La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Mode d'existence et fragilité de la conscience communiste

· Critique communiste (1re série), n° 11-12, décembre 1976 - janvier 1977 · p. 72, 74-76, 78-84 · 4 465 mots

La conscience communiste, comme conscience de la nécessité impérieuse de la révolution socialiste, seule solution positive à la crise actuelle de la société humaine. trouve sa traduction dans la nécessité non moins impérieuse pour l'être conscient de prendre sa part du combat pour le changement des rapports sociaux . Venir à l'organisation révolutionnaire suppose le désir, au sens plein, de la révolution socialiste. reconnue comme seul moyen de changer la vie. La difficulté de demeurer un révolutionnaire, une fois choisi de le devenir, tient à la contradiction, inévitable, entre la conscience et l'existence.

La conscience communiste a une existence matérielle, comme toute forme de conscience sociale . Elle n'est pas autre chose qu'un ensemble de dispositions de l'individu inscrites dans le système nerveux et susceptibles d'excitations et d'inhibitions: des «conditionnements ,,, à réagir d'une certaine façon. en fonction de certaines valeurs, et à communiquer cette façon de réagir . Ensemble de dispositions qui s'acquièrent, et dont le développement, et même le simple maintien. suppose un processus continu de reproduction. aussi bien physologique que sociale. La conscience de dasse réwlutionnaire n'est pas comparable à un vin fin conservé dans des flacons (ah ! le bouquet des grands crus, 71, 17 ! ah, la saveur délicate des acquis ! ). mais plutôt à l'herbe d'un champ, qui se renouvelle, se régénère suivant le

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cycle des saisons, et soumise aux aléas du temps qu'il fait.

Ce n'est pas dans les livres que se conserve la conscience communiste -ils peuvent seulement servir à la regenerer chez un lecteur bien disposé, mais dans la pratique de classe des communistes, par laquelle cette conscience se confronte à l'existence réelle des masses et s'en nourrit, - mais dans l'effort conscient et organisé des communistes pour faire partager et leur conscience, et cette pratique même qui la conserve, à l'ensemble de la classe.

La conscience, c'est non pas les «acquis >> mais leur réinvestissement dans la pratique politique, qui est une pratique quotidienne, et rigoureusement inséparable d' une prise de position morale, de femmes et d'hommes de chair et de sang, qui vivtnt, souffrent, jouissent, espèrent, désirent, et s'attellent à interpréter la vie, la souffrance, la jouissance, l'espoir et le désir des travailleuses et des travailleurs.

Pour des dialecticiens matérialistes, la conscience communiste n'a pas et ne peut pas avoir d'autre existence que dans le fonctionnement de systèmes nerveux interconnectés, dans le cadre de la reproduction de leur existence matérielle, autrement dit : de la lutte des classes. C'est pourquoi. pratiquement indestructible - sauf catastrophe définitive - à l'échelle de l'espèce humaine, elle est fragile au niveau personnel. En effet, la conscience politique et les exigences morales qui sont inhérentes à l'engagement du militant (le désir de communisme) entrent en contradiction avec les conditions d'existence vécues, qu'elles qu'elles soient, sans que la conscience puisse avoir toujours le dessus.

Oue l'existence détermine la conscience, c'est doublement vrai : c'est, dans certaines conditions, le caractère insupportable de la réalité qui fait advenir la conscience politique comme son reflet actif, c'est ce même caractère qui peut la submerger ou la subvertir. Au -dessus d'un certain seuil d'entraves à mon épanouissement, je me rebelle ; si les entraves se multiplient et si je ne suis pas prémuni contre leur prolifération, elles m'étouffent et je cesse de me débattre (ou me débats en vain). la conscience demande ; «Oui t'a fait comte ? >>. l'existence répond : «Oui t'a fait roi ? >>. Il faut à la conscience, à l'instar des capétiens s 'appuyant sur la classe montante pour réduire les féodaux, s'appuyer sur les éléments dominés de l'existence réelle, sur les éléments opprimés par le caractère aliéné de l'ensemble de l'existence, bref sur les racines. surgeons et boutures du multiforme besoin de s'épanouir, les unifier contre tout ce qui menace et la conscience et l'épanouissement, la féodalité ravageuse des modèles, normes et contraintes de la classe dominante.

Une telle contradiction, qui investit chacun au plus intime de lui-même, ne peut, pour un sujet donné, évoluer que de quatre façons : • ou bien c'est la vie qui change : la révolution transforme les conditions d'existence. Il faut pour cela que la conscience collective soit suffisamment devenue une force matérielle, ait joué son rôle de reflet actif, de facteur second mais décisif. • ou bien c'est la conscience qui dégénère, ce qui se manifeste et

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s'exprime par une mpture de la pratique antérieure. • ou bien la contradiction se trouve émoussée par éwlution convergente des deux contraires : c'est le cas pour les bureaucrates du mouvement ouvrier dont la conscience sotiale se modifie et se sclérose au rythme de leur ascension dans l'appareil. • ou bien enfin il faut vivre la contradiction, l'assumer, tenter d'accorder son comportement dans tous les domaines avec ses idées, tout en sachant bien que ce n'est pas pleinement réalisable maintenant. mais que si l'on ne s'y efforce pas quand même, on risque d'y laisser pire que sa peau, ses raisons d'espérer. Et cet effort, il faut le tenter avec son environnement intersubjectif, au besoin contre lui : et de fait c'est toujours à la fois avec et contre lui. avec et contre soi -même : les rapports d'un militant, d'une militante, avec son organisation ont bien quelque chose de rapports amoureux, inclus s'entend les délices et les dépits (les conjoints non militants ne s'y trompent pas ... ). Et ce sont là des amours difficiles.

Le problème se pose chaque jour au militant de sawir si c'est, en dernière analyse, l'existence (personnelle) que lui font les exploiteurs qui lui dictera une conscience sociale aliénée et tout le comportement correspondant, ou bien si c'est la amscience sociale qu'il a acquise par lui-même au contact des traditions réwlutionnaires et avec l'aide de ceux qu'il aime, qui l'aiment, qui déterminera son existence et son comportement d'être qui se veut libre et veut la liberté de toute sa classe, de toute l'espèce.

L'amour, c'est comme les vélos (1)

Chaque sujet militant est donc à la recherche de l'équilibre entre d'une part l'existence réelle (déjà elle-même travaillée par la contradiction, puisque c'est l'agencement d'une double série de données : d'une part les conditions imposées par le système, d'autre part celles qui résultent de la prise en charge que nous avons déjà effectuée de cette existence) et d'autre part la conscience réwlutionnaire (jamais «pure 11, mais qui ne cesse de se dégager de l'idéologie dominante, toujours présente elle aussi dans nos têtes et qu'il faut dompter, donc connaître).

Cette recherche, cette poursuite de l'équilibre peut avoir deux caractères : être angoissante, déprimante, affolée, et échouer, ou bien être gratifiante, fortifiante, si le sujet a le sentiment de progresser (ce qui suppose, d'une manière ou d'une autre, qu'il se sente soutenu, conforté par ses camarades). Il n'y a jamais atteinte d'un point idéal qui serait l'équilibre personnel. mais toujours poursuite, plus ou moins heureuse, d'un processus d'équilibration. Processus qui suppose le mouvement et le contrôle du mouvement. Préserver son équilibre pers11nnel dans la vie militante, c'est comme faire du vélo : il s'agit de coordonner la poussée du pied sur la pédale avec la pesée du corps sur la selle et l'orientation donnée au guidon, de tl'!lle sorte que les forces (1) adapté de Sylvie VARTAN.

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qui s'exercent de part et d'autre (celles -1 à plus celle du vent) se compensent. Il s'agit donc d'éviter de tomber d'un côté en se laissant tomber juste ce qu'il faut de l'autre, afin d'être libre de se diriger d'un côté ou de l'autre ; et cela suppose d'aller de l'avant.

L'énonciation du principe est simple. L'explication détaillée serait déjà plus complexe. ll.uant à l'apprentissage pratique. il faut monter sur un vélo ...

D'une façon générale : faire du vélo (2). c'est se laisser tomber ; nager c'est se laisser couler ; faire effort, c'est se 1 aisser aller ; travailler c'est être paresseux, et surtout agir c'est savoir attendre ... mais tou t cela d'une certaine façon : néguentropique ; il s'agit à chaque fois d'utiliser les pesanteurs. de les retourner contre elles-mêmes, afin de réaliser ses fins propres. C'est le principe du contrepoids. En ce sens, l'hygiène morale consiste à cultiver ses défauts.

La condition générale d'une vie équilibrée. ou plutôt équilibrante. c'est que la suite des comportements ne cesse de s'inscrire dans le plan de vie ; qu'il n'y ait à aucun moment de rupture grave. déplaçant et renversant le centre de gravité. C'est ici tout le problème du morcellement de l'existence, tel qu'il est imposé par la société bourgeoise. Chacun voit son attention. sa disponibilité, écartelées entre des domaines différents (vie (2) L'utilisation de la bicyclette, comme instrument de réflexion sur la dialectique. peut se poursuivre. Rappelons que cet engin est généralement pourvu d'un dérailleur et de freins ; enfin que lorsqu'une roue tourne, sa stricte moitié recule nécessairement par rapport au moyeu. Autre instrument professionnelle, vie militante. vie familiale et d'autres encore) où les rôles et les statuts de l'individu ne sont pas les mêmes, voire s'opposent . D'où une difficulté parfois extrême à les assumer de façon satisfaisante pour soi et/ou pour les partenaires. Le besoin principal. de ce point de vue, c'est celui de l'unité.

D'où la recherche de l'unité de la vie, la quête de son sens désaliénant. L'adhésion reflète. pour le nouveau militant, disposé à unifier. à ordonner sa vie autour du combat révolutionnaire, la nécessité historique. Mais dès lors son épanouissement personnel, dans et par l'activité orgamsee. commence à faire problème . Rares sont les évolutions spontanément adaptées , où le militant trouve d'emblée la voie de son équilibre dans le travail de masse . sans trop de tensions entre sa vie «privée n et son activité militante . Beaucoup plus fréquemment l'échec est rapide.

C'est que si le désir de révolution est nécessaire toujours. les démarches par lesquelles cette nécessité «se fraie son chemin n sont largement contingentes : le militant vient aussi. et même. d'un certain point de vue. d'abord . pour se situer personnellement au milieu des contradictions de la vie sociale. Et ce comportement d'adhésion. comme tout comportement quel qu'il soit, a une finalité d'adaptation personnelle : il élémentaire : le poêle à charbon. Son allumage apprend bien des choses sur la << dynamique transitoire tt et sur la tactique d'implantation dans 1 a classe. et permet de refuter des proverbes pleins d'idéologie, comme ; <<pas de fumée sans leu n. Il faut : allumettes, papier journal. charbon, et petit bois mouillé ..

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s'agit encore d'une recherche de l'équilibre en général. déjà d'une recherche militante de l'équilibre.

Le sympathisant adhère. entre autres, pour échapper personnellement à différentes formes d'aliénation, pour maîtriser un peu mieux la production de son existence . La libération de l'espèce suppose en effet au moins un début de libération des individus qui assument consciemment la lutte libératrice. Or les fins personnelles (qui n'ont rien d'illégitime) : retrouver l'unité de sa vie. s'affirmer parmi les autres, être reconnu (e). par des gens qu 'on estime. comme un (e) combattant (e) capable d'initiatives et sur qui on peut compter. etc .. ces fins peuvent entrer en contradiction, sinon avec le but poursuivi , du moins avec la manière dont ce but est poursuivi. Et alors. le risque est grand de trouver non le chemin de son accomplissement personnel. mais tout le contraire, non la désaliénation préwe , mais des aliénations nouvelles. non l'antidote au morcellement bourgeois de l'existence. mais un morcellement supplémentaire, non l'ouverture de son <<jardin secret >>. mais son saccage, non l'harmonisation de sa vie privée et de sa vie militante, mais l'évaporation de la première. qui entraîne l'aliénation de la seconde , la disparition de la capacité d'initiative personnelle spontanée, les blocages. le dégoût, la fuite enfin, quand ce n'est pas pire.

Il est très difficile à une travailleuse pourwe d'enfants, même avec l'aide effective de l'organisation, à plus forte raison sans elle, voire contre l'incompréhension apeurée des militants, de se rendte maîtresse de son <<processus de production militante n. Cela supposerait qu 'on lui donne la parole. ou plutôt les moyens réels (matériels, théoriques. psychologiques) de la prendre. Ce n'est pas un problème mineur . Nous aurons besoin bientôt de centaines et de milliers de femmes encore aux prises avec la double journée el avec les blocages <<féminin n, qui soient quand même capables d'intervenir efficacement sur le tas, dans la période où fleuriront les comités révolutionnaires . Un rêve ? Rêverie plutôt que de penser qu'on pourra s'en passer. Quelques moyens

S'il est consolant , quand on doit mourir , de savoir pourquoi. il est nécessaire. quand on veut vivre pour une cause. de savoir aussi pourquoi, et, en outre, comment :d'avoir sa part du contrôle de la production militante collective.

La poursuite de l'équilibre personnel du militant est donc facilitée, tout d'abord, par la progression de sa formation politique (théorique et pratique). La formation est trop négligée dans nos rangs, et (beaucoup moins faute de temps - on peut toujours en trouver pour ce qui est prioritaire - que par identification abusive à ·un effort scolaire rebutant . Ceux qui. merci, viennent d'en prendre (ou d'en donner) n'ont aucune envie de s'y remettre. Les prolétaires, eux, renoncent souvent par timidité (<<j'ai trop de lacunes. je n'y arriverai jamais n), ignorant souvent que les intellectuels, happés à leur tour par

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une spécialisation impitoyable. ne sont pas mieux lotis.

Il est pourtant possible à chacun de se motiver. à la cellule de motiver ses membres (puisque la cellule. organisme de base. est le lieu de rencontres de l'initiative et de la demande personnelles avec le projet et les exigences collectifs, elle est l'endroit privilégié de la formation). si l'on veut bien admettre que non seulement l'élaboration de la ligne commune. non seulement la qualité du travail de masse (qualité déjà fondamentale pour l'équilibre personnel de celui qui s'y livre). mais encore la maîtrise par chacun de sa propre vie. la lucidité sur !es rappüns interpersonnels n'ont rien à perdre. ont tout à gagner. à l'accroissement de maîtrise du militant sur la méthode marxiste et sur les explications de l'éwlution sociale que cette méthode a déjà permis d'élaborer .

Il est hors de question. bien entendu. de s'attaquer en cellule à la totalité des <<problèmes personnels » des camarades. parce qu'il est nécessaire de respecter la barrière, mobile et perméable. mais qui ne disparaîtra qu'avec le militantisme. entre vie <<privée 11 et vie << militante 11, parce que ces <<problèmes 11 sont trop compliqués et sortent de la compétence stricte de l'organisation politique. parce qu'enfin la cellule a d'autres occupations.

En revanche, c'est une tâche de la cellule (et très importante) de mettre chaque militant à même de donner de tous ses problèmes la formulation politique et l'analyse matérialiste qui lui permettront d'organiser sa vie en communiste conscient, se libérant déjà soi-même et libérant ses proches.

pour pouvoir se livrer de façon équilibrante (et en cela équilibrée) au travail de masse qui concourt à libérer la classe et l'espèce.

Autre souci (autre manière de formuler le même souci) : favoriser l'unité de préoccupations du militant. Si l'assouplissement du système d'organisation permet d'améliorer le <<rendement 11, le rapport résultats/ efforts fournis. la <<productivité militante 11, ce sera rendre disponible pour un travail encore plus efficace toute une énergie autrement gaspillée. Quand les victimes de la réunionnite en auront vaincu le virus. elles pourront se mettre ou remettre au travail de masse. seul vrai moyen de <<capitaliser les acquis 11; l'ennemi de classe peut au moins nous enseigner ceci : capitaliser. cela signifie nécessairement réinvestir . On ne peut assimiler les acquis que dans la mesure où déjà on les met en œuvre, dans l'intervention et/ou dans l'élaboration. Et le travail de masse, avec ce qu'il suppose d'échanges entre la conscience réwlutionnaire et la vie réelle, est la forme de mouvement de la contradiction entre conscience et existence. mouvement par lequel les deux contraires s'interpénètrent et se transforment, l'existence devenant consciente et la conscience se faisant une force matérielle. Contrepoids et pendules

On peut encore, pour une réflexion à plus long terme, énoncer différentes contradictions (ou différentes

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manières d'envisager la contradiction l auxquelles se trouve confrontée la recherche. par les militants, de leur équilibre .

Premier couple : ten,sion-détente. C'est ici la question du rapport du plaisir (et des plaisirs) avec le désir de communisme assumé consciemment. Savoir que le bonheur réside dans leur accord, ou à tout le moins dans le sentiment de progresser vers leur accord. ne suffit pas toujours pour être heureux. les différentes motivations du sujet ne tirant pas forcément dans le même sens. , La force et l'orientation de la résultante sont fonction de celles des composantes ... parmi lesquelles l'effort volontaire du sujet conscient, susceptible de faire la décision . C'est la cc néguentropie ,, propre au vivant. c'est la puissance. limitée mais réelle. du facteur subjectif . A s'en tenir aux conditions objectives. le sujet est travaillé par les contradictions . Mais à son tour, reflet actif. il travaille les contradictions qui Je traversent , par son effort volontaire. Encore cet effort doit-il prendre son énergie quelque part. et ce ne peut être que dans les facteurs objectifs. ceux-là même qu'il s'agit de dominer .

Tension et détente. effort et plaisir. sont inséparables et tendent à s;interpénétrer. Que la combinaison à laquelle s'arrête le militant soit la meilleure possible pour les fins communes. aucune garantie n'en peut être donnée. sinon l'élévation du niveau de conscience .

A défaut d'une conscience politique élevée permettant d'assumèr la contradiction et de lui faire porter ses effets positifs. deux déviations sont possibles, glissements dans l'une ou l'autre de deux ornières parallèles : d'une part l'hédonisme débridé, la recherche du plaisir pour le plaisir (signe d'un manque. d'une insatisfaction insurmontable); c'est assez rare chez les marxistes .révolutionnaires, les jouisseurs effrénés vont vers d'autres cieux ; d'autre part. beaucoup plus répandu. l'ascétisme mortificateur. qui débouche sur l'activisme ; les camarades qui viennent pour assurer leur Salut sont rares (plus nombreux chez les maos) et ne s'incrustent guère ; mais. le plus souvent, il s'agit d'autre chose : simplement, quand un camarade n'est pas à même de contrôler les progrès de son action . il a comme seul point de repère la sensation intime de l'effort fourni , qu 'il fétichise alors. Pour reprendre la comparaison du vélo. il ne se demande pas : cc est -ce que j'ai fait du chemin n. mais : cc est-ce que je suis bien fatigué ? ,,, se sentant plus ou moins coupable quand il prend le temps de souffler . et surtout de réfléchir (souffler. passe encore, mais réfléchir. est-ce bien un comportement prolétarien ? ) L'ouvriérisme le plus sot montre le bout de ses longues oreilles).

Deuxième couple de forces opposées à faire interagir dans l'équilibration militante : le besoin d'autorité et/o u de secu rité et le beso in d'autonomie (besoin d'exercer sa puissance individuelle sur les choses et, sinon sur les gens. du moins sur les rapports avec les gens). D'un côté la vie révolutionnaire est profondément insécurisante. non seulement à cause de la menace de répression. mais surtout parce que nous avons rejeté en principe les nor-

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mes de la société d'exploitation mais que nous ne pouvons pas rour autant vivre en marge de ces normes ... D'un autre côté, chacun a besoin, même s'il ne sait pas ou n'ose pas le formuler, de prouver aux autres et à soi -même sa capacité d'intervenir de façon autonome, de prendre des initiatives et de les mener à terme.

La tâche de l'organisation est alors, pour prendre une expression qui domine les préoccupations des jeunes parents, d'« aider le/la militant (e) à se débrouiller tout (e) seul (e) >>. Et le devoir de chacun est d'exiger que cette tâche soit remplie, à son égard comme à celui des autres . (On a l'organisation qu'on mérite).

La rupture d'équilibre (qui . dans le travai l théorique, aboutit soit au dogmatisme à tous crins , soit à l'« in -novation >> à tout prix) cause la reproduction élargie de la distinction entre dirigeants et dirigés (alors qu 'il faut , sinon l'extirper, car elle est inévitable, du moins la rétrécir et en limiter les effets) avec un écart qui s'accroit, en cas d'évolution spontanée et non comgee, aussi irrémédiablement que tout fossé entre surdéveloppés croulant sous des richesses inutilisées et sous-développés squelettiques, le désert se faisant naturellement dans la zone in -termédiaire qui cumule les difficultés des uns et des autres.

Là encore, le remède est dans l'élévation du niveau politique, qui seul permet « l'interpénétration des deux contraires et leur conversion l'un dans l'autre >>, le militant acquérant la maîtrise de son intervention et devenant plus sûr de lui. et par-là même se crispant moins sur son amour propre, acceptant mieux les critiques et les directives. ne les ressentant plus comme une agression puisqu'il est capable de les assimiler et lui-même d'en formuler .

La partie est gagnée quand un militant de base a pu, une fois, faire comprendre quelque chose à un dirigeant ; il devient lui-même apte à apprendre quelque chose des travailleurs , il a compris la fonction du parti révolutionnaire et peut alors progresser (de même, notre audience dans la classe s'accroîtra à pas de géant , quand les travailleurs auront le sentiment que leur contact nous apprend quelque chose ! ).

C'est ici l'un des petits secrets de l'intersubjectivité : on ne reçoit vraiment de l'autre que ce qu'on lui donne, et réciproquement. Donner 1 recevoir (enseigner 1 apprendre, diriger 1 être dirigé, voire : aimer 1 être aimé) constitue un troisième couple contradictoire. Pour qu'il y ait véritablement échange et 1 ou partage entre deux (ou plusieurs) sujets, il ne peut se faire que l'un soit actif et l'autre passif . La réceptivité est active. Et puis deux sujets en communication sont aussi réceptifs l'un que l'autre.

Pour qu'un militant donne beaucoup à l'organisation (de temps, d'efforts, d'apport politique), il faut faire en sorte qu'il reçoive beaucoup d'elle. de soins, de sollicitude, d'occasions (réelles et proportionnées à ses capacités du moment) de se former et ... de s'affirmer. c'est-à-dire de donner lui-même, meilleur moyen de le disposer à recevoir et de l'organisation et des masses. C'est ainsi que se partage un combat et que se diffuse un programme (puisqu'un programme, ce ne sont pas des mots

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sur un papier. mais ce que veulent dire ces mots dans nos systèmes nerveux. c'est-à-dire le reflet actif de l'évolution sociale).

O.Uatrième couple contradictoire : permanence et/ ou rejet des normes . Nous continuons à vivre sur des normes profondément enracinées en nous par une culture multimillénaire, alors que la crise générale des valeurs se traduit par une remise en cause des rôles traditionnels. Nous n'en sommes pas tous au même point dans notre mini-révolution culturelle, qui n'est d'ailleurs pas homogène dans les différents secteurs de la vie. Les mille et une formes de développement cc combinégal ,, font la part belle à des conflits toujours renaissants.

Cela se manifeste principalement à propos des rapports entre hommes et femmes (quelle que soit la nature des relations, qu'il s'agisse de politique, d'amour ou d'autre chose). Telle femme peut par exemple rejeter globalement les formes de son oppression spécifique. très correctement sur le plan politique. et sur un plan plus privé ne pas comprendre que certains hommes ont entrepris leur propre remise en question à ce sujet. Elle peut continuer à considérer l'intérêt qui lui est porté comme empreint de chauvinisme mâle. et donc le ressentir comme une agression. Et l'homme. en face, puisque tout est clair (ou presque) chez lui et chez elle, pense que tout devrait être clair entre eux deux. C'est logique ; non dialectique. Ce nouveau jeu de dupes subtil ferait peut-être un bon sujet de roman psychologique à l'ancienne, ii empoisonne parfois singulièrement la vie des militant(e)s.

En outre, la société patriarcale a bien ancré en nous (au point que nul ne peut s'en dépétrer sans un effort critique permanent) les assimilations abusives, idéologiques, de l'activité et de la masculinité, de la passivité et de la féminité ; de la masculinité et du caractère genereux, protecteur, agressif, etc., de la féminité et du caractère réceptif. soumis, doux. etc.; et elle a fait de la virilité, c'est-à-dire de la cap'acité combattante. l'apanage des mâles.

Dans la vieille notion de virilité, il y a deux aspects : d'une part. et c'est l'essentiel. l'aptitude à se donner au combat, pour le triomphe de la communauté (chez les Romains, la virilité était d'abord une question d'âge). d'autre part. mais ce n'est là qu'un aspect secondaire , dû historiquement à la dominati'ln des mâles dans le cadre de la division sexuelle des tâches. la virilité est considérée comme l'apanage des seuls hommes, et par-là identifiée abusivement à la masculinité, à une certaine conception. dominatrice, de la masculinité. Seul l'homme accompli (souvent _réduit au mâle de la classe dominante) porte à la fois une arme et un sexe (soit : porte légitimement une arme). Il en découle très logiquement que les femmes sont inaptes au combat, au vrai travail militant (du latin miles, soldat ! ). n'étant pas masculines donc pas viriles.

Les conséquences d'une telle conception sont graves pour qui cherche J'unité de son existence : il est mutilé (dès l'enfance) d'une partie de sa psychologie spontanée, et doit, s'il ne l'a pas refoulée, repnmer consciemment, s'il est un homme, sa part de «féminité ,,, c'est-à-dire les

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comportements qui lui sont ipterdits parce que réservés aux femmes : tendresse, coquetterie, etc. Interdiction même de «verser des torrents de larmes )) (ô Rousseau, ô Diderot ! ). Sans parler ici de la stricte normalisation du désir sexuel.

Pour les femmes, la situation est pire encore (même en faisant abstraction des contraintes matérielles supplémentaires). Elles sont incitées soit à se tenir à <<leur )) place (soumises , passives, admiratives, décoratives), à renoncer à la virilité faute d'être des mâles , soit à faire comme si, à se constituer en exception qui confirme la norme . à devenir dures , dominatrices, agressives : à faire la preuve de leur quasi-virilité - parce que . n'est-ce pas . ce ne sera jamais tout à fait la même chose - en renonçant à la <<féminité )) (au moins pendant les heures d'activité militante). le pire est qu'elles intériorisent très souvent ce modèle .

C'est là source de frictions à n'en plus finir. de chacun non seulement avec les autres, mais encore et surtout avec soi -même, et de tensions quelquefois insupportables .

le temps presse,

Déjà les germes de barbarie prolifèrent,

Déjà les échéances révolutionnaires se précisent .

Un signe : les toutes nouvelles générations viennent nous interpeller .

Hector Léans

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