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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La crise de l'althussérisme et l'intervention des marxistes-révolutionnaires

· Critique communiste (1re série), n° 1, avril-mai 1975 · p. 100-108 · 4 909 mots

S.R.

La crise de l' althussérisme

et l'intervention

des marxistes-révolutionnaires

Il y a quelques mois est sorti (en 10/18), le premier livre de la « Collection rouge », un recueil de textes Contre A.lthusser. Si l'on peut se réjouir de l'ouverture offensive par le courant marxiste-révolutionnaire d'un front théorique ,la nature des t·e xtes de ce recueil mérite cependant un examen attentif. Il est d'abord étonnant que ce livre reprenne certains articles du numéro 9 de Critique de l'économie politique « Sur la méthode » dont le niveau théorique était passablement faibJe. L'intérêt que nous avons cependant porté à ce liv.r e tient à ce qui s'y manifeste un déplacement, un glissement de position par rapport à la tradition humaniste ~révolutionnaire. Ce glissement est le ·s igne d'un dépassement possible de la fixation crispée sur l'humanisme révolutionnaire (Lukacs - Korsch). Et dans ce déplacement de position, le texte de J.-M Vincent, «Le théoricisme et sa rectification», est le plus opérant. Destin d'Althusser Ce déplacement est également l'effet d'une restructuration generale du champ théorique, parallèle à ce qui se passe sur le champ politique. Dans cette situation, l'althussérisme entre en crise comme un certa.in maoïsme. Le I'etOillr général des althussérie:ns stricts dans le giron du P.C.F. fait écho au langage politique du courant maoïste et à la polarisation de l'extrême gauche par le trotskysme. Cette crise de l'althussérisme laiss~e le champ théorique libre à un lacanisme mondain d'un côté et à un anarchisme dési>rant apolitique de l'autre. Le trait déterminant de cette évolution idéologique ·e st frappant : c'est la dépolitisation. Mai6 ce reclassement général impose justement de revenir un peu sur l'histoire de l'althussérisme.

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Tout s'est passé très vite en effet, lorsque Althusser a fondé son << écoie de la rue d'Ulm>>. Le renouveau de la réflexion théorique marxiste s'est coupé de son renouveau pol.itique. D'un côté, l'aile gauche de l'opposition de l'U.E.C. allait entamer avec la J.C.R. la construction de l'organisation révolutionnaire (section de la IV<). D'un autr•e côté, }e centrisme politique du secteur ulmien de l'U.E.C., plus ou moins critique par rapport au stalinisme, et de la matrice duquel allait se développer le mouvement maoïste [U.J.C. (m.-1.)], allait promouvoir, dans la confusion politique, un <<retour théorique à Marx>>. Ce <<retour théorique>> à Marx était théoriciste, c'est-à-dire qu'il occultait la détermination historique - }e stalinisme - de la misère théorique du marxisme qu'il constatait, en analysant celJ.e-ci comme une stricte carence de lecture du texte•Marx. Mais cette occultation ( théoricisme) était l'effet tout à fait précis d'un ratage politique. Pour rappeler brièvement les conditions politiques de ce << retour>> : tandis que la gauche de l'U.E.C. (surtout le secteur }ettres) mmpait avec le stalinisme, les ulmiens nouèrent une alliance (qu'ils regretteront par la suite) avec la fraction stalinienne-Leroy, dont l'objectif était la reprise en main de l'U.E.C. par l'appareil du P .. C.F. Né d'une première réaction à l'éclectisme l•iquidateur de la direction <<italienne>> libéraie de l'U.E.C. (qui sera par la suite laminée par la polarisation entre la gauche révolutionnaire et la fraction de l'appareil bureaucratique [Leroy], Ie courant ulmien trouvera sa raison historique dans une oscillation oentriste entre l'appareil du P.C.F. et la gauche révolutionnaire. Centrisme qui se manifestera par cette alliance avec l'appareil contre la gauche, puis par une scission à retardement , dans l'après-coup de la rupture ma}eure, celle de la gauche. Mais c'est centralement contre l'eclectisme << italien>> issu de la crise engendrée par les effets du XX< congrès du P.C.U.S., que le courant ulmien s'est cristallisé, ratant ainsi le clivage pertinent qui s'effectuait non pas entre l'eclectisme italien et l' << orthodoxie marxiste ,, représentée par le P.C.F., mais, et la suite de l'histoire l'a montré, entre l'appareil et la gauche révolutionnaire. C'est cette configuration politique qui allait marquer comme oentriste la formation du courant althussérien et surdéterminer politiquement son <<retour théorique>> à Marx. (Cf. Weber-Bensaïd: Mai 68, une répétition générale p. 38 à 63) ; et Ranci ère : La leçon d' Althusser p. 55, cha p. << Leçon de politique >> ). Cependant, ce << retour à Marx>> n'était pas seulement un effet de la crise de l'U.E.C., il était également le fait de l'efficace dans le discours marxiste, d'un renouvellement du discours freudien initié par J. Lacan. Cet efficace s'était manifesté d'emblée dans le texte-Althusser où Althusser reconnaît explicitement sa dette envers la << leçon exemplaire de lecture ,, que lui a donné Lacan. Cette dette est caractérisée comme analogie entre le caractère déterminant des rapports de product·i on et la détermination du sujet par l'inconscient comme chaîne symbolique. L'analogie est précisément celle du type de cette détermination comme causalité métonymique, c'est-à-dire absence de la cause ( st•ructure) à ses effets. A cette détermination, les sujets sont aveugies, se déplaçant à la surface de ses effets. Les rapports de production sont donc la cause abs·e nte de leurs effets puisqu'ils déterminent du même coup l'aveuglement des agents à la loi qui cause le champ d'efficace dans lequel ils se déplacent. Il en va de même pour la surdétermination hétéronomique du su}et par la chaîne du signifiant dont Lacan développe la théof<i·e. Le << Discours de

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l'Autre» attenant à la clef du symbolique (le Nom-du-Père) enchaîne le sujet à être l'effet du signifiant, c'est-à-dire à être surdéterminé par une cause absente : l'inconscient. Le seul accès que le sujet ait à la chaîne du signi:fiant est la médiation d'un objet (objet <<a») qui est primordialement leurre, dont le modèle primoridal est l'image spéculaire au miroir. Ce leurre primordial ouvre l'instance de l'imaginaire du sujet qui l'enferme dans une mécon11aissance nécessaire. Or, cette structure de la méconnaissance nécessa~re du sujet à sa propre détermination par l'inconscient, c'est-à-dire l'imaginaire tel que Je théorise Lacan, recoupe la thématisation althussérienne de l'idéologie comme rapport de méconnaissance nécessaire des agents à leur cause métonymique : les rapports de production. On peut donc dire que J'analogie entre Lacan et Althusser n'est pas seulement une analogie terme à terme entre imaginaire/idéologie et symbolique/ rapports de product•ion, mais également une analogie de l'ensemble du procédé de la détermination Imaginaire-Symbolique/ Idéologie•Rapports de production, comme métonymie de la cause. Ainsi, le rapport économie/idéologie est-il pour Althusser, strictement analogue au rapport symbolique/imagina1re pour Lacan. C'est donc la notion de causalite métonymique (des rapports de production), c'est-à-dire la not•i on d'une cause absente à ses effets et qui n'a d'autre existence que cette effficacité même, par laquelle le sujet est ainsi signifié et causé, qui fournira le plus clair du rapport débiteur d'Althusser à Lacan. C'est J.-A. Miller qui formulera ainsi la dette (in Cahiers marxistes-léninistes no 1 ). Du cercle Ulm de l'U.E.C. et de sa revue, les Cahiers marxistes-léninistes seront issues les deux branches de l'althussérisme : la première, fidèle à la nature politique (théoricisme universitaire fondé sur une rupture avec l'éclectisme humaniste social-démoorat•isant combiné à des sympathies très floues pour la Chine maoïste) de l'althussérisme strict n'arrivera jamais à effectuer la rupture avec le P.C.F., la seconde n'aura fait que passer par Althusser pour retourner à Lacan: le Cercle épistémologique de L'Ecole normale supérieure, publiant les Cahier pour l'analyse et dont le di·r ecteur était précisément J.-A. Miller, allait, partant d'Althusser, fa~re le chemin inverse pour r·e trouver la causalité métonymique, celle de l'inconscient. Ainsi J.-A. Miller entre à l'Ecole freudienne de Paris pour y mener un travail << d'extension des conséquences » du discours lacanien et << sa jonction av·e c d'autres discours>> et notamment le marxiste (Cf. C.P.A. no 9 << Action d'une structure >> ). On sait qu'il y restera. Ainsi voit-on qu'une crit·i que d'Althusser ne peut pas faire l'économie d'une critique de la psychanalyse lacanienne. Or, le terrain philosophique sur lequel s'est située jusque•là la critique marxiste révolutionnaire d'Althusser était just·e ment celui qui se ca<ractérisait par cela que la psychanalyse y est forclose : l'humanisme. Les marxistes auraient tort de sous-estimer l'importance qu'a le discours freudien dans la cristalli.s ation d'un pôle de l'intelligentsia. Car, si bien ent·e ndu, le discours freudien n'est pas révolutionnaire, on ne peut pas dire pour autant qu'il soit simplement ·u n discours boll!rgeois, ni qu'il soit neutre. Le marxisme dooit s'attaquer sérieusement à l'appropriation théorique et à la critique ma<térialiste de la psychanalyse s'il ne veut pas voir cett·e théorie se développer à côté et servir de pôle d'attraction concui'renViel dans l'intelligentsia. Ce qui est très

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largement le cas aujourd'hui. A une époque (les décadences impérialistes) où le marxisme devrait être la théorie la plus <<forte » (au sens mathématique ou au sens d'un rapport de forces), c'est au séminai-re de Lacan que se presse une foule d'intellectuels autrefois militants d'extrême gauche. Au séminaire de Lacan qui en 68 lance aux étudiants de V.incennes: <<Comme révoluûionnaires, vous aspirez à un Maître, vous J'aurez. >> ; où l'ambiguïté de l'aspiration (à un Maître-ès-révolution ou bien la position de révolutionnaiœ est-elle ceUe de l'aspilration inconsciente à UJJ Maître-toutcourt ?) joue sur l'ambiguïté effective du discours lacanien. Le même Lacan qui dit (in Télévis.i on) à propos de ces mêmes étudiants à la même époque : << Ils me cassaient les pieds selon la mode de l'époque. Il me fallait marquer le coup. Un coup si vrai que depuis, ils se pressent à mOJl séminaire. De préférer somme toute, à la trique ma bonasse. >> Discours libéral de la << vérité>>, mais qui lais·se suspendu comme une menace le contrepo·int de la trique. C'est donc l'impact conjugué de la radicalisation du mouvement étudiant, de la crise du stalinisme et de l'impact croissant de la psychanalyse qui explique le texte-Althusser. Mais on ne peut pas dire comme J.-M. Brohm que Althusser soit << le Lacan du marxisme>> (p. 318 de C.A.), car si dans .la psychanalyse, Lacan a opéré un travail majeur, on ne peut pas en dire autant d'Althusser sur la base de la seule analogie de leur démarche... Egalement, la critique de l'humanisme ne peut en aucu:n cas être expliquée par une idéologie « technocratique,, (Naïr et Brohm p. 19). Elle est l'effet de la crise de l'humanisme bourgeois, avec son sujet maîtJre de son propr·e discours et présent à lui-même, contre lequel il revient à Freud et à sa réactualisation lacani·e nne, d'avoir porté un coup de boutoir déc•isif. (Pour un exemple de la méconnaissance que Brohm manifeste à l'endroit de la psychanalyse, cf. son article dans Garde-fous no 13 dans lequel il situe Freud comme << rejeton tardif de l'Aufkliirung >> ! Un tel jugement sur F1reud manifeste une mécompréhe.nsion de l'inscription historique de Freud qui n'est ·e n aucun cas l'époque de l'ascendance de la bourgeoisie, mais bien au contraire celle de la crise de l'impérialisme [''].) De cette crise de l'humanisme bourgeois, les marxistes n'ont pas à se lamenter, mais bien au contraire, à se réjouir. 11 ne sert à rien aujoUJrd'hui de tenter de réinsuffler la vie à cette vieille baudruche idéologique de l'Homme. L'humanisme est mort, et s'il se répétait, ce ne serai·t qu'en carnaval. Le texte-Althusser a pu nourrir théoriquement un courant politique très confus, aLlant du révisionnisme stalinien (La Pensée, La Nouvelle Critique, organe théorique du P.C.F.) aux centrismes maoïstes de diverses sortes, et jusqu'à certains courants gauchistes comme Révolution ! (cf leur fiJ.irt avec Ies thèses de Bettelheim sur l'U.R.S.S.). Aujoutd'hui, l'engouement du mouvement révolutionnaire pour Althusser est dépassé. Le fait que Louis Althusser lui-même reste au P.C.F., clarifie politiquement les choses. D'autœ part, le courant maoïste a abandonné toute référenc-e à Althusser cf. par exemple la revue Théorie et politique qui de Rancière à Geismar en passant par Sollers coupe les ponts avec Althusser). Mais au profit de quoi et de qui s'opère cette rupture ? La diversité des transformations reste centrée par une double mutation qui tourne autour du texte freudien (d'où l'importance). Althusser n'aura guère servi qu'à ouvri1r une voie de passage entre le texte•Marx et le texte-Freud à travers l'analogie (il ne s'agit

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que de cela) entre la lecture de Lacan sur Freud et celle d'Althusser sur Marx. Autour du texte fr·eudien. Il y a d'une part une diffusion du lacanisme dans la petite-bourgeoisi e intellectuelle et d'autre part 1 la critique anarcho-désirante de Deleuze-Guattari,Lyotard qui focalise également cette intelligentsia. Noter que oette polarisation anarcho-désirante rep['ésente politiquement, par rapport au maoïsme, une régression. Delteuze, s'ü n'est pas maoïste, est a-politique. Entre ces deux pôles, l'absence d'une pratique critique du marxisme-révolutionnaire est bien mal cachée par le recueil Contre Althusser ... Le doub1e destin théorique de J. Rancière et de J.-A. Miller illustre assez bien l'évolution de l'althus,s érisme. n'un côté une reddition totale devant la psychanalyse: J.-A. Miller abandonne toute référence au marxisme, dont la solidité qu'il avait pour lui est bien résumée lor.s qu'il dit que le prolétariat ( << les ouvriers >> fonctionnaient pour lui comme « sujet-supposé-savoir >>, c'est-àdi,re dont la base était un pur et simple populisme (cf. «Théorie de Lalangue >> in Ornicar, bulletin périodique du Champ freudien no 1). Cet abandon total du marxisme s'accompagne d'une vénération religieuse pour Lacan «Le Maître,, dont Miller devient le larbin éditorial. Ainsi, l'apostrophe de Lacan sur les révolutionnaires y trouva ici son meilleu1r écho, Miller en étant saisi. Ici l'althussérisme est dépassé du côté du texte-Lacan par abandon de toute référence marxis,te. Le snobisme précieux, l'affèterie écœurante du lacanisme mondain d'aujourd'hui suffit à marquer la distance qui sépare les Cahiers pour l'analyse de 1967, de « Ornicar? >> de 1975. Il suffit de lire l'« Adresse au Congrès de Rome>> de Miller pour mesure combien ce discours, s'il n'est pas universitaire, est mieux: saJonnard. Quant à J. Rancière, son abandon de l'althussérisme équivaut à un abandon de toute problématique léniniste, ainsi que le dit Poulantzas dans sa lettre ouverte à C.E.P., mais pas seulement. Elle est de plus une démission de la scientificité marxiste devant un spontanéisme utopiste, utopisme dont la théorie marxiste du fétichisme ne serait qu'un « représ·e ntant idéologique ,, et rien de plus. Son texte de ruptu!'e avec Althusser ( « Mode d'emploi pour une réédition de Lire le Capital in Temps modernes no 328, 19'75) est un rejet de toute pratique théorique scientifique au nom de la « révolte ouvrière». Ainsi, Rancière regresse-t-il à un spontanéisme qui tout compte fait, n'est pas très loin du spontanéisme anarcho-désirant, même s'il s'en démarque par sa nature « encore » poli tique. Parlant du « double ( ?) rapport po!ittique de Marx aux ouvriers en lutte », Rancière écrit : « ... Impatience devant ces ouv·r iers parisiens autodidactes et moralisateurs, entichés d'associations, de banques populaires et de cuisines coopératives, admiration devant ces mêmes ouvriers montant à l'assaut du ciel et s'emparant de la machine d'Etat». On n'es't pas très loin des petites machines désirantes (br.ic à brac du désir ( 1) des ouvriers parisiens) opposées à la Grande Machine Paranoïaque d'Etat. A noter que sa liquidation du léninisme s'effectue dans le cadre de la dénonciation des « rapports de pouvoir » au sein des organisations marxistes : le sectarisme domgatique des organisations maoïstes trouve là la berge sablonneuse sur laquelle il échoue. Echo de la constitution du maoïsme en pôle organisé sur le champ politique. Ses positions poli,t iques ont volé en éclats dès qu'est entré en crise le moralisme « prolétarien» (populiste) pour aboutir à un spontanéisme du désir qui

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jette à la poubelle la vieille défroque de la lutte des classes et de la scientificité marxiste dont elle s'était affublée : << A père prolétarien, fils deleuzien » dit Rancière. La nature essentiellement petite-bourgeois du maoïsme trouve <1.près-coup sa sanction dans la reconversion générale des << lions prolétariens en innocents enfants deleuziens·». Et Rancière, lui, en est réduit à assigner oomme tâche théorique au maoïsme, de libérer la révolte lycéenne de... l'hypothèque trotskyste ! (Théorie et politique nu 1, p. 18). Décalage du maoïsme à sa propre histoire. Brehm et Vincent contre Althusser Pour revenir à Contre Althusser, l'hétérogénéïté des positions d'un Vincent et d'un Brohm (notre marxiste << des lumières » ), nous s·e mble .i mportante. Sur toute une sér.i e de points, les positions de Vincent marquent un déplacement : le statut de la dialectique hégélienne dans le texte-Marx, la théorie du fétichisme dans Le Capital ; la question de l'humanisme dans le marxisme, le logocentrisme d'Althusser. La posi;t ion dans laquelle Vincent place la dialectique hégélienne coupe court avec la fausse alternative : Dialectique hégélienne révolutionnaire (le wagon humaniste accroché à son train (2)/ versus/Positivisme scientifiste du structuralisme, dans laquelle le problème était posé jusque-là dans la tradition humaniste aujourd'hui bien essoufflée.

<< C'est bien pourquoi Marx, dans son exposition du Capital, renoue avec la dialectique hégélienne, instrument par excellence de l'auto-développement d'une totalité, en l'occurrence de l'auto-développement de la marchandise en capital >> (p. 228). Bien curieux renouement avec la dialectique hégélienne, en effet. C'est l'autodéveloppement apparent (fétichiste) de la connexion apparente des formes, c'est-à-dire l'appar ence fétichiste de l'autoengendrement de l'idéalité, mystification même de la valeur, qu'illustre la dialectique hégélienne dans le procès de développement du concept.

<< L'autodéveloppement comme processus apparemment déductif renvoie comme il le dit à l'essence, ou en d'autres termes, la métamorphose des formes renvoie à la loi de son mouvement >> (p. 229). Le mouvement de la dialectique hégélienne est celui-là même de l'appar ence déductive de la métamorphose des formes entre elles, c'est-à-dine celui de la << surface enchantée >>, << ensorcelée » du mouvement fantasmagorique de l'apparence. Autrement dit, le mouvement de la dialectique hégélienne est le mouvemen1: même de la mystification de la valeur, dans son apparence occultant ce qui la fonde comme teLle, l'exploitation du procès de production. Ce type d'articulation théorique de la dialectique hégélienne avec la critique matérialiste de Marx, dénonçan1: l'idéalité de la dialectique hégélienne, n'a rien à voir · avec celle que fait J .-M. Brohm. Elle s'y oppose du tout au tout. Ici, le rapport de Marx à Hegel est théorisé, ce n'est pas une accumulation pléthorique de citations philosophiques, d'invectives et d'incantations. Brohm ne cesse en effet, de ressasser (et de recenser) tous les passages où Marx-Engels.Lénine affirment leur rapport à Hegel (rapport qui est indéniable), mais est impuissant à comprendre la nature de ce rapport, en dehors d'un téléologie de l'histoire thématisan1: la révolution prolétarienne dans I.e mouvement de l'en-soi à l'enlOS

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soi-pour-soi de la Phénoménologie hégélienne de l'Esprit. L'identification théorique du Savoir Absolu avec l'Etat ouvrier est la conséquence de ce type de théorisation (cf. S.R. no 8/9). 1.-M. Vincent insis•t e par contre sur la théorie du fétichisme (qui, ceci dit en passant, n'est pas une autre expression pour J' « aliénation >>) et en cela il renoue effectivement avec la tradition théorique-révolutionnaire du marxisme, contre le mécanisme althussérien dont nous avons déjà dit (cf S.R. no 6, p. 37) que ce qui d'emblée Je caraCtérisait, était l'occultation de la section I du Capital jugée par lui « obscure, énigmatique, hégélienne>>. Cf., également là-dessus, le texte d'E. Mandel : « Althusser corrige Marx >>. Mais, pour Vincent, cette mise en relief de la théorie du fétichisme ne sert pas de prétexte pour nous resservir la vieille soupe de l' « aliénation >>, ou de la « réïfication >> selon laquelle le rapport des hommes devient rapport des choses, et s'aüène par là. C'est au contraire pour nous entraîner dans la perspective d'un << questionnement de la notion de production>> (p. 221 ). Nous trouvons là le terrain solide d'un débat sur ·la réactivation de la critique matérialiste de la valeur. D'ailleurs, Vincent met luimême les choses au point:

<< Ce qui permet à Marx de parler de << renversement >> des rapports dans un monde la tête en bas, où le travail concret devient la forme de manifestation de son contraire, le travail humai•n abstrait, ou le caractère d'égalité des travaux humains acquiert la forme des valeurs des produits du travail. Mais qu'on ne se méprenne. pas, Marx ne veut pas dire par là que le Sujet s'aliène dans l'Objet ou que l'un se met à la place de l'autre>> (p. 222). Ainsi seulement peut être brisé le ressort théorique de l'humanisme, la théorie Iukacsienne de la << réïfication >>. C'est pourta111t ainsi que Brohm, se méprenant, le comprend :

<< Les rapports humains deviennent en apparence des rapports entre choses (argent, valeur, capital) et les rapports entre choses revêtent un aspect des rapports entre hommes ( << Madame la Terre >> et << Monsieur le -C apital >>) >> (p. 53). • . .

La confusion qui se manifeste ici chez Brohm entra la théorie marxiste du fétichisme de la marchandise (selon laquelle l'abstraction idéale de la production en valeur, c'est-à-di:re en force sociale abstraite se cristallise en des FORMES qui la manifestent ainsi immédiatement en l'occultant) et la théorie hÙmaniste de l'aliénation fait abstraction de ce que Marx ne cesse justement de répéter : que le capital n'est guère une << chose >> que comme fétiche; mais ce fétichisme occulte un rapport social (un << rapport >>, c'est cela qui est occulté et manifesté à la fois par une forme fétichiste et ce rapport est social et non pas intersubjectif.)

Mais ce n'est pas tout. Vincent esquisse une extension de 1a notion marxiste de forme-valeur (à travers les notions de << fétichisme >>, de << sensible-supra-sensible >>, de << ~tégories hypostases réelles >>, << formes objectives >>, << abstrations réelles >>, << idéalité >>, etc .. ) à d'aut•r es instances, comme telles << fragrpentées >> (p. 241), comme <<suites de séparations>>, que celle de la séquence marchandise-capitaL Ce n'est notamment pas par hasard que Vincent parle (comme S.R.) de <<forme-signe>> (p. 222 et 229), et de <<forme-Etat>> (p. 248). Dans la mesure où i·l conçoit ces << formes objectives >> comme des cristallisations fétichistes et idéelles au même titre que les << formes de la valeur>>, la problématique de la généralisation de la oritique de la valeur comme

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<<réel-irréel "• comme fantasme, étant ce que S.R. tente de développer, nous trouvons là encore avec Vincent un terrain de débat. Citons p. 227 :

<< Ainsi, les formes qui font violence au contenu (nous reviendrons sur cette opposition forme/contenu · S.R.) c'est-à-dire les différentes modulations de la forme-valeur se reproduisent-elles comme par un mouvement naturel à tous les niveaux. Les relations juridiques, politique, libidinales, se fétichisent, deviennent des pTopriétés << naturelles >> (de l'organisation sociale, de la sexualité, etc .. )>> Retenons également une thèse sur la centraHté de l'économie comme Darstellung générale de la société capitaliste, qui rompt avec toute anthropologie naturaliste du travail comme << rapport naturel de l'homme avec la nature >>, avec laquelle nous ne pouvons qu'être d'accord :

«L'économique est déterminant en dernière instance parce qu'il donne naissance à la vie apparemment autonome des formes et qu'ü trace par là les limites précises à toute pratique, et non parce qu'il serait le destin d'on ne sait quel homo faber confronté à la rareté>> (p. 228). Quant à la critique du conceptualisme althussérien, les thèses de Vincent se rapprochent étonnamment de celles de S.R. Le passage des concepts de l'état « pratique ,, à la dignité du << Théol'ique >> par un processus de purification et d'épuration qui, selon Vdncent, n'est pas sans analogie avec le passage de la réflexion à la raison chez Hegel, l'interprétation de la coupure épistémologique comme ouverture d'un temple du Savoir Absolu (hégélien), la critique du logocentrisme (3) qrui soutient cette coupme épistémologique et fonde l'autonomie du concept (p. 253) reprend des critiques qui avaient déjà été formulées dans le texte (in Processus n°2) « La dégénéresc(i)ence conceptualiste du stalinien Althusser>>. Nous y avions écrit qu'Althusser était en fait hégélien, que la « coupure épistémologique >>, comme « décrochement structural du signifié ,, épuré était Iogocentriste et cocrespondait à la distance hégélienne du concept, à sa réserve fondée sur le mouvement de l'Aufhebung à partir de J'intuition sensiblespatiale. Mais notre accord avec le texte de Vincent n'est pas pour autant total. Autant la mise en relief de la théorie du fétichisme nous semble fondamentale, autant la réactualisation de cette théocie nous semble devoir nécessiter la concentration de l'attention sur la .r igueur théorique de la détermination de la notion de « forme-valeur>>. Vincent dit en effet que cette forme « fait violence au contenu >>. Cet énoncé met en jeu la notion marxiste de « forme>> en l'opposant (violemment) à un <<contenu>>. Or, nous pensons que la notion marxiste de << forme-valeur>> est précisément une notion que la FORME qui n'entre pas dans la catégorie déterminée par l'opposition forme-contenu, autrement dit, ne correspond pas à la catégorie de l'express-ivité phénoménale d'une substance ou . d'un principe qui serait la raison de cette expression. C'est là nous semble-t-il le caractère révo•l utionnai·re de la théorie marxiste de la forme-valeur, et là que se concentre l'essentiel de la notion du fétichisme : en ce que la forme de la valeur n'est pas l'expression d'une substance qui lui serait antérieure, mais au contraire en ce que c'est oette forme qui détermine en second lieu la profondeur subst•a ntieHe ou énergétique. Le travail social abstrait (substance de la valeur) n'·e st déterminé par Marx que comme un moment dans le procès de valorisation

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qui lui assigne sa place. L'abstraction du travail (le travail abstrait)) qui est le mode même de l'autonomisation fantasmatique de l'instance "économique» est l'effet de l'échange (c'est-àdire de la mise en rapport de 'représentation d'une marchandise avec une autre qui fait que l'une sert de mesure à la valeur de l'autr·e, etc ... ). Le travail abstrait n'·e st donc pas le « contenu » de la valeur au sens d'une intériorité essentielle et originaire. La forme-valeur est une forme sans contenu, mais qui est l'effet d'un espace de représentation, d'une Darstellung, toute entière produite par une exploitation du procès de production d'ensemble et non seulement du travail qui (en tant qu"abstrait, séparé) doit être considéré comme l'un de ses moments. Autrement dit, l'exploitation passe entre procès de production (social et matériel) et le procès de valorisation qui commence par abstraire -le procès de production en force sociale abstraite (énergie de travail et énergie libidinale), la valeur qui immédiatement se manifeste oomme apparence dans des formes ,fétichistes (réelles-irréelles, fantasmatiques). Autrement dit, ce à quoi il est « fait violence» par la forme-valeur, encore que cette métaphore soit tout à fait inadéquate, ce n'est sûrement pas un « contenu >>, mais au contraire un processus : le procès social et matériel de la production. La réactualisation de la théorie marxiste du fétichisme et de la forme-valeur passe donc à la fois par la détermination rigoureuse de cette notion de << forme>> (sans contenu) et par l'extension de cette notion à d'autres domaines que l'économie. Ainsi, la forme • « sujet >> de l'individu, notamment, a été analysée par la psychanalyse (lacanienne) comme formée par une structlllre du fantasme qui offre le lieu d'une recherche sur les rapports entre « forme-valeur>> et « fantasme ,, qui peut être très féconde.

SCRIPT ION ROUGE (!) En effet, tout au contraire de la philosophie bourgeoise des " Lumières " qui est une philosophie de la conscience, l ' inconscient freudten est précisément Je premier ébranlement sérieux (avec Marx) de cette philosophie . Il ne peut donc en aucun cas, en être un "rejeton attardé •. Une telle conception est directement extraite d 'un texte de Thomas Mann («Freud et la pensée moderne de mon temps • ) où celui-ci tente de réintégrer Freud dans Je champ de la philosophie de J'Aufkliirung. Mais c'est au prix d'un contre-sens grossier sur la nature de J' inconscient chez Freud . Le propre de l 'inconscient chez Freud est de n'être pas la latence à Interpréter, le sens caché à révéler, Je non-conscient à ramener à la lumière, le virtuellement conscient Il est au contraire ce qui détermine comme effet la facilité transparente et la "clarté • de la consctence. Il est donc la coupure opérée par le signifiant qui détermine J'effet de consctence. Il ne peut donc pas y être "ramené" par un mouvement linéaire de relève. Il raut prendre garde de ne pas aplatir la signification précisée de J'inconscient treudten sur toutes les conceptions philosophiques de J'envers de la conscience, en principe réductible par un mouvement idéologique de réappropriation, à celle-ci ; sur toute conception de la profondeur obscure (à éclairer ... ) du latent, du virtuel, etc . Sot! la présence cachée d'un vouloir-dire , d'une intention de communication qui ferait défaut à son expression, d'un sens à révéler. Le mouvement de " mise en lumière • de digestion du non-conscient par le conscient renvoie à un modèle idéaliste d~ /"auto-développement de l'idée qui n'a rien à voir avec Freud, mais qui est Je fait notamment de la lecture que quelqu'un comme A. Breton en a fait (2) Le hégélianisme par lui-même n'est pas hmuaniste. L' " humanisme hégélien • de Lukacs-Korsch est une combinaison spécifique de l'hégélianisme avec le feuerbachisme. (3) Le " logocentrisme • est une structure que J. Derrida a révélée comme étant Je propre de tout idéalisme dans la théorie de la " signification •. C'est la critique de ce logocentrisme qui lui a permis d'ébaucher une critique généralisée du structuralisme dont le modèle phonologique qui Je sous-tendait était déterminé par ce Jogocentrisme. Le Jogocentnsme est le système de la centralisation de tous les systèmes de signifiants par le système linguisti~ue verbal (privilège de la parole) et donc par Je logos avec toutes les valeurs Jdéa!Jstes (notamment celle de " présence •) qui en résultent.

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