La situation en URSS et dans les pays de l'Europe de l'Est marque sans doute un tournant important de l'histoire mondiale.
Les problèmes soulevés, les questions en débat sont multiples.
Notre revue sera amenée, naturellement, à y revenir sous divers angles dans les numéros à venir. Y compris en confrontant divers points de vue et positions qui peuvent voir le jour au sein de la LCR et de la IVe Internationale.
INTERROGATIONS POLONAISES
FRANÇOIS OLLIVIER ET FRANCIS SITEL
(( Les volte-face de l'élite politique polonaise
D
ANS un livre récent 1, Georges Mink, spécialiste de la société polonaise, n'hésite pas à parler de "l'énigme Jaruzelski "• de "vertige de L'histoire "• et use du terme " baroque " pour caractériser la politique de la bureaucratie ... Nous voici à des années-lumière des analyses récentes, qui semblaient obligées à quiconque voulait être écouté lorsqu'il parlait des pays de l'Est, ressassant l'immobilisme de ces sociétés figées par la totalitarisme. Alors que l'onde gorbatchevienne bouscule tout, la Pologne, avec ce gouvernement où se trouvent associés, sous J'autorité du responsable du coup militaire de décembre 1981, ministres de Solidarité et du POUP, prend figure de triangle des Bermudes des certitudes passées.
L'IRRUPTION
DE L'INEDIT
Quelle importance accorder à cet événement que représente la formation du gouvernement Mazoviecki ? On peut être tenté, ici, de déchiffrer ce qui se passe là-bas à J'aide d'analogies empruntées à notre propre réalité politique. Après tout, l'expérience 1986-1988 ne nous a-t-elle pas initié aux mystères de " cohabitations , imprévues ? Une telle approche, faisant de similitudes superficielles des repères conceptuels, reviendrait à escamoter l'irréductibilité des systèmes sociaux en présence et passerait à côté de J'essentiel : le caractère absolument inédit de ce qui se joue en Pologne, et son importance historique. D'autres analyses, tout en affirmant ce même constat, tendent à en relativiser la portée en ramenant la complexité du réel à un de ses aspects. Ainsi, de la compréhension des enjeux à partir de la seule question de la privatisation nous mettent au défi de J'observer avec une plus grande attention. '' Georges Mink de l'économie, voire de la restauration du capitalisme, censée être Je projet commun susceptible de sceller J'alliance gouvernementale de Solidarité et du POUP. Approche qui oblige à ne voir dans Solidarité que sa direction, elle-même ramenée à ses tendances bureaucratiques. Face à une telle ossification des deux partenaires gouvernementaux, les bouleversements en cours et à venir n'apparaissent plus susceptibles que d'une explication : la poussée du mouvement des masses. Pourtant, ces mêmes éléments, pris isolément ou dans leur combinaison, impliquent des contradictions au sein de la société polonaise et des pays de l'Est nécessairement explosives. La question reste donc entière de savoir comment les forces politiques en présence s'efforcent de maîtriser celles-ci. Telle est bien l'acuité des enjeux polonais qui, aujourd'hui, concentrent les potentialités et les risques ouverts par le gorbatchevisme. Ne pas relativiser cette importance est nécessaire pour prendre la mesure de ce qui vient de se produire. Et surtout pour en appréhender les conséquences en chaîne. Pour Je POUP et les syndicats officiels, et pour Solidarité, dont se trouve mise en cause la double légitimité, en tant que représentant de la classe ouvrière, voire d'une bonne part de la société polonaise, et, aux yeux de J'Occident, comme acteur principal du devenir possible de la Pologne.
SOUS LE SIGNE
DU COMPROMIS
Le changement historique qui s'est produit en Pologne prend la forme d'un compromis, en termes de partage du pouvoir, entre le POUP, c'est-à-dire la bureaucratie stalinienne, adossée à l'URSS, dont elle
tire son " droit d'être » sinon sa légitimité, et Solidarité expression politique indépendante de la classe ouvrière polonaise. Certes, ce partage est profondément inégal. Le pouvoir même reste entre les mains du POUP qui, outre une présidence renforcée, conserve le monopole des principaux leviers gouvernementaux avec les ministères de l'Intérieur et de l'Armée.
En même temps, chacun est conscient que l'expérience ne peut se développer que dans les marges de tolérance libérées par Gorbatchev, limites à l'évidence décisives puisqu'elles témoignent de la fragilité d'un processus placé sous haute surveillance. N'empêche que Solidarité a accédé au gouvernement. Même si le mouvement n'est plus ce qu'il était en 1981 - sa charge subversive s'est usée à l'épreuve de la défaite et de la normalisation -, c'est l'officialisation par le Parti communiste même de l'impossibilité où il se trouve de continuer à prétendre être le représentant des travailleurs et le parti dirigeant de la Pologne socialiste.
Bref, pour lui le compromis a valeur de reconnaissance de sa faillite. L'importance du compromis renvoie, en dernière analyse, à la gravité de la crise que traverse la Pologne, et, au-delà, l'ensemble des pays du bloc "socialiste». Mais il n'a pu devenir possible que par la volonté consciente des forces qui y ont concourru. D'une part, la bureaucratie, dirigée par Jaruzelski et en connivence avec Gorbatchev. D'autre part, la direction de Solidarité qui s'appuie sur la classe ouvrière polonaise et dispose des appuis de l'Eglise catholique, des gouvernements occidentaux, ainsi que des partis socialistes et des syndicats qu'ils influencent.
Si un tel bouleversement n'a été rendu possible que par la mobilisation des travailleurs polonais , qui d'abord a permis l'existence et la résistance de Solidarité, puis a bousculé les prévisions par la puissance électorale de son rejet de la bureaucratie, on ne saurait pourtant caractériser la situation présente comme une " étape sur la voie de la révolution politique ... Parce que, précisément, elle est dominée par le compromis. Compromis dont la viabilité sera fonction de sa capacité à contenir le mouvement des masses dans les limites qui sont les siennes aujourd'hui, et qui vise à assurer l'aide occidentale, tout en garantissant le maintien des rapports sociaux existants et les alliances qui lient la Pologne à l'URSS et au Pacte de Varsovie.
Le gouvernement Mazoviecki n'est pas la simple résultante de forces aveugles : soit les tendances agissant au sein du POUP et de Solidarité dans le sens d'une réforme capitaliste de l'économie, soit la réponse panique à une poussée impétueuse des masses, voire une combinaison des deux ...
LES ACTEURS
DU COMPROMIS
L'accord pour gouverner ensemble d'ennemis irréductibles, qui ne veulent ni se renier ni se suicider, repose sur des réponses politiques convergentes à la crise que connaît la Pologne et qui menace celle-ci de déstabilisation et de chaos. Il est sans doute vrai que les directions du POUP et de Solidarité ont été surprises par la poussée électorale qui, s'engouffrant dans l'ouverture d'élections partiellement libres, a bousculé les scénarios prévus. Mais les risques ont été assumés consciemment en fonction de politiques cohérentes et de long terme . Il ne sert à rien d'escamoter ou de relativiser cette dimension proprement politique. Du côté du POUP, il est clair que Jaruzelski, qui agit de concert avec Gorbatchev, a fait le choix de diriger avec Solidarité et que cette innovation absolue représente aujourd'hui l'expérimentation la plus avancée, peut être la plus aventureuse, de ce à quoi oblige la perestroïka. Quant à Solidarité, on ne peut nier la continuité d'une orientation qui, dès avant le soulèvement de 1981, s'organisait, en termes d'« auto-limitation», autour de la recherche du compromis 2 et qui, à travers la période de la répression et de la normalisation, a conduit à la politique de légalisation de Solidarité, à l'acceptation de la table ronde, puis à l'accession au gouvernement. On doit débattre du bien fondé de cette stratégie, on ne peut plus en contester la cohérence. Si le compromis a pu se concrétiser, c'est qu'il est devenu possible du fait même de la crise dans laquelle s'enfoncent la Pologne et les pays de l'Est qui dégage, dans une situation marquée par les limites d'une alternative socialiste révolutionnaire, un espace politique pour l'expérimentation d'inédites solutions inspirées de la perestroïka gorbatchevienne. Ce qui oblige à écarter l'idée que l'enjeu immédiat des évolutions actuelles dans ces pays serait la restauration du capitalisme : on ne saurait assimiler le consensus qui existe aujourd'hui entre la bureaucratie et l'ex-opposition sur la nécessité de renforcer le marché, de privatiser une partie de l'économie, de s'appuyer sur l'aide capitaliste, à une volonté de liquider purement et simplement les rapports sociaux existants. Ce qui supposerait que la bureaucratie- la bureaucratie en tant que telle, et non certains de ses secteurs-, engage un processus de contre-révolution sociale visant la destruction des bases étatiques de l'économie dont dépend son existence. Ce qui serait, pour elle, suicidaire. Cette appréciation renvoie à l'analyse de la bureaucratie, qu'on ne peut définir comme" bourgeoise"· Trotsky a pu parler d'un " caractère bourgeois de la bureaucratie " : "dans la mesure où elle plonge ses racines dans un système bourgeois de répartition au sein de l'Etat ouvrier"· elle conserve une double fonction, s'appuyant " tantôt sur La classe ouvrière confrontée à une phase décisive. Gdansk, 1 981 .
roLétariat contre L'impérialisme, tantôt sur l'impérialisme contre Le prolétariat 3 " afin de tou jours sauvegarder ses propres privilèges ... Certes, la tolérance de ce même système aux réformes engagées a certainement ses limites, mais celles-ci ne sauraient être tran -gressées insensiblement, sans affrontements de classes majeurs. C'est parce que l'impérialisme est lui-même conscient de cette réalité qu'il limite aujourd'hui son offensive à ouvrir plus largement à ses marchandises ces marchés, surtout à tirer les profits politiques de l'affaiblissement du bloc socialiste et exploiter au maximum " l'échec du socialisme" que celui-ci symbolise. A preuve, le fait que les gouvernements occidentaux sont pleinement conscients de la contradiction qui oppose la nécessité reconnue par eux d'" aider Gorbatchev .. et la tentation de " pousser l'avantage " par rapport à la Pologne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie ou la RDA, où se trouve ouverte la possibilité de rendre obsolètes les accords de Yalta. L'impromptu de Varsovie est rendu possible du fait qu'entre l'impérialisme et le Kremlin se négocient les termes d'un nouveau compromis, plus avantageux pour le premier compte tenu des difficultés historiques du second, mais obligatoirement borné par le souci de ne pas déstabiliser pour autant un ordre mondial, et européen au premier chef, qui s'en trouve gravement fragilisé.
DEFIS OUVRIERS
Que, dans cet immense jeu de forces, la Pologne parvienne à dégager un espace spécifique d 'expérimentation : tel est le pari engagé par le POUP et Solidarité. Rien ne permet de dire s'il peut être gagné, ni si Jaruzelski et Walesa seront en capacité de contrôler les forces ainsi libérées. Il est sûr, en revanche, que la classe ouvrière polonaise se trouve confrontée à une phase décisive et que les réponses politiques qu'elle doit apporter revêtent un degré de difficulté peu commun. C'est une stratégie politique transitoire qu'elle doit définir, apte à répondre à la hauteur des enjeux : ni plus ni moins que le devenir de la Pologne, qu'on ne peut isoler de celui des autres pays du bloc soviétique. Une telle stratégie ne saurait se réduire à la seule lutte économique, autour du refus de l'austérité. Ni à la recherche d'une formule de gouvernement, isolée d'une orientation programmatique d'ensemble articulant revendications immédiates, problème du gouvernement et projet de société. La situation présente, du point de vue des travailleurs, est en effet dominée par une contradiction : du fait de l'ampleur de la crise de la société et des choix politiques du POUP et de Solidarité, le problème du pouvoir se trouve effectivement posé. Mais, du même mouvement, il ne se trouve actualisé qu'en fonction d'une mobilisation populaire suffisamment limitée pour rendre possible un compromis qui, à son tour, constitue un facteur de blocage pour cette mobilisation. Une perspective de pouvoir réduisant la rupture avec la bureaucratie à un mot d'ordre de gouvernement du type "gouvernement de Solidarité, sans ministres du POUP ,, est sans doute susceptible de s'actualiser dans une situation pré-révo -lutionnaire. Mais, dans le contexte actuel, qui est fort éloigné d'une telle incandescence, on peut craindre soit qu'il conduise à entretenir des illusions sur la politique de la direction de Solidarité, soit qu'il soit compris comme une invitation aventuriste à précipiter avec la bureaucratie un affrontement dont les conditions ne sont pas réunies. Au centre de toute perspective politique, il convient de placer le programme répondant aux exigences des travailleurs polonais : refus de l'austérité, contrôle ouvrier, réorganisation de l'économie en fonction des besoins populaires ... C'est sur cette base qu'un gouvernement de Solidarité serait en mesure de satisfaire les aspirations des travailleurs. Il semble donc que la phase actuelle est davantage celle de la définition d'une perspective transitoire. Face à une réalité gouvernementale qui tend à pièger les travailleurs d'un double point de vue : d'une part, en leur imposant l'austérité et les réformes de type capitaliste de l'économie, d'autre part, en leur confisquant la politique, et ce au nom de la double nécessité de sortir de la crise et de ménager le compromis gouvernemental. Le problème crucial est bien, dans ces conditions, l'enjeu politique : la capacité de la classe ouvrière d'opposer aux appels à la passivité le refus de confier son sort et le destin de la société à de nouveaux " maîtres ... Bref, l'exigence de prendre les choses en main. Nécessité qui devrait se concrétiser dans la capacité de s'attaquer aux questions-clés, et ce en termes d'une auto-organisation se déployant à tous les niveaux : pour répondre aux problèmes de la vie quotidienne - de distribution des produits alimentaires, de logement, d 'équipements collectifs ... -, aussi bien que pour réactiver la notion d'autogestion dans les entreprises. Dynamique qui amènerait sans doute à bousculer les termes dans lesquels se trouve actuellement posée la question de la propriété des entreprises. Il semble clair qu'une telle réactivation politique de la classe ouvrière ne saurait faire l'économie d'un problème immédiat qui est celui de la démocratie nécessaire dans les rapports avec Solidarité, et au sein de Solidarité, amenant en particulier à poser le problème d'un congrès démocratique apte à décider des choix fondamentaux aujourd'hui d'actualité ... Une telle activité politique de la classe ouvrière polonaise développerait inévitablement ses effets au sein même du POUP et des syndicats officiels, aidant par là même à dégager cette perspective politique d'ensemble dont il apparaît que la société polonaise à besoin pour se mobiliser et relever victorieusement les défis auxquels elle se trouve confrontée.
1 : Georges Mink, la Force ou la raison, Histoire sociale et politique de la Pologne (1980-1989), La Découverte, mai 1 989.
2 : cf. Adam Michnik: le modèle de pensée du KOR, • qui reste actuel, est fondé sur la recherche du compromis, le rejet de la rhétorique révolutionnaire • (Interview, in Libération, 16 septembre 1986). Et Bronislaw Geremek : • Un( ... ) pacte reste possible. J'estime, ce qui pourrait paraÎtre surprenant, que la conclusion d'un tel pacte social contre la crise a plus de chance de réalisation aujourd'hui qu'en 1981. Pourquoi ? La raison réside dans les expériences vécues par les deux parlies avant et après le 1 3 décembre 1981 . L'expérience que la société a acquise est qu'elle doit maintenir ses aspirations dans les limites raisonnables ; l'expérience acquise par le pouvoir est que, sans forces sociales authentiques, il n'est pas possible d'opérer un tournant dans la situation économique du pays, tournant que tous désirent. De ce fait, le pacte anti-crise aurait, je le répète, plus de chances de réalisation aujourd'hui qu'en 1981 . • in Konfrontacje, février 1988. (Cité par G. Mink, op. cit., p. 228).
3 : Léon Trotsky, Défense du marxisme.