La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Militer sans mythologies

· Critique communiste (1re série), n° 11-12, décembre 1976 - janvier 1977 · p. 63-68, 70-71 · 2 875 mots

Nous vivons l'époque de la cnt1que des idéologies. Les valeurs bourgeoises se décomposent. dans un parfum de décadence. érodées par le travail de démystification de toute une génération. Après Mai 68. pour la première fois dans l'histoire de la domination bourgeoise, cc n'est plus u!le poignée d'intellectuels. c'est une large fraction des masses qui a opéré cette critique. Mais pour la première fois aussi. ne s'est pas dressé. façonné par les artisans les plus conscients de la révolte. un contre-univers de normes et de valeurs conçu, fut-ce illusoirement. comme une anti-thèse de la dégénérescence bourgeoise. Nul doute que le parti bolchévik fut cet univers pour ses militants; nul doute que les PC staliniens, dans la perversion de la tradition bolchevique pour l'ouvrier militant de base , pour lïntellectuel fasciné par le « Parti » n'aient été ce monde clos . déchirant et ras~urant , par qui la vie prend un sens? Le plus extraordinaire n'ec<;t-il pas que le monde stalinien tissé de trahisons, de renoncements et de bassesses ait vécu aussi sur un formidable consensus de tous ses membres, jusqu'à ses v1ct1mes - on l'a assez dit - ? Les explications politiques traditionnelles , reflux de la révolution mondiale, absence de pôle alternatif. sont essentielles mais ne suffisent pas. Pas plus que ne suffisent pour expliquer l'enthousiasme militant les interprétations en forme de psychanalyse de bazar selon lesquelles Lénine, Staline voire Trotsky incarnaient l'éternelle figure du Père ! Et c'est aujourd'hui qu'il n'est plus minuit dans le siècle, que la classe ouvrière européenne n'a plus subi de défaite depuis longtemps, que le carcan

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stalinien s'est fissuré, c'est aujourd'hui que surgit dans l'extrême-gauche une crise des valeurs, c'est aujourd'hui que le consensus militant se brise.

Ecartons comme superficielles les explications faisant de la crise le produit de l'éloignement de l'extrême-gauche du devant de la scène politique sous la pression de l'Union de la Gauche, voire le produit pour notre organisation d'erreurs de ligne politique. Plus scientifiques sont les explications reliant notre crise du militantisme à la crise sociale des valeurs : une génération privée de l'ordre bourgeois avec ses normes et ses certitudes qui n'a trouvé à mettre à la place que des solutions ambiguës reflétant la violence des rapports sociaux. Mais une organisation, surtout lorsqu 'elle est de type léniniste, ne reflète jamais mécaniquement la pression sociale. Elle la filtre, la transforme, critique certains éléments, en rejette d'autres : il en va de sa survie. La a-ise du militantisme se déroule sur le fond de la crise sociale elle ne se réduit pas à elle. Faut-il incriminer alors ceux qui nous attaquent directement, les pourfendeurs de « l'Idéal militant ».

Il est vrai que le stalinisme a définitivement tué le militantisme « innocent », construit sur la simple addition : conscience de classe, dévouement à une organisation ; nous sommes dans l'ère du doute où le militant conscient se méfie des déviations possibles, de l'ambiguïté des mécanismes organisationnels. Comme il se méfie, pénétré de psychanalyse, de ses motivations et de celles des autres. Mais les théories désirantes comme théories sont de faible poids ; c'est à peine si elles servent d'alibi à ceux qui nous quittent pour couvrir d'un slogan à la mode («je veux vivre ma vie») une inquiétude plus profonde. Aussi n'en a-t-on pas fini avec la crise lorsqu'on a rivé son clou à Fourquet et cloué le bec à Deleuze. Ce n'est pas très difficile, il faut le faire ; comme il faut faire remarquer aux « marginaux » de toutes espèces qu'ils ont substitué à la médiocrité ronronnante de leurs parents leur médiocrité agressive.

Mais on répond mal à l'angoisse militante en opposant la socialisation des désirs vers un but commun au « Désir» immédiat et éclaté de Fourquet et Cie. Que le militantisme soit porté par des désirs individuels, qui pourrait le nier ? Mais la ~rise n'est-elle pas la mort de ces désirs, et si tel est le cas, pourquoi meurent-ils? Un embryon de réponse pourrait être trouvé dans l'inadéquation entre les exigences, les questions surgies après Mai 68 et les valeurs portées par la tradition révolutionnaire que nous avons reprises béatement sans songer à les critiquer et à les enrichir. Il est devenu banal d'écrire que les pères du marxisme furent peu prolixes sur les problèmes de morale et de vie quotidienne ; le concept d'aliénation est sans doute le

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moins utilisé et le moins exploré de tous les concepts marxistes . Trotsky ( 1 ), seul, fait exception et encore traite-t-il de la transition et sur un mode nécessairement empirique. Ils s'étendirent encore moins sur le militantisme ; ou plutôt le militant fut J'objet d'une rigoureuse partition: d'un côté J'homme politique conscient, que J'on veut doter d'une morale de combat, de J'autre J'individu privé qui intéresse peu. Tout le code des valeurs s'adresse à J'homme public, et ne laisse pas d'inspirer quelques malaises : dévouement à sa classe, à son parti, esprit de sacrifice, hérol·sme, sens de la discipline. .. La lecture aujourd'hui des écrits du Che (2) dont les théories sur J'homme nouveau eurent la fortune que J'on sait par contraste avec la pauvreté stalinienne est saisissante : des exigences d'autres valeurs enfin exprimées, mais aussi J'exaltation du sacrifice, J'ascétisme pour J'ascétisme sur fond de fraternité « virile ». La situation de Cuba ne justifie pas tout. On peut expliquer aux gens qu'ils doivent retrousser leurs manches en raison de nécessités objectives ; il n'est pas besoin d'ajouter que l'homme nouveau ne peut naître que dans le sacrifice. L'enthousiasme militant est fait de raison ; nourri de mythologies christianisantes il prête à toutes les manipulations. Si nous devons vivre en ascètes que ce soit par nécessité et non par goût d'une hideuse macération masochiste.

Un jeu amusant consiste à lire ensuite les théoriciens de l'éthique fa.Sciste : le dévouement à la classe mise à part, ce sont les mêmes termes, le même stoïcisme belliqueux. Il serait absurde de tirer un trait d'égalité; il serait absurde aussi, sous prétexte de ne pas comparer l'incomparable de ne pas s'inquiéter de ces troublantes similitudes. Lesquelles existeront toujours si on se borne à n'envisager dans le militant que l'animal politique: il n'y a pas beaucoup de manières d'être efficace dans un combat politique quel qu'il soit. La crise militante d'aujourd'hui à J'immense mérite de faire surgir J'exigence d'autres paramètres pour définir la conscience révolutionnaire. Et ces paramètres recouvrent aussi la vie dite privée. Cette vie privée que la tradition du mouvement ouvrier n'envisage qu'en tant qu'elle limite, qu'elle menace la vie publique. Pas de psychanalyse : le repli sur soi détourne le militant de ses tâches disaient les staliniens, et la Ligue d'après Mai à leur suite. Pas de trop grand attachement : le révolutionnaire professionnel, toujours entre deux valises (3), doit être 1 - TROTSKY: Les questions du mode de vie. 2- E. GUEY ARA :Le socialisme et l'homme à Cuba. 3 - D. Bensaid :La révolution et le pouvoir : « Le militant ne s'installe pas ... En transit entre deux sociétés, deux pays, deux hébergements ».

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prêt à quitter ses meubles et sa compagne (son compagnon? Mais non ; ce détachement serein des affections de ce monde se lit au masculin). « Un homme qui consacre sa vie entière à la révolution ne peut se laisser distraire par la pensée de ce qui manque à un enfant ». (4) N'était-ce qu'une mise en garde contre la corruption? Est-ce mal intentionné de voir ce qu'elle suppose? Un enfant dont l'estomac vide comme les magasins cubains d'alors ne se laisse pas distraire par ce qui manque à la révolution ; une bonne fée qui s'affaire près de la marmite quand l'autre guerroie, que l'on enferme dans le souvenir vivant du mythe quand l'autre est tombé.

La conscience de classe même portée à son plus haut niveau n~ suffit pas : la compréhension de la nature des rapports sociaux, l'action consciente pour leur bouleversement doit s'enrichir de la compréhension de l'aliénation subie par l'humanité en général et la classe ouvrière en particulier. Cette conscience que l'on peut appeler communiste n'est pas déterminée automatiquement par la conscience de classe ni même par l'appartenance au parti révolutionnaire comme l'a cru Trotsky (5): « Il ne saurait y avoir chez le révolutionnaire marxiste de contradictions entre sa morale personnelle et les intérêts du parti car le parti embrasse dans sa conscience les tâches et les fins les plus hautes de l'humanité ». La remarque est juste si elle porte sur les prises de position_ stratégiques du parti avec leurs implications dans le domaine éthique ; elle est fausse dans la réalité de l'oppression quotidienne héritée de la vieille société. Nous savons maintenant que le plus abject des phallocrates peut faire le plus magnifique des héros tombé au champ d'honneur de la révolution. Faut-il nier que ce « héros » empoisonnera l'existence de dizaine de femmes contraintes de militer à ses côtés, et sera un adversaire à combattre dans une autre société.

Notre organisation depuis 68 a vécu à la fois sur le vide théorique touchant la vie privée et son interraction sur la vie militante, et sur un condensé flou et assez frustre de la tradition morale révolutionnaire telle que le :5uévarisme pouvait l'exprimer en matière de vie politique. Il a fallu le mouvement des femmes pour que l'on s'aperçoive que la séparation vie publique-vie privée était fausse et réactionnaire. Mais, en matière de vie privée, le vide qui ne fut rempli par une prise de conscience révolutionnaire l'a été par l'idéologie bourgeoise, accommodée à la mode du jour, distordue pour s'adapter 4 - E. Guevara : le socialisme et l'homme. 5 - Trotsky : leur morale et la nôtre.

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à la révolte immédiate de la jeunesse radicalisée. Ce n'est plus travailfamille-patrie ; mais ce fut pour beaucoup un refus déguisé d'insertion sociale, une liberté sexuelle fondée sur la très bourgeoise gauloiserie .et le très réactionnaire couple peur-mépris des femmes sur fond de désastre sexuel. C'était à vrai dire assez médiocre, mais il y en eut pour appeler cet individu-là ébauche de l'homme nouveau parce qu'il n'écrivait plus à ses parents, n'achetait que des jeans et passait sa vie dans un local d'organisation. Cette arrogance s'est perdue ... C'est la crise qui l'a remplacée. Le mouvement de femmes porte une large responsabilité par son décryptage des comportements, sa mise à nu des motivations réelles. Sans compter l'insertion plus grande de l'organisation dans la classe ouvrière qui fait surgir de nouvelles contradictions et un nouveau militantisme. II faut trouver d'autres raisons de militer.

Et c'est là que surgissent les plus grandes difficultés. Faut-il, comme le fait Bensaid (6), réactualiser le révolutionnaire fier de son combat, muet et ombrageux sur sa vie privée, s'éloignant droit dans le soleil couchant vers sa «solitude solidaire» (dommage que 'l'expression soit de Camus ferraillant contre l'engagement sartrien en pleine guerre d'Algérie, c'était joli). Le camarade lit trop Lucky Lucke car je ne sache pas qu'une seule femme militante, qu'un seul ouvrier pourvu d'une intervention syndicale de longue haleine puisse se reconnaître dans cet ectoplasme en quête d'une virilité mystique. II est plus aisé de bâtir des mythes que d'affronter la réalité, qui est que la vie militante est faite de permanentes contradictions. II est contradictoire de dénoncer les mécanismes de pouvoir sur le plan institutionnel et idéologique dans la société bourgeoise, de projeter vers le futur le dépérissement de l'Etat, et de iëndre tous ses efforts vers la construction d'un parti léniniste, modèle d'empilement hiérarchique et de circulation des pouvoirs. où le militant de base ne peut · avoir le même statut que le dirigeant. II est contradictoire de fonder l'engagement militant sur la conscience et la responsabilité de chacun quand les rouages de l'organisation servent aussi à exercer cette « pression morale » sur les individus dont parle le Che (7), nécessaire, car le militantisme n'est pas « naturel » et ne procure pas une source de joies illimitées. II est contradictoire d'imaginer ~n 6 - D. Bensaid : «la révolution ét le pouvoir : '' . . juste intuition de cette solidarité solitaire ou de cette solitude solidaire qui est fréquemment le lot du révolutionnaire professionnel.. Un militant ne raconte pas sa vie ... Il avance dans la vie y compris la sienne comme un iceberg » 7 - E. Guevara : le socialisme et l'homme.

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univers socialiste où les tensions entre les hommes seraient très réduites alors qu'il nous faut une charge d'agressivité et de haine très puissante pour pouvoir combattre. Les valeurs dont nous avons besoin aujourd'hui ne sont pas celles que nous souhaiterons posséder dans une autre société. Le seul problème est que les valeurs nécessaires aujourd'hui menacent celles de demain : pouvoir et discipline impliquent des relations dominant-dominé et font le lit d'une société bureaucratique (sans être suffisante, la psychologie, fut-elle collective, ne gouverne pas l'histoire). Même le lien de chaque militant et de l'organisation toute entière aux masses n'est pas un critère dépourvu d'ambiguïtés : le bon militant de masse n'est pas nécessairement celui dont la conscience communiste est la plus développée, les masses restant prisonnière de l'idéologie bourgeoise. Dans une usine d'hommes , dans une caserne le militant sexiste sans problème est plus efficace que le militant quu ne joue pas le jeu traditionnel des relations entre mâles.

Ces contradictions sont bien réelles et aujourd'hui indépassables même si elles ne sont pas figées : nous sommes portés sur des phénomènes sociaux et le niveau de conscience des masses évolue. Qu'elles soient indépassables n'implique pas soit leur mise entre parenthèses , soit la sortie de l'organisation . Nous sommes condamnés au déchirement mais pas à 1 'inaction : se battre pour que sans cesse la rupture d'équilibre se fasse dans et hors l'organisation en direction des exigences nées aujourd'hui d'autres rapports humains engagent tout notre avenir.

Militer aujourd'hui c'est militer dans le doute et la critique permanente. Et c'est fort salutaire. Militer est une sorte de pari où on a peu à perdre (la vie, sans doute, mais autant savoir pourquoi on meurt que de finir du cancer ou parce que le crétin d'en face ignore le code de la route). Un pari que l'on n'est pas sûr de gagner, un vrai pari sur le sens de la vie et de la mort ; et, bourgeois pour bourgeois, je préfère Pascal à Camus.

Pour une femme militante le pari est double et les contradictions plus aiguës. Le mouvement de femmes s'est construit indépendamment du mouvement ouvrier. Le féminisme comme prise de conscience d'une oppression particulière et nécessité de lutter contre elle n'est pas contenu dans la conscience de classe. Ainsi, il n'y a aucun lien immédiat entre l'organisation de la classe ouvrière, son exploitation sur les lieux de production, sa révolte et l'étouffement de la sexualité féminine pour ne prendre que cet exemple. Pire! l'oppression des femmes est interclassiste, plus aiguë et plus violente

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dans la classe potentiellement révolutionnaire. Le champ politique est chasse gardée des hommes ; en y entrant une femme transgresse des lois non écrites et on le lui fait expier jusque dans notre organisation. Il n'est pas de valeur de la tradition révolutionnaire qui ne nous exclut par les compmiements qu'elles supposent. Le combat de la classe ouvrière est vécu comme une protestation virile(« en avoir ou pas ») ; le mot fraternité évoque des associations de mâles liés par une homosexualité diffuse avec le rejet des femmes comme ciment. Il n'est jusqu'à la« fierté» et la« pudeur» des hommes, idéalisation de leur peur de parler de sentiments, voire en mouvement de femmes entre-t-elle dans les « furetages indécents » de Bensaîd ?

La lutte des sexes traverse l'organisation comme la société; elle met en jeu tout l'être humain, son éducation, ses sentiments, son équilibre, avec une extrême violence. Quel sens alors peut avoir cette fraternité, cette solidarité des exploités entre eux pour une femme traitée de putain par ceux de sa classe dès qu'elle se révolte ? Qui dira ce que ressent une militante lorsqu'elle s'assoit dans une réunion près d'un « camarade )) dont le comportement heurte, au delà mème de son féminisme, son sentiment de la dignité humaine ? Faut-il s'étonner si ces militantes là partent pour aller chercher entre femmes, quitte à reproduire d'autres schémas d'oppression, un univers respirable ? Et pourtant, là encore le pari s'impose, double : pari comme membre ou solidaire de la classe exploitée, pari comme féministe. Car si .la classe ouvrière n 'est pas porteuse en tant que telle de la libération des femmes, celle-ci ne peut se faire sans la fin de l'exploitation capitaliste. Et pour que s'achève cette exploitation, il faut un parti révolutionnaire qui intègrera aujourd'hui des hommes sexistes. La seule garantie que nous possédons est la vitalité du mouvement de femmes, sa capacité à irriguer la classe ouvrière et l'organisation, et notre propre déterminatioa de militants.

Militer sans mythologies, voilà ce qui reste après le grand enthousiasme de Mai 68. Une lucidité froide et un peu sèche qui se méfie des « tripes )) par trop vulnérables à l'idéologie dominante ; un décryptage incessant de nos tares. Afieux vaut cela que vivre dans le désespoir, la mort des illusions.

Frédérique Vinteuil

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