La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les années Berlin

· Critique communiste, n° 91, décembre 1989 · p. 4-10 · 4 297 mots

'' A une époque où l'histoire cheminait encore lentement, ses événements peu nombreux s'inscrivaient aisément dans la mémoire et tissaient une toile de fond connue de tous devant laquelle la vie privée déroulait le spectacle captivant de ses aventures. Aujourd'hui, le temps avance à grands pas. L 'événement historique, oublié en une nuit, scintille dès le lendemain de la rosée du nouveau et n'est donc plus une toile de fond dans le récit du narrateur, mais une suprenante aventure qui se joue sur l'arrière-plan de la trop familière banalité de la vie privée. »Milan

Kundera, le Livre du rire et de l'oubli.

C'est désormais peu de dire que le monde change. Mais ces changements ne sont encore rien en regard de la tempête qui se lève. Depuis quarante ans, bon an, mal an, l'histoire vivait dans les rails du partage issu de la Seconde Guerre mondiale. Certes, le peuple vietnamien avait défait l'impérialisme américain, certes le printemps 1968 avait secoué aussi bien le monde capitaliste que la nomenklatura tchèque, et ces événements avaient ouvert une nouvelle période de l'histoire mondiale. Mais, pour qu'elle connaisse son plein développement, il fallait bien que l'histoire s'attaque à l'un des verrous qui bloque à bien des niveaux l'action internationale des travailleurs : l'imposture stalinienne. Si l'effondrement du mur de Berlin est d'une telle charge symbolique et émotionnelle, c'est bien parce qu'il ouvre définitivement l'entrée dans un monde où les contradictions à l'œuvre au sein du capitalisme, du monde bureaucratique et au sein du mouvement ouvrier international s'arrangent dans une nouvelle configuration.

Il faut dès maintenant tenter d'en tracer quelques traits essentiels.

L

ES IDEOLOGUES CAPITALISTES leurs y étaient condamnés a subir son joug les plus superficiels exultent : ce éternel sans le secours du monde " libre " . serait la fin du " communisme " . Entre la débandade de l'Est et un capitaMais les dirigeants les plus lucides exhor- lisme sans perspective réelle, un immense tent à la plus grande prudence, conscients champ d 'expérience s'est ouvert. Ce qui de ce que le capitalisme n'a peut-être fina- redevient possible, tant à l'échelle des lement pas grand -chose à proposer. Au prolétariats d'Europe orientale et de l'URSS moment où le système bureaucratique qu'à celle des pays capitalistes développrend l'eau de toutes parts, le capitalisme, pés, c'est la refonte par la lutte elle-même dans sa globalité, est pris de court : il n'a d'un projet socialiste et communiste qui jamais cru que cet effondrement puisse se soit le produit de l'expérience sociale. Le produire, et surtout pas à partir d'un jeu de cauchemar stalinien pourra alors être défiforces interne au monde bureaucratique nitivement rejeté comme étranger au so· lui-même, les idéologues capitalistes étant cialisme autrement que par la propagande persuadés depuis des décennies que la de ceux qui sont restés attachés, par-delà bureaucratie resterait un monstre froid in- la Goulag, au message révolutionnaire, capable de mouvement et que les travail- démocratique, humaniste de la Révolution

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russe. Ces femmes et ces hommes s'étreignant sur les ruines du mur peuvent annoncer, non pas la " fin de l'histoire " comme le promettent les idéologues reaganiens ou comme l'ont espéré en vain les bureaucrates de l'Est, mais le renouveau de l'espoir socialiste. Pour les marxistesrévolut ionnaires, dont la responsabilité reste grande, il faut prendre la mesure de ces événements sans craindre les bravades capitalistes, mais sans illusion sur le caractère automatique et linéaire du processus.

l'IM POSSIBLE « PLAN MARSHALL » Rien ne serait plus stupide que de nier cette évidence : l'effondrement bureaucratique à l'Est est une victoire pour le capitalisme. La bureaucratie a fait la preuve de son incapacité à offrir face à lui un modèle de développement alternatif. Emergeant d'un niveau comparable à la sortie de la guerre, la productivité du travail en RDA est aujourd'hui six fois inférieure à ce qu'elle est en RFA , alors que le niveau de vie y est substantiellement inférieur. Le monde bureaucratique s'effondre d'abord et avant tout par implosion interne, par accumulation de l'insatisfaction sociale, par incapacité à concurrencer durablement le capita lisme dans la course à l'efficience technologique sans sacrifier durablement les conditions de vie des populations, et à une époque nucléaire où la confrontation militaire avec la systèm~ adverse est devenue suicidaire. Il est normal que l'implosion soit la plus brutale dans les pays les plus proches, historiquement, culturellement , économiquement, du monde capitaliste. La raison du retard ne tient pas seulement à l'état arriéré de la Russie des années vingt face au capitalisme, ni à son isolement. Avec l'extension du monde bureaucratique à l'Europe orientale, ces facteurs deviennent relatifs . Le retard du monde bureaucratique tient à l'absence de toute démocratie économique, sociale, politique, qui interdit les échanges, la confrontation des expériences, l'expérimentation, la circu lation de l'information, devenues, avec l'introduction massive de la science comme force productive immédiate, les conditions incontournables de l'application technologique, donc de la fonctionnalité sociale de l'économie.

Gorbatchev l'a compris , et sa politique, véritable retraite géostratégique face au capitalisme, vise à utiliser l'introduction du marché comme facteur de rénovation et de fonctionnalisation de la bureaucratie dirigeante. Cependant , pour le capitalisme, l'aubaine serait inespérée s'il avait les moyens de profiter de l'occasion pour une véritable reconquête pacifique du terrain perdu autrefois. Mais, ici , les obstacles sont nombreux, à la fois d 'ordre structurel et qualitatif, et ils se présentent dans le contexte d'une économie capitaliste qui ne parvient pas à émerger durablement de l'onde longue de crise dans laquelle elle est entrée il y a quinze ans.

En premier lieu, une telle politique exigerait une stratégie d'investissements massifs et à long terme , dont la rentabilité ne serait pas immédiate. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, en effet, les capitalistes qui se sont pris à envisager une politique d'implantation à l'Est ont buté sur l'éternel problème : il ne suffit pas d'y construire quelques entreprises pour voir les portes du marché s'ouvrir miraculeusement. Le problème est à la fois technologique et social : il faudrait envisager une refonte de toutes les infrastructures (matières premières, transports, communications) et un remodelage de tous les comportement sociaux pour que l'implantation des firmes multinationales se traduise par une hausse de la productivité du travail la mettant au niveau acquis dans les principales nations capitalistes. Ce serait aussi la condition pour que les pays dominés par la bureaucratie redeviennent un marché fonctionnel, non seulement pour certains secteurs et firmes capitalistes, mais pour le système compris comme un tout. Quinze années de crise ont montré que le système ne peut la résoudre à partir de solutions partielles qui ne font que remplir le tonneau des Danaïdes.

De façon analogue, tant pour les capitalistes que pour les nations de l'Est, il ne peut y avoir de réouverture graduelle au capitalisme qui soit fonctionnelle pour les uns et pour les autres. En 1945, l'aide américaine revint irriguer une économie européenne exsangue, mais dont les structures sociales et économiques étaient res-

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LES ANNEES BERLIN tées celle du capitalisme. Aujourd'hui, l'" aide " occidentale est confrontée à une réalité sociale en bouleversement rapide et à l'avenir incertain. L'investissement risque donc de s'y engloutir. Ici, Valéry Giscard d'Estaing qui réclame en permanence la réalisation d'un " plan Marshall " pour l'Europe de l'Est, se trompe d'époque, tant sur le plan des structures que sur celui des moyens mobilisables 1 • En 1945, sur les ruines du capitalisme européen, le capitalisme américain pouvait, grâce à la " purge " ainsi effectuée au sein du système et grâce à la puissance d'Etat acquise, investir massivement, notamment en RF A, pour reconstruire le cadre minimal nécessaire à la reproduction du capital. A notre époque, faite d'une crise de surproduction sans précédent et de concurrence exacerbée, les capitalistes ont plaidé pour la rentabilité immédiate et pour le désengagement massif des Etats bourgeois de la vie économique et sociale, afin de permettre aux capitaux stagnants de trouver de nouveaux terrains de jachère. Mais qui sera donc alors capable d'investir les sommes colossa les qui seraient nécessaires au plan giscardien à l'Est? Les efforts pour créer une banque ad hoc par la CEE seront bien dérisoires au regard des besoins réels.

Le simple examen des chiffres le démontre : alors qu'on annonce pour 1990 de l'ordre de six milliards de dollars d'aide pour l'ensemble de l'Europe orientale, essentiellement sous forme de crédits commerciaux, le même Valery Giscard d'Estaing estime à cent soixante-treize milliards de dollars actuels (autour de treize milliards de dollars à l'époque) le montant de l'aide fournie entre 1948 et 1951 par les Etats-Unis à l'Europe occidentale 2 • Les moyens capitalistes ne sont donc nullement au niveau de leurs espoirs. Un projet historique ne se bâtit pas sur la recherche du profit immédiat et maximal. Ce qui restera alors pour l'essentiel à proposer aux peuples de l'Est, c'est l'importation à l'Est des marchandises de l'Ouest. .. aux prix du marché mondial, ou l'irpplantation de certaines firmes dont l'activité sera tournée ... vers l'exportation en bénéficiant d'une main -d'œuvre à meiUeur marché qu'à l'Ouest. C'est la raison pour laquelle on peut espérer que les égarements " libéraux " de certains secteurs au moins de Solidarité pourront rapidement être corrigés sous l'emprise même de l'expérience.

LE QUITTE OU DOUBLE BUREAUCRATIQUE Budapest, Varsovie, Berlin, Prague, Sofia : la vague qui déferle sur l'Europe orientale donne l'impression d'un sauve-

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qui-peut des bureaucraties dirigeantes, et c'est évidemment une part de la réalité. Ici, la situation créée en Europe orientale est véritablement révolutionnaire. Mais celui qui oublie l'origine de la tempête s'aveugle sur l'autre part de la réalité. En enclenchant le cyclone, Mikhaïl Gorbatchev n'avait certainement pas prévu les conséquences en chaîne de sa tentative. Mais il savait qu'il bénéficiait d'un contexte favorable, précisément lié à la crise capitaliste elle-même et à la crise mondiale du mouvement ouvrier en termes de projet socialiste cohérent. Dès lors, son projet, mélange de retraite face au capitalisme et de tentative de nouvelle étape de stabilisation bureau -cratique, possède une chance de réussir, une fois passés les différents tremblements de terre qu'il a enclenchés.

Les partis politiques qui ont été en Europe orientale l'instrument de dominat ion de la bureaucratie depuis l'après-guerre sont en déroute. Mais en déduire que la bureaucratie tout entière est à leur image serait méconnaître, même dans ces pays où ses racines sont plus ténues qu'en URSS, les profondes transformations qu'elle a connues depuis l'époque stalinienne, et dont Gorbatchev lui-même, technocrate brillant et moderniste, est l'illustration. L'Etat-bureaucratie, c'est désormais une élite politique, technocratique et militaire dont le pouvoir et le renouvellement ne passent plus exclusivement depuis de nombreuses années par le biais du parti unique dirigeant, même s'il était resté un outil de régulation fondamental. C'est un président-général-bureaucrate qui surveille du haut du premier coup d'Etat militaire du " socialisme réellement existant ., le destin du gouvernement d'union nationale de Tadeusz Mazowiecki. Ce schéma inédit de " double pouvoir ., où la bureaucratie, retranchée dans les sphères institutionnelles du cœur de l'Etat avec lequel elle ne fait qu'un, négocie le partage du gouvernement et du Parlement avec un large éventail de forces politiques, dont celles qui émergent d'un mouvement ouvrier renaisssant, est sans doute amené à se répéter, dans des forrnes adaptées à chaque contexte national, dans toute l'Europe orientale.

Certes, la bureaucratie devra, dans ce jeu , retrouver un canal politique d'expression crédible. Il est encore trop tôt de ce point de vue pour porter un jugement sur les transformations de sigles et de programmes qui s'opèrent dans les différents partis d'Europe orientale, en outre avec des particularismes nationaux. Mais, là encore, mésestimer la possibilité d'un rétablissement serait faire preuve de myopie. Dans ce domaine aussi, Gorbatchev pourrait donner lui-même les impulsions nécessaires , en abandonnant les références à Lénine utilisées ces dernières années. Ce dernier, jugé désormais trop " révolutionnariste ., , pourrait voir la référence à son action remplacée par un discours plus moderniste 3 .

On peut aussi juger que l'ouverture du mur représentait la seule alternative possible du pouvoir est-allemand menacé. On peut aussi y voir, et ces deux aspects contradictoires ne s'excluent pas, l'extension à l'Allemagne de l'Est de la tentative gorbatchévienne de précéder l'événement pour mieux le contrôler. Ainsi, le destin de la bureaucratie n'est pas joué. Historiquement, son système est une impasse, mais son avenir est lié aux forces et faiblesses de ses deux adversaires : l'impérialisme mondial et le prolétariat international.

UNE REVOLUTION

A LA RECHERCHE DE SON PROGRAMME Reste au demeurant la donnée essentielle : le raz-de-marée qui déferle sur les capitales et les villes de l'Europe de l'Est pose de fait la question du pouvoir. Cependant, il n'est pas encore une révolution. Ceux d'en haut ne peuvent plus gouverner comme avant, et ceux d 'en bas ne peuvent plus l'être, mais ceux d'en bas n'ont pas encore trouvé de logique alternative cohérente à celle de ceux d'en haut. Ici, les années staliniennes pèsent lourd. Pendant des décennies, le socialisme et le communisme ont été identifiés à la dictature de la bureaucratie qui, par fragilité , a tenté de bâtir un monde sans mémoire dont Franz Kafka et Georges Orwell furent les prophètes , avant que la pression de l'histoire n'oblige à la glasnost gorbatchévienne.

Mais il ne s'agit pas seulement de la difficulté pour le mouvement ouvrier à re-

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LES ANNEES BERLIN nouer le fil de sa tradition. C'est aussi qu'un nouveau projet stratégique doit émerger, et qui ne peut être la simple réédition des anciens. Ici, le coup d 'Etat militaire de décembre 1981 en Pologne a porté un coup très dur à la richesse d 'éla -boration qui s'était fait jour au sein de Solidarité. Depuis lors, la perspective d 'un système autogestionnaire intégrant, dans une phase transitoire , des mécanismes marchands a fait place, par démoralisation des dirigeants, à une ouverture sans rivage aux discours libéraux thatchériens et reaganiens, au moment même où ils perdent une part de leur actualité au sein du capitalisme.

Depuis Marx , on sait que le socialisme aura besoin d'une phase transitoire après la renversement des régimes politiques bourgeois pour parvenir au socialisme, doté d'une économie intégralement non marchande, permise par l'abondance des biens et la maturité des rapports sociaux nécessaires. Une telle phase transitoire sera de la même façon incontournable pour sortir les nations de l'Est de l'impasse bureaucratique, et d'autant plus que la situation actuelle est celle d'un échec, donc d'une dépendance face au capitalisme .

L'échec de la bureaucratie, ce n'est pas seulement l'échec d'un système antidémocratique. C'est aussi l'échec d'un système prétendant gérer un monde à la complexité croissante à partir d'un centre décisionnel politique, prétendant régenter l'ensemble de l'activité économique et sociale. Une telle conception qui, par le mécanisme de la concentration croissante du capital , mine aussi le système impérialiste n'est pas tout à fait étrangère à certaines conceptions du mouvement ouvrier lui-même, dans lesquels le système de pouvoir, essentiellement fait d'une pyramide politique, régente par le sommet, et même avec les meilleurs intentions démocratiques , l'activité économique et sociale. C'est donc à une importante correction de perpective , qui englobe l'ensemble du projet socialiste à l'échelle du monde, que sont confrontés les travailleurs de l'Est dans la définition d'un modèle socialiste alternatif à celui de la bureaucratie.

Pour l'instant, l'élaboration d 'une telle perspective, outre la formidable vague polonaise, est restée cantonnée à la réflexion de cercles encore restreints, bien qu'à la réflexion convergente 4 • Ce projet alternatif devrait comporter l'autogestion des entreprises et le retour aux mécanismes marchands dans une combinaison à la fois synergique et contradictoire , dont l'évolution vers un système socialiste sera garantie par la mobilisation sociale et politique des travailleurs. Seul ce projet peut apparaître comme une issue à l'impasse bureaucratique en même temps qu'un rempart contre les appétits capitalistes , qui vantent les avantages bien réels du retour au marché pour mieux faire passer la pilule de la reprivatisation des moyens de production.

Pour qu'une telle réflexion devienne un projet de masse , il va falloir une phase d'expérience et de luttes au sein même du mouvement ouvrier entre les forces sociales-démocrates, néo-bureaucratiques et marxistes révolutionnaires. C'est dans ce processus même que les travailleurs pourront passer du stade du compromis avec les secteurs réformateurs de bureaucratie, qui est aujourd'hui à l'ordre du jour, à celui de son élimination pour une véritable transition socialiste.

L'UNITE ALLEMANDE:

UNE PIERRE DE TOUCHE La " question allemande ,. est aujourd 'hui le produit d'une double aspiration : celle du peuple allemand lui-même, morcelé et humilié, et à qui les A lliés de la Deuxième Guerre mondia le continuent de faire payer le prix du nazisme, cet enfant monstrueux des puissances capitalistes qui ont préféré durant des années l'indulgence, la complicité et l'aveuglement à son égard par peur de la révolution ouvrière. Ici, la bureaucratie stalinienne n'est d'ailleurs pas en reste, elle qui a fait des sociaux-démocrates les ennemis principaux au moment où la route du pouvoir pouvait encore être barrée à Hitler, et qui s'est alliée avec lui dans le pacte germano -soviétique. D'un autre côté, le capitalisme ouest-allemand ne peut que rêver du retour à une Allemagne unifiée sous sa houlette, qui lui redonnerait en Europe une place stratégique centrale.

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C'est aux révolutionnaires qu'il revient de distinguer ces deux " aspirations nationales " aux motivations diamétralement opposées. Passons tout d'abord sur l'invraisemblable hypocrisie des dirigeants occidentaux. Un bref temps enthousiaste, François Mitterrand corrige rapidement le tir en expliquant que, avec la situation créée à l'Est, " ce sera sans doute mieux, mais plus difficile 5 "· •• Au lendemain du sommet de l'Elysée, tous parlent de la même voix : celle de Roland Dumas, qui déclare avec une ferme constance qu'il faut lui reconnaître depuis des semaines que "la réunification de l'Allemagne ne peut-être un problème d'actualité 6 "· "Il faut y aller par étapes ", proclame le stratège Fabius. Quant à Maggie Thatcher, qui se prévaut d'être l'inspiratrice idéologique de Gorbatchev et du gouvernement polonais, " la question de la réunification ne doit pas être posée avant dix ou vingt ans ( ... ) au risque de déclencher les revendications de très nombreuses minorités d'Europe 7 "·

On voit donc parfaitement ce qui motive les êlans de prudence de ces belles âmes, pourtant si promptes à clamer leur attachement à la liberté : la peur d'une Allemagne qui leur ravirait le leadership européen, la peur de la contagion nationale jusqu'en Irlande, la peur d'une situation,sociale, politique et économique devenue ingérable au centre de l'Europe, la perspective d'un chaos social qu'ils ne contrôleraient plus. C'est la fin de Yalta, proclament-ils en cœur... pour aussitôt tomber dans les bras de Gorbatchev et affirmer avec lui l'intangibilité du partage, des frontières et des alliances militaires issus de la Deuxième Guerre mondiale !

Aucun calcul ne pourra cependant effacer cette donnée : si le mur est tombé, ce n'est pas seulement en raison des démonstrations de masse en RDA. C'est aussi, et quelles que soient les ambiguïtés de cet exode, parce qu'en 1989 près d'un Allemand de l'Est sur cent est passé à l'Ouest. Le message est clair: de l'autre côté, ils sont aussi chez eux, appartenant à ce " seul peuple " auquel se rattachaient les manifestants de Leipzig. Les professeurs d'histoire surgissent: l'Allemagne, " nation tardive ", n'aurait finalement connu d'unité nationale véritable qu'avec le lW Reich. De là à penser que la lui restituer équivaudrait à réveiller ipso facto la bête nazie, il n' y a qu'un pas vite franchi par certains. Mais ce qu'oublie ce raisonnement, c'est précisément que la conscience allemande a pris cette tournure tragique comme réaction à l'humiliation du traité de Versailles de 1919, à l'occupation de la Rhur, à la mise sous tutelle de la république de Weimar. Comme beaucoup d'autres avant elle, c'est l'oppression et le morcellement qui ont accéléré le mûrissement de la conscience nationale allemande, en même temps qu'elle l'a précipitée dans les bras du fascisme, qui a utilisé ce sentiment d'identité nationale bafouée pour le dériver vers le nationalisme antisémite.

Mais ce qu'oublient surtout ces commentateurs, c'est qu'un fait national ne peut se résumer à l'addition plus ou moins complète de critères objectifs : une communauté de langue, une histoire, des structures sociales et étatiques. Si ces données sont bien réelles et concourent à la constitution d'un fait national, celui-ci comporte aussi une dose dificilement appréciable de sentiment social, c'est-à-dire une convergence disparate d'aspirations rationnelles et irrationnelles, dont résulte la conscience collective d'appartenir à une communauté qu'on veut libre et maîtresse de sa destinée 8 . Une politique révolutionnaire doit donc disputer à la droite nationaliste de RF A le drapeau du droit du peuple allemand à décider de son destin.

La réalisation d'un sentiment national prend toujours une signification contradictoire selon qu'elle est assumée par les travailleurs ou par la bourgeoisie. Cette contradiction, sous une même enveloppe nationale formelle, sera d'autant plus marquée qu'avec l'Allemagne il ne s'agit plus d'une nation colonisée du tiers monde, mais d'une nation au cœur du système capitaliste et impérialiste, et dont le nationalisme s'est exprimé dans le passé sous les formes oppressives les plus extrêmes, conduisant au génocide des peuples juif, tzigane et d'autres minorités nationales d'Europe orientale.

Un tel constat ne doit pas conduire à l'abandon de ce terrain par le prolétariat, mais au contraire rendre sa prise en charge d'autant plus nécessaire. Aujourd'hui, c'est le prolétariat de la zone orientale, à la

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1 . Le Monde, 21 novembre 1989. 2. Sophie Gérardi, "Toujours le Plan Marshall •, in le Monde, 28 novembre 1989. 3. Voir les déclarations dans ce sens de Youri Afanassiev au débat sur le film de Losey, l'Assassinat de Trotsky, Antenne 2, 14 novembre 1989. 4 . En particulier Petr Uhl , le Socialisme emprisonné, Paris, Stock 2 , 1980; et Rudolf Bahro, l'Alternative, Paris, Stock 2, 1979. 5 . Déclaration à Copenhague, 8 novembre 1989. 6. Réponse du gouvernement aux questions des parlementaires, 1 5 novembre 1989. 7. Interview au Times, 24 novembre 1989. 8. Voir l'article de Michaël Loewy, " Internationalisme, nationalisme et anti-impérialisme •, in Critique Communiste no 8 7, été 1989. 9. Voir son interview à la Nouvelle Alternative, janvier-février 1 984 . 1 O. "Appel de Prague •, novembre 1985, in la Nouvelle Alternative N° 1 , avril 1986. 11 . Petr Uhl, interview donnée à la Nouvelle Alternative, novembre 1985, n° 1, avril 1986.

tête du combat pour le socialisme, qui doit trouver les moyens de prendre la question à bras le corps, en fonction des rythmes de sa mobilisation et de sa politisation. Ici, une attitude timorée ou négative des forces de gauche, de l'Ouest et de l'Est sur cette question, risquerait de les mettre rapidement en porte-à-faux devant l'offensive d'Helmut Kohl et le sentiment d'impuissance et de colère qui ne vas pas tarder à se faire jour devant la réaffirmation du statu quo qui va ressortir de la rencontre de Malte.

Ce sont les travailleurs de l'Est qui doivent prendre l'initiative - oui à l'unification, non au capitalisme - et tendre la main sur cette base aux travailleurs de l'Allemagne de l'Ouest. Au-delà, il est clair que la question allemande ne pourra trouver de solution que dans un cadre internationaliste, qui garantisse aux peuples de l'Europe, et particulièrement ceux de l'Europe orientale, qu'ils ne redeviendront pas les otages de la rivalité entre la Russie et l'Allemagne, alors même qu'ils s'émancipent du joug bureaucratique.

Dans un paradoxe qui n'est qu'appa -rent, l'internationalisme est la condition même de la solution de la question allemande dans le sens des intêrets de la grande masse des travailleurs. Aujourd'hui même, les travailleurs de l'Est craignent, avec raison, de voir leur lutte mise sous l'étouffoir d'une intégration à la RFA, tant qu'ils n'auront pas eu le temps et la force d'élaborer leur propre projet. Dans le même temps, la question allemande reste " très profondément refoulée 9 "• selon Lutz Rathenow, par le passé nazi et la culpabilité collective qu'il fait encore peser sur les Allemands et par le sentiment du caractère jusqu'à présent inamovible des blocs.

Cependant, l'aspiration nationale allemande va rester, au centre même du cyclone européen des prochaines années, une pierre de touche pour toutes les forces politiques et sociales . La Charte 77 tchécoslovaque, opérant au cœur de cette Europe orientale morcelée, a clairement défini la seule perspective réaliste qui puisse faire pièce au réalisme capitaliste et gorbatchévien 10 • La possibilité de la nation allemande à se réunifier (sous des formes qu'elle définira elle-même) sera indissolublement liée à la dissolution des pactes militaires, au retrait des troupes d'occupation et de toutes leurs armes nucléaires . Un tel projet sera dialectiquement lié au contenu social de cette fédération européenne en construction .

"Dans l'image d'une Europe socialiste esquissée par l'Appel de Prague (même si le mot socialiste n'y est pas employé), il n'y aurait place que pour des Etats pour lesquels le sens des frontières irait en s'affaiblissant, des Etats en voie de dépérissement, que pour des nations indépendantes et autonomes dont l'Allemagne ferait partie 11 • " Le droit de la nation allemande à l'autodétermination et à la réunification politique telle qu'elle la définira fait ainsi partie intégrante du programme de transition qui doit permettre aux travailleurs de l'Ouest et de l'Est de se rejoindre dans un combat commun. Ce programme combinera le projet social et le projet na -tional, dans la perspective globale d'une Fédération des Etats unis d'Europe, débarrassée du poids des blocs et des alliances militaires.

Seule la classe ouvrière, dans son acceptation moderne la plus large, est à même de réaliser un tel projet, qui se chargera ainsi, dans le cours même de la lutte, d'un authentique contenu socialiste, celui qui va renaître à la faveur de J'échec historique de la bureaucratie.

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