La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Réédition d'un livre de Karl Kautsky : « Le Bolchevisme dans l'impasse »

· Critique communiste, n° 9, juin 1982 · p. 26-27 · 2 509 mots

QUADRIGE/PRESSES UNIVERSITAIRES DE

FRANCE, REEDITION DE 1982, AVEC UNE IN-

TRODUCTION DE HENRI WEBER

PIERRE FRANK

N vient de rééditer le livre de Kautsky, le Bolc,'zevisme dans l'impasse, qui n'entre pas, à notre avis, dans une catégorie d'ouvrages méritant d'être ainsi soumis à l'attention des jeunes générations. C'est un produit du Kautsky d'après 1914, du Kautsky décrépit qui n'avait plus d'autorité parmi les révolutionnaires et peu d'audience chez les réformistes de la social-démocratie, lesquels montraient de moins en moins d'intérêt à ce qui ressemblait à de la théorie. Nous aurions beaucoup mieux préféré la reproduction d'œuvres du Kautsky des bonnes années. comme les Origines du christianisme qui n'a rien perdu avec l'âge .(!)

Le Bolchevisme dans 1 'impasse date de 1931 . La révolution d'Octobre avait eu lieu quatorze années auparavant. D'immenses événements s'étaient produits et d'autres battaient leur plein, la guerre civile et étrangère, la NEP, la crise du Parti bolchevik, l'élimination de l'opposition de gauche, celle en cours de l'opposition de droite, le premier plan quinquennal. la collectivisation à outrance des campagne ... Dans une pseudo- analyse d'éléments triés et présentés arbitrairement parmi tous ces événements, Kautsky témoigne qu'il n'avait en rien modifié de ce qu'il s'était montré dès le premier jour de la révolution d'Octobre 1917 : un antibolchevik enragé, stimulé par une passion anticommuniste sans limite, voyant dans cette révolution un affront au marxisme identifié à sa personne, celle d'un vieillard dont la sénilité ne lui permet que de tourner en rond autour de quelques pensées toujours les mêmes.

Passons sur ses propos où il qualifie l'Union soviétique de «capitalisme d'Etat » et la bureaucratie de classe, définitions pour lesquelles il peut probablement réclamer des droits d'auteur à beaucoup de gens. Par contre, relevons qu'en 1931 , alors qu'on pouvait adresser de multiples critiques au régime de Staline, il fallait être d'une cécité totale pour écrire, comme Kautsky le faisait, que 11 le sort qui auend le PCUS est ... de croupir dans une Russie croupissante (p. 119) ». Une Russie croupissante qui s'engageait dans un développement économique surprenant en dépit de sa direction bureaucratique ! Que penser aussi de quelqu'un qui, vivant en Allemagne au moment même où le nazisme entamait une ascension dangereuse, au moment où il fallait appeler au front unique ouvrier contre le danger, écrivait dans son livre que 11 Mus solini n'est que le singe de Lénine », a le fascisme n 'est que le pendant du bolchevisme (p. 112) »? Dans ces mots le « bolchofascisme » de Kautsky fait écho au « social-fascisme » des staliniens. Utilisant des termes relevant du vocabulaire marxiste, de ce vocabulaire qu'il avait employé avec bonheur pendant des dizaines d'années, Kautsky était désormais incapable de sortir du schéma réformiste et parlementaire dans lequel il avait sombré, et qui était devenu l'alpha et l'omega de sa pensée. Pour lui, Octobre était une simple aberration de l'histoire et de 1 'esprit, la Russie ne retrouverait la voie de l'histoire que par une démocratie à la mode des pays capitalistes avancés. Et ce, répétons-le, pendant que la très parlementaire République de Weimar s'effilochait chaque jour davantage, de la social-démocratie à Hindenburg, avant que d'être enterrée par Hitler!

Nous n'aurions pas cru nécessaire d'écrire plus que quelques mots sur un livre où on ne trouve pas le moindre soupçon des potentialités de la planification soviétique s'il n'avait été présenté, dans sa réédition actuelle, par une introduction d' Henri Weber. Introduction dont de nombreuses pages sont remarquables, mais dont il est difficile de saisir un sens précis et clair pour l'ensemble. Il nous paraît tout d'abord qu'Henri Weber a été frappé par les prédictions de Kautsky sur le despotisme qui serait la conséquence de la révolution. Mais les dénonciations du «terrorisme », de la « barbarie », etc. étaient le lot quotidien depuis des années et n'avaient pas attendu le régime instauré par Staline, aussi les déclarations de Kautsky n'avaient rien d'original, même si elles étaient enveloppées d'affirmations prétendues marxistes. En outre, la répression n'est qu'un des aspects, pas nécessairement le plus important, pour juger un régime. C'est pourquoi, à juste titre, Weber va plus loin dans ses appréciations. Dénonçant les 11 noirs pronostics » de Kautsky sur l'avenir du régime, il condamne comme il convient 11 l'analyse kautskyenne .. . à bien des éga rds superficielle (p. XV) 11 11 malgré ses subtilités et ses prétentions théoriques 11 et déclare que 11 le schéma linéaire de Kautsky relève d'un marxisme mécanique (p. XVII) 11. Toute la partie de l'introduction dans laquelle il résume le mode de penser de Kautsky et en fait une critique sérieuse est excellente.

Mais, parallèlement à cela, cette introduction présente certaines lacunes. Ainsi il pense que le schéma de Kautsky hérité de Plekhanov, d'une révolution russe en deux étapes , l'une démocratique bourgeoise, l'autre prolétarienne et socialiste, distantes l'une de l'autre dans le temps a été pris par lui chez Marx: 11 Kautsky pense avec Marx, écrit Weber, mais avec moins d'excuses car. écrNant à /'àge de /'impérialisme. que les nations avancées montrent aux nations arriérées /'image de leur propre avenir (p. XVIl. 11

Marx a effectivement écrit cette phrase mais dans un contexte où il exposait que, pour étudier les lois du cap italisme, il le faisait sur le cas du pays capitaliste le plus avancé de l'époque. Il faut d'autant plus éviter d'appliquer mécaniquement cette phrase que Marx, s'il n'a pas employé l'expression «développement combiné » qui, à notre connaissance, l'a été pour la première fois par Trotsky, n'était pas ignorant du phénomène qu'elle recouvre. C'est précisément au sujet de la Russie que Marx a montré que l'histoire des pays arriérés ne consiste pas à retracer identiquement le chemin déjà parcouru par les pays avancés, mais qu'elle emprunte et adapte à leurs besoins des progrès qui y ont été effectués, y compris en faisant dans certaines circonstances des bonds historiques. Dans une lettre à N. Mikhailovski, directeur de la revue russe Otetchestwennie Zapiski, de novembre 18 77, Max dit entre autre : 11 La question si la Russie doit commencer par détruire ... la commune rurale, pour passer au régime capitaliste ou si, au contraire, elle peut, sans éprou ver les tortu res de ce régime. s'en approprier tous les fruits en développant ses propres données historiques ... Je partageais ses dernières vues sur celle question .. . Si la Russie continue à marcher dans le sentier suivi depuis 1861. elle perdra la plus belle

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la théorie kautskyste, ce. mar~ism~ de la . , U~ion soviéti~ue était inév~tabl~, à ~ela

Ile mternationale , u célebre a bœn des . pres que Staline y a parfois depasse la chance que l'histoire ait jamais offerte à un peuple ... 11

Dans des projets de lettre à Vera Zassoulitch, de mars 18 81, où il prenait toujours parti pour les populistes de l'époque contre les premiers marxistes russes qui avançaient l'inéluctabilité du régime capitaliste pour leur pays, il disait également : 11 C'est justement gràce à la contemporanéité de la production capitaliste qu'elle [la Russie] s'en peut approprier les acquis po -sitifs et sans passer par ses péripéties .. affreuses ... Si les amateurs russes du système capitaliste niaient la possibilité théorique d'une telle évolution, je leur poserais la question : pour exploiter les machines. les bàtiments à vapeur, les chemins de fer, etc. La Russie a-t-elle été forcée , à l'instar de l'Occident, de passer par une longue période d'incubation de l'industrie mécanique ? .. 11

La pensée de Marx , on le voit, n'était pas mécanique comme celle de Plekhanov et de Kautsky (2).

C'est par incompréhension de cette marche « irrégulière, complexe, combinée » de l'histoire, pour employer les termes de Trotsky dans l 'Histoire de la Ré~·olution russe que les mencheviks, Kautsky et bien d'autres se figèrent sur la conception de la révolution par étapes et passèrent à côté des événements.

Dans son introduction, Henri Weber ne relève pas -ce qui est regrettablele titre même du livre de Kautsky car, dans ce titre se trouve exprimée la pensée que développe l'auteur tout au long des pages de l'ouvrage, à savoir que Je stalinisme déjà victorieux en 1931 n'est pas autre chose que Je bolchevisme qui avait vaincu en 1917. Pour Kautsky, comme pour tant de gens qui n'avaient pas sa connaissance livresque de Marx, entre bolchevisme et stalinisme, il n'y a pas différence mais identité. La contre-révolution bureaucratique et la révolution prolétarienne sont reliées entre eBes par un signe d'égalité. Qu 'aurait écrit Je Kautsky de jadis d'un historien qui identifierait Je régime de Bonaparte à celui des Jacobins même si, dans plus d'un cas, on retrouvait les mêmes hommes à deux moments différents et opposés des événements de la révolution française ?

Enfin . il nous semble que la faiblesse politique la plus importante de l'introduction de Weber se trouve dans le fait qu'il limite ses critiques justes à Kautsky, et qu'il passe à côté des positions défendues dans la Ile Internationale par Otto Bauer(3), les austromarxistes et une partie des mencheviks russes . Weber écrit que égards sa résurrection au sein du mouvement ouvrier européen sous la /orme des thèses eurocommunistes ou socialistes de gauche. (p. VII) >de pense que c'est plutôt Otto Bauer que Kautsky qu'on retrouve dans les courants mentionnés plus haut par Weber. Otto Bauer a certes partagé au début de la révolution d'Octobre la pensée de Kautsky que la révolution en Russie ne pouvait pas, ne devait pas aller au-delà d'une révolution bourgeoise.

Mais il a évolué par la suite et, sur certaines questions, il fut engagé dans des polémiques avec Kautsky. A la différence de ce dernier, Otto Bau er dirigeait un parti de masse dans lequel les sympathies pour l'Union soviétique étaient fortes et ne pouvait s'en tenir à une position totalement négative. A partir de la NEP et, plus tard, lors du premier plan quinquennal, ses divergences avec Kautsky s'approfondirent. Weber mentionne le fait. II écrit : 11 Les austromarxistes ... défendront la thèse de la pluralité des voies de passage au socialisme .. . Otto Bauer, F Adler, Dan, Abramovitch ... renvoient Kautsky et les bolcheviks dos à dos comme incarnation sym étrique des mèmes outrances ... If y a multiplicité des voies de passage au socialisme : le modèle bolchevik est adapté aux pays arriérés soumis à un régime auwcratique. Le modèle démocratique, supérieur au précé -dent à tous égards dans la mesure où il permet de faire l'économie de la guerre civile puis de la dictature du parti unique. est adapté aux pays capitalistes avancés d'Europe occidentale qui ont mis bas l'awocratie depuis longtemps (p. XVIII) ... Le dissident allemand Rudolf Bahro vient d'explo -rer récemment une problématique à bien des égards voisine. en proposant une théo -rie "des voies non capitalistes à l'indusTria -lisation" et à l'Etat national (p. XIX). 11

II n'aurait pas été inutile de retracer toute la courbe de la pensée d'Otto Bauer et d'une partie des mencheviks qui rejoignait ceBe de Staline sur Je « socialisme dans un seul pays ». Après J'arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne, Otto Bauer. arguant que l'Union soviétique était un bastion contre Je fascisme, identifia ce pays à son gouvernement et défendit la politique de Staline, y compris les «procès de Moscou » (4). Quant aux mencheviks, une partie d'entre les survivants (Dan) capitulèrent devant Staline au cours de la guerre.

Effectivement c'est bien plus certains aspects de la pensée d'Otto Bau er que celle de Kautsky qu'on retrouve par exemple chez les eurocommunistes ou chez Bahro. Après Je développement de J'Union soviétique comme deuxième puissance dans Je monde, après tant de révolutions coloniales, il paraîtrait débile d'affirmer avec Kautsky que les pays sous-développés doivent suivre le chemin suiv i au cours des siècles passés par les pays économiquement avancés. Mais cette « résurrection» a entraîné avec eBe quelques vices de la pensée d'Otto Bauer. Les eurocommunistes d'une part, Bahro d'autre part, pensent que ce qui s'est produit en mesure; que, pour de tels pays, un régime fort, non démocratique, est de mise, et aussi que les peuples de ces pays daivent se frayer leur voie au socialisme à travers les tourments de l'histoire, en marchant pour ainsi dire pieds nus. Ce qui n'était pas Je point de vue de Trotsky qui, sans nier que les conditions objectives opposeraient de grands obstacles à un épanouissement de la démocratie, n'avait jamais cessé de montrer la nécessité de donner à ceBe-ci une place grandissante, sauf en cas de guerre civile, dans la société délivrée du capitalisme. A propos de ces pays au régime bureaucratique, remarquons que si Bahro parle en termes confus d'une révolution pour y introduire la démocratie, les eurocommunistes qui ont dans le passé avalé les crimes du Kremlin ne disent aujourd'hui rien sur Je moyen d'y instaurer la démocratie. La formule hypocrite «pas d'ingérence intérieure » sert à les rendre silencieux.

Maintenant, s'il est vrai que les voies au socialisme seront dans un certain sens spécifiques à chaque pays, la division d'Otto Bauer, des eurocommunistes et de Bahro entre voies parlementaires et voies révolutionnaires n'est pas correcte. Cette idée que, dans les pays capitalistes avancés, parce que les ancêtres ont assuré, etc., etc. (air connu), il suffira de la voie aisée du parlementarisme, que celle-ci permettra de faire Je trajet au socialisme en wagon-lit. est une erreur qui a jadis coûté très cher à Otto Bauer(5). une illusion qui risque d'ajouter aux déboires présents des eurocommunistes. Heureusement on peut penser que les travaiJleurs d' Europe occidentale sous les effets de la crise qui se développe retrou veront au travers de leurs expériences les solutions révolutionnaires qui leur permettront de renverser le capitalisme et de commencer à construire Je socialisme.

Mars 1982 ( 1) Dirigeant de la social-démocratie alle mande, Kautsky avait été le théoricien reconnu des partis de la 11• Internationale. (2) Voir des citations plus étendues de ces textes dans mon article .. la révolution permanente,. ( .. Quatrième Internationale ,., n° 4, avril-juin 1981). La lettre de 1877 à la revue russe fut publiée peu après la mort de Marx : Kautsky, dont on disait qu'il connaissait par cœur presque tout Marx, ne l'ignorait pas. Les lettres à Vera Zassoulitch et, par elle, à Plekhanol et Axelrod - furent oubliées par ces destinataires, un oubli politiquement significatif. Elles furent retrouvées par Riazanov en 1923 et publiées par lui en 1925. Kautsk~· . qui suivait les travaux scientifiques de Riazanov, ne pouvait pas ne pas les connaître, mais il était alors incapable de remonter la pente. (3) Otto Bauer était le leader de la puissante social-démocratie autrichienne. On a appelé .. austromarxisme ,. ce courant du mouvement ouvrier. (4) Voir Raymund Low, .. Otto Bauer and die russische Revolution ,. et Peter Kuleman , .. Am Beispiel des Austromarxismus ... (5) La social-démocratie autrichienne fut écrasée par le Chancelier Dollfuss en 1934. L'Anschluss hitlérien suivit en 1935.

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