" Les rigueurs de notre climat ne sont pas continûment excessives ; mais quand la violence se débride, elle brise. Heureusement, elle ne dure pas : la nature est à l'image des hommes, et l'ouragan est d'une nuit. Mais cet amas de boues rouges, d'énormes troncs écorcés, de putridités folles nouées aux tôles des cases éventrées, la pestilence, ou ces matelas dérisoires pleins d'une viscosité séche et irrémédiable, et plus que tout la lente résignation des sinistrés : il m'est évident que notre pays se couvre de son vrai visage, que la lèpre sourde qui nous ronge, soudain levée par les eaux, apparaÎt. C'est toujours le peuple démuni que les boues déracinent. " Edouard Glissant L'Intention poétique, Editions du Seuil, 1969.
JACQUES DUBUIS
S
EPT morts, sans même compter les neuf personnes décédées dans un accident d'hélicoptère effectuant une m1ss1on de secours quelques jours après le passage du cyclone, près de deux cents blessés : le bilan humain de la catastrophe est lourd, très lourd. Pour ceux-là, pour leurs familles, rien ne pourra égaler en horreur la nuit de cauchemar où l'ouragan Hugo a frappé de plein fouet la Guadeloupe. La presse locale antillaise est pleine des récits effarants de gens qui ont vu la toiture de leur maison s'envoler, un arbre arraché s'abattre sur leur case, un parent ou un ami blessé en allant chercher refuge ailleurs ... Mais pour les autres, pour tous les autres habitants de la Guadeloupe, c'est le plus dur qui est à venir: c'est l'après-cyclone, quand il faut recenser les dégâts, se battre pour obtenir un peu de lait pour les enfants, un peu d'eau pour ceux qui doivent retrousser leurs manches afin de reconstruire ce qui peut l'être. Et avec la certitude qui s'ancre au fil des jours dans la population la plus touchée, celle de la partie Nord de l'île- la Grande-Terre-, que le rétablissement d'une situation à peu près supportable prendra des mois, voire des années.
HUGO : SOUS LA PLAGE, LA MISERE
Le tableau qu'offre l'île moins d'une semaine après l'événement est en effet une vraie désolation : le réseau d'électricité est détruit à 80 %, le réseau routier secondaire a en partie disparu, la distribution de l'eau interrompue sur la plus grande partie du territoire : l'eau, le plus indispensable des éléments dans de telles circonstances ! Sur le plus long terme, la catastrophe écologique est effroyable : la forêt de Basse-Terre est en partie détruite, son parc national défiguré. Les conséquences de cela sur le sort de la faune antillaise ne peuvent pas encore être évaluées, mais seulement devinées. Partout, le paysage paradisiaque et exubérant a cédé la place à la vision d'une terre comme atomisée par le cyclone. Les pouvoirs publics, malgré les renforts civils et militaires arrivés de métropole, sont débordés et ne savent visiblement plus où donner de la tête. Les tensions commencent d'ailleurs à monter dans la population, malgré les efforts conjugués des responsables publics et des élus socialistes qui multiplient les appels " solennels " à la responsabilité et jettent l'anathème contre les " fauteurs de division " : dans certaines communes, souvent autour de militants indépendantistes liés à I'UPLG 1 ou bien au Parti communiste guadeloupéen, ou encore du GRS, on voit se former des comités qui tentent, devant la carence de certaines municipalités ou administrations, d'organiser les secours et les travaux de première urgence. La préfecture a décidé de prendre un arrêté bloquant les prix des produits de grande consommation à leur niveau du 14 septembre. Un mouvement s'était fait
LA GUADELOUPE, LE DOS AU MUR jour en ce sens, et c'était bien le moins qu'on pouvait faire, quand des commerçants peu scrupuleux n'hésitaient pas à vendre la baguette de pain à 8 F, ou encore le litre d'eau minérale à 20 F ! Mais quel sera le degré d'efficacité d'une mesure de ce type quand on connaît les moyens dérisoires dont dispose sur place le service de la répression des fraudes pour en vérifier l'application? A leur façon bien à eux, les magistrats du tribunal de Pointe-à-Pitre ont tenté de mettre un peu d'ordre dans cette période de " troubles " : quelques malheureux imbéciles qui avaient jugé bon de voler des objets dans différents magasins ou maisons plus ou moins dévastés par le cyclone, geste il est vrai parfaitement odieux dans un tel contexte, jugés à l'expéditive en procédure de " comparution immédiate ", ont écopé de peines très lourdes : jusqu'à deux ans de prison ferme ! On ne fait même plus semblant de juger à peu près sereinement des individus, on cogne comme des sourds à grands coups de sanctions médiatiquement édifiantes !
LES COMPLICES
DE L'OU RA GAN
En revanche, il ne semble pas qu'aient été prévues des poursuites pénales contre les irresponsables qui ont laissé se développer en Guadeloupe une situation particulièrement propice au désastre actuel. C'est que le redoutable Hugo ne s'est pas contenté d'effeuiller les arbres à pain ou de sectionner les cocotiers que, la veille, en bon touriste débarqué sur la riviera, on caressait du regard : il a mis à vif toutes les plaies économiques et sociales du territoire, toute l'incommensurable incurie qui préside à la gestion d'une colonie de la France, morceau des Caraïbes qu'on essaye à toutes forces et à toute vitesse d'intégrer à l'Europe du " Grand marché" 2 , même si c'est au prix de son identité et de son histoire propres , dans le but du profit le plus rapide et le plus élevé, non pas pour sa population, mais pour sa bourgeoisie locale - et pour les capitaux métropolitains. Les récoltes de canne à sucre et de banane (les deux piliers de l'agriculture guadelopéenne) sont détruites à 95 % et, avec elles, leurs infrastructures de production. Mais quelle fatalité a donc voulu qu'on concentre toute l'agriculture locale sur des plants ultra sensibles aux effets des calamités naturelles (un vent de soixante kilomètres-heure suffit à coucher n'importe quel bananier, dépourvu de racines ; Hugo soufflait à près de deux cent cinquante kilomètres- heure ! ) ? On dénombre aujourd'hui entre quinze et vingt mille sans abri. Que dire de la responsabilité des pouvoirs publics, des collectivités locales, des constructeurs, qui ont laissé sans réagir croître et prospérer un habitat des populations les plus démunies complètement inadapté aux conditions climatiques du secteur 3 ? Pourquoi avoir copié le réseau de distribution électrique sur celui de la métropole (installations aériennes), alors que, visiblement, ce qui s'imposait c'était le développement d'un réseau souterrain ? N'importe quel professeur d'histoire et géographie du coin sait qu'aux Antilles françaises, de 1635 à 1989, on a dénombré vingt-six cyclones en moyenne par siècle, soit à peu près un tous les quatre ans ! En 1979, deux furieux ouragans, David et Frédéric, avaient ravagé toutes les Antilles.. . Mesures prises depuis ? Zéro ! Moins d'une semaine après le
LA GUADELOUPE, LE DOS AU MUR
1 . Union populaire pour la libération de la Guadeloupe, principale formation indépendantiste.
2. Aux dernières élections européennes le taux d'abstention a dépassé les 90%.
3. Dans certaines communes de la Grande-Terre, les cases ont été détruites à 80 %. Des maisons bâties en dur sans tenir compte des normes ont littéralement explosé sous l'impact des rafales de vent.
4. Voir à ce sujet, notamment, le livre d'A. Memmi : Portrait du colonisé, éditions Gallimard (NRF).
passage d'Hugo, la pénurie alimentaire faisait son apparition dans l'île : difficultés à se procurer du lait, de l'eau, des conserves (indispensables, puisque l'électricité est coupée dans presque toutes les communes). Là encore, comment ne pas se poser de questions sur la carence des administrations " compétentes ., qui n'ont pas pris de mesures sérieuses pour constituer des stocks durant la saison cyclonique, limitée d'août à octobre aux Antilles françaises. Les météorologistes savent bien que, durant les quatre derniers siècles, les cyclones sont arrivés quarante fois en août, vingt-huit fois en septembre, douze fois en octobre ! Est-il si compliqué de prendre des mesures en conséquence ? Le cyclone, qui a tué en Grande-Terre des dizaines de milliers de volaille et la quasi totalité du cheptel bovin, risque de déboucher sur un problème épidémique majeur. Dans des conditions particulièrement difficiles (dispensaires de soins détruits dans certaines communes, début de pénurie de médicaments, etc.), les différents agents des services de santé font ce qu'ils peuvent. Mais la catastrophe dite " naturelle ., voit ses effets se nouer inextricablement là encore aux problèmes sociaux les moins " naturels ., : la défaillance du système de santé à l'occasion du cyclone ne renvoiet-elle pas au sous-équipement médical criant du département : d'après l'INSEE on comptait en Guadeloupe un médecin pour six cent quatre-vingts habitants, alors qu'en métropole la moyenne nationale est de un pour quatre cent quarante. Et un dentiste pour trois mille habitants en Guadeloupe, alors que c'est un pour mille six cents en métropole. Toujours dans ce registre des faits qui témoignent de l'impréparation coupable des services publics à un phénomène naturel pourtant fréquent dans ces régions, on peut noter que très rapidement au cours du cyclone la préfecture se voyait dépourvue de tout moyen de communication tant avec la population locale qu'avec la métropole. On fit appel à un radio-amateur! Et c'est une radio privée " RCI ., qui a assumé seule durant plusieurs jours le travail d'information élémentaire, avec talent, mais non sans arrière-pensées commerciales ... Quant à la précieuse station météo du Raizet, elle a volé en éclats dès les premières rafales d'Hugo, ce qui n'est pas étonnant quand on connaît l'état de vétusté et les anomalies de construction qui la caractérisaient ... On comprend dès lors que le gouvernement s'inquiète des réactions de colère qui pourraient surgir dans la population , le cataclysme naturel agissant comme un puissant révélateur de toutes les tares d e la société guadeloupéenne, telle qu'elle se trouve, dans la dépendance de l'impérialisme français, cette dépendance qui humilie et qui obscurcit, comme c'est remarquable dans tous les rapports de type colonial , les intelligences 4 •
RECONSTRUIRE UNE GUADELOUPE, MAIS LAQUELLE?
Les guadeloupéens trouvaient déjà un peu dur qu'en cette année de commémoration de la proclamation des droits, on oublie de dire qu'être citoyen français aux Antilles c'est avoir droit à un SMIC diminué de 20 % (alors que la vie est deux fois plus chère qu'en métropole) et à des allocations familiales elles aussi diminuées, quand elles ne sont pas purement et simplem ent supprimées, par dérog ation scandaleuse - et teintée de racisme - aux règles de versement de la Sécurité sociale.. . Les voici en face d'une administration métropolitaine et de notables locaux qui, par imprévoyance et goût du profit facile et immédiat, se sont faits, d'une certaine façon, les complices de l'ouragan. Luc Reinette a lancé l'idée de la création d'un Comité national de reconstruction de la Guadeloupe. Bonne idée, si cela a pour but de faire avancer l'unité, la mobilisation et l'organisation autonome des guadeloupéens, et de démontrer en pratique qu'ils peuvent se passer de l'Etat français pour gérer leurs affaires. En revanche, un tel comité, s'il devait servir à promouvoir une espèce d 'union nationale caricaturale qui effacerait les problèmes sociaux cruciaux posés en Guadeloupe, n'aurait guère d'intérêt. Si c'est pour reconstruire la même Guadeloupe qu'avant le cyclone, le jeu ne vaut sans doute pas la chandelle. Les calamités naturelles, on peut juste s'en protéger. Les calamités sociales, on peut les empêcher.