La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Après le congrès du parti socialiste : le C.E.R.E.S. dans l'opposition

· Critique communiste (1re série), n° 1, avril-mai 1975 · p. 21-22, 24-31 · 7 076 mots

« Ainsi, quelquefois le scrupule me saisit qu'après tout, peut· être, le C.E.R.E.S. n'a fait qu'aider à restaurer la social- démocratie, mettre une couche de peinture sur un banc vermoulu. .. »

Henri Weber Le récent congrès du Parti socialiste a mis en évidence la progression du « courant de gauche » de la social-démocratie : le Centre d'études, de recherches et d'éducation socialistes (C.E.R.E.S.) repr·é sentait moins de 5 o/o des mandats au congrès d'Issy-les-Moulineaux en 1969. Il passe à 8,5 o/o à Epinay en 1971, 21 o/o à Grenoble en 1973, 25,5 % à Pau en 1974. Il est majoritaire dans 13 fédérations (1), atteint 50 % des voix dan·s 3 fédérations (2), dépasse 35 o/o dans 30 autres ... Encore faut-il évaluer à sa juste mesure cette expansion. Elle ·s'est effectuée après le congrès de Grenoble, malgré des conditions nettements défavorables. Dans son effort pour supplanter le P.C. comme « premier parti de France », la direction du P.S. ne recule devant aucune audace verbale. Lors de la préparation du congrès de Pau, le C.E.R.E.S. a dû ·se démarquer d'un texte à tonalité « de gauche ». Ce texte bénéficiait du soutien prestigieux de François Mitterrand, « principal artisan du renouveau socialiste », selon le C.E.R.E.S. lui-même. Enfin le C.E.H.E.S. s'est trouvé concurrencé comme porte-parole de la gauche, après les « Assises pour le socialisme », par

Jean-Pierre Chevènement « Le vieux, la crise, le neuf » p. 68 l'afflu x des .bat aillons d'Edmond Maire et de Michel Rocard. Malgré ces conditions difficiles, le C.E.R.E.S. a franchi le cap du quart des mandats. Ce score sou·s-évalue la force réelle qu'il représente au sein du parti. Les mandats des fédérations sont calculés en effet par rapport au nombre des coti·s ants. Dans bien des fédérations, notamment dans les fédérations de vieille tradition social-démocrate, un grand nombre de ces « cotisants » ne correspond pas à des militants, ni même à de·s adhérents. Ce sont les « obligés » des élus locaux : employés municipaux, retraités des hospices, bénéficiaires d'une H.L.M., assistés de la mairie, etc. A Mar·s eille, tout ce petit peuple de clients est drainé (en taxi !) avant chaque congrès pour plébisciter Gaston et son é9,uipe ... Pour arrondir les comptes, on n hesite pas non plus à faire voter les morts et les revenants. Les caves de la fédération de Paris regorgent d'exemplaires du Poing et la (1) Essonne, lie-et-Vilaine, Loire, Marne, HauteMarne, Meurthe-et-Moselle, Meuse, Moselle, Paris, Haut-Rhin, Haute-Savoie, Savoie, Territoire de Belfort. (2) Hautes-Alpes , cantal, Yonne.

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Rose (bulletin intérieur auquel tout adhérent est automatiquement abonné), retournés à l'expéditeur avec la mention « inconnu ·à l'adresse indiquée » ... Si l'on tient compte de la masse des adhérents fictifs et des p·seudo-militants dont se prévalent les fief.s traditionnels de la social-démocratie (les trois fédérations du Nord, du Pas-de-Calais, des Bouches-du-Rhône revendiquent à elles ·s eules environ un tiers des adhérents recensés), on doit reconnaître que le poids du C.E.RE.S., au niveau national, pèse plus lourd que ce que disent les chiffres. D'autant plus que la proportion de militants, par rapport aux adhérents, est nettement plus élevée au C.E.R.E.S. que dans le reste du parti ; et qu'un grand nombre de ces militants sont des militants ouvriers gagnés récemment dans la C.F.D.T. L'éviction du C.E.R.E.S. du secrétariat national, n'en déplaise à L'HumanUé, ne traduit pas un glissement à droite du Parti socialiste. Glissement par rapport à quoi d'ailleurs, par rapport à quand ? A la campagne présidentielle de François Mitterrand, chaudement s~mtenue , malgré son cours hyper-droitier, par le Parti communiste ? La ligne définie à Epinay a été au contraire nettement réaffirmée. Mitterrand aurait fort bien pu intégrer certains des 21 amendements déposés par le C.E.R.E.S. en vue de la « synthè·se », et recon~ dui~e . ,l'alliance d'Bpi nay. S'il en a decide autrement, s'il a choisi la rupture, c'est parce qu'il s'est rangé à l'avis de la majorité des notables ·socialistes, signataires de sa motion : dans le contexte politique actuel, le C.E.R.E.S. tire un maximum de profit de son double jeu : se présentant à la fois . COf!ime l'ami le plu·s sûr de François Mitterrand et l'ennemi le plus ferme des caciques sociaux-démocrates, i~ ~agn.e sur tous les tableaux : sa participation au secrétariat national, à des po·ste~ ~lés ~e respo_nsabili!é (entreprises, Ideologie ... ) hu confere autorité dans le parti et poids dans l'appareil. S~n statut de « tend:wce de gauche » lm permet une attitude violemment oppositionnelle ·à la base (le fameux « comportement fractionnel » dénoncé sur tous les tons a u congrès). ~our contenir et refouler la progresSIOn du C.E.R.E.S. - objectif essentiel au maintien des équilibres au sein du parti, comme de son image de marque dans l'opinion - , la meilleure solution disent les nota,bles, est son éviction d~ secrétariat national. Outre qu'elle le pri2.

ve des « facilités » que confère dans un parti bureaucratique le contrôle de certains leviers de commande, elle signifie à tous les militants que la trêve est terminée, le premier secrétaire ayant en personne déterré la hache de guerre ... Au ·s ein des syndicats, mais aussi, peu à peu, dans les localités, voire dans certains secteurs de la jeunesse, les militants révolutionnaires se trouvent confrontés à cette gauche désormais oppositionnelle du Parti socialiste. Ils doivent apprendre à la connaître ... « Le maillon le plus faible » Les dirigeants du C.E.R.E.S. ont adhéré à la S.F.I.O. en 1964, au moment même où se formait la génération qui allait faire Mai 1968, contre les partis ouvriers traditionnels. II est vrai que, jus·qu'à la veiHe de la grève générale, ces dirigeants partagent une vision fort pessimiste des potentialités révolutionnaires des masses dans les pays capitaIi·s tes avancés. En juin 1967, Jean-Pierre Chevènement écrit dans Combat : « ... Peu a peu, un profond pes•simisme social, encouragé par les théories alimentaires de la société industri.elle, desc·end sur ce qu'il reste de l'intelligence française. L'Europe semble s'organiser comme une vaste aire de digestion communautaire. Le monde où nous vivons, s'il crée des révoltes épidermiqu.es, névrotiques ou pileuses, ne crée plus guèr·e de révolutionna~res (1) » . Dès cette époque, l'idée de base du C.E.R.E.S., c'est que, dans un pays de vieille civilisation comme la France, il faut tenir le plus grand compte du poids des traditions. Les grands parti·s politiques incarnent un enracinement prO'fond, d'innombrables réseaux, lentement créés par le temps et les habitude;;, par l'action des générations successives ... Il en va de ces partis comme des astres morts : ils brillent longtemps encore après s'être éteints ; ils peuvent être complètement dégénérés, ·s clérosés, inactifs, ils n'en conservent pas moins longtemps leur influence diffuse. Leur fonds de commerce électoral ne se déprécie que lentement. « On aurait pu croire, écrivent en 1969 les dirigeants du C.E.R.E.S., que le Parti radical périrait avec la Troisième République dont U fut le fossoyeur. Ce vieil abcès continue de puruler : suffisamment décrépit pour ne p~us agir; suffisamment vivant pour demeurer nocif. (1) Cité dans Le vieux, la crise, Je neuf, p. 48.

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La S.F.I.O. est aussi de ces increvavables mala.des. Son él.ec,tora.t a eu beau se rétrécir, il est resté suffisant pour en faire l'épine dorsale de tout regroupement actuel de la gau.c he (1) ». Ainsi est-il vain de chercher à construire à la manière du P.S.U. un parti socialiste de toute pièce. Un tel parti n'aurait !1~ chance de s'implanter que dans les villes nouvelles prévues pour l'an 2000 par le schéma directeur de la ré.g ion parisienne. Il faut au contraire « greffer, sur l'héritage dont la S.F.I.O. constitue l'essentiel, l'espoir et le combat socialiste (1) ». Car si l'entreprise de captation de l'influence social-démocrate de l'extérieur est hasardeuse, le renouveNement du parti autour d'un projet socialiste est possi•b le. En 1969, écnvent encore les dirigeants du C.E.R.E.S., « o.n ne peut appder "appareil " ce qui en tient lieu à la S.F.I.O. Le nouveau parti est à prendre pour peu que quelques milliers de militants y soient résolus. Si nous croyions à la bur.eaucratie, nous pourrions dire que le Parti socialiste constitu·e le mailton le plus faible. C'est à pa11tir de 1969 que se jouera la récupération du Pl!rti socialiste O•U son naufrage (2) ». Des 1967, le C.E.R.E.S. a tracé les voies de cette . « récupération » : l'expansion du salanat, la crise du stalinisme taill e~t une place pour un p arti ·s ocialiste pmssant. Cette place, la S.F.I.O. peut l'occuper si elle s'ancre résolument à gauche : l'union de toutes les forces populaires sur un programme d'action commun, telle est la démarche qui peut aboutir à la fois à la « reconquête sociali·ste du parti » et à la « transformation socialiste de la France » ... On n'évolue pas pendant dix ans dans un milieu aussi frelaté que la social-démocratie sans en intérioriser les m?lur·s. La pratique du double langage n'epargne pas le C.E.R.E.S. : ses dirigeants se présentent eux-mêmes comme des révolutionnaires sans préjugés ni complexes, « à la recherche d'une troisième voie oscillant entre le conseillisme, le réformisme révolutionnaire de la sodal-dém()cratie de gauche, et l'adaptation du léninisme aux col!Jditions particulières des pays d'Occident dont témoignent, par exemp.fe, les réflexions de Gramsci... (1) ». De la tr.ation conseilliste, le C.E.R.E.S. retiendrait l'idéal autogestionnaire ; de la tradition de la gauche socialiste des années 1960 (Magri, Trentin, Foa), la (1) Jacques Mandrin : Socialisme ou soclal-m6dlo· cratla, p. 12. (2) Jacques Mandrin : Idem, p. 163·4.

stratégie des réformes de structures anticapitalistes ; de la tradition léninogramscienne, les tactiques de conquête de l'hégémonie et de cristallisation d'un front de classe ... Plus qu'un éclectisme, ces références constituent ·s urtout un rideau de fum~e. Elles .Parent d'oripeaux chatoyants une onentation sans grand rapport avec le marxisme révolutionnaire, ni même avec le centrisme de gauche. En réalité, le 1C.E.R.E.S. partage à peu près toutes les conceptions stratégiques du réformisme de gauche : conception électoraliste de la conquête du pouvoir ; conception gradualiste de la période de transition au socialisme ; conception légaliste de la démocratisation de l'Etat. Certes, le C.E.R.E.S. donne à ces vieilles lunes une forme élabor·ée. Chacun de ses textes est ré·g i par la méthode du « balancement circonspect », enseignée aux énarques : on avance le « pour », puis on soupèse doctement le « contre » ... pour conclure finalement que, tout aléatoire qu'il soit, le « pour » est tout de même jouable ... Passage pacifique et démocratique au socialisme Tout conseillistes et gramsciens qu'ils soient, les dirigeants du C.E.R.E.S. ne conçoivent pas du tout la prise du J?Ouvoir ·c omme aboutissement d'une epreuve de force frontale, limitée dans le temps, entre le pouvoir bour.g eois conce1,1tré dans l'appareil d'Etat, et le pouvOir prolétarien, incarné par les conseils d'entreprise, d'établissements de casernes et de localités. Comme tou~ te stratégie réf~ormiste, la stratégie du C.E.H.E.S. occulte le problème de la crise révolutionnaire, de l'explosion g.é~éralisée de. luttes engendrant la duahte de pouvoir. Elle récuse toute conception de conquête révolutionnaire du pouvoir à la faveur d'une telle crise. La seule .voi~ réaliste et praticable est la conquete electorale du pouvoir par la gauche unie (1). •Ceci posé, les dirig~ant·s ~u C.E.H.E.S. s'empressent de repertoner les facteurs défavorables à une transition pacifique au socialisme en .France : ·f ragilit·é de l'éc<>nomie e~vironnement international, carac~ te~es propres à l'appareil d'Etat français,. 'l iypercentralisé et accaparé par la ~affia U.D.R. Ils constatent mélancoliquement qu'il n'existe pas dans le (1) Jean-Pierre Chevènement : Le vieux, la crl1e, le "'ul, p. 154.

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monde d'exemple de transition pacifique au sociahsme réussie. Tout cela pour finalement conclure qu'en France

« l'hypothèse d'.une transition sans guerre civUe sino·n sans affrontement, hypothès·e dite ·du passage pacifique au socalisme, peut s'appuy.e r sur des consildérations non dénuées de pertinence : un c·apitalisme avancé, un salariat fort•e ment majoritai.r.e, un niveau culturel élevé, une tradition démocratique anci.enne, un reSipec.t nouveau de la vie (sic), une situation géopolitique au cœur de l'Europe·, et une position diplomatique équMistante des hégémonies rendant leur intervention improbab,le (.2) ».

Certes, cette perspective n'exelut pas des affrontements et des épreuves de force. De telles épreuves auront lieu chaque fois que le processus de transition pacifique au socialisme sera enrayé et qu'il faudra le débloquer par des coups de pouce extra-parlementaires ... Les masses se mobiliseront alors pour défendre le gouvernement. Et leur vi~toire sur la ·r:éaction permettra la mise en route d'un nouveau train de réformes. Cette. conceJ?tion du pas~a~e pacifique et democratique au sociahsme induit comme toujours une stratégie électoraliste. Non :pas parce qu'elle accorde un e grande Importance aux élections et. ·à leurs t;é~u.Itats - ce qui est parfaitement legitime, la lutte électorale constituant une dimension et un terrain essentiels d.e la lutte des classes. Mais. par~e qu'elle affirme qu'au moyen des eiechons on peut conquérir le pouvoir, et que c'est même le seul moyen de conquête du pouvoir praticable en France. De cette assertion fausse -on peut conquérir le pouvoir par la m?bil~sation des masses et toute victoire electorale est précaire si elle n'est ~as ~ transf?rmée » par une telle mobiIi~ation - , Il découle une conséquence bien connue : :puisque la voie électorale ~st la seu~e voie d'accès au socialisme Il est logiqu.e de priviléger le terrai~ ~e la lutt.e electorale, de subordonner a la tactique et aux objectifs électoraux, to?te autre considération. Et en parhcuher, la tactique des luttes. C'est pour:quoi, s'il se déclare dans les textes partisan du contrôle ouvrier le C.E.H.E;S. s'engage fort peu dan~ les entrepnses dans des actions de contrôle p_ropageant par le fait l'idée et la pratique du contrôle ouvrier. (1) Cf. • Rapport au 8• colloque du C.E.R.E.S. Juil· let 1974 •, Frontière oo 18, p. 24. (2) Cf. ~ronll~re rro 15 : • L'Etat et 1 a révolution autogeslionna~re •, p. 6.

C'est pourquoi, s'il se P.roclame dans les textes partisan de l autogestion, il se garde bien, dans les entreprises, de promouvoir, lors des luttes, l'auto-organisation ouvrière (assemblées générales

·s ouveraines, comités de grève élus et révocables ·à tout moment, etc.).

C'est pourquoi encore, s'il s'affirme partisan d'une démocratisation de l'armée, le C.E.iR.E.S. se garde bien de

.lutter concrètement pour le syndicat des soldats, etc.

La démocratisation de l'Etat

Avec les réformi•stes, le C.E.iR.E.S. partage aussi l'objectif de la démocratisation de l'Etat bourgeois : il ne s'agit pas de briser cet Etat au point culminant de la crise rëvolutionnaire, pour lui substituer un autre type d'Etat, l'Etat ouvrier, .fondé sur la démocratie des conseils. A cet égard, les dirigeants du . C.E.R.E.S. sont on ne peut plus clau·s :

<< Les conseils, écrivent-ils, visent généralement à s'arroger tout le pouvoir en le déniant plus ou moins aux organes de l'Etat aussi bien qu'•a ux organisations ouvrières traditionnelles. S'il ne faut pas refuser le rôle d'impulsion et de stimulant de c.es organ.es de pouvoir surgis de l'aflront.e ment, bien évidemment nous ne pouvons accepter , leur érection en pouvoir de substitut. Chacun sait ce que recouvre le mot d' o.r dre : " Tout le pouvo.fr aux sovie.ts. " Cela signifie que le pouvof.r en dernière analyse revient au parti qui mani.p ulera le mieux le sovf.et, parviendra à exclure les autres et, enfin, confb~qu·era pour lui seul ['.e xpression de la vo.lonte populaire ... (1) » Le problème n'est donc pas de substituer un type d'Etat à un autre. Le problème est bel et bien de réformer gradue~lement l'appareil existant, de façon a le neutrahser dans un premi-er temps, à le trans·f ormer ensuite en instrument adéquat de l'édification socialiste. En quoi consiste cette démocratisation de l'Etat préconisée par le C.E.R.E.S. ? Pas plus que les directions du P.C.F. et du P.S., le C.E.R.E.S. ne remet fondamentalement .e n cause la Constitution de 1958, institutant « l'Etat fort ». II se borne d'une part à appuyer les mesures démocratiques prévues par le Programme commun (a bolition de 1 l'.article 16, a·b rogation des lois répres~ sives les plus scandaleuses retour au scrutin proportionnel, ext~nsion des (1) Frontière oo 15, p. 13.

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libertés publiques, régionalisation ... ). L'application de ces mesures « abolirait l'autoritarisme centralisateur caractéristique de la situation actuelle » ... D'autre part, le G.E.R.E.S. propose la démocratisation des divers secteurs de l'appareil d'Etat en place : « De gouvernement de la gauche devra très rapidement rempf.acer par des hommes sûrs les fondés de pouvoir placés par le régime précèdent dans tous les postes clés, tels gu·e les préfectures, les postes de diredzon f.es plus importants des administrations centrales et de certaines entreprises nationales ... Habituée à s'adapt•er en fonction des forces en présence, l'administration, qui pour l'instant prête surtout l'orezlle à la voix du capital monopo.ziste, sera certainement s-ensible alors à certaines re·vendication populaires (1) . » Les partis de gauche mettront sur pied des « organes de surveillance » , qui compléteront l'action des commissions d'enquêtes parlementai-r es. Les fonctionnaires saboteur·s seront ainsi démasqués et sanctionnés. Il s'agit d'épurer les sommets de l'appareil administratif en place, de renforcer se·s procédures de surveillance afin de s'assurer de sa loyauté. Il ne s'agit en aucune façon de transformer radicalement cet appareil, dans ses str uctures, ·ses fonctions, ses personnels, dans le cadre d'un nouveau mode d'exercice du pouvoir, artlculé sur la démocratie des conseils. L'exemple de l'armée Plus significatif encore est le projet de démocratisation de l'armée. Pour les révolutionnaires, l'armée de conscription n'étant pas imperméable à ce qui se passe dans le pays, il est possible de la neutraliser lors d'une cri·s e révolutionnaire. Pour peu qu'il soit « travaillé >> de longue date par le mouvement ouvrier et organisé de façon autonome par rapport à la hiérarchie militaire (en comités de soldats), le contingent peut .fort hien refuser de marcher contre le peuple. Pour peu qu'il ne soit pas sûr de ses troupes et qu'il ·s ente du côté du mouvement ouvrier une ferme détermination à barrer la route aux coups de force - détermination concrétisée par l'organisation d'une milice ouvrière armée - , le corp·s des officiers peut très bien se diviser, la majorité reculant devant « l'aventure » ... (1) Frontière no 15, p. 27.

Une telle perspective implique une lutte opiniâtre pour la reconnai·ssance des drdits démocratiques du contingent, lutte que doit prendre en charge non seulement le mouvement ouvrier, mais le contingent lui-même... Et une agitation permanente visant à implanter dans la classe ouvrière des t·r aditions d'autodéfense. L'orientation du G.E,R.E.S. est différente : même apuyée par une fraction du contingent, affirment ses porte-parole, le « peuple en armes » est absolument incapable de fake face à une armée moderne, épaulée par l'O.T.A.N. Il faut donc chercher à prévenir l'affrontement, tout faire pour gagner en bloc l'institution militaire. En clair, cela veut dire qu'il ne faut rien faire qui risque de pousser le corps des officiers dans les bras de la réaction. Or, c'est bien connu, ce qui défrise le plus la caste des officiers, c'est précisément le développement d'une activité politique du eonlingent - fatale à la << discipline » -et la constitution d'une mifice populaire, brisant le monopole de l'armée. Donc, le G.E.R.E.S . repousse toute perspective de travail politique au sein du contingent et récuse le mot d'ordre d'armement du prolétariat (1). En feignant de croire, au passage, ~ue les r évolutionnaires posent le probleme en termes militaires {milices ouvrières contre armée bourgeoise) et non en termes essentiellement politiques (milices ouvrières comme élément d'une politique d'ensemble visant à la division, a la paralysie et à la neutralisation de l'armée bourgeoi·s e dans ses efforts de restauration). Mais comment s'assurer de l'appui de l'armée bourgeoise prise en bloc ? Tout d'abord, répond le C.E.R.E.S., en restituant à la fonction mi.litaire sa di.g nité et son prestige. La bourgeoisie, en effet, ne peut qu'abai·sser l'armée française : du fait de l'internationalisation du ?apita~, el!e n'a plus de politique etrangere ree1lement autonome. En conséquence, elle ne peut avoir non plus une politique de défense indépendante. « Dans ce régime, écrivent les dirigeants du C.E.R.E.S., le destin peu glorieux de l'armée français-e ne peut plus (1) Certes, la crise l'institution militaire, de la socrété dans son ensemble, traverse également le corps des officiers et se reflète en son sein Loin de traiter ce corps comme un bloc homogène et sans faille, les révolutionnaires entendent JOUer à fond de ses contradictions. Mais en aucun cas !IS ne s~uraient sacrifier à cet objectif la perspectrve de 1 organ isation autonome des soldats et de la préparation des travailleurs à l'autodéfense.

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être que de fournir des supplétifs à l'appareil militaire de l'impérialisme U.S. ou de pounchasser l'ennemi intérieur qu.e la bourgeoisie nationale ou internationale lui aura désigné (1). » La gauche unie au pouvoir, par contre, devra promouvoir une réelle défense tous azimuts. Elle est condamné à se donner les moyens de défendre sa politique contre un environnement capitaliste ho·s tile. « Avec elle, la notion de défense nationœle retrouve un sens. Il est aussi essentiel de le faire comprendre au plus grand nombre possible d'officiers et de sous-officie'l"s de l'armée actue/.le, que de les éclairer sur le dévoiement accéléré de l'institution militaire. La possibilUé de transformer l'armée en profondeur en évitant d'exposer l'Union de la gauche au coup d'Etat ou en réduisant fortement d'avance ses chances de succès dépend pour une large part de cette prise d·e conscience. L'aNnée n'est pas imperméables aux perspectives du socialisme. Elle le sera d'autant moins que la gauche saura lui montrer que ces perspectives sont l·es seul•es qui impligyent et permettent une véritable polztique de défense nationale (2.) » Outre cette restructuration de la fonction militaire, le C.E.R.E.S. préconise une série de réformes du service national, visant à lier étroitement l' armée et le peuple, sur le modèle suisse ou yougoslave... instruction militaire intensive de quelques moi·s, suivie de courtes périodes ; mobilisation sur place ; abrogation des brimades et des servitudes inutiles ; transformation des modes de comportement, reconnaissance des liberté, etc. Toutes réformes octroyés par un gouvernement d'Union de la gauche digne de ce nom ... « Ce qui vaut pour l'armée, conclut le C.E.R.E.S., vaut a fortiori pour les autres corps de l'Etat : un puissant courant populaire créant d'entrée de jeu un rapport de force favorable dans le pays, la fusion du s·entiment national e·t d·e la lutte anticapitaliste englobant l'idéologie institutionnelle des corps concernés et les poussant d'eux-mêmes à la fois dans leur propre sens et vers les solutions socialistes enfin -last but not the !east - une série de réformes radicales touchant à l'anatomie même de l'appareil d'Etat bourgeois en vue d·e mettre en place une administration, une justice, une police fai(1} Frontiere no 15, p. 33. (2} Frontière no 13, p. 39.

sant corps non pas avec l'ancien régime mais avec le nouveau, tels sont les trois axes d'une politigue visant à la transformation immédzate de l'appareil d'Etat (1). » Une transition prolongée Du réformisme de gauche également, relève la conception de la période de transition que développe le C.E.R.E.S. Cette période s'ouvre avec l'avènement du gouvernement d'Union de la gauche, appliquant le Programme commun. Le C.E.R.E.S. propo·s e une « lecture » maximaliste de ce programme, bien différente de celle de Mitterrand et de Marchais. Contrairement à ce qu'affirment les économistes du P.C.F. eux-mêmes (2), les diri.geants du C.E .R.1E.S. assurent que le projet de nationalisation prévu par le Programme commun ferait du secteur public le secteur dominant de l'économie française. Contrairement à ce qu'affirme Mitterrand - pour qui le « seuil minimum » des nationaHsations est aussi un « seuil maixmum » - , le C.E.R.E.S. signale à mi-voix et en clignant de l' œil, que la clause du programme prévoyant l'extension des nationalisations à la demande des travailleurs n'a pas été inscrite par hasard, etc. Bref, selon le C.E.R.E.S., le Programme commun de gouvernement n'est pas la réponse tactique que le·s directions réformistes du mouvement ouvrier opposent à la radicalisation populaire, en vue d'accéder au pouvoir par les élections. Il ne débouche pas sur le compromis et la collaboration de cla·sses, comme l'affirment les révolutionnaires : il ouvre la voie au socialisme ... Son application par un gouvernement d'unité populaire marque une première redistri·bution du pouvoir : le peuple tient le gouvernement. Il exerce son contrôle à la base à travers ses organisations professionnelles et ses comités. La bourgeoisie fient encore pour l'essentiel l'appareil d'Etat. EUe contrlôe un lar.ge secteur de l'économie. Le pays vit sous une espèce de dualité de pouvoir. Pour le C.E.R.E.1S., la transition au socialisme (1} Frontière r.o 15, p. 11. (2} ... Selon Economie et Politique, revue éco. nomique du P.C.F., après l'application du plan économique du Programme commun le secteur nationalisé emploierait 87 °/o de la population active, produirait 86 °/o de la production industrielle brute, contrôlerait 55 °/o de l'investissement...

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couvre la période pendant laquelle, progressivement, presque insensiblement, réformes après réforme·s, les poches ·du pouvoir bourgeois seront réduites, puis résorbées. Au niveau économique, le gouvernement d'unité populaire, appuyé par le mouvement des masses, renforcera constamment le poids du secteur public (extension des nationalisations et des prises de contrôle) et de la planification (contrôle ouvrier, autogestion dans le cadre de l'application du plan). Au niveau politique, il assurera la démocratisation des institutions et la diffusion du pouvoir vers le bas. La phase de transition est conçue, conformément à la tradition réformis~e, comme une période prolongée de modifications progressives des rapports de propriété et de production, la société bour.geoise glissant lentement vers le socialisme. La criti-que de ce schéma est vieiUe comme la polémique entre réformistes et révolutionnaires. Quoi q_u'en dise le C.E.R.E.S., l'apphcntion, meme massive et immédtat <: du P ro g ~a l1li!L·3 commun, ne prive JY IS la s ~;~s:; ~ dominame des leviers de commande économiques et politiques. L'essentiel des force·:. productives et de l'investisscnw~lt reste dans les mains du grand capital. Le secteur public est élargi, mais non dominant. La non-nationalisation du C?mmerce extérieur, l'intégration persrstante dans le marché capitaliste mondial renforce l' emprise du secteur privé sur l'économie nationale. Les remaniements apportés à l'appareil d'Etat ne change pas ·sa nature. Il reste un appareil d'Clat bourgeois, dans ses structures, dans ses fonctions, dans son haut.,per·sonnel. Dès lors l'institutiona.Iisation du « double pouvoir » que préconise le C.E.R.E.S. pour une longue période est un leurre. L'économie et la société . pas plus que les entreprises, ne peuvent fonctionner durablement selon deux logiques contradictoires. La dualité de pouvoir peut se développer sur · une courte période d'intense lutte de classes. Elle ne peut s'éterniser. Elle débouche nécessairement sur la cèntrali·s ation de chacun des pouvoirs et leur· affrontement. Il faut que l'un ou l'autr~ l'emporte et impose sa loi : ou bren le gouvernement des organisations ouvrières, s'appuyant résolument sur l'essor du mouvement de o:asse, . met à .profit ·sa victoire pour revolutiOnner a court terme la société

- ce qui implique la nationalisation sous contrôle ouvrier, sans indemnités ni rachat, de toutes les grandes entreprises, la nationalisation du commerce extérieur, le démantèlement de l'appareil d'Etat bourgeois et son remplacement par un autre type d'Etat, articulé sur les conseils... - ou bien le gouvernement d'Union de la gauche décrète rapidement « la pause » et cherche à rassurer le grand capital -ce qui implique la répression du mouvement de masse et la gestion loyale du système. Mais aucun gouvernement ne peut en même temps rassurer le capital (c'est-'àdire lui garantir les meilleures conditions d'exploitation et d'accumulation), et promouvoir la transition au socialisme (c'est->à-dire entériner les propositions de nationalisation avancées par les travailleurs, encourager leur contrôle sur la gestion des entreprises privées et les administrations, stimuler leur organisation autonome en « conseHs », protéger leur mouvement contre les violences fascistes, etc.). Il s'agit là, c'est évident, d'objectitfs incompatible·s. Entre la gestion loyale du système, quelle qu'en soit le prétexte, et la révolution socialiste, il n'y a pas de troisième voie. Les bureaucraties ouvrières choisiront, comme d'habitude, la collaboration de classes. S'il est vrai qu'en France l'avènement d'un gouvernement P .IC.~P.S. peut être un point de passa.ge obligé dans la marche au socialisme, c'est exclusivement dans la mesure où il précipite une conjoncture de débordement mas·s if des directions réformistes par la base ouvrière. C'est ce débordement qu'il faut préparer. On n'y contribue pas en propageant des illusions sur le pa~sage pacifiq!l~ et progressif au socrahsme, ·s ous l'egrde de Fabre, Mitterrand et Marchais. En jouant sa partition (sophistiquée) dans le concert réformiste, le CE.R.E.S. contri•b ue à désarmer les travailleurs .face aux épreuves qu'ils devront affronter. Il refu·s e de préparer d'ores et dé}à ces affrontements. La « recomposition du mouvement ouvrier » ~our rendre crédi 1 ble sa stratégie politique, le C.E.RE.S. a enfin besoin de s'auto-mystifier sur la nature des partis ouvriers traditionnels. Il lui Jaut faire passer ces partis pour ce qu ris ne sont pas, esquiver systéma-

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tiquement l'analyse rigoureuse de ce qu'Hs ·sont, quitte à leur prodiguer des sarcasmes. A quoi ressemblerait en effet la stratégie du C.E.R.E.S., si elle n'occultait pas la nature foncièrement bureaucratique et conservatrice des apparei·ls ? ·P our le C.E.R.E.S., ce sont les appareils du P.S. et du P.C. qui sont les agents de la transformation socialiste de la France. Certes, sous la pression des ma·sses, et sous réserve de leur mutation respective. Mais pour le C.E.R.E.S., ces mutations sont précisément possibles : le P.rC. et le P.S. sont deux partis ouvriers passablement tarés. L'un et l'autre ont leurs démons : le P.S. est sujet à la collaboration de classes. Il est réceptif aux « sirènes centriste·s ». Le P.C. est un parti révolutionnaire de tradition "Œniniste. Il partage une conception centraliste, autoritaire, bureaucratique du socialisme. Il est fermé à la démocratie. Les « démons » du P.rC. et du P.S. sont rigoureusement symétriques. Ainsi leur ·somme s'annule : l'unité de la gauche enclenche un processus de régénérescence des _partis ouvriers : « La stratégie unitazre, concrétisée par le Programme commun de gouvernement, écrivent les dirigeants du C.E.RE.S., est un moyen de faire évoluer le P.S. et le P.C., de les changer l'un par !'·autre, les plaçant dans une situatzon radicalement nouvelle et en -instaurant entre eux un rapport d'émulation. En ce qui concerne le P.S., par ex-emple, c'est l'unité qui a imposé au parti, comme une question de vie o.u de mort, sa résurrection militante... (1) » L'alliance avec le P.C., sur la base du Programme commun de gouvernement, ancre le P.S. à gauche. Le P.S. recrute alors à son image : H s'implante dans les couches ouvrières et salariées. La nouvelle base du P.S. ne se reconnaît pas dans les caciques de la S.F.I.O. et les notables. Elle appuie les tendances de gauche, et notamment la plus conséquente d'entre elles, le C.E.R:E.S. Ce renouvellement finit par se répercuter au ni veau de l'appareil local rapidement dan·s les nombreux départements où l'ex-S.F.I.O. était mori'b onde ou inexistante (Est et Ouest de la France, région parisi-enne, etc., toutes zones de force du C.E.R.E.S.). Plus lentement dans les départements de vi cille implantation social-démocrate. Le renouveau du P.S. devrait grosso (1) Frontière no 18, p. 23.

modo suivre le cour·s de la fédération de la Loire : l'afflux mas-s if des militants C.F.D.T., P.,s.u. et inorganisés combatifs à littéralement submergé l'ancien appareil de notables. Ceux-ci ont perdu la majorité ; ils ont préféré rejoindre les radicaux de gauche plutôt que de se retrouver à la base, dans un parti sociaJi.ste rénové. Cette régénérescence par la base est possible, dit le C.E.R.E.S., parce que le P.S. est un parti réellement démocratique (sic). Ce sont les sections qui désignent les candidats aux diverses élections. Le renouvellement des sections peut donc se traduire par un réel renouvellement de l'appareil. La croi·s sauce du C.E.R.E.S. n'est d'ailleurs elle-même qu'un indice de oette possi1bilité. Peu à peu, concluent les dirigeants du C.E.RE.S., « le système bureaucraticoéf.ectoral au service des caciques locaux se verra démantel·é. S'y substituera une structure militante, capable d'un•e action politique réelle et suivie (1). » Un parti de la transition au socialisme. Quant au P .C., sa mutation depuis la signature du Programme commun ne serait pas moins grande : en réalité, c'e·s t son processus de déstalinisation qui se trouve qua.Jitativement accéléré. Le P.C, s'est déjoà prononcé pour le mulpitartisme, l'alternance, la « gestion démocratique » des entreprises nationalisées, etc. Il sera amené à renoncer de plus en plus à son modèle de socialisme autoritaire et bureaucratique, à se tourner de plus en plus vers le socialisme démocratique. Cette évolution est incompatible, à terme, avec l'allégeance au bloc soviétique, organi·sé selon des principes tout différents. Il est piquant de constater, dans la polémique P.S.-P.C, que jamais le C.E.R.E.S. ne discute la caractérisation du P.C. comme parti ouvrier révolutionnaire. Qu'il s'agisse d'un parti réformiste ·stalinien contre-révolutionnaire, ce qu'attestent et la théorie et l'histoire, voilà une idée qui n'effleure même pas les dirigeants du C.E.R.E.S. Le fond de l'ar-gumentation du C.E.RE.S., dans cette polémique, développé encore par Jean-Pierre Chevènement au congrès de Pau, se résume en un long plaidoyer sur le caractère non définitif, non irrémédiable du réformisme du P.S. : ne vous considérez pas comme le seul parti révoh1tionnaire dit Chevènement au P.•C. Et ne nous c~nsidérez pas comme un parti par essence (1) Frontière no 18, p. 28.

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réformiste. Aidez-nous plutôt ù franchir le Rubicon. Le P.S. peut devenir un authentique parti socialiste, définitivement rlébaras·sé des séquelles de la social-démocratie. Aujourd'hui il est au mi lieu du gué. Ne le repoussez pas sur l'autre riYe. Aidez-le à traverser. C'est la mei leu re garantie de longévité de l'Union rle la gauche. Car de deux chose l'une : « Ou bien le P.S. est un parti réformiste et l'union n'a plus de sens et risque de tomber dans le réformisme - dès lors qu'il n'y est plus une force d'appoint. Il faut la rompre -- ou la compromettre assez pour que s' i>loiynent les espoirs de la victoire. Ou bien le P.S. concourt à égalité a l'application du Programme COtlJun!Un, a la conduite d.u process.us d·e transition, au pouvoir socialiste : il faU lui aussi la révolution socialiste. Mais alors le J?.C.F .. n'est plus le seul parti révol•u twnnwre. Il y en a au moins deu:1· ( 1). » ~insi, _le P.C. serait un parti révoluhonn~nre, de tradition stalinienne certes. mais susceptible d'une mutation démnt:r~tique. Le P.S. serait un parti social -democrate - un parti réformistt> -- Pn pleine transition ver·s un parti socialiste authentique, c'est~à-dire instnllnent d'une révolution socialiste autogestionnaire. Ce double processus de mutation, qui devrait aboutir à terme à la fusion organique des deux partis, est induit par la dynamique de l'unité. C'est la vision très' particulière qu e_ l_e C.E.R.E.S. propose de Ia recompositwn rlu mouvement ouvrier. Le rôle historique du C.E.R.E.S., dans ce processus, est d'agir sur les conditions d'.ense!ll'hle de. sorte que l'évolution se deroule au mieux : garantir d'abord la pérennité de l'Union de la gauche sur la base du Programme commun · rléfendre ce programme cont'l'e tout~ velléité ~'abandon. Agir au sein du P.S. po~r shm~ler la, mutation du parti. Ag1r au ·s em de 1 Union de la gauche afin de porter au maximum « l'émulation » entre ses composantes, etc. Pour assurer ce rôle d'aiguillon, le C.E.R.E.S. doit être à la dÏ'l'ection du parti. Quoi qu'i 1 dise des possibilités de redressement du parti par le renouvellement de sa base, le projet du C.E.R:E:S· ne vise pas à constituer une oppos1~~on ~e gauche au sein du parti. Il ne s 1magme pas que Ia mutation du P.S. peut s'opérer au moyen d'un chang_ement graduel de majorité, l'oppositiOn passant de 25 % à 35, 45 puis (1) Frontière no 21, p. 15.

51 '/< des mandats. Cette mutation peut et doit s'opérC'l' comme conséquence de la dynamique politique et sociale dans laquelle le P.S. se trouve impliqué. Pour agir sur cette dynamique, il faut Hre à la direction, non dans l'opllosition. Si un passage dans l'opposition est parfois nécessaire, voire inévitable, il ne s'agit pas d'une tactique à long terme. Le but du C.E.R.E.S. est de revenir au secrétariat du parti sur la base d'un meilleur rapport de force. L'heure des choix Ces analyses du C.E.R.E.S. sur la nature des grands partis ouvrier·s et leur possible évolution ne tiennent pas debout. Le redressement du P.S., par régénération en ondes successives de la base au ·sommet est une vue de l'esprit. La social-démocratie n'est pas un travers psychologique, une propension opportuniste à laquelle sont portés certains individus dans certaines circonstances. C'est une politique correspondant aux intér.êts d'une couche sociale donnée, d'une fraction de la buTeaucratie ouvrière, en France, sa fraction la plus conservatrice (1). Le P.S., c'est d'abord et avant tout la bureaucratie municipale héritée de la S.F.I.O., l'amicale des 30 000 élus, intégrés peu ou prou à l'appareil d'Etat bour.g eois, et dont le porte-pa'l'Ole et le plus rur représentant reste Mauroy. C est ensuite la pléiade de technocrates modernistes, attirés par la proximité du pouvoir, dont les conventionnels co~stituent ~e type, mai·s gui compte mamts representants chez les amis de Rocard. C'est enfin une fraction de la bureauc•r atie syndicale : bureaucratie de la F.E.N. et de F.O. hier, désormais renforcés par la fraction majoritaire de l'appareil C.F.D.T. Tout ce beau monde a égaiement un projet, dont le C.E.R.!E.S. parle peu : transformer la vieille social-démocratie f-rançaise, vermoulue et décadente, en parti travailliste moderne, drainant les voix des nouvelles couches salariées et embrayant sur les luttes. Les nouveaux notables sociali-stes et les (1) Cette incompréhension de la dégénérescence bureauc ratique et de ses effets sur la pérennité du système capitaliste, Jean-Pierre Chevènement l'exprime ingénument dans son livre : «Où faut-li chercher les raisons de l'extraordinaire longévité du vieux bonhomme capitaliste ? En ceci justement que le socialisme n'est plus, en fait, une utopie, ni pour la masse de la population, ni pour la majorité de la classe ouvrière ni même pour les socialistes. L'expérience de's régimes de démocratie populaire n'y est pas pour rien ... ,., p. 156. Le vieux, la crise, le neuf, p. 156.

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jeunes technocrates de gauche s'efforcent évidemment d'opérer cet agiornamento du P.S. à la faveur de l'afflux d'adhésion actuel. Le projet du C.E.R.E.S. se heurte dans une certaine mesm·e (dans une certaine mesure seulement) au leur. C'est pourquoi ils ont exigé et obtenu l'évidion du C.E.R.E.S. de la direction du parti. La structure éminemment bureaucratique de celui-ci confère à l'appareil un poids déterminant. Ceux qui sont m,aîtres de l'appareil (les Mauroy, les Mitterrand, etc.) disposent des moyens de cont-rôler les effets du renouvellement partiel de la base du parti. Ceux-là ·s ont bel et bien des sociaux-démocrates et en aucune façon des révolutionnair.es socialistes. C'est un leurre complet de s'imaginer que la dynamique sociopoliti'que de l'Union de la gauche pourrait les métamorphoser ou les rejetter dans les limbes. Le P.S. est irred'!'essable comme parti socialiste. Il ne peut que donner naissance à une social-démocratie modernisée, ou bien régress er à l'état antérieur. Il peut encore connaître en ·son sein le développement d'une gauche socialiste. Mais la recomposition du mouvement ouvrier ne passe pas p ar sa régénérescence. EHe passe au mieux par sa ·scission. Telle n'est pas la perspective du C.E.R.E.S. Celui-ci n' a ni réelle autonomie stratégique, ni réeJ,J.e autonomie au niveau de ses perspectives organisationnetles. C'est pourquoi Il est condamné au rôle de flanc-garde de la bureaucratie réformiste. Quant à l'idée que la dynamique de l'Union de la gauche êntraînerait à la longue une mutation du P.C. de «parti révolutionnaire bureaucratique » en «parti révolutionnaire démocrate», elle procède .d'une complète ignorance de ce que sont les .Partis staliniens, de la nature de leur hen avec l'U.R.S.S., etc. S'il est vrai que ces partis ne restent pas immobiles, ils sont engagés dans un proces·sus · à long terme de dégénérecence social-démocrate, non de régénérescence révolutionnaire. La recomposition du mouvement ouvrier, processus historique en cours, passe évidemment par les parUs ouvriers tra ditionnels ; elle ne passe 1 pas par leur redressement interne, mais par des regroupements, des crises et des scissions en leur sein, sous l'effet du développement de la lutte des classes, ma•r qué par raction d'un pôle révolutionnaire autonome, le parti révolutionnaire que nous construisons.

En l'absence d'échéance électorale rapprochée, la polémique entre le P.C. et le P.S. va se poursui v re, avec des hauts et des bas. Pour le P.C.F., il ·s'agit d'enrayer l'expansion du Parti socialiste, de raffermir son hégémonie sur la classe ouvrière, de plus en plus menacée. Dans ce contexte, le C.E.R.E.S. peut maintenir et consolider s es positions : ses dirigeants espèrent bénéficier de l'incapacité du personnel politique majoritaire à appliquer l'orientation définie à Pau. lis entendent simultanément se li v rer à un fructueux jeu de clivages : sur l'unité d'action avec le P.C., et au niveau sy ndical, avec la C.G.T., ·s ur la tactique des luttes, la rénovation du parti, etc., le C.E.R.E.S. compte opposer ses propres positions aux initiatives de la majorité. C'est à travers ces batailles infernes au P.S., plu·s qu'au moyen d'initiatives militantes, que le C.E.R.E.S. espère progresser. Dans un premier temps, il peut marquer des points. T out indique auj ourd'hui que son influ en ce s'étend sens iblement dans la C.F.D.T. Dans bien des d ép artements d e fai ble tra dition social-démocrate, il attire pour une part la même base militante que le P.S.U. Ces succès sont gros de problèmes p our la di rection du C.E.R.E.S. Le projet de Françoi·s 1\fltterrand et de la majorité du parti, c'est l'élargis-· sement de l'Union de la gauche en un véritable front populaire, fortement lesté au centre, en vue de l'exercice du pouvait dans le cadre du système. La ta.ctique du C.E .H.IE.S. - pousser d~scrè~ement toujours plus à gauche la direction du parti - ·se heurte à d'étroites limites. On l'a vu, encore u_ne f~is, au cours de la campagne préSidentielle. A moy en terme surviendra en France une sitation où entre le mouvement des masses et la politique des direction·s réformistes, il faudra clairement choisir. Le « balancement circonspect » et l'inventivité conceptuelle ne seront alors d'aucun secours : entre l'organisation du débordement et la participation à la normalis~tion, il n'y aura pas de troisième vme. LI nou·s faut agir dès maintenant pour que le plus grand nombre possible de militants du C.E.H.E.S. optent alo~s . contre la « pause » pour le sociahsme.

février 1975. Henri WEBER,

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