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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Sur l'essai de Xavière Gauthier « Dire nos sexualités »

· Critique communiste (1re série), n° 16, juin 1977 · p. 125-128 · 1 560 mots

Sur 1 'essai de Xavière Gauthier « Dire nos sexualités » Si le premier livre de Xavière Gauthier, Surréalisme et Sexualité ( 1) ne pouvait toucher qu'un public limité, le dernier, Dire nos sexualités (2), est une sorte de best-seller de l'essai. A quoi doit-il ce succès? Est-ce une liberté, une connaissance d'eux-mêmes que ses lecteurs vont chercher dans ce livre ? Ou les « trucs pas communs », qu'avec un sourire égrillard, Bernard Pivot recommandait à l'attention de ses auditeurs, expliquent-ils plus simplement son chiffre de vente ?

Xavière Gauthier ne recherchait certainement pas un succès douteux. Mais ne serait-il pas bon qu'elle s'interroge sur le rapport de ce succès à ce qu'elle a fait et aux intentions qui la guidaient?

Son livre proclame, péremptoire, qu'il est temps de dire nos sexualités, et aussitôt, elle enregistre et publie quarante interviews, 25 hommes et 15 femmes; 17 personnes de 20 à 29 ans, 13 de 30 à 39, 4 de 40 à 49 et autant de 50 à 59, plus un homme de 74 ans et d'un âge indéterminé. La « normalité hétérosexuelle >> statistique est fournie par un unique témoignage qui tient en une ligne : « J'aime les femmes, j'aime les baiser», qui semble là pour la bonne mesure. Nous n'allons pourtant pas lui chercher chicane en lui reprochant le peu de signification de son échantillonnage, d'autant qu'elle reconnaît son arbitraire et ne cache pas qu'il est autoconstitué. Tout auteur peut délibérément choisir d'extrapoler à partir de quelques fragments de vies racontées sur demande, et décider que le particulier vise à l'universel. (1) Coll. Idées, éd. Gallimard. Voir aussi Critique communiste, nos 4, 6 et Il/ 12. (2) E. Galilée.

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Aussi bien, depuis Freud, nul n'ignore qu'en chacun de nous s'inscrit une sexualité dont le polymorphisme touche les plages de la perversion. Tout rappel de cette évidence ne saurait qu'enfoncer des portes ouvertes depuis près de quatre-vingts ans.

Qu'est-ce que Freud veut dire par polymorphisme pervers de l'enfant, sinon que l'enfant, jusqu'au moment où il prend connaissance de ce qu'implique la différence des sexes, fonctionne dans la certitude d'un « tout possible » Et c'est justement cette certitude qui lui permet d'éprouver l'écart entre ce que ses sens perçoivent et ce qu'il a pu bâtir comme croyance et conviction.

Et à l'intention de ceux/ celles qui persistent à penser que la castration est l'expression d'un horrible « machisme», nous rappellerons que la castration n'est compréhensible que référée à la perte de l'illusion qu'il n'y a que du semblable, de l'indifférencié dans l'ordre du sexuel. La traversée de la castration implique donc avant tout la perte de 1 'illusion ; d'une illusion sans avenir. Une perte toujours remise en cause d'ailleurs, jamais acquise une fois pour toutes.

Mais cette expérience du manque, du manque d'un tout-avoir, tout-pouvoir, la plupart des interviewés de Xavière Gauthier - à défaut de Xavière Gauthier elle-même qui n'extrapole pas les données de son échantillonnage comme elle en avait le droit, sinon le devoir- semblent la nier.

Pour l'auteur de Dire nos sexualités, tout se passe comme s'il y avait toujours du pareil au même et qu'en chacun de no.us vivait un(e) sadique, un(e) masochiste, .un(e) homosexue!(le), un(e) nymphomane, un(e) frigide/ impuissant... n suffirait donc, à suivre ces suggestions, de peu, de très peu pour que ces formes de vies sexuelles se déchaînent.

Nous conaissons ces. thèses, elles étaient déjà contenues dans Surréalisme et Sexualité. Elles ne sont plus ici explicites, mais manifestées par des « vies » qui doivent démontrer par elles-mêmes. Et démontrer d'abord contre la «norme» fournie par la sexologie étudiée dans l'introduction. Plus exactement, pas étudiée mais pourfendue, et brillamment, comme incontestable fausse ·science, dont notre auteur montre parfaitement le caractère de contrefort de l'idéologie dominante et -au moins dans les auteurs sélectionnés- sous ses aspects les plus réactionnaires, les plus misogynes, les plus pétris de peur panique en face de la radicalisation féministe. Mais, une fois ce travail de salubrité effectué avec le grand talènt polémique que nous connaissons à X. Gauthier, qu'y opposet-elle ? Une illustration de ses thèses d'épanouissement humain par la libération des perversions ? Peut-être l'a-t-elle cru, bien que certains de ses propres propos donnent à en douter (« celles de ces sexualités qui m 'ennuyaient, me révoltaient, m'exaspéraient, me navraient ... celles qui m'ont bouleversée, fascinée, terrifiée n). Notre lecture, en tout cas est celle d'un étalage plus pitoyable qu'effrayant de misères sexuelles, d'insatisfactions, de frustrations, de souffrances et, surtout, surtout de solitudes, d'absence

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de l'autre, ignoré comme individu avec lequel on peut, parler, rire, parta· ger mille préoccupations.

De la part des hommes interviewés (la grosse majorité, 25 sur 40), l'expression de la misogynie, pour différente qu'elle soit de celle des sexologues, n'a guère à leur envier. Quelque peu dissimulée parfois sous le faux égalitarisme du désir pervers, la violence sexuelle patriarcale est omniprésente : obligation faite aux compagnes des partouzes, de la prostitution, et jusqu'à ce père qui avoue vouloir « pervertir » sa fille et en faite une putain. Même si l'on ne tient pas compte dans ces confessions de l'exagération aux allures mythomaniaques, dont X . Gauthier avoue la plus grande probabilité, la mauvaise conscience qu'elles manifestent très souvent (avivée explicitement par l'existence du mouvement des femmes) et la duplicité qui tient au fait qu'il s'agit presque exclusivement d'intellectuels (ceux qui ne citent pas Freud et Lacan, citent Bataille .. .) laissent deviner une réalité pire encore que le discours. Quant aux femmes, qui attendraient, d'elles au moins, le souffle d'une nouvelle liberté espérée serait bien déçu· : la misère de celles-là est pire encore que celles des h:ommes ; tout comme chez les hétérosexuelles « normales ». La moitié qui n'est pas homosexuelle, non seulement vit sa sexualité selon la pire empreinte de la sexualité mâle traditionnelle, mais peut même manifester une aliénation qui « en rajoute », telle celle qui a été prostituée sans goût pour cela, mais regrette de n'avoir pas été battue « vraiment ».

Xavière Gauthier - soulignons-le - n'a trouvé à faire aucun commentaire à ces confessions. Est-elle passée sur une ligne de repli où il ne s'agirait plus, en somme, qué de « se dire » pour se libérer au moins de l'étouffement dans la clandestinité obligée de la perversion ?

Bien plutôt sans doute veut-elle suggérer que, surmontée la répression, nous sommes tous, en puissance, susceptibles d'occuper la position d'un de ces personnages d'ombre.

Ce serait ignorer tout simplement qu'irréductiblement, le sujet se structure dans une problématique qui le fonde, et que nulle violence interne ou externe ne peut durablement l'entraîner à occuper telle ou telle autre position quant au désaveu ou à la reconnaissance de la différence des sexes.

Qu'il y ait une fascination chez le névrosé (qu'est tout un chacun d'entre nous) pour la perversion, cela ne saurait faire de doute. Mais gommer la différence structurelle entre le pervers et le névrosé procède d'une démarche toute empreinte de ce désaveu de la différence des sexes qui nous est présenté dans la lumière fascinante de l'étrange.

Et cette fascination n'a d'autre ressort que le « non-donné une fois pour toutes » du rapport du sujet à la castration. « Non-donné une fois pour toutes », c'est-à-dire que subsiste toujours en nous la tentation de céder aux vieilles croyances, de se laisse!" charmer par les vieilles illusions.

Quelle fonction _réelle remplit donc ce livre ? Certainement pas d'une

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étape vers la fin de l'ostracisme, de la ségrégation dont sont victimes les « déviants sexuels ».

L'absence de méthode de l'auteur est une méthode qu'elle le sache ou non, elle envoie le lecteur du côté de ces visites guidées dominicales, qui au XVIIIe et XIXe siècle, conduisaient élégantes et dandies à Charenton, la Salpêtrière ou autres asiles d'aliénés.

Xavière Gauthier donne à voir, à imaginer et à jalouser la misère sexuelle, c'est-à-dire des vies dont le seul but se réduit à la recherche du/de la partenaire-objet sexuel. Car, en fm de compte, les partenaires de ces personnages sont tous, y compris (et surtout) ceux des masochistes, des objets, dépourvus de toute subjectivité. Le partenaire est condamné à subir le désir du pervers. Et si se manifeste chez le partenaire-objet la moindre velléité d'existence, le pervers est là pour lui rappeler que lui possède un savoir sur sa propre jouissance et sur la jouissance de l'autre (ici, le partenaire) que celui-ci ne peut en aucun cas ignorer. D'un toutsavoir sur la jouissance de l'autre à un tout-pouvoir sur l'autre, le pas est vite franchi. Et l'on retrouve ici la proximité de la perversion avec les formes diverses du fascisme quotidien.

Que l'on nous rappelle que nos sexualités sont souvent prises dans les méandres du savoir /pouvoir, soit! Encore faudrait-il considérer la fonction dÙ leurre dans toute relation amoureuse, qui justement permet au couple (fut-il éphémère) d'échapper à ce tout-savoir-par-avance de l'un sur l'autre qui est le propre de la relation amoureuse perverse. Car ici, il n'y a aucun leurre, pas plus qu'il n'y a liberté, il a y a agir sexuel dévorateur d'existences et tyran.tLie privée.

Xavière Gauthier était entrée en littérature en annonçant une voie royale vers la libération humaine. Quelques années après, elle arrive au fond d'une impasse sordide. Nous sommes curieux de savoir comment elle s'y prendra pour poursuivre son œuvre littéraire sans rebrousser chemin.

Michel Perret et Michel Lequenne

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