentent, par des moyens inédits, de sauver ce qu'ils peuvent de leurs privilèges, les autres s'efforcent de sortir le pays de la crise. Mais, grosso modo, tous convergent pour considérer qu'il n'est point de salut hors du marché. Nul ne croit à la possibilité d'une issue socialiste. Au-delà des manœuvres et des divisions internes, cette convergence est réelle. Il ne faut pourtant jamais oublier cette différence de nature : on ne s'adresse pas à Kuron (sa lutte anti-bureaucratique lui a valu neuf années de prison) comme à un quelconque bureaucrate !
Que des ex(?)-staliniens, responsables de l'état des choses et incapables de proposer quoi que ce soit, feignent (ou non) de croire aux beautés de la libre-entreprise, qu'importe ! Quelques-uns de ces messieurs font le dos rond en attendant que l'orage passe (et sans doute en priant le Seigneur pour que la situatian empire davantage). D'autres, beaucoup moins nombreux mais beaucoup plus pressés, se convertissent aux temps nouveaux et essaient d'acheter à bas prix des usines.
Beaucoup plus tragique est le choix de la direction de Solidarité. Expliquer ce choix par l'existence d'un appareil déjà bureaucratisé et jouissant de privilèges, notamment grâce aux dons étrangers, peut sembler marquer " matérialiste ". Mais, pour l'heure, ce ne serait pas sérieux. Il ne s'agit pas d'idéaliser le syndicat, ni sa démocratie interne, on peut craindre que les traces de bureaucratisation vont s'aggraver, mais il convient de refuser l'idée que la politique de la direction de Solidarité serait déterminée par la défense des inté -rêts propres d'une couche de privilégiés. En fait, même si nul n'avait prévu que les choses iraient si loin, pour qui a suivi le développement idéologique de Solidarité la situation présente ne saurait apparaître totalement déconcertante 1 •
SOLIDARNOSC UNE HISTOIRE CONTRADICTOIRE Le syndicat a toujours été caractérisé par la contradiction entre sa force (réelle ou symbolique) et le flou des solutions avancées. Entre son aspiration à la justice sociale et à la solidarité ouvrière (d'où son nom) d'une part, et d'autre part le rôle joué en son sein par les " experts" qui, même à l'époque de la plus grande radicalité de Solidarité, prônaient l'adhésion au FMI et considéraient le marché comme le régulateur souhaitable de l'activité économique. Face au vide idéologi -que ouvert par la faillite du " socialisme réel ", ces experts ont toujours représenté une force démesurée au regard de leur poids social, qui est celui d'une partie de l'intelligentsia et de la technocratie rêvant d'une société où l'inégalité sociale récompenserait le " mérite " et non plus l'appartenance au parti. Certes, l'im -portance de leur rôle a fluctué en raison inverse du niveau de la mobilisation ouvrière. Mais, leur force a été leur capacité à offrir de façon permanente, en l'absence de parti politique, une alternative perçue comme cohérente et radicale. Remarquons que cette ambiguïté programmatique de Solidarité n'a pas nécessairement constitué un frein à son développement. Elle a permis qu'existe un cadre unitaire rassemblant
une très grande part de la société autour de la classe ouvrière. Mais, contrairement au credo réformiste, il est archi-faux que "le but n'est rien et le mouvement tout" : incapable d'avancer une solution mobilisatrice pour sortir de la crise (le but), le mouvement aussi · puissant soit-il ne pourra empêcher une " victoire militaire " de Jaruzelski au moindre coût. Tant que Solidarité était éloigné du pouvoir, la contradiction en question n'était pas soumise à l'épreuve des faits. Beaucoup de travailleurs et de dirigeants du syndicat pouvaient à la fois être partisans de la réforme marchande et hostiles à la hausse des prix et au chômage. A présent, l'exercice du pouvoir conduit tout le monde au pied du mur. Le " tout marché " 2 et la solidarité ouvrière deviennent contradictoires en pratique. Les dirigeants de Solidarité, comme 99 % de la société polonaise, ne croient pas (ne croient plus?) à la possibilité d'une société qui déciderait a priori de ses grands choix économiques. Leur conviction est que les inconvénients du marché sont moindres que les défauts de l'utopie socialiste que, grosso modo, ils identifient à l'expérience stalinienne.
LA DIALECTIQUE
DES CONQUETES PARTIELLES A ces facteurs idéologiques, dont il faut prendre pleinement la mesure (et pas seulement en Pologne!), va se combiner à ce qu'Ernest Mandel a dénommé la " dialectique des conquêtes partielles " 3 • Puisque la révolution n'est pas en permanence possible, et que de surcroît, associée à l'idée de violence et de " minorités agissantes ", on peut douter qu'elle soit jugée en
Pologne comme souhaitable, faut-il pour autant renoncer à tout progrès par la voie de la réforme, à toute conquête partielle? N'est-ce pas une formidable victoire pour la classe ouvrière et toute la société polonaise que la reconnaissance de Solidarité, la légalisa -tion de ses journaux, de ses locaux, de ses permanents, etc. ? Quant à ces jeunes qui crient que, loin de pactiser avec les " rouges ", il faut " du pain et pas des ministres ", il veulent vraiment la révolution, mais pour aller où? Avec quelles garanties? N'est-ce pas au risque de tout perdre ? Ce sont là de vraies questions. Pour y répondre sérieusement, il convient d'aller au-delà des considérations, justes en elles-mêmes mais un peu courtes, comme quoi les travailleurs ne doivent pas faire les frais d'une crise dont ils ne sont en rien responsables. Aujourd'hui comme hier, le critère de la radicalité maximum n'est pas suffisant. ·
LA LOI DU MARCHE AUSSI EST TOTALITAIRE Le stalinisme était totalitaire, la logique du marché l'est également. A tous les échecs -prévisibles- de la nouvelle orientation, la réponse sera invariablement celle des " spécialistes ès marchés " yougoslaves : " Ces échecs ne sont pas dus à un excès de marché mais, bien au contraire, à son insuffisante extension, supprimons les îlots qui lui échappent encore. " Si le modèle visé est la Suède (capitaliste), les conditions concrètes de la Pologne dans le monde tel qu'ils est font que le développement du marché conduira à la Turquie (capitaliste elle aussi!). En d'autres termes, le " capitalisme à visage humain " (si tant est qu'il existe
quelque part) ne serait accessible qu'à une Pologne ayant échappé au gouffre dans lequel elle se trouve plongée. Ce qui suppose le problème résolu !
Le développement du marché va frapper de plein fouet la classe ouvrière : nouvelles montées des prix, chômage, dégradation accrue de la protection sociale, etc. Il va donc nécessiter une main de fer étrangère à la classe ouvrière. Et il ne permettra l'épanouissement ni de l'économie ni de la démocratie. La direction de Solidarité est partiellement consciente de cette réalité : elle ne parle plus d'autogestion, ni même de contrôle ouvrier.
L'opposition va donc s'exacerber entre ceux qui voulaient le marché comme moyen de démocratisation et de rationalité économique et ceux qui le souhaitaient pour ce qu'il est : une possibilité d'enrichissement privé. Kuron, ministre du Travail, sera dès lors placé devant une alternative: ou persévérer dans l'apologie du libéralisme, et donc travailler plus étroitement avec son collègue du ministère de l'Intérieur, ou renon -cer à cette orientation suicidaire, et renouer avec son engagement de défenseur des droits de l'homme au sens le plus large et le plus généreux du terme. Kuron, parce qu'il s'oppose à la violence, refuse la révolution. Ne voit-il pas qu'il se trouve engagé sur la voie de la contre -révolution, qui amènera plus de violence encore?
Le socialisme - mais qui ose en parler ? - représenterait une rupture d'une autre envergure : au lieu de changer de maître (le patron contre le bureaucrate), il s'agirait alors pour les travailleurs de décider de leur sort, et ce à tous les niveaux (du plan de l'entreprise au plan national...). Toutes choses qui supposent un système articulé d'autogestion, dont il conviendrait de discuter, qu'il faudrait expérimenter. .. Une voie, certes utopique, en ce sens qu'elle n'a jamais été empruntée par la Pologne. Encore conviendrait-il d'examiner sérieusement les quelques cas où, dans des situations encore plus dramatiques, de telles issues, même de façon partielle et déformée, ont été recherchées : l'URSS dans les années qui ont suivi 1917, la Yougoslavie à la fin des années cinquante ... Est-il absurde de refuser le chômage de 500 000 ouvriers lorsqu'il y a, par exemple, un manque cruel de logements sociaux ? La bureaucratie ne les a pas construits. Le marché ne le fera pas non plus, car, selon ses critères, ce n'est en rien rentable. Qui osera prétendre qu'il est " réaliste " de jeter sur le pavé des gens ne demandant qu'à travailler, et ce dans un pays qui manque à peu près de tout?
" L'utopie capitaliste ", elle, est d'une autre nature. Le capitalisme réellement existant, c'est le capitalisme tout court, qui existe bel et bien au niveau international. C'est lui qui infléchirait le sort d'une Pologne " indépendante " au cas où les tenants du " tout marché " l'emporteraient. Mais un tel aboutissement suppose une défaite ouvrière : une chose est de dire oui à la réforme marchande, une autre d'accepter les conséquences concrètes de celle-ci en termes de brutale agravation des conditions de vie, sans que les sacrifices consentis demain représentent une quelconque promesse pour le surlendemain ...
1 . Encore que pour être honnête, il faut admettre que Kuron et ses amis, avec leur conception de révolution autolimitée, peuvent à juste titre s'enorgueillir d'avoir obtenu sur le terrain politique ce pour quoi ils ont lutté avec un courage et une opiniâtreté extraordinaires pendant plus de dix ans. Pas plus aujourd'hui qu'hier nous ne partageons cette conception, mais nous devons reconnaître que dans le passé nous avons trop facilement identifié notre désaccord avec l'impossibilité de victoire tactique d'une telle orientation.
2. Nous ne discutons pas ici s'il faut développer le marché dans certains secteurs- évidence que nul ne saurait nier, surtout en ce qui concerne les services et la distribution - mais de la domination de la loi du marché, c'est-à-dire la situation dans laquelle c'est celui-ci qui décidera (à certains correctifs près) des revenus et des investissements.
3. Ernest Mandel, De la bureaucratie, Cahiers Rouge.