La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La question homosexuelle

· Critique communiste (1re série), n° 11-12, décembre 1976 - janvier 1977 · p. 86-99, 101-103, 105-107, 109-119, 121-134, 191 · 15 247 mots

Force nous est de constater aujourd'hui encore, lorsque nous abordons les questions de la sexualité, une relative faiblesse des marxistes révolutionnaires. Non qu 'il n y ait aucun acquis des marxistes sur ce terrain : en fait , l'élaboration théorique des marxistes sur la sexualité commence avec l'œuvre de Marx et d'Engels, elle est reprise et développée épisodiquement par plusieurs théoriciens marxistes ultérieurs, mais la plupart du temps de manière fragmentaire. La part la plus précieuse de cet héritage théorique sur la question réside peut-être dans la manière de l'aborder, dans la méthode qui consiste à penser la sexualité en termes de rapports sociaux, historiquement déterminés par leur ancrage dans les rapports de production dominants à telle ou telle époque. Cette faiblesse relative s'illustre en particulier aujourd'hui par le fait que les organisations révolutionnaires qui se sont développées en France après Mai 68 ne se sont pas encore suffisamment réappropriées les acquis théoriques antérieurs faute sans doute d'avoir été confrontées jusqu'ici à une intervention de masse sur le terrain de la sexualité, à de rares exceptions près (/e MLA C, par exemple).

Page 87

Mais s'il est un terrain sur lequel cette faiblesse apparait de manière encore plus prononcée qu'ailleurs, c'est bien sur la question de l'homosexualité. Ce que l'on ignore généralement, c'est que ce ne fut pas toujours le cas dans le passé, qu'il y a eu - mais c'est une tradition perdue - un soutien effect~f du mouvement ouvrier de la fin du siècle dernier et du début du xxe siècle à la lutte des homosexuels, qu'un théoricien marxiste aussi éminent que Bernstein, à une époque où il n'était pas encore passé sur des positions réformistes, a apporté son soutien à leur combat et qu'il contribua, dans deux articles publiés dans Die Neue Zeit en 1895, à une première approche marxiste de la question.

Il nous semble nécessaire dans la situation actuelle, sous le triple effet de la radicalisation de la jeunesse, du développement du mouvement des femmes et de l'émergence d'un mouvement homosexuel- encore embryonnaire en France -, que les · marxistes révolutionnaires renouent pleinement avec la tradition de réflexion et d'intervention sur la sexualité, y compris sur la question de l'homosexualité, et qu 'ils approfondissent leur élaboration théorique en assimilant les acquis qui se sont développés en dehors de la réflexion marxiste. Cela implique en particulier pour les militants révolutionnaires une double tàche : convaincre d'une part le mouvement ouvrier de l'importance et de la signification de la lutte pour la libération de l'homosexualité ; et convaincre d'autre part le mouvement homosexuel de la nécessité de combiner sa lutte pour la libération sexuelle à la lutte de la classe ouvrière pour le socialisme.

La démarche fondamentale, d'un point de vue marxiste, consiste, à nos yeux, à ne pas penser la sexualité comme une sphère close, qui serait régie par une pure logique du désir, mais à l'aborder comme un ensemble de rapports sociaux, régis par des normes différentes selon leur inscription dans tel ou tel mode de production donné, normes elles-mêmes variables selon les diverses formations sociales historiquement constituées dans lesquelles elles s'exercent. En comprenant, par ailleurs, que le champ de variabilité de ces normes est déterminé par le fonctionnement du désir et de l'inconscient qui instituent les individus comme sujets (au sens psychanalytique du terme). C'est cette double détermination de la sexualité par les rapports sociaux induits par les divers modes de production et par la structuration subjective qui en rend nécessaire, à notre avis, une double approche simultanée, et d'un point de vue marxiste et d'un point de vue psychanalytique.

Mais jusqu'ici, en dépit de diverses tentatives d'articuler ces deux

Page 88

approches, et bien qu'elles ne nous semblent pas contradictoires en ceci que chacune étudie le sujet à partir de son inscription dans des rapports sociaux, nous ne disposons pas encore d'une démarche qui nous permette de les pratiquer simultanément de manière satisfaisante. Une telle démarche nous est rendue encore plus difficile en raison de nos compétences limitées en matière de psychanalyse. C'est pourquoi nous mettrons l'accent, dans le texte qui suit, sur une approche marxiste de l'homosexualité; en abordaqt seulement au passage quelques remarques à partir d 'un point de vue psychanalytique.

Page 89

1. Le processus

de normalisation sexuelle

de la bourgeoisie

Avant d 'examiner la nature de l'oppression spécifique des homosexuels, nous voudrions dire un mot sur le processus général de normalisation de la sexualité dans lequel est intégré cette oppression spécifique. Il nous semble préférable de parler de processus de normalisation en matière de sexualité plutôt que de « la » norme sexuelle. A la rigueur, on peut parler de la norme pour caractériser le comportement dominant imposé-proposé à tel moment dans une société donnée, ou pour une classe ou une couche de la société. Mais la notion de processus de normalisation permet beaucoup mieux de saisir d'une part la coexistence de plusieurs normes selon les classes et les couches sociales dans une même société, et d'autre part la capacité constante d'adaptation et de remaniement des normes de comportement de la part de la classe dominante selon les besoins du moment et selon les rapports de force ; la notion de processus de normalisation permet {lussi d 'éviter de poser la question des luttes sur le terrain de la sexualité en termes de contre-norme ou d'anti-norme.

Page 90

Par ailleurs, il convient aussi de distinguer le discours social qui est tenu sur la sexualité et les pratiques sexuelles réelles des diverses classes et couches de la société, en comprenant bien que l'important est de saisir l'articulation, les contradictions qui peuvent exister entre les pratiques sexuelles et le discours social sur la sexualité. En e.ffet, le discours social est déterminant pour comprendre la manière dont sont vécues telle ou telle pratique sexuelle à un moment donné, pour comprendre comment chacun est amené à penser sa propre sexualité. Par ex emple, pour ce qui concerne l'homosexualité, le seul recensement des pratiques homosexuelles dans une population donnée ne suffit pas ; ce qui est important, ce sera de déterminer comment et pourquoi une partie de ceux qui ont des pratiques homosexuelles s'identifient comme homosexuels, et les conséquences que cela entraine dans l'ensemble de leurs rapports sociaux, cependant que beaucoup d'autres qui ont aussi des pratiques homosexuelles se refuseront à se reconnaitre comme homosexuels et seront mème souvent parmi les agents les plus virulents de l'oppression des homosexuels.

Certes, tendanciellement, le processus de normalisation sexuel bourgeois vise à maintenir l'imposition d'une norme hétérosexuelle dans le cadre de la famille monogamique et patriarcale. Cette norme idéale - et comme telle irréalisable - régit aussi bien les pratiques sexuelles proprement dites (la manière de faire l'amour). que les comportements a.ffectifs (la manière de se vivre comme homme ou comme femme) et les référents culturels (la manière de se penser, de se représenter comme homme ou comme femme). En tout premier lieu, cette norme sexuelle établit comme une évidence naturelle et physiologique l'ensemble des rapports sociaux induits dans cette société par la différence des sexes, alors que seule est donnée objectivement la différence des sexes, et en aucune manière les rapports sociaux élévés sur cette base qui, eux, sont totalement historiques. Et comme la bourgeoisie perpétue, en la réaménageant, la millénaire domination de l'homme sur la femme, la norme sexuelle qu'elle impose sera une norme phallocratique : le discours sur la sexualité sera un discours forgé par des hommes sur la sexualité des hommes. Les femmes dépossédées de tout pouvoir, sont aussi exclues du savoir, et si un discours est tenu sur leur sexualité, c'est en fonction de la sexualité de l'homme, des problèmes qu'il peut se poser à leur égard - et jamais un discours de femmes sur leur propre sexualité. C'est ainsi qu'est niée, déniée, toute sexualité féminine.

Page 91

La norme sexuelle bourgeoise postule en second lieu que seul le rapport entre deux sexes est conforme, naturel, car orienté vers la procréation. Elle condamne ainsi comme anormal, contre-nature, le rapport entre deux individus du meme sexe.

La norme sexuelle bourgeoise nie la sexualité féminine et rejette l'homosexualité ; elle est aussi négation de la sexualité des enfants. D'ailleurs, la catégorie de l'enfance est, sinon créée, du moins renforcée par le discours social bourgeois, qui en fait une catégorie elle aussi exclue du corps social, enfermée dans les institutions familiale et scolaire. Le mythe du (( vert paradis des amours enfantines» masque mal la réaliTé d'une dépendance prolongée des enfants dans la société capitaliste, de leur infantilisation, ainsi que la négation de leur sexualité. L'enfance est ainsi l'objet d'un long et minitieux embrigadement des corps et des esprits qui doit les rendre aptes à s'insérer à la place qui leur est assignée dans la machine sociale. Mais si la norme sexuelle nie leur désir actuel, en tant qu'enfants, elle les prépare à se couler dans le moule d'une sexualité normale pour le jour où ils seront adultes, elle en fait des garçons et des filles prêts à se vivre comme futur père et future mère ; dans toute leur éducation, on leur présente, jusqu 'à le rabàcher, le seul modèle du couple hétérosexuel : ils vécurent heureux et ils eurent beaucoup d'enfants .. . Et lorsque la réalité vient à contredire brutalement le discours social normatif imposé, lorsqu 'un enfant exprime et vit son désir, celui-ci est aussitàt dénié et reporté au compte de l'adulte accusé de dt!tournement de mineur. C'est pourquoi la répression légale contre les homosexuels est particulièrement dure à l'égard des pédérastes. La pédérastie ellememe, marquée par les références de cette pratique dans la Grèce antique, contribue aussi, bien souvent, à maintenir les enfants dans une situation d'infériorité dans la mesure où elle s'accompagne de rapports paternalistes; en ce sens, c'est au travers d'une lutte consciente contre toutes les formes de domination, des plus grossières aux plus !} 1urnoises, que des rapports nouveaux peuvent se contruire entre r .iultes et enfants.

Enfin, la norn-;e sexuelle opprime jusqu a ceux qui, apparemment, acceJ; :ent de couleur leur sexualité dans la voie étroite où elle la canalise. Il y a en effet un décalage permanent entre les aspirations de chaque individu à s'épanouir, aussi bien dans sa vie sociale que dans sa vie sexuelle, et les ràles dans lesquels le discours social cherche à l'enfermer en présentant une série de modèles figés qui tendent à imposer la norme du couple

Page 92

hétérosexuel légitimé par l'institution du mariage en vue de la procréation. Ainsi, une pression sociale constante s'exercera sur les célibataires, mais aussi sur les couples mariés sans enfants. La fixation des ràles montre bien l'imbrication de tous les niveaux sur lesquels s'exerce l'imposition de la norme et souligne le caractère global de la domination de l'homme sur la femme. La codification de la vie sexuelle et affective des individus par le discours social bourgeois étend ainsi ses effets dans tous les aspects de la vie quotidienne qu'elle imprègne de part en part.

La norme sexuelle, comme toute autre forme d'idéologie, n'existe pas en soi; elle se matérialise ·dans toute une série d'institutions sociales qui, par ailleurs, remplissent d'autres fonctions. C'est surtout dans les trois principales institutions qui ont à charge l'éducation des individus -la famille, l'école, l'Eglise - que s'opère l'inculcation de la norme sexuelle. Les rapports entre ces institutions évoluent historiquement, leur poids spécifique change : ainsi, le ràle de l'Eglise a f ortement dimin ué avec le process us de laïcisation de la vie sociale, son poids institutionnel est de plus en plus faible , mais l'idéologie judéo -chrétienne garde une forte prégnance, fùt-ce sous les divers avatars de l'idéologie humaniste. A l'inverse, avec la socialisation de l'éducation, l'école prend une place prépondérante, sans pour autant que cette socialisation de l'éducation soit suffisamment développée, en régime capitaliste, pour pouvoir réduire de façon déterminante le ràle de la famille, qui demeure un pilier indispensable dans i'inculcation de la norme. Pour les hommes, l'armée vient « compléter >> leur éducation avec le culte de la virilité et le mépris de la femme. Cependant, ces institutions n'arrivent pas à enserrer dans leurs filets tous les individus : nombreux sont ceux qui ne peuvent supporter ce réseau d'embrigadement. Aussi, les institutions chargées de l'inculcation de la norme sexuelle trouvent-elles un relais dans des institutions répressives, telles la psychiatrie ou la prison, qui prennent en charge les déviants.

La sexualité, en société capitaliste, n 'est pas seulement l'objet d'un discours normatif et codifié, elle est en même temps source de profit par sa commercialisation. La norme sexuelle a donc aussi pour fonction de canaliser la demande vers des circuits commerciaux créés à cet effet : pornographie et prostitution mettent en coupe réglée l'imaginaire et la misère sexuelle.

Enfin la norme sexuelle, pour spécifique qu'elle soit, s~ntègre dans un discours social lui-même normatif, er! ce sens qu'il véhicule

Page 93

1.~s "'"~.,••"ec..l

~''' A..-Tit quiNT!

Page 94

les valeurs propres à la classe dominante : resper::t de la propriété privée, culte du travail en tout premier lieu. Mais aussi, normalité langagière : la réduction du langage à sa fonction de communication, suffisante à l'expression des rapports marchands, et enfermement des autres pratiques du langage dans les domaines de l'art - ou de la folie. Normalité vestimentaire, à la fois enfermement du corps et signe de la place sociale tenue par les individus. C'est ainsi que le discours social tend à codifier tous les rapports, que l'idéologie dominante les marque tous en permanence de son empreinte. Cette codification, cette normalisation qui pénètre toute la vie quotidienne, constituent ce qu'on pourrait appeler un «procès d'assujettissement», qui vise à forger des individus aptes à s'intégrer dans les rapports de production capitalistes et à les perpétuer. En ce sens, le procès d'assujettissement constitue un élément fondamental du procès de reproduction du capital dans la mesure où il est indispensable pour former et maintenir les agents sociaux dans le cadre des rapports de production capitalistes, et il s'imbrique de manière organique au procès de mise en valeur du capital, à l'exploitation capitaliste proprement dite (l'extraction de la plus-value par l'exploitation du surtravail humain). Aussi, la conscience de classe du prolétariat, qui s'enracine directement dans la lutte contre l'exploitation capitaliste doit-elle s'étendre à l'analyse de toutes les formes, extrêmement diverses, de ce processus d'assujettissement. En particulier, l'avant-.garde révolutionnairedoit s'efforcer d'intégrer l'analyse du procès d'assujettissement, tel qu'il se présente aujourd'hui, aux acquis théoriques du marxisme et réinvestir cette analyse dans les divers fronts de lutte. Il ne s'agit pas de construire une stratégie révolutionnaire axée sur une lutte contre la normalité (au sens large), qui juxtaposerait toutes les oppressions et toutes les révoltes, mais, à partir d'une prise de conscience de l'imbrication entre procès d'exploitation capitaliste et procès d'assujettissement, d'intégrer les diverses luttes contre toutes les formes de la normalité à la lutte anticapitaliste. Une stratégie axée sur le seul terrain de la lutte contre la normalité serait vouée à couper sans cesse les tètes toujours renaissantes d'une méduse insaisissable sans jamais pouvoir l'abattre en la frappant au cœur. A l'inverse, une stratégie anticapitaliste cantonnée dans une lutte économiste, ne se donnant pas les moyens d'intervenir sur les multiples fronts de lutte qui touchent au procès d'assujettissement, rencontrerait d'énormes difficultés à mobiliser les masses, à partir de leur radicalisation, dans la lutte contre l'exploitation capitaliste

Page 95

et, en tout cas, dénaturerait profondément la dynamique de la société de transition au socialisme, qui ne peut se satisfaire du bouleversement des rapports de production mais vise à une transformation d'ensemble des rapports sociaux. Entre ces deux schémas extrèmes, il s'agit de ne pas opérer de confusion entre le niveau de l'analyse du procès d'assujettissement qui, à notre avis, procède d'une cohérence dont nous avons tenté d'esquisser la logique à partir du processus de normalisation opérant au travers du discours socïal bourgeois - et qui, de ce fait, nécessite une approche globale - et le niveau des déductions stratégiques où la question ne se pose pas pour nous de construire un front de lutte unifié contre la normalité sous toutes ses formes, mais bien plutôt d'intervenir, de façon spécifique, sur chaque terrain constitué par telle ou telle forme particulière, en nous efforçant de lier cette lutte à celle de la classe ouvrière contre l'exploitation capitaliste.

S'il importe donc de comprendre le mécanisme fondamental selon lequel fonctionne la norme dominante en système capitaliste, il convient d'éviter de s 'en tenir à cetté seule analyse, par trop schématique, et d'étudier comment, dans les faits, le processus de normalisation s'opère de manière beaucoup plus souple, comment il s'articule aux nécessités du système économique à divers moments, aux besoins démographiques (selon qu'il s'inscrit dans une période de politique nataliste ou dans une période de politique malthusienne) aux exigences historiques nouvelles (l'évolution des mœurs, qui commence dans certaines couches de la bourgeoisie pour se répandre peu à peu, et de manière diversifiée, dans toutes les autres couches et classes de la société), aux rapports de force entre les classes. Il convient, en un mot, d'historiciser le fonctionnement de la norme sexuelle bourgeoise au travers des réaménagements perpétuels opérés par le processus de normalisation.

Page 96

2. La nature et l'histoire

de l'oppression spécifique

de l'homosexualité

1. Remarque préliminaire sur homosexualité masculine et homosexualité féminine.

Notre démarche d'analyse en termes de rapports sociaux nous conduit d'abord à distinguer nettement l'homosexualité masculine et l'homosexualité féminine. La nature de l'oppression, le vécu et le regard social sont foncièrement différents dans les deux cas. L'homosexualité masculine est reconnue, mais rejetée hors du corps social (souvent réprimés légalement et considérée en France comme un «fléau social ))). Les lesbiennes subissent, elles, tous les aspects de l'oppression des femmes à quoi sjljoute une discrimination supplémentaire à cause de leur orientation sexuelle. Mais cette discrimination supplémentaire (qui peut se traduire, par exemple, par le retrait d'enfants élevés par des lesbiennes), nous semble second en regard de l'oppression qu'elles subissent en tant que femmes. En outre, le discours social dominant sur la sexualtté, qui est essentiellement. un discours d'hommes ·sur la sexualité des

Page 97

hommes, tend à dénier en général la sexualité féminine et à considérer par conséquent le lesbianisme comme sans importance sur le plan social, tandis que l'homosexualité masculine apparaît comme un danger pour la famille. Si tel est le regard social porté aujourd'hui sur l'homosexualité masculine et le lesbianisme, cela ne signifie en aucune manière que, pour nous, l'une ou l'autre forme de sexualité serait plus ou moins subversive. Il n y a pas de forme de sexualité subversive en soi : simplement, du fait de l'oppression subie dans des conditions déterminées, tel ou tel comportement sexuel peut entrer en conflit avec les normes sexuelles en vigueur. Ainsi, /'homnsexualité masculine est aujourd'hui, dans la plupart des pays capitalistes avancés et des Etats ouvriers, objectivement en conflit avec les normes sexuelles, encore que ce conflit soit vécu subjectivement de manière très différente selon les classes et les couches sociales et aboutisse à des nh.e aux et à des modes de radicalisation très diversifiés.

Pour ce qui est de l'homosexualité féminine, il faut sans doute opérer une distinction entre les femmes qui se sont toujours vécues comme homosexuelles et celles qui, dans leur démarche de prise de conscience féministe, vivent parfois entre elles des relations homosexuelles comme expérimentation de nouveaux rapports interindividuels. Dans ce dernier cas, l'impact de subversion sociale ne vient pas tant de la relation homosexuelle que de la remise en cause des rapports de domination entre les individus engendrés par la société de classes - encore gue cette remise en cause ne prenne tout son poids que dans un cadre de lutte collectif Pour les femmes qui se vivent commt homosexuelles, l'oppression en tant que femme se conjugue à l'oppression en tant qu'homosexuelle, mais la prise de conscience prend des formes différentes selon que l'accent porte sur l'un ou l'autre aspect de l'oppression, la prise de conscience féministe pouvant être freinée chez certaines homosexuelles par le sentiment que leur oppression spécifique n'est pas prise en compte par le mouvement des femmes. Il n'en demeure pas moins cependant que ces deux formes d'oppression sont étroitement liées et qu'il est souhaitable de favoriser la combinaison d'une prise de conscience féministe avec la radicalisation à partir de l'oppression spé~fique en tant qu'homosexuelle, et non pas d'accentuer la différenciation en rabattant la question de l'homosexualité féminine sur celle de l'homosexualité masculine.

La distinction que nous opérons entre homosexualité masculine et homosexualité féminine relève donc essentiellement d'une a-nalyse du point de vue de l'oppression. C'est le seul angle d'analyse un tant .

Page 98

soit peu solide dont nous pensons disposer aujourd'hui. Une approche partant d'une recherche sur ce que signifie le désir homosexuel et interrogeant par là-mème la nature de l'hétérosexualité, peut ètre envisagée. Pour notre part, sans la rejeter, nous ne nous y aventurons pas: d'une part, nous ne maîtrisons pas les instruments théoriques nécessaires à une telle approche (parmi lesquels, au premier plan, nous rangeons les appareils conceptuels de la psychanalyse et de l'anthropologie); d'autre part, un questionnement sur la nature de l'hétérosexualité et de l'homosexualité ne nous semble pas indispensable dès le départ pour une première élaboration sur l'oppression, qui vise avant tout à poser une problématique d'intervention des marxistes révolutionnaires sur un terrain de lutte spécifique. Cette limitation consciente ne préjuge pas du développement ultérieur, à partir notamment de notre expérience dans une pratique de lutte du mouvement homosexuel, d'élaborations théoriques plus poussées sur la nature de l'homosexualité et de l'hétérosexualité et, partant, sur fonctionn ement de la sexualité en général. 2. La genèse objective et subjective de l'identité homosexuelle

A partir du moment où la bourgeoisie dispose du pouvoir étatiquE et étend son hégémonie de classe sur toute la société, elle impose un remodelage de tous les rapports sociaux afin que soit perpétuée sa domination de classe et elle instaure un nouveau discours social chargé de propager ses propres valeurs. Ce discours social reprend, Cfrtes, de nombreux éléments aux formations idéologiques précapitalistes, mais il les inscrit dans une configuration nouvelle, instituant une nouvelle modalité d 'existence de l'homme. Alors que la hiérarchie des rapports féodaux avait comme corrélat une représentation de l'homme comme créature de Dieu et que l'opposition à l'ordre social existant trouvait sa sanction dans l'excommunication, dans une exclusion simultanée de l'ordre divin et de l'ordre humain - ce dernier n'étant pensé que comme le reflet, le symbole du premier - , la société capitaliste institue l'homme comme agent socio-économique, inscrit dans des rapports de production. Cette désacralisation, cette latcisation du monde et de la société maintient encore longtemps les termes de l'ancien discours social qui avait régi toute la société féodale, mais en le vidant de

Page 99

son contenu. Déjà, l'Et re Suprême des Jacobins n'est plus le Dieu souverain, garant à la fois de l'ordre pumain et de la communion des àmes au travers de ses représentants sur terre - le Pape et l'Empereur (ou le Roi) - mais beaucoup plus le symbole du pouvoir étatique ; avec le temps, avec le développement de l'athéisme aussi bien dans la bourgeoisie que dans le prolétariat, l'opposition à l'ordre social existant se heurtera de plus en plus directement à l'instance qui en est désormais le seul garant : à l'Etat. Et, de plus en plus, ce que l'Etat réprimera - en dépit de son discours juridique- ce n'est pas tant tel ou tel acte d'un individu que la non-intégration à l'ordre social existant : ainsi vont se constituer dans les marges du système des catégories entières d'exclus, d'a-sociaux, rejetés de la production. Et cette marginalité, avec laquelle peuvent flirter pour un temps quelques éléments de la bourgeoisie en mal d'aventure- sans courir de grands risques, car, comme le fils prodigue, ils ont toujours leur place réservée au festin social - elle est un enfer pour ceux qui y sont condamnés et, pour la masse des travailleurs, elle sert de repoussoir et d'avertissement : attention, si vous ne filez pas le droit chemin, si vous contestez la place qui vous est assignée, vous irez rejoindre ces maudits.

L'homosexualité apparaît comme un de ces facteurs de non-intégration sociale aux yeux de la classe dominante. Celle-ci va donc à la fois perpétuer le tabou sur l'homosexualité, héritage du _Judéo-christianisme, et instaurer l'homosexualité comme caJégorie à part, instituer une nature, une identité homosexuelle. Ainsi, le tabou anti-homosexuel se manifeste sous deux formes combinées: le refoulement de la composante homosexuelle du désir et une discrimination à l'égard des homosexuels qui les rejette hors du corps social comme des « déviants », des << anormaux » ou des « malades ». Toute analyse qui partirait de la seule oppression des homosexuels comme minorité sexuelle opprimée sans poser la question de l'homosexualité latente, plus ou moins refoulée chez tout individu, nous semble gravement réductrice. La séparation tranchée entre catégories (hétérosexuels/ homosexuels) cristallise une coupure arbitraire qui occulte la continuité entre les diverses pratiques sexuelles et dénie le caractère indifférencié du désir à l'égard de l'un ou l'autre sexe. Comme le montre Freud, l'attirance pour l'autre sexe n'est pas plus naturelle ou spontanée que l'attirance pour le même sexe. La réduction du désir à une seule composante, l'hétérosexuelle, est un produit du processus de normalisation de la sexualité par l'idéologie bourgeoise, qui vise à

Page 101

façonner, au travers de l'éducation et des modèles culturels qu'elle présente, des individus aptes à remplir leur rote social dans le cadre d.e la famille monogamique patriarcale. Nous nous opposons donc aussi bien à l'imposition de cette norme hétérosexuelle qu'à toute tentative de proposer une quelconque « anti-norme JJ ou « contre-. norme JJ homosexuelle qui tendrait à perpétuer la coupure entre homosexualité et hétérosexualité ou à présenter ces catégories comme conflictuelles. Nous ne pouvons pas cependant faire abstraction du fait que ces catégories correspondent aujourd'hui à un fonctionnement social et surtout que l'une (l'homosexualité) est systématiquement dévalorisée, entrainant une oppression spécifique pour les homosexuels.

Le refoulement de l'homosexualité latente, particulièrement sensible dans des institutions qui regroupent essentiellement des hommes (armées, police, Eglise, équipes sportives, certains établissements scolaires, prisons), s'accompagne en général dans ces institutions à la fois d'une exclusion des femmes et d'un mépris à leur égard renforcé par le culte de la virilité, et par une oppression sévère envers ceux qui affirment leur homosexualité, alors même que les pratiques homosexuelles y sont souvent largement répandues, mais sans avoir droit à une expression libre et ouverte.

Le tabou anti-homosexuel est aussi très fort dans l'éducation, ia culture et les médias, soit qu'ils excluent toute référence à l'homosexualité, soit qu'ils en présentent une image caricaturale et déformante. Cette forme d'oppression, particulièrement sournoise et insidieuse, entraine pour les homosexuels de grandes difficultés d'identification, dans la mesure où ils ne peuvent se reconnaitre dans les modèles sociaux dominants. C'est à cause de cela, et non à cause de leur homosexualité, qu'un grand nombre d'homosexuels éprouvent des difficultés d'adaptation aux exigences de la vie sociale (en particulier aux exigences du travail). Cette inadaptation sociale (relative) est aggravée par les autres aspects de l'oppression : enfermement dans un ghetto, discrimination dans le travail et le logement, répression policière et parallèle (par des bandes de jeunes), répression psychiatrique.

Nous rejetons donc l'idée selon laquelle l'homosexualité serait soit un << acte contre nature JJ (héritage des préjugés chrétiens médiévaux), soit une « maladie JJ (théorie lancée par le discours psychiatrique et qui tend à être reprise aujourd'hui par certains courants du PCF, par exemple), ou encore une « tare de la décadence bourgeoise JJ (théorie véhiculée par le stalinisme

Page 102

traditionnel). Nous rejetons aussi deux théories que l'on rencontre très souvent parmi les homosexuels et qui nous apparaissent constituer des théorisations abusives à partir du rejet social et de l'oppression à' l'égard des homosexuels. La première, qui a servi de fondement théorique au premier mouvement homosexuel à la fin du X/Xe siècle, considère les homosexuels comme un « troisième sexe J). Elle nous apparaît non fondée scientifiquement, évacuant la question de la composante homosexuelle du désir et de l'homosexualité latente, théoriser la situation d'exclusion des homosexuels dans cette société, et limiter de fait leur combat à !a défense des droits démocratiques d'une minorité opprimée. Bien que la théorie du troisième sexe soit plus ou moins abandonnée aujourd'hui sous sa forme primitive, elle sous entend les références, explicites ou non, qui ont largement cours sur une « identité)) homosexuelle. La seconde théorie, qui est liée à la vague de radicalisation des homosexuels consécutive à Mai 68, postule que l'homosexualité serait par nature révolutionnaire, subversive de tout ordre social existant. Cette conception, théorisée en France par Hocquenghem et reprise plus ou moins confusément par le courant désirant, fait abstraction du modelage social du désir et de la barrière de classe qui traverse les homosexuels, et aboutit à dévoyer la lutte des homosexuels contre leur oppression en une lutte contre les hétérosexuels, souvent teintée de phallocratisme et de misogynie. Ce courant rejette aussi, la plupart du temps, toute problématique de jonction avec le mouvement ouvrier, prétextant de la trahison de ses directions bureaucratiques pour en conclure au caractère réactionnaire de la classe ouvrière.

Les théories de l'homosexualité comme troisième sexe ou de l'homosexualité révolutionnaire en soi ont ceci de commun qu'elles admettent et renforcent la coupure entre homosexualité et hétérosexualité sans en critiquer la genèse historique. Elles contribuent, chacune à sa manière, à perpétuer l'idéologie de l'identité homosexuelle.

L'idéologie de l'identité homosexuelle, qui consiste à théoriser une prétendue spécificité des homosexuels sur le seul fait de leur sexualité, a son fondement objectif dans le statut d'oppression fait aux homosexuels dans la société capitaliste et" constitue la forme d'aliénation spécifique des homosexuels à l'idéologie dominante. Cette idéologie trouve son fondement matériel dans les diverses formes du ghetto qui sont autant de Ûeux d'enfermement des homosexuels. Toutefois, si nous devons mener une bataille l02

Page 103

idéologique sans compromis contre le miihe de l'identité homosexuelle, il est nécessaire de comprendre pourquoi et comment se constitue et s'entretient cette idéologie et comment il est possible pour la masse des homosexuels de la dépasser.

Historiquement, l'idéologie de l'identité homosexuelle s'est constituée tout au long du X/Xe siècle, principalement au travers des discours pseudo-scientifiques de la psychiatrie et de la sexologie qui méconnaissent l'apport freudien sur la non-différenciation du désir par rapport à son objet (du même sexe ou de l'autre sexe). Cette idéologie est intériorisée par les homosexuels eux-mêmes dans la mesure où, lorsqu 'ils prennent conscience de leur désir, ils ne trouvent pas d'autre moyen de l'exprimer que de s'identifier au modèle caricatural que leur présente l'imagerie bourgeoise de l'homosexuel. Ou bien les homosexuels s'identifient à ce modèle, et adaptent leur comportement au rôle social mutilant et réducteur qui leur est concédé, ou bien, rejetant ce modèle sans en trouver un autre auquel s'identifier, ils essaient de refouler leur désir, de le dénier, ce qui, da~is beaucoup de cas, peut conduire à la folie ou au suicide. On peut donc dire que, du fait du tabou anti-homosexuel, il y a une profonde crise d'identification pour tous ceux qui ont une attirance marquée (pas forcément exclusive) pour les individus du même sexe. Il faut noter que cette crise d'identification est particulièrement ressentie par les travailleurs dans la mesure où, du fait que le modèle d'identité est celui de la bourgeoisie et qu'il est adapté au mode de vie de la bourgeoisie, ils sont amenés d'autant plus fortement à le rejeter en fonction de leur conscience de classe.

Ainsi, l'adolescent qui se découvre différent des autres par son désir ne comprend pas d'abord ce qui se passe: il ne dispose, dans l'éducation qu'on lui inculque, d'aucun référent culturel auquel il pourrait s'identifier de manière positive, il ne peut que ressentir le sentiment de sa différence jusqu'au jour où, s'il ne refoule pas totalement son désir, on lui jettera à la figure l'étiquette qui le marquera pour la vie : pédé 1 Face à cette assignation par le regard social, il ne lui restera plus qu'à reculer, à essayer de nier et de réprimer son désir, à tenter désespérément d'épouser la norme hétérosexuelle (combien de mariages bàtis sur ce mensonge !) ou à se reclure dans une chasteté désolante, ou alors à s'identifier à l'étiquette qu'on lui colle, à assumer, tant bien que mal, comme homosexuel. Dans ce cas, il se retrouvera piégé, enfermé dans le ghetto réservé à ceux de son espèce.

Page 105

3. Le gheHo et les diverses formes de l'oppression des homosexuels

Il importe d'entreprendre une analyse du ghetto homosexuel à partir des conditions matérielles qui le fondent et d'étudier sur cette base l'idéologie spécifique qu'il secrète, ce qui d'ailleurs nous ramène à la question de l'identité homosexuelle. Le premier élément à noter, c'est qu'il n'y a pas à proprement parler un ghetto homosexuel, mais plusieurs formes d'enfermement qui ne sont pas homogènes. Néanmoins, toutes ces formes correspondent à un besoin (plutôt qu'un désir) précis : la quête de partenaires, cette quête pouvant prendre soit la forme d'une recherche occasionnelle, pour une baise vite fait bien fait, soit la forme de la recherche du grand amour, du prince charmant, et souvent les deux à la fois. Ces diverses formes de ghetto correspondent, mais de façon non mécanique, à diverses classes et couches sociales, et l'on peut distinguer deux grandes catégories : le ghetto commercialisé (boites, saunas, clubs privés) et le ghetto non - marchand (tasses, parcs). La répression pèse, en temps normal, essentiellement sur ces lieux de drague non contrôlés visant à canaliser la recherche de partenaires dans les circuits commercialisés. Le vécu de ce ces deux formes de ghetto entraine des idéologies différentes. Dans le ghetto nonmarchand, la menace toujours présente de répression par les flics ou par des bandes de loubards engendre un haut degré de culpabilisation et la tension qui y règne développe une agressivité qui rend très difficile toute forme de communication autre qu'une consommation sexuelle hàtive et sans lendemain. Avec l'habitude, cet état de tension crée chez certains une dépendance un peu analogue à celle de la drogue qu 'ils théorisent par l'attrait du danger et le goût de l'aventure, tout en reconnaissant· dans leuçfor intérieur le caractère sordide de cette aventure. Dans le ghetto commercialisé, les rapports sont marqués fondamentalement par leur caractère marchand, excluant aussi toute communication entre les individus autre que celle qui passe par l'apparence : recherche vestimentaire poussée, culte de la beauté, figée dans des modèles très typés, préciosité. L'idéologie qui en ressort est qu'on se dépouille à l'entrée de tout ce qui peut rappeler l'insertion de l'individu dans ses rapports sociaux habituels pour ne plus conserver que les marques qui témoignent que l'on est pédé. C'est dans cette forme de ghetto que s'enracine le plus fortement l'idéologie de l'identité homosexuelle. Cela . crée une sorte d'univers fantasmatique

.

Page 106

où ne peuvent se retrouver pleinement que ceux qui ne subissent pas trop lourdement le poids de la contradiction entre ce monde clos et leur vie sociale par ailleurs. C'est ce qui fait que, là aussi, on trouve des individus qui prétendent se sentir très à l'aise dans ce milieu, alors que bon nombre en ressentent le caractère étouffant. Le ghetto commercialisé tend de plus en plus à se hiérarchiser entre des boites << sélects >> pour un public raffiné et des boites plus populaires qui accueillent les homosexuels chassés du ghetto non marchand. Il est à prévoir que, si la tendance actuelle à une relative << banalisation » de l'homosexualité se poursuit, le pouvoir cherchera à supprimer le ghetto non marchand, à assainir les lieux publics, tout en favorisant l'extension du ghetto commercialisé sur lequel il peut, de plus, exercer facilement son controle.

Il va de soi que si nous sommes pour la disparition du ghetto, en tant que système d'aliénation particulièrement mutilant des rapports humains qu'il instaure, nous savons en meme temps que le ghetto existe de par le rejet de l'homosexualité hors du corps social, et qu 'il existera tant que les homosexuels seront opprimés. Aussi, notre premier devoir est-il de dénoncer toute répression à l'encontre des homosexuels qui fréquentent le ghetto, que ce soit par les flics ou d'autres. Sur la base de la solidarité dans la lutte contre la répression, nous pouvons aider à la radicalisation des homosexuels qui se sentent contraints de la fréquenter, leur faire peu à peu prendre conscience des rapports aliénés qu'ils vivent dans le ghetto, et les amener lentement à rompre avec l'idéologie de l'identité homosexuelle.

Les formes de l'oppression des homosexuels sont multiples et variées. Pour nous, c'est le tabou sur l'homosexualité qui est au fondement de toutes les autres manifestations de l'oppression des homosexuels. Mais il est impossible de s'attaquer directement au tabou sur l'homosexualité, tant il imprègne de manière diffuse toutes les institutions bourgeoises et tous les comportements des individus, de la même manière que la phallocratie. Aussi la lutte pour la liquidation du tabou sur l'homosexualité passe-t-elle par la lutte contre toutes les formes d'oppression spécifiques qui en découlent.

Contrairement à l'oppression des femmes, qui s'enracine à la fois dans les rapports d'exploitations capitalistes (double journée de travail, salaires inégaux, formation au rabais) et dans l'héritage millénaire de la phallocratie, le tabou anti-homosexuel a des racines essentiellement idéologiques. Ce n'est que par un effet

Page 107

secondaire que les homosexuels sont victimes de discrimination au niveau de l'emploi et du logement. Il faut noter cependant que l'oppression aboutit souvent à une sorte de << sélection naturelle », à une canalisation des homosexuels vers certains emplois (fonction publique, métiers intellectuels ou artistiques) au détriment de la production directe, cela en raison des difficultés d'adaptation aux exigences du travail.

La forme aujourd'hui la plus courante de l'oppression nous semble être la tentative de l'Etat d'imposer un contrôle sur les homosexuels par le biais d'institutions médico-psychiatriques ainsi que par la canalisation et l'encadrement des homosexuels dans le ghetto commercialisé. La répression psychiatrique est d'autant plus dangereuse qu'elle peut se présenter comme une aide à des homosexuels qui demandent à se faire soigner parce qu'ifs se considèrent comme « malades ». La canalisation dans le ghetto commercialisé peut aussi se faire passer comme une mesure libérale, cependant qu'elle permet de renforcer la répression policière contre le ghetto non commercialisé.

La répression légale des homosexuels occupe donc une place relative par rapport à toutes les autres formes de l'oppression . Il serait donc aussi erronné de fonder sur cette seule base la lutte des homosexuels contre leur oppression que de la négliger comme insignifiante. En France, la répression légale contre les homosexuels est récente. La Constitution de 1791 abolissait les lois de l'Ancien Régime contre les sodomites et il n'est pas question des homosexuels dans le Code Napoléon. Une loi anti-homosexuelle fut édictée, en 194 2, sous le régime Pétain, reprise en 194 6 sous le premier gouvernement de Gaulle et aggravée en 1961 par l'amendement Mirguet qui considère comme un délit les rapports homosexuels entre un adulte et un mineur de 15 à 18 ans et comme un crime les rapports avec un mineur de moins de 15 ans. Les condamnations pour homosexualité atteignent ces _dernières années quelques centaines provenant des couches laborieuses. 4. Les racines historiques de l' opression de l'homosexualité

Historiquement, on ne peut parler d'une idendité homosexuelle qu'à partir du X/Xe siècle, qu'à partir du moment où, avec la création du terme « homosexuel » à la fin du siècle dernier, le discours social bourgeois sanctionne la coupure entre

Page 109

hétérosexualité et homosexualité. C'est d'ailleurs à partir de ce moment que commencent à apparaître des mouvements homosexuels luttant contre l'oppression. Mais il est clair que si l'histoire proprement dite de l'homosexualité commence à cette époque, l'oppression des homosexuels remonte beaucoup plus haut, dans une longue et sanglante préhistoire que les militants homosexuels ont pour tàche aujourd'hui de sortir de l'ombre.

Les remarques de divers anthropologistes, peu susceptibles par ailleurs d'être soupçonnés d'avoir un préjugé favorable envers l'homosexualité, témoignent que des pratiques homosexuelles sont courantes dans plusieurs tribus restées au stade de la société primitive qu'ils ont étudiées, et permettent d'établir que l'homosexualité était un comportement sexuel tout à fait intégré et admis au moment où ce stade était celui de l'humanité toute entière. Les rapports homosexuels étaient souvent - mais pas uniquement - liés à des pratiques religieuses ou à des rites de passage des adolescents à l'âge adulte, mais ils pouvaient aussi bien avoir lieu entre adultes, hommes ou femmes.

Avec l'instauration de la propriété privée et du régime patriarcal, nécessité par la transmission de l'héritage de père en fils, s'efface peu à peu la liberté sexuelle de la société primitive, et en tout premier lieu la liber-té -Sexuelle des femmes . L'établissement gradué/ de la famille monogamique entraine aussi une limitation des pratiques homosexuelles. Celles -ci demeurent cependant répandues ckz la plupart des peuples de l'Antiquité. Le èas de la Grèce antique est souvent mis en avant, soit par des homosexuels qui sy réfèrent comme à une sorte de paradis mythique (c'est le cas d 'Arcadie, par exemple), soit au contraire pour tenter de prouver que l'homosexualité fleurit dans des sociétés où le statut de la femme est particulièrement dévalorisé. Ces deux approches nous semblent pécher l'une et l'autre par une vision anhistorique. Il convient de noter tout d'abord que l'homosexualité était intégrée socialement dans la Grèce antique -du moins dans la pratique de la classe dominante - dans la mesure où la pédérasie était liée à l'éducation -philosophique à Athènes, militaire à Sparte- des éphèbes et participait donc du processus de leur intégration :;ociale. Néanmoins, il faut distinguer le statut de l'homosexualité à Athènes et à Sparte en fonction du stade plus ou moins avancé de l'instauration du système patriarcal. A Sparte, le statut de la femme demeurait encore proche de ce qu'il était au stade de la société primitive, son poids social et sa liberté sexuelle étaient encore

Page 110

consistants, et cette liberté sexuelle relative englobait les pratiques homosexuelles, que ce soit dans le cadre des rites de puberté ou dans l'armée, où se retrouvaient souvent côte à côte des couples d'homosexuels. Le statut de la femme, enclose dans le gynécée, s'était beaucoup plus dégradé à Athènes, où prévalait la famille monogamique patriarcale, et où les femmes ne disposaient ni de leur liberté sexuelle, ni d'une éducation poussée. Et c'est là que commencèrent aussi à s'étendre des restrictions sur la liberté sexuelle, que ce soit dans les lois de Solon qui interdisaient les rapports homosexuels entre hommes libres et esclaves ou, plus tard, dans les protestations qui s'élevèrent, dès le temps de Platon, contre la liberté sexuelle et l'homosexualité.

Nous découvrons ainsi une première constante qui se dégage ici et se confirme ensuite dans toute l'histoire : loin que l'homosexualité fleurisse dans les sociétés les plus misogynes, c'est dans ces sociétés où le statut de la femme est le plus dégradé que se développe l'oppression des homosexuels. Et c'est aussi à partir du moment où les femmes relèvent la tète et commencent à s'organiser pour lutter contre leur oppression que les homosexuels entrent à leur tour dans le combat contre la famille patriarcale et la phallocratie.

Cette constante se vérifie dans l'Antiquité chez les Hébreux où est né le tabou anti-homosexuel. La condamnation de l'homosexualité remonte à une époque assez tardive de l'histoire juive, celle de l'exil où les tribus du Nord s'opposaient à celles du Sud qui avaient adopté les coutumes des païens. eest pourquoi le Lévitique (20 : 13) condamne à la peine de mort les hommes qui ont couché les uns avec les autres. Il faut comprendre cette prohibition de l'homosexualité masculine comme une part de la répression générale de la sexualité dans un contexte de puritanisme extrême. De ce point de vue, on peut dire très généralement que le tabou sur l'homosexualité participe d'un processus historique complexe englobant des phénomènes tels que la division de la société en classes sur la base de la propriété privée, l'instauration d'un Etat pour maintenir par la coercition certains rapports politiques et économiques, le développement du monothéisme, la soumission des femmes et l'institution de la famille à la place du clan. En outre, la prohibition de l'homosexualité masculine chez les Hébreux jouait aussi une fonction un peu analogue à celle de la prohibition de la viande de porc, à savoir la volonté de se distinguer des peuples qui les entouraient, en repoussant notamment les pratiques sexuelles qui avaient cours dans les cultes des Cananéens.

Page 111

Le tabou sur l'homosexualité sera repris dans la tradition chrétienne. Alors que les Evangiles ne disent pas un mot de la question, saint Paul, dans l'Epitre aux Romains, établit un rapport de cause à effet entre l'oubli de Dieu et les pratiques sodomitiques. A partir du moment où le christianisme devient religion d'Etat dans le Bas-Empire romain, l'oppression de l'homosexualité fut légalisée. Un décret de l'empereur Constantin impose en 3 42 la peine de mort pour sodomie, et en 390 l'Empereur Valentin décréta la peine de mort par le bùcher. Lorsque Justinien codifia en 538 la loi romaine, il prescrivit pour les homosexuels la torture, la mutilation et la castration avant leur exécution.

Durant le Moyen Age, la répression des homosexuels continua sous les mèmes formes ; ce qui était visé, c 'était alors l'acte sodomitique assimilé à une hérésie, tandis que les divers hérétiques (vaudois, cathares, adamites) étaient en retour accusés de sodomie. Ainsi se créait une imbrication entre le fait des 'opposer aux dogmes du pouvoir et de l'Eglise officielle et l'accusation de pratiques homosex uelles, f ondée en partie sur le fait que les rites religieux de ces hérétiques comportaient, à l'image des anciens rites religieux antérieurs au christianisme, des pratiques homosexuelles. Mais il ne faut pas oublier que l'Eglise avait tout intérèt à accuser des seigneurs féodaux d'hérésie et de sodomie afin de pouvoir s'emparer de leurs terres.

Et nous pointerons ici une deuxième constante de l'oppression des homosexuels, à savoir que le pouvoir utilise et maintient à ses fins le tabou anti-homosexuel comme instrument non seulement d'oppression contre ceux qui ont effectivement des pratiques homosexuelles, mais aussi d'intimidation à l'égard des autres qui peuvent ètre accusés d 'homosexualité et tomber ainsi sous le coup de la répression s 'ils contestent le pouvoir en place. Nous verrons que cette règle a fonctionné massivement jusque dans les purges staliniennes et dans la répression du mouvement ouvrier par les nazis.

Avec saint Thomas d'Aquin, le · tabou contre l'homosexualité reçoit, au XIIIe siècle, une justification métaphysique : ce n'est pàs simplement un péché, mais un « acte contre-nature », parce qu'il n'aboutit pas à la procréation. Idée si profondément ancrée depuis qu'il a fallu attendre Freud pour en démontrer le caractère fallacieux, et qu'elle perdure aujourd'hui encore chez beaucoup de gens.

Page 112

Extrait de la Gauche (Belgique) .

(( Un buste d' Hirschfeld fut promené dans les rues au cours d'une retraite aux flambeaux nazie avant d'être jeté au feu avec ses œuvres. ))

Berlin, 10 mai 1933

Page 113

Avec la montée du capitalisme, et malgré l'avènement des lumières et le déclin de l'Eglise qui l'accompagnent, l'oppression des homosexuels continue, comme une survivance de la superstition et de l'intolérance du Moyen Age. Une fois institué l'hôpital général, créé sous Louis XIV- « le tiers-ordre de la répression» comme dit Foucault, le sodomite rejoint dans l'exclusion sociale le fou, le mendiant, le vénérien, le fils de famille prodigue, l'athée - tous ceux qui, d'une manière ou d 'une autre, s 'opposent à la Raison et à la morale bourgeoise. C'est le début du grand enfermement, étudié par Foucault, qui aboutira , après la chute de l'Ancien Régime, à la naissance de la clinique, de la prison , de l'école dans leurs formes modernes.

Un des moments les plus importants à étudier est celui du passage de la préhistoire à l'histoire de l'homosexualité, celui de la fo rmation de l'identité homosexuelle. C'est un processus qui s'étend tout au long du X/Xe siècle et qui se manifeste à la fois par le regard social qui est porté sur les homosexuels (au travers des rapports de police, puis du discours de la psychiatrie et de la psychanalyse) et par l'intériorisation de ce regard social chez les homosexuels eux-mèmes. Les rapports de police f ourmillent de termes colorés pour désiRner les différentes catégories d 'homosex uels : << persilleuses >J, « honteuses », « rivettes », « tantes >>, « tapettes >>, « renifleurs >> •.. Les homosexuels eux-mèmes se désignent par toute une série de termes : « tante>>, « pédé >>, << serinette >>, etc. Mais c'est du discours de la clinique que viendra le terme« homosexualité>>, crée à la fin du X/Xe siècle par un médecin hongrois, sous le pseudonyme de Kertebeny. Dès lors, l'homosexualité devient l'objet du discours des médecins et des psychiatres, discours dont il faudra faire un jour l'histoire précise et détaillée.

L 'instauration de l'homosexualité comme catégorie particulière cautionnée par le discours de la psychiatrie entraine aussi la mise en place d'un appareil répressif légal qui justifie la discrimination envers les homosexuels. En France, toutefois, lerCode Napoléon, qui reflétait en partie certains acquis de la révolution bourgeoise de 1789, ne mentionne pas l'homosexualité comme un crime, et ce n'est que sous le régime de Pétain, puis de De Gaulle, que seront édictées des lois discriminatoires à l'encontre des homosexuels.

L'histoire du x xe siècle montre combien le statut de l'homosexualité est lié à l'évolution globale de la société, comment le sort des homosexuels empire sous tous les régimes réactionnaires, tandis que la discrimination à leur égard peut ètre balayée par une

Page 114

révolution socialiste victorieuse.

En effet, une des premières mesures prises après la révolution d'octobre en Russie fut d'abolir les anciennes lois tsaristes contre les homosexuels, la révolution socialiste accomplissant ainsi 1 'une des tàches démocratiques laissée inachevée par La révolution bourgeoise. Le gouvernement soviétique joua aussi un rôle act({. dans les années vingt, dans la première organisation internationale de réforme sexuelle, la Ligue Mondiale pour la Réforme Sexuelle impulsée par Magnus Hirschfeld. Mais avec la dégénérescence de la révolution russe et le retour sur de nombreux acquis de La révolution d'octobre sous Staline, une politique an ti -homosexuelle fut remise en vigueur avec la restauration Cie la famille. Pour just(/ier cette politique anti-homosexuelle fut forgé le mythe stalinien comme quoi l'homosexualité était une <<perversion fasciste>>, un «signe de décadence dans le secteur bourgeois de La société ». Des arrestations massives d'homosexuels commencèrent en URSS en janvier 1934 et en mar:s Staline publia un décret punissant les actes homosexuels d 'un emprisonnement de huit ans.

Il faut absolument tordre aussi le coup au mythe, entretenu pendant des années par les staliniens et par la bourgeoisie, selon lequel homosexualité et facisme ont quelque chose de commun. La conception de la moralité des nazis représènte une régression sur les normes médiévales de négation de la sexualité ; leur idéal sexuel, c'était la «pureté>> à laquelle ils opposaient le « bolchevisme sexuel ». Avant même leur arrivée au pouvoir, les bandes fascistes ont agressé à plusieurs reprises des réunions et des meetings tenus par des militants homosexuels' et ont contraint à l'exil Magnus Hirschfeld, l'initiateur du mouvement pour les droits démocratiques des homosexuels. Lorsque commencèrent en 1933 les purges nazies, les militants pour les droits des homosexuels étaient en tète de liste, et les nazis renforcèrent en 193 5 les lois anti-homosexuelles déjà en vigueur en Allemagne depuis le temps de Bismarck.

Et il serait tout à fait abusif d'invoquer l'existence de pratiques homosexuelles parmi Les SA pour prétendre que l'homosexualité était bien vue par Les nazis, alors que précisément l'un des prétextes invoqués pour justifier La liquidation des SA lors de la « Nuit des longs couteaux», en juin 193 4, fut Leurs activités homosexuelles. Aussitôt après, d'ailleurs, un ordre d'Hitler enjoignait d'expulser des SA et du parti tous ceux qui enfreignaient la législation anti-homosexuelle. En 1937, Himmler, Le chef des SS, ordonnait d'envoyer dans les camps de concentration les SS qui auraient des

Page 115

pratiques homosexuelles, et en 1941 un decret de Hitler relatif' au « maintien de la purete dans les SS et la police '' prescrivait pour eux la peine de mort .

Il y a eu de plus une sorte de conspiration du silence de la part des autres victimes de la terreur nazie sur la question des homosexuels qui sont morts dans les camps. Alors que dans le système concentrationnaire nazi les homosexuels, designes par un triangle rose, subissaient un regime particulièrement feroce, etaient parques dans des baraquements speciaux et etroiternent surveilles pour empêcher toute relation sexuelle entre eux. Selon une recente estimation, faite par l'Eglise protestante d'A ut riche, au moins 2 20 000 homosexuels ont peri dans les camps. 5. Les modifications en cours du statut de l'homosexualité en France et le leurre de l'intégration de l'homosexualité en régime bourgeois

Certains representants du courant desirant (G. Hocqu(mghem, P. Hahn) avancent aujourd'hui l'idee d'une «banalisation'' de l'homosexualite, de son integration dans la societe bourgeoise. Si nous combattons fermement toutes les illusions vehiculees par Hocquenghem sur le caractère revolutionnaire du « desir homosexuel '' et si nous ne partageons en aucune manière ses nostalgies sur le temps mythique où l'homosexuel pouvait être represente comme une sorte de heros aventurier passant des salons mondains aux bas-fonds de la societe (Vautrin, par exemple), nous pouvons admettre cependant une part de verite dans la theorie de la banalisation de l'homosexualite. Une part de verite seulement, dans la mesure où cette integration de l'homosexualite par la societe bourgeoise est loin d'être un processus acheve, surtout qu'il est extrêmement d(f]ërencie selon les classes et les couches sociales. Pour certaines couches de la bourgeoisie (artistes, certains intellectuels) l'integration sociale des homosexuels est un processus acheve depuis longtemps ; c'est même la seule image de l'homosexualite que la bourgeoisie reconnaît ouvertement et qu'elle diffuse dans les classes dominees. Qu'elle soit amenee aujourd'hui, après le profond ebranlement des valeurs bourgeoises après Mai 68 et sous la pression de l'entrée en lutte de couches sociales (la jeunesse, les femmes, les homosexuels) à elargir cette integration des homosexuels, c'est un processus reel. Elle y trouve son compte, à la

Page 116

è)'~'-

"Cl>

'(")

(\)-

.... ~

:J

-.::3

Cl>(\)

Cl)-.

0'-J

0)

Q.. .•

Cl> iii'

C)

G)

"'-i

(\)

;ji

(")

--

Cl>

(")

c

....

""

~-

Cl>

;}

"' èi)'

::3

::3

Cl>

,">

Cb

G)

r-

~

0

::3

-.

(\)

:J èi)'

"' Cb

(\)

"'

Cl>

(")

Cb

"'

(\)

c::

....

""

Cl>

"' ...

""

(\)

"'

(\)

-- Cb c::

"" ~

Page 117

fois en désamorçant un terrain de lutte qui peut être gênant et en commercialisant par ailleurs un marché fructueux ... Mais cette intégration reste très limitée, elle consiste bien plus en un assouplissement et une extension du ghetto, en une levée partielle du tabou qui frappait jusqu 'alors l'homosexualité qu'en une démarche réelle d'intégration sociale. Qu'un tel processus puisse être envisagé d'ici quelques années comme c'est un peu le cas aujourd'hui dans certains pays, c'est une éventualité qu'il ne faut pas écarter, bien que, à notre avis, un processus de ce genre, pour arriver û terme, aurait à surmonter des pesanteurs idéologiques considérables profondément enracinées dans la société française.

Toujours est-il qu 'une modification. si limitée soit-elle encore, du statut de l'homosexualité est en cours aujourd 'hui en France, qui s'illustre aussi bien dans les prestations engoncées d 'un Baudry à la télé que par la prolifération de revues et de films sur l'homosexualité, ou encore par 1 'émergence de mouvements homosexuels. Mais c'est précisément cette modification dans le statut de l'homosexualité qui amène les militants homosexuels les plus avancés à déplacer, avec une légère avance sur les événements. le terrain de la lutte, pour dénoncer dès maintenant le leurre d'une intégration de l'homosexualité dans le cadre de fa société bourgeQise. Car, s 'iLest possible à la bourgeoisie de reconnaÎtre aux homosexuels un statut d 'égalité formelle avec les hétérosexuels, voire d'aller jusqu 'à une institutionnalisationudu couple homosexuels en ren[or('ant d'ailleurs par là -mème l'illusion d'une identité homosexuelle. il lui serait infiniment plus difficile d'instaurer une égalité réelle, qui impliquerait une reconnaissance de la composante homosexuelle dans l'ensemble du corps social, c'est-à-dire une rernise en cause radicale du statut du màle, de la virilité, si radicalE qu'elle entrainerait·un profond ébranlement de la famille et de toute la culture bourgeoise. Cette intégration réelle - cette assimilation -de l'homosexualité dans le corps social, nous croyons qu'elle est possible, mais pas en régime capitaliste : ce n'est que dans une société socialiste, que dans une période d'impétueux bouleversements de tous les rapports sociaux que nous 1 'envisageons.

La critique de l'identité homosexuelle permet de poser la question de l'homosexualité non seulement par rapport à l'oppression de ceux qui se reconnaissent et se vivent comme homosexuels, mais aussi par rapport à l'homosexualité comme composante de toute sexualité et donc de son refoulement dans l'ensemble du corps social. Cela permet aussi d'entrevoir le statut possible de

Page 118

l'homosexualité dans une société socialiste et de répondre à ceux qui pensent que le problème de l'homosexualité est lié essentiellement à la société bourgeoise et qu'il ne se posera plus dans une société socialiste. Si l'on peut supposer que le problème des homosexuels comme minorité opprimée s'éteindra avec la suppression de l'oppression, on ne peut en déduire à la disparition de la composante homosexuelle du désir. Au contraire, une réelle suppression de l'oppression impliquera que non seulement soit abolie toute discrimination légale à l'encontre des homosexuels, mais que l'homosexualité soit intégrée socialement - assimilée - ce qui nécessitera sa reconnaissance matérialisée dans des réferents culturels radicalement autres que ceux qui ont cours aujourd'hui et dans sa prise en compte dans l'éducation. Un tel bouleversement ne peut se produire sans des changements profonds dans la conscience des travailleurs à l'égard de la sexualité. La lutte consciente des femmes et celle des homosexuels, d'autant plus percutante qu'elle se débarrassera du mythe de l'identité homosexuelle, seront sans doute encore longtemps nécessaires pour que s'opère, dans la classe ouvrière notamment, cette prise de conscience. 6. Remarque sur l'approche psychanalytique

Une attention particulière doit être accordée à l'approche psychanalytique de l'homosexualité, parce que, d'une part, elle se trouve, en tant que démarche scientifique, en rupture partielle avec les codifications normatives de la psychiatrie - et met de ce fait en question la norme sexuelle, et aussi parce qu'elle fonde, avec des résultats plus ou moins heureux, l'argumentation de divers courants de pensée sur la question, pouvant même apparaitre, en l'absence d'une élaboration marxiste, comme la seule approche sérieuse de l'homosexualité. Nous pensons que sur ce point et dans le domaine de la sexualité en général l'approche psychanalytique n'est pas contradictoire avec une approche marxiste, mais qu'elles se situent toutes deux à des niveaux différents. L'approche psychanalytique nous permet de comprendre le fonctionnement de la - sexualité humaine et son rapport au langage, elle permet d'éclairer, au niveau de la genèse individuelle d'un sujet, les raisons qui font qu'il se déterminera sur tel ou tel choix d;objet (hétérosexuel ou homosexuel) ; elle n'explique pas, en revanche, les raisons de l'oppression de l'homosexualité, qui ne peut se comprendre, à notre avis, qu'à partir d'une démarche de type marxiste, posant

Page 119

l'homosexualité comme un rapport social, en conflit avec la norme imposée par la société bourgeoise. Ç'est pourquoi nous avons évité sciemment d'aborder l'analyse de l'oppression spécifique des , homosexuels à partir d'une approche psychanalytique; nous pouvons nous appuyer, cependant sur une telle approche pour faire pièce aux préjugés les plus grossiers répandus dans le discours social dominant et véhiculés par les discours médicaux et psychiatriques. .

Freud, en effet, montre bien que l'homosexualité n'est pas une « tare contre-nature », qu'hétérosexualité et horrwsexualité sont des issues précaires du désir, que l'intérêt sexuel exclusif de l'homme pour la femme ne va pas de soi : « La psychanalyse se refuse absolument à admettre que les homosexuels constituent un groupe ayant des caractères particuliers, que l'on pourrait séparer de ceux des autres individus. En étudiant d'autres excitations que celles proprement sexuelles, elle a pu établir que tous les individus, quels qu'ils soient, sont capables de choisir un. objet du même sexe, et qu'ils ont tous fait ce choix dans leur inconscient. On peut même affirmer que les sentiments érotiques qui s'attachent à des personnes du même sexe jouent dans la vie psychique normale un rôle uussi important que les sentiments qui s'attachent à l'autre sexe, et que leur valeur dans l'étiologie des états morbides est bien plus grande encore. Pour la psychanalyse, le choix de 1 'objet, indépendamment du sexe de l'objet, l'attachement égal à des objets masculins et féminins, tels qu'ils se retrouvent dans l'enfance de l'homme aussi bien que dans celle des peuples, parait être l'état primitif, et ce n'est que par des limitations subies tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, que cet état se développe en sexualité normale ou en inversion. C'est ainsi que, pour la psychanalyse, l'intérêt sexuel exclusif de l'homme pour la femme n 'est pas une chose qui va de soi et se réduisant en quelque sorte à une attirance d'ordre chimique, mais bien un problème qui a besoin d'être éclairci ». (1).

Sa définition de l'enfant comme « pervers polymorphe » marque que le désir, au départ, n'est pas attaché à un objet exclusif(/'autre sexe). C'est sous l'impact de la pression sociale, du regard social, dans la cellule familiale comme à l'école et dans la rue, que le choix d'objet sera canalisé exclusivement vers l'autre sexe.

Mais si Freud jette les bases d'une approche scientifique libérée(1) S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité.

Page 121

relativement - des préjugés courants, l'institution psychanalytique se chargera ultérieurement, tout en abâtardissant la doctrine freudienne et en rognant son aspect subversif, de mettre son savoir au service de la norme imposée par la classe dominante et, considérant l'homosexualité comme une pure perversion (avec une connotation de réprobation morale), de la traiter comme une maladie. Il va sans dire qu'au besoin l'institution psychiatrique vient prêter main-forte.

Reich, qui est apparu comme le champion de la «libération» sexuelle, n 'échappe pas à la pression sociale sur cette question : dans sa théurie de l'« économie sexuelle », il considère les rapports homosexuels comme moins riches que les rapports hétérosexuels, parce qu'ils n'aboutiraient pas à une plénitude orgasmique. En fait, Reich ne remet nullement en cause le phallocentrisme, le primat du phallus et de la génitalité. De plus, dans sa pratique, il refusa de patronner un étudiant qui voulait faire une thèse sur l'homosexualité: <<je ne veux rien avoir à faire avec de telles cochonneries '' (sic, selon les termes d 'lise 0//endorf Reich). Il se cantonnait à une position de défense des homosexuels contre la répression.

Nous n 'avons pas encore pu suffisamment étudier les textes de Lacan et de l'Ecole freudienne pour pouvoir présenter ici leurs positions sur la question . Mais il nous semble, au premier abord, que la rupture opérée par Lacan avec tout le biologisme et le psychologisme qui ont envahi la psychanalyse après Freud (et qui sont en partie présents dans les textes de Freud lui-même) est déterminante pour poser les problèmes de la sexualité en termes de rapports sociaux et les étudier dans leur rapport au langage. Démarche qui nous semble beaucoup plus proche, dans sa visée, de celle de Marx, que les illusions reichiennes, teintées de rousseauisme, sur une sexualité naturelle heureuse qu'il suffirait, pour la recouvrer, de débarrasser de la répression exercée par la société bourgeoise. Nous estimons donc qu'il est important d'en passer par une étude théorique de Lacan et de son école, tout en gardant l'esprit suffisamment critique pour en interroger les points d'aveuglement: le rapport au politique, le problème de l'historicisation des structures dont la psychanalyse montre le fonctionnement dans la société capitaliste actuellé en les présentant le plus souvent comme des structures intangibles et éternelles. Mais cet aspect de la psychanalyse, qui relève typiquement de l'idéologie bourgèoise, ne doit pas nous empêcher de prendre sérieusement en l21

Page 122

considération son apport sur le fonctionnement de la sexualité, faute de quoi on reste prisonnier des catégories et des préjugés de la morale bourgeoise ou l'on lég({ère en méconnaissance de cause au nom d'une morale prolétarienne.

Il n'est donc pas étonnant que les mouvements homosexuels témoignent une saine méfiance envers la psychanalyse, qu'ils ne se reconnaissent pas dans le di()cours qu'elle tient généralement sur eux. Les flottements dans l'approche psychanalytique de l'homosexualité, que l'on trouve déjà chez Freud, apparaissent comme un des points d'ombre de la doctrine psychanalytique, de méme, d'ailleurs, que les hésitations de la psychanalyse sur la sexualité féminine. Ces zones d'ombre constituent autant de lieux d'où peut partir un questionnement sur Les fondements de la psychanalyse, une interrogation sur ses limites, dans la mesure où elle demeure pénétrée par l'idéologie de la classe dominante. Et en retour, aussi, un questionnement du marxisme dans son retard à apporter une élaboration propre sur le procès d'assujettissement du champ psychanalytique.

Nous pouvons ranger parmi les théories dérivées de l'approche psychanalytique l'analyse que propose Guy Hocquenghem dans le Désir homosexuel (2), quis 'inscrit dans le courant des << désirants >> et se réfère aux théories de Deleuze et Guattari. Si nous sommes pleinement d'accord avec la thèse, exprimée par Hocquenghen, selon laquelle « l'homosexualité est une fabrication du monde normal >>, selon laquelle il n y a pas, du moins au départ, de subdivision du désir entre homosexualité et hétérosexualité - thèse de la polyvocité du désir déjà avancée par Freud - nous ne le suivons pas dans sa distinction entre une homosexualité « secondaire », qui serait le produit du' refoulement œdipien, et un désir · homosexuel «primaire>> qui témoignerait de l'indifférenciation du désir et serait « le fonctionnement d'une machine désirante branchée sur l'anus>>. En fait, Hocquenghem pose ainsi le désir dans l'absolu, le coupe de sa détermination sociale. Rien d'étonnant, donc, à ce qu'il conc;luse à une opposition radicale entre « les détenteurs officiëls de la révolution et l'expression du désir >>. Ignorant le modelage social de tout désir -ne serait -ce que, comme l'a montré Lacan, par son inscription dans le langage- Hocquenghem pose un désir foncièrement asocial (dans lequel on pourrait voir plutôt un instinct animal qu'un désir (21 ,Guy Hocquenghem, Le. Désir homosexuel, Editions universitaires, 1972

Page 123

humain, une pulsion physiologique) et il attribue à ce désir asocial une portée subversive radicale puisqu'il est, par définition, destructeur de toute socialité. C'est ainsi qu 'Hocquenghem, rompant par là avec le marxisme et rejoignant la démarche de tout le courant deleuzien, ne s'attaque plus à une forme sociale particulière, la société capitaliste, mais à toute forme de socialité. Paradoxalement, cette forme de nihilisme désirant, loin d'aboutir à une quelconque subversion de l'ordre social existant, s'installe bien à l'aise dans les marges du système capitaliste et contribue, par son mépris ironique et sa hargne à l'égard de ceux qui s'attaquent à ce système pour construire une société socialiste, à perpétuer la domination de la bourgeoisie en dévoyant les révoltes vers l'impasse d'une marginalité sans lendemain. Aussi n 'est-il pas étonnant qu'Hocquenghem, qui a joué un rôle majeur au sein du FHAR, ait non seulement par la suite abandonné le combat des homosexuels contre leur oppression, mais déclare qu'aujourd'hui la menace qui pèse sur l'homosexualité est sa « banalisation ''· son intégration, le <<recyclage des désirs homosexuels dans, une normalité un peu élargie ''· et qu'il regrette avec nostalgie l'amalgame homosexualité-criminalité.

Les thèses du courant désirant, souvent reprises çà et là, jettent aussi beaucoup de confusion sur la question de la place à attribuer à la sexualité dans le maintien de la domination du pouvoir bourgeois, que ce soit sur le lieu de travail ou sur le plan politique et social en général. Il nous semble important de réaffirmer, face à des assertions qui grossissent démesurément, à notre avis, le poids de la sexualité que le pouvoir de la bourgeoisie n'est pas fondé sur une domination qui s'exercerait sur la base d'une manipulation et d'un jeu sur les désirs (masochisme foncier des classes dominées qui réclameraient un maitre), mais sur l'appropriation des moyens de production par chaque capitaliste individuel et sur le contrôle de la richesse sociale par la classe capitaliste dans son ensemble au travers des diverses institutions étatiques. Le pouvoir de la bourgeoisie, c'est le pouvoir du Capital sur le Travail, ce n'est pas le pouvoir du maitre sur l'esclave. Que la classe dominante utilise l'oppression de la sexualité pour renforcer sa domination ne doit pas nous amener à déduire que c'est de cette oppression qu'elle tire son pouvoir. S'il en éiait autrement, si la bourgeoisie n'enracinait pas son pouvojr dans_ l'exploita,tion dl;l_ prolétqriat, mais qu'elle le tirait d'une manipulation des désirs: alors l'axe stratégique fondamental de la lutte des classes ne passerait pas par la lutte

Page 124

l I-\Or\OSt1-0I\LilE çA TARRI\~~E..

MEC--·

CESTLE. CE SEK~IT DONC.. .PR05l..tME PI\RBL FOùR. u:.S

DeS FEI'lr'\ES, LE.S 'JiE.U)(.

PtDES.,, LES .E.Nt=i\N.TS,Œ.S

\\À l'\ Di cAPES ....

Page 125

pour l'appropriation collective des moyens de production, mais par la libération sexuelle. Cela voudrait dire qu'aucune révolution ne serait possible tant que les masses ne seraient pas libérées de leur prétendu désir d'être dominées. L'expérience historique nous montre qu'il n'en est pas ainsi, et qu'au contraire l'une des préconditions pour une véritable libération sexuelle passe par le renversement des rapports de production • capitalistes et une réduction massive du temps de travail. En effet, il faut souligner qu'un des fondements les plus puissants de la misère sexuelle en régime capitaliste provient de l'asservissement du corps des travailleurs à un travail long et pénible. La possibilité, aujourd'hui concrétisée par le développement de l'automation, de réduire massivement le temps de travail et d'éliminer les tâches pénibles ouvre la voie à une véritable libération sexuelle et sape en mème temps les bases de l'idéologie bourgeoise qui valorise le travail en même temps qu'elle vise à restreindre l'activité sexuelle. Un autre fondement matériel d'une authentique libération sexuelle est la possibilité d'un contrôle sur les naissances grâce aux moyens contraceptifs qui permet de lever les angoisses des partenaires relativement à la charge d'enfants non désirés et contribue ainsi fortement à déculpabiliser l'activité sexuelle. C'est ainsi que le corps, libéré d'un travail long et pénible et des tâches de maternité non désirée, pourra véritablement ètre rendu au plaisir.

Cependant, si nous pouvons sans trop de peine régler un débat sur le1> fondements du pouvoir de la bourgeoisie, en écartant d'emblée l'hypothèse selon laquelle il serait basé sur le désir (désir de pouvoir des dominants, désir masochiste des dominés), il nous est beaucoup plus difficile d'étudier avec précision les mécanismes selon lesquels la bourgeoisie utilise à son profit l'oppression sexuelle et la manipulation des désirs, notamment au sein mème du procès de travail dans l'entreprise et plus généralement dans toute relation de type hiérarchique. Là encore, s'il nous semblerait exagéré de prétendre que les rapports hiérarchiques sont fondés sur une homosexualité latente, la prise de conscience du jeu sur les désirs dans les rapports hiérarchiques favorise chez ceux qui en sont à la fois les agents et les victimes la lutte consciente contre 1 'exploitation. De la mème façon, la prise de conscience de ces mèmes mécanismes dans les jeux du pouvoir (jeu de séduction des masses par les gouvernants) peut favoriser la lutte anticapitaliste et antibureaucratique. Autant il serait totalement erroné .de fonder sur cette prise de conscience une stratégie révolutionnaire, autant il serait

Page 126

dommageable pour le mouvement révolutionnaire de négliger ces mécanismes de pouvoir par rapport au désir sous le prétexte qu'ils ne sont pas à la racine de l'exploitation capitaliste. En ce sens, nos ana(!'ses sug l'homosexualité latente. à condition de les situer à leur juste place, peuvent contribuer à aiguiser la conscience de classe des exploités. Il reste qu'une intervention sur ce terrain autre que propagandiste est df[/lcile. tellement ces phénomènes sont df[fus dans la vie courante et généralement inconscients.

3. Les trois générations du

mouvement homosexuel

Vers la fin du X/Xe siècle, commence à se développer, en Allemagne et en Grande-Bretagne, un premier mouvement pour les droits des homosexuels. Aux alentours de 1866, des efforts furent tentés par Karl Ulrichs pour éviter l'extension de la législation antihomosexuel/e prussienne au reste de l'Allemagne. Ce fut néanmoins le cas avec l'établissement, en 18 71, du paragraphe 17 5. Il fallut attendre un quart de siècle pour que reprenne la lutte contre cette loi. En 1896 parut à Berlin un périodique destiné aux homosexuels. A la même époque était publiée à Leipzig une étude de Magnus Hirschfeld sur l'homosexualité. En mai 189 7, Hirschfeld fondait, avec quelques amis, le Comité Humanitaire Scientifique, organisation destinée à l'émancipation des homosexuels.

Page 127

Les objectifs de ce premier mouvement pour les droits des homosexuels étaient essentiellement de faire reconnaître et accepter l'homosexualité comme une forme << naturelle )) de la sexualité humaine et que l'égalité des droits devant la .loi soit étendue aux homosexuels. Aussi l'activité centrale du Comité Humanitaire Scientifique fut de mener campagne contre le paragraphe 175, en lançant parmi l'intelligentsia une pétition qui fut présentée au Reichstag ... en 1905, puis en 1922. Par ses .formes d'action (recherche du soutien de l'intelligentsia plutôt que d'un appui sur un mouvement de masse) et par son programme (revendication des droits démocratiques) le premier mouvement homosexuel avait un caractère de classe petit-bourgeois. Il est remarquable cependant que le mouvement ouvrier de l'époque apporta son soutien à cette lutte. En 1862, déjà, Lassalle avait publiquement défendu Jean-Baptiste von Schweitzer qui était attaqué par d'autres dirigeants ouvriers à cause de .son homosexualité. En 1895, au moment du procès d'Oscar Wilde et alors que sévissait une intense réaction anti-homosexuelle, Bernstein prit publiquement sa défense et publia dans Die Neue Zeit deux articles présentant une critique matérialiste de l'irrationalité et de l'hypocrisie de la morale sexuelle bourgeoise. Bernstein démolit l'idée selon laquelle l'homosexualité serait un acte « contre-nature )) et qu 'elle se développerait dans des périodes de décadence. Sur ce point, les vues de Bernstein apparaissent beaucoup plus conformes à la méthode marxiste que les quelques brèves remarques d 'Engels sur l'homose-xualité qui sont empreintes des préjugés puritains de son époque. En 1898, August Bebel, qui a fourni par ailleurs une étude fondamentale sur l'oppression des femmes, apporta son soutien à la campagne du Comité Humanitaire Scientifique et Kautsky signa aussi la pétition pour l'abrogation du paragraphe 175. Dans les années vingt, le Parti communiste allemand continua cette politique de soutien au mouvement homosexuel.

Mais ce premier mouvement homosexuel devait mourir de mort violente avec l'avènement du fascisme, et :es staliniens · se sont efforcés depuis d'effacer toutes les traces du soutien du mouvement ouvrier à la lutte des homosexuels.

Les carences du mouvement ouvrier dans son ensemble, que ce soit l'hostilité ouverte des staliniens, le silence des sociaux-démocrates ou l'oubli des révolutionnaires du soutien apporté antérieurement à la lutte des homosexuels, expliquent que les mouvements qui se sont développés après la deuxième guerre

Page 128

mondiale - ce qu 'on peut appeler la deuxième génération du mouvement homosexuel - se sont constitués en dehors du mouvement ouvrier et n 'ont pas recherché activement son soutien. IJ ne nous est pas encore possible de présenter une histor;que détaillé de cette période, tant les groupes foisonnent et surgissent dans pratiquement tous les pays capitalistes avancés (Amérique du Nord, Europe capitaliste, Australie). Dans une première phase, du début des années cinquante à la fin des années soixante, naissent des mouvements qui reprennent la tradition légaliste du Comité Humanitaire Scientifique (aux Etats-Unis, Mattachine Society et Daughters of Bilitis, Arcadie en France). Un net tournant s'opère à la fin des années soixante, où le mouvement se radicalise et devient combatif. On peut dater ce tournant, aux Etats-Unis, de la « Stonewall Rebellion », à la fin juin 196 9, qui vit se produire à New-York quatre jours de combats de rue entre policiers et homosexuels. Dans un contexte marqué par la lutte contre la guerre au Vietnam, par la radicalisation des Noirs, des femmes et des étudiants, la naissance du GLF (Gay Libération Mouvement), dans le f eu de l'action, fut explosive. Des groupes se constituèrent dans de nombreuses villes américaines et le mouvement fut très militant.

En France, il existe autour de la revue Arcadie (revue « littéraire et scientifique », fondée en 19 54 et dirigée par A. Baudry) un mouvement homosexuel bourgeois, qui veut rassembler le « peuple homophile >>, toutes classes confondues, dans le but de supprimer les discriminations envers les homosexuels afin de mieux les intégrer à la société bourgeoise. Arcadie prone pour cela des méthodes strictement légales, voulant se faire reconnaitre par sa dignité et sa respectabilité. A partir de 1969, Baudry commence à intervenir dans des émissions à la radio et à la télévision. Mais l'activité essentielle d'Arcadie, outre la revue, réside dans les réunions hebdomadaires de son club (fondé en 1957), à la fois source de profit et lieu d'intégration dans lequel se fourvoient même un certain nombre de travailleurs homosexuels.

C'est dans la foulée de Mai 68 que naît en France le premier mouvement homosexuel révolutionnaire, le FHAR (Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire)- après un fugitif Comité d'action pédérastique révolutionnaire à la Sorbonne lors de l'occupation en 68. Le FHAR se constitue autour d'un nwau de lesbiennes, rejointes en février 19 71 par. un certain nombre d'homosexuels. A la suite d 'un numéro de Tout et de la

Page 129

manifestation du 1er Mai 1971 à laquelle le FHAR participe derrière le MLF, le mouvement prend de l'ampleur et s'étend dans plusieurs villes de province. Dans son manifeste, le FHAR se place dès l'abord sur un terrain de remise en cause de la normalité et de la famille, se pose le problème d'une liaison avec le MLF et se situe nettement sur une base anti-capitaliste. Mais le FHAR -s'il est notre premier cri de révolte - est aussi typiquement un enfant de Mai qui n'a pas survécu dans une période où le souf]le révolutionnaire cédait la place à des luttes qui nécessitent une longue haleine et un travail en profondeur. Essentiellement lié au mouvement étudiant, fortement teinté de parisianisme, rejetant les structures qui lui auraient permis de mener un travail en direction du mouvement ouvrier au profit d'un fonctionnement basé sur le spectacle et les rivalités de personnes, le FHAR a dégénéré et s'est éteint sans gloire, incapable de résister au prermier assaut de la répression.

C'est au cours même de la période de dégénérescence du FHAR que se constitua le journal Antinorm, qui effectua , à partir du printemps 1973 un tournant dans le sens d'un élargissement à l'ensemble des questions sur la sexualité. L'équipe de l'Antinorm lance alors la plateforme d'un Sexpol, mouvement qui v~ut introduire la révolution sexuelle dans la révolution socialiste, se réclamant de l'expérience de Reich et du Sexpol allemand des années trente. Ce tournant visait à sortir les homosexuels du ghetto dans lequel le FHAR les avait plongés, mais n'allait pas sansproblème dans la mesure où il tendait, d'une part, à évacuer le problème de l'oppression spécifique des homosexuels et où, d'autre part, la politisation du journal se coupait des formes concrètes de la radicalisation de ses lecteurs. La fin de l'Antinorm intervint assez brutalement, à la suite de dissenssions internes, et les comités Sexpol, à la constitution desquels l'Antinorm avait appelé lors d'un meeting en décembre 19 7 3 - meeting auquel, pour la première fois, avaient participé des représentants de quelques ·organisations d'extrême-gauche -ne virent jamais le jour.

C'est aujourd'hui dans les différentes tendances du GLH (Groupe de Libération Homosexuel) que se regroupent les homosexuels radicalisés. Le GLH est né, en juin 1974, de la fusion entre un groupe (Philandros) de jeunes homosexuels exclus d'Arcadie en septembre 1973 et d'anciens membres du FHAR. Le GLH adopta une plateforme en sept points, réclamant la liberté sexuelle pour tous et le droit au plaisir, refusant la normalité, soutenant le MLF

Page 130

et les luttes contre le racisme. Des tracts furent distribués sur des marchés et dans le milieu homosexuel, appelant les homosexuels à se regrouper. Le GLH intervint le 2 6 avril 19 7 5 (Journée mondiale de la déportation) en déposant une gerbe au monument des déportés et participa à la manifestation du 1er Mai, où il fut agressé par des militants de la CGT. Un débat s'amorça durant l'été et l'automne 1975 et le GLH se polarisa en deux tendances qui scissionnèrent de fait à la mi-décembre, donnant naissance, d'une part au GLH-PQ (Politique et Quotidien), d'autre part au GLH Groupes de base, plus à un groupe qui s'intitule GLH-14 décembre. Alors que le GLH-Groupes de base axe son intervention sur le ghetto homosexuel, avec des tendances a aménager le vécu homosexuel, à gérer en quelque sorte la misère sexuelle, le GLHPQ insiste sur la nécessité de penser la question de l'homosexualité au niveau global de la sexualité et de sa fonction sociale, montrant que l'homosexualité ne concerne pas les seuls homosexuels mais est une composante du désir qui traverse toute la société. Aussi, tout en luttant contre les lois discriminatoires envers les homosexuels, le GLHPQ axe sa lutte pour la reconnaissance explicite de l'homosexualité dans le corps social, rejetant l'idéologie de l'identité homosexuelle. Le GLHPQ marque aussi sa volonté de s'inscrire dans une lutte plus large contre l'Etat bourgeois et l'exploitation capitaliste et il s'est efforcé, ces derniers mois d'impulser le débat sur l'homosexualité dans les divers courants d'extrème-gauche, partir:ipant à diverses manifestations et animant des forums de débat.

Des indices laissent donc présager aujourd'hui l'émergence d'une troisième génération du mouvement homosexuel. L'avancée qui se marque par rapport au mouvement homosexuel traditionnel vient d'un approfondissement de l'analyse sur l'homosexualité qui aboutit à remettre en cause l'idéologie de l'identité homosexuelle et à poser la question de l'homosexualité latente, de la compréhension de la nécessité de faire converger la lutte des homosexuels avec celle des femmes contre la phallocratie, de la volonté, enfin, de situer la lutte des homosexuels sur une base anticapitaliste. Cette orientation pose plusieurs problèmes aux groupes qui, comme le GLHPQ en France, constituent les premiers embryons de cette troisième génération du mouvement homosexuel.

Ainsi, le terrain de convergence entre la lutte des homosexuels et celle des femmes ne touche directement qu'un des aspects de leur lutte, ce qui concerne plus spécifiquement l'oppression idéologique

Page 131

des femmes. Et encore, mème sur le terrain de la sexualite, plusieurs thèmes restent spécifiques à la lutte des femmes (la maternité, le viol). Sur ces thèmes, ainsi que sur ceux qui touchent à la surexploitation des femmes (double journée de travail, salaire inégal, formation au rabais), les homosexuels peuvent témoigner leur solidarité, mais non pas avancer des revendications communes. Ces différences dans la nature et la profondeur de l'oppression limitent, certes, le champ de la convergence entre mouvement homosexuel et mouvement des femmes, mais il n'en reste pas moins décisif pour le mouvement homosexuel d'approfondir sa conscience de l'oppression des femmes et de nouer les liens les plus étroits possibles avec le mouvement des femmes, faute de quoi le mouvement homosexuel ne sera pas en mesure de mener une lutte radicale contre la phallocratie.

La liaison avec le mouvement ouvrier sera sans doute encore plus difficile et plus longue à se concrétiser qu'avec le mouvement des femmes . D'une part, il y a de fortes résistances dans l'extrême-gauche sur cette question, tant au niveau du débat que dans l'engagement actif dans une intervention sur ce terrain, et surtout le gros de la classe ouvrière demeure foncièrement hostile à l'homosexualité, impregnée des schémas de l'idéologie dominante diffusés en son sein par le canal des organisations réformistes (PC, PS, syndicats). Poser dans le mouvement ouvrier la question de l'hamosexualité, eL mème- plus généralement de la sexualité, c'est entrer violemment en conflit avec les travailleurs soumis à l'idéologie dominante, car c'est remettre chacun en question dans sa vie quotidienne, dans ses rapports aux femmes, à la famille, c'est remettre en cause la coupure qui est profondément intériorisée dans la classe ouvrière entre vie publique et vie privée ; c'est aussi mettre le doigt, d'une manière qui peut ètre extrêmement douloureuse, sur la grande misère affective et sexuelle des travailleurs.

On peut déceler, au sein du PCF, une très légère évolution et un très timide embryon de débat sur la question de l'homosexualité, qui s'est manifesté dans quelques tribunes du XXIIe Congrès à l'occasion du débat sur la morale. Il nous semble assez clair que le PCF tient et continuera à tenir sur les questions de la morale et de la sexualité un double discours: d'un coté, un discours tolérant, libéral, mâtiné de critiques envers la morale bourgeoise au nom des principes du marxisme, discours qui s'adresse essentiellement aux couches techniciennes que le PCF cherche à gagner à «l'union du

Page 132

peuple de France >> ; mais par ailleurs, en même temps, il continue à seriner à l'usage de la classe ouvrière traditionnelle les vertus de la « morale prolétarienne >>, qui ne recouvrent ici en fait que les oripeaux de la morale bourgeoise (travail, famille, patrie) teintés d'un vernis démocratique. Ce double discours peut entrainer à long terme des contradictions, notamment au sein de la jeunesse ouvrière, sensible à la radicalisation générale de la jeunesse. Mais il ne faut guère s'attendre de la part du PCF à d'autré réponse qu'un assouplissement des mœurs à la traine de la « libéralisation >> pratiquée par la bourgeoisie : n'a-t-on pas vu, à la dernière fête des JC une séance de streap-tise ? Même si l'on peut s'attendre, de la part des homosexuels du PCF, à une lutte interne pour que soient assouplies ses positions dans le sens de la tolérance il ne faut guère avoir d'illusions sur le fait que cela débouche sur une véritable critique de la position des homosexuels et encore moins sur une prise en charge de la lutte sur ce terrain.

Enfin , il convient d'être particulièrement attentifs à ce que signifie le militantisme dans un groupe d'homosexuels. Des analyses théoriques et une ligne politique correctes ne suffiront jamais à permettre la continuité et le développement d'un tel groupe si, en même temps, ceux qui y participent ne sentent pas que quelque chose en est changé dans leur vécu, dans leurs rapports quotidiens. Il existe en effet un pas très difficile à franchir entrè une demande immédiate de la part de beaucoup de gens qui veulent lutter contre leur oppression et pouvoir enfin vivre librement des relations sexuelles et affectives d'un autre type que celles qu'induit le ghetto, et en un engagement dans une lutte plus générale et moins immédiatement apparente dans leur vie quotidienne. Dans un groupe comme le GLHPQ, par exemple, viennent des gens pour qui leur militantisme contre l'oppression en tant qu'homosexuels est leur premier contact avec la politique. Mais il sy trouve aussi beaucoup de gens qui ont milité dans des organisations d'extrême-gauche et qui les ont quittées à cause du type de militantisme qu'elles pratiquaient (activisme, coupure entre vie militante et « problèmes personnels >>, discours abstrait sans prise sur le vécu quotidien) sans compter le fait qu'aucune de ces organisations ne prenait en compte l'oppression spécifique des homosexuels. Rentrer dans un groupe d'homosexuels, c'est donc pour la plupart d'entre nous débuter ou rénover, après une pénible coupure, avec une activité politique, soit en prise sur notre vécu quotidien, qu'elle transforme réellement notre manière de vivre et nos rapports aux

Page 133

autres. Cette compréhension du politique en tant qu'il marque et qu'il imprègne tous les aspects de notre vie nous semble profondément juste et correspond parfaitement à la démarche des révolutionnaires, depuis la critique faite par Marx de la séparation qu 'opère l'Etat bourgeois entre thomme concret et le citoyen. Mais en mème temps, du fait des carences des organisations révolutionnaires, qui commencent maintenant seulement à aborder de front cette question, parce qu'elle se pose à tous les militants, il y a une grande difficulté pour tous ceux qui accèdent ou qui renouent avec une activité politique à comprendre la nécessité de lutter aussi sur le terrain de la politique, sur cette arène féroce où ne comptent que les rapports de force, pour y faire pénétrer précisément le politique tel que l'entendent les révolutionnaires, pour permettre le développement de la prise en charge consciente par les masses de leurs propres problèmes jusqu 'au moment où, dans la crise révolutionnaire et le renversement de l'Etat bourgeois, elles font éclater la sphère étroite de la politique et prennent elles-mèmes le pouvoir.

C'est la perception de cette nécessité, c 'est la conscience de cette imbrication entre notre lutte et notre vécu que manifeste l'appelation de GLHPQ (Politique et Quotidien). De manière confuse encore, ambiguë parfois, avec des tensions entre ces deux pôles, des tâtonnements pour les articuler. Mais d'où viendrait aujourd'hui unè compréhension claire de cette articulation, alors que les courants révolutionnaires, eux-aussi, subissent les mèmes tensions beaucoup plus qu'ils ne les maitrisent ? C'est une des raisons pour lesquelles les groupes d'homosexuels en lutte, ainsi qu'un grand nombre de groupes de femmes, constituent aujourd'hui une sorte de laboratoire, qui ne permet certes pas de transformer par lui-mème les structures qui déterminent nos rapports sociaux, mais qui a le mérite d'ébaucher un travail constant de réflexion individuelle et collective sur nos relations avec les autres, un travail sur les contradictions de chacun entre ses aspirations à une autre société et ses comportements encore marqués par le vieux monde qui n'en finit pas de pourrir... Ce travail peut sembler détourner des forces militantes de la lutte politique immédiate : mais, mème si l'on raisonne en termes d'efficacité, de « rentabilité militante>>, ne contribue-t-il pas, à terme, à renforcer au contraire nos motivations pour la lutte, à enraciner dans le combat d'aujourd'hui nos espérances de demain ? Question qui, huit ans après la flambée de Mai 68, traverse la plupart des organisations révolutionnaires et,

Page 134

plus largement, toute l'avant-garde de la classe ouvrière. Et, parce qu'ils y sont particulièrement sensibles du fait de leur oppression specifique, les homosexuels, comme les femmes, ont leur mot à dire dans ce debat.

Disons pour conclure qu'il nous semble possible aujourd'huimais encore loin d'ètre acquis - que se construise en France un mouvement homosexuel sur le modèle de ce que nous pouvons appeler 11 la troisième generation ;; du mouvement homosexuel. La première generation a ete impulsee à la fin du siècle dernier, en Grande-Bretagne et en Allemagne, par des bourgeois liberaux et par des socialistes qui luttaient, avec le soutien du mouvement ouvrier, pour la reconnaissance des droits democratiques aux homosexuels. Cette première generation a ete ecrasee par le fascisme et le stalinisme, et tout a ete fait pour en effacer jusqu 'à la memoire dans le mouvement ouvrier. C'est ce qui fait que la deuxième generation, qui est nee vers les annees cinquante et s'est developpee à partir de la fin des annees soixante en Amerique du Nord et dans l'Europe capitaliste, s'est construite globalement en dehors du mouvement ouvrier et sans beneficier jusqu 'ici de son soutien, reprenant seule en main la lutte pour les droits democratiques. La troisième generation, qui commence seulement à emerger aujourd'hui, se pose à la fois la question de faire reconnaître sa lutte par le mouvement ouvrier, de se lier au mouvement des femmes qui s'est developpe entre temps, et enfin de depasser le stade des seules revendications democratiques pour poser le problème de l'integration de l'homosexualite dans le corps social, posant cette assimilation comme une des tâches de la revolution socialiste.

Jear, Nicolas

Page 191

Bibliographie sommaire correspondant à l'article de J. Nicolas

«la Question homosexuelle)) p 86 .

FHAR - Rapport contre la normalité-, Champ libre, Paris, 1971.

Hocquenghem Guy - l e Désir homosexuel- Editions universi-

Altman Dennis - Homosexuality: Oppression and liberation-

Lauritsen John, Thorstad David -The Early Homosexual rights

Movement ( 1864-1935)- Times Change Press, 1974.

Mc Cubbin Bob -The Gay Question- World View Publishers,

Weeks Jeffrey-« Where Engels Feard to Trea )) in Gay left n° 1, taires, Paris 1972.

1971.

1976 .

1975.

Une erreur sur cette page ?