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A propos du « Témoin et du prophète, pour ou contre Soljenitsyne » de Daniel Singer

· Critique communiste (1re série), n° 16, juin 1977 · p. 120-124 · 1 882 mots

A propos du « Témoin et du prophète, pour ou contre Soljenitsyne » de Daniel Singer o) Une nouvelle mode hante les salons philosophico-littéraires parisiens : l'antimarxisme. Elle réunit une agréable confrérie (qui a le soutien enthousiaste de la presse bourgeoise), des gaullistes de gauche, des sociaux-démocrates new-lock, des ex-compagnons de route, des anciens staliniens endurcis et des soi-disant « enfants de Mai 68 ». A part quelques exceptions (notamment Castoriadis), la plupart ont été, il y a encore quelques années, des staliniens et/ ou des · maoïstes convaincus. Après avoir pendant longtemps chanté: « Vive Marx-Engels-LénineStaline-Mao >> (ou une autre variante de cette série), ils sont maintenant prêts à déclamer la formule inverse : « A bas Mao-Staline-LénineEngels-Marx ». Ils ne sonl que le revers de la médaille stalinienne (ou maoïste) dont ils conservent la prémisse fondamentale : l'URSS (ou la Chine) est l'expression authentique du marxisme. Incapables, il y a quelques années, de distinguer le marxisme de sa contrefaçon bureaucratique, de sa misérable caricature russe ou chinoise, ils brûlent ensemble ce qu'ils ont ensemble adoré dans le passé. Leur ancien dieu ayant fait faillite, ils se lancent désespérement à la recherche d'un nouveau prophète qu'ils croient trouver dans Alexandre-Isaievitch Soljenitsyne.

Que penser du « phénomène Soljenitsyne » ? La droite française l'a reçu comme l'un des siens, le PCF a commencé par déverser un tombereau d'injures avant de se retirer dans un silence gêné, la confrérie des ex-gauchistes repentis en a fait son maître à penser, son gourou. L'intérêt de l'excellent article de Daniel Singer est de présenter une pre(1) Daniel Singer, le Témoin et le prophète, pour ou contre Soljenitsyne suivi de C'est la faute à Karl Platon (essai sur André Glucksmann), Revue d'esthétique, 2/3, 1976. Editions 10/18 ..

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mière tentative (à part le petit article d'Ernest Mandel dans" lnprecor) d'analyse sérieuse des questions que soulève l'auteur de l'Archipel du Goulag, en opposant une digue solide au fleuve de sophisme verbeux qui a envahi la scène politico-intellectuelle parisienne.

Marxiste non dogmatique et antistalinien, Daniel Singer aborde l'affaire Soljenitsyne avec un rigueur historique et politique exemplaire. Il est dommage que son article ait été publié dans la Revue d'esthétique, parce qu'il risque de passer inaperçu d'un public plus politisé. Sa démarche est double : d'une part, distinguer soigneusement entre Soljenitsyne . lui-même, produit d'une expérience tragique, et les pitreries de ses émules français : comme l'écrivait Marx, l'histoire se répète, mais comme farce. D'où la séparation de l'essai en deux articles, l'un dédié à Alexandre Isaievitch Soljenitsyne et l'autre à André Glucksmann. D'autre part, distinguer chez Soljenitsyne lui-même le témoin précieux et respectable de l'univers concentrationnaire soviétique et le prophète slavophile, réactionnaire et contre-révolutionnaire.

Comme témoin du goulag, qu'il a vécu de l'intérieur, et sur lequel il a rassemblé, avec ténacité et courage, des centaines de témoignages précis, Soljenitsyne est indispensable. Daniel Singer insiste que la gauche le prenne au sérieux : « Loin de briser le miroir, il faut le conserver précieusement, car il nous montre que la gueule était encore plus horrible que nous ne l'imaginions » (46). Cependant, ce miroir, ou plutôt ce tableau est loin d'être complet, cohérent ou objectif; tout d'abord, il lui manque une vision globale, historique, du développement politique et social en Russie ; il n'est pas capable d'insérer le goulag dans un ensemble plus vaste, et de lui donner une explication plus rationnelle que la colère de Dieu, le péché originel ou la méchanceté des bolcheviks. Et surtout, il essaye par tous les moyens de tirer un trait d'égalité entre lénisme et stalinisme, entre l'URSS du début des années vingt et celle de la fin des années trente, ce qui l'amène à faire l'apologie de l'armée blanche russe, présentée comme l'instrument de la justice. Or, comme le souligne avec force Daniel Singer, malgré toutes les critiques qu'on peut faire aux bolchevicks pour leur abolition de la démocratie dans les soviets et dans les usines, la ligne de séparation entre l'époque léniniste et l'ère stalinienne est ineffaçable : «Aucun historien digne de ce nom ne peut méconnaître cette division ». En voulant à tout prix la nier, Soljenitsyne est incapable de comprendre et d'expliquer les véritables racines historiques et sociales du goulag.

Malgré ces limites et distorsions, l'Archipel du Goulag reste, comme témoignage, un monument puissant et émouvant, une dénonciation irréfutable des crimes de la bureaucratie stalienne. Par contre, comme prophète et idéologue, Soljenitsyne, surtout après son exil forcé, est authentiquement réactionnaire. Son apologie de la guerre du Vietnam et du massacre des communistes indonésiens. sa condamnation !lévère des

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« excès de la démocratie >> aux USA(« Lorsqu 'une liberté de discussion débridée conduit à l'anéantissement du pays en face des dangers imminents et à la capitulation dans les guerres qu'on n'a même pas perdues », Des voix sous les décombres, Seuil, 1975, p. 30), son hostilité à la Révolution française, sa nostalgie de la Sainte Russie des tsars et de l'Eglise orthodoxe du Moyen-Age en font un doctrinaire profondément aveugle et un contre-révolutionnaire au sens classique du terme. Ceci dit, tant qu'il était un opposant en URSS, l'aspect dominant de son rôle social était celui de la critique de l'ordre établi, qui rencontrait un écho beaucoup plus large que ses rêves mystico-réactionnaires.

Daniel Singer démontre l'arbitraire total des tentatives pour faire de Soljenitsyne le · représentant d'un égalitarisme plébéien progressiste. Il cite par exemple les passages de l'Archipel ou celui-ci prend la défense de la hiérarchie dans l'usine contre l'égalitarisme bolchevik des premières années de la révolution russe : « Comment les ingénieurs pouvaient-ils faire bon accueil à la dictature des ouvriers, leurs propres subordonnés dans l'entreprise, hommes peu qualifiés, ne maitrisant ni les lois physiques ni les lois économiques de la production, mais qui venaient d'occuper les postes de commande pour diriger les ingénieurs ? » (Archipel , 1, p. 2 81). Il montre aussi les contradictions qui apparaissent constamment chez Soljenitsyne entre la profonde sensibilité du témoin et les surprenantes bévues du prophète. Par exemple, après avoir expliqué, de manière fort convaincante, que l'idéologie officielle n'est en URSS qu'une façade, un simulacre, Alexandre lsaievitch dénonce un élément de cette idéologie, l'internationalisme, comme source de tous les maux de la politique soviétique (dans la lettre aux dirigeants de l'URSS); comme l'écrit Singer :« Soljenitsyne doit être un des derniers à vraiment croire que Moscou est toujours le quartier général de la révolution mondiale et le Brejnev passe des nuits blanches à rêver aux soviets de l'Atlantique .au Pacifique » (7 8).

Par ses cntiques, par son dévoilement passionné du sinistre univers du goulag, Soljenitsyne représente une menace pour la bureaucratie soviétique ; mais par son doctrinarisme réactionnaire (qui est au fond le produit de cinquante années de stalinisme), il peut être utile, comme épouvantail et comme confirmation de l'idéologie officielle, selon laquelle toute opposition au régime établi ne peut être qu'antisociale, contre-révolutionnaire et nostalgique du passé tsariste. Daniel Singer esquisse une comparaison qui nous semble très pertinente entre Soljenitsyne et Trotsky : « Trotsky, qui, comme Soljenitsyne, fut exilé de l'URSS. ne fut pas accueilli en Occident avec un enthousiasme comparable; -il trouva « une planète san~ visa » ... Soljenitsyne a-t-il jamais pensé que l'« abject » Trotsky était pour les maitres du Kremlin une menace potentielle incomparablement plus grande que lui-même ? Probablement pas, car la modestie n'est pas un des vices de Soljenitsyne ( 84). >>

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Daniel Singer croit que l'URSS actuelle n'est pas un système monolithique et inébranlable ; les événements de Pologne (1970-197 6) montrent les possibilités de crise du système bureaucratique. Dans les usines et les écoles, une nouvelle génération se lève, qui chassera les parasites au pouvoir « au nom des conseils de travailleurs manuels et intellectuels, urbains et ruraux, version nouvelle des soviets qui, en 1917, tout en changeant le monde, semblaient lui promettre un nouvel avenir »

(81 ). Cette nouvelle génération ne pourra pas se reconnaître dans les doctrines anachroniques passéistes de Soljenitsyne, mais elle « montrera de la reconnaissance à l'égard du témoin indomptable et de la compassion pour le prophète perverti (82) JJ.

Par contre, l'épigone des salons parisiens, Glucksmann, ne mérite ni reconnaissance ni compassion ; dans un petit post-scriptum ironique et implacable (C'est la faute à Karl Platon), Singer fait éclater une à une les bulles de savon multicolores du verbiage incohérent et prétentieux intitulé la Cuisinière et le mangeur d'hommes. ll montre que des livres comme celui-ci ne peuvent que renforcer le camp stalinien, pârce que pour beaucoup de jeunes lecteurs, « si pour répudier la Russie comme modèle et lui refuser catégoriquement le nom de socialiste, il est nécessaire de se ranger sous la .bannière du prophète Soljenitsyne et de ses compagnons de croisade, les tortionnaires vietnamiens ou les assassins d 'Indonésie, si telle est la fausse alternative, il vaut encore mieux se résigner au PCF ... (/05) JJ

Daniel Singer est particulièrement indigné par la tentative comique de Glucksmann d'embrigader Rosa Luxemburg dans le même camp que Soljenitsyne. En vérité, Alexandre _ Isaeivitch « symbolise tout - le nationalisme, l'obscurantisme de l'Eglise orthodoxe, l'idéalisation de la paysannerie et la glorification du passé- toute la puanteur de /a. Sainte Russie du tsar, du knout et des pogroms qu'elle détestait si profondémment ( 103) JJ. ll faut vraiment le culot canularesque d'un Glucksmann pour essayer, sous prétexte qU;'elle a critiqué Lénine, de l'assimiler au combat d'un nationaliste slavophile.

Un bilan critique de la période léniniste de l'URSS (1917 -1923) est justifié et nécessaire. A notre avis, un tel bilan pourrait partir précisément de certaines critiques que Rosa Luxemburg faisait aux bolchevicks en 1918, au sujet de leurs limitations drastiques à la démocratie et à la liberté d'expression. << La liberté, c'est toujours la liberté pour celui qui pense autrement JJ, écrivait-elle, dans sa brochure sur la Révolution russe. Ce texte, écrit en prison en 1 918 et publié seulement après sa mort, mérite d'être relu aujourd'hui par ceux qui se pose1;1t des questions sur le rapport entre la dictature du prolétariat et la démocratie socialiste. Mais, il s'agit d'un document qui n'a rien de commun avec les logomachies des Glucksmann, Maurice Clavel et autres Jean-Marie Benoist. Clairement située du point de vue·de l'internationalisme prolétarien et du

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marxisme révolutionnaire, la critique de Rosa Luxemburg (nous nous référons ici aux polémiques au sujet de la démocratie ; celles sur laquestion agraire et nationale nous semblent beaùcoup plus discutables) est tout d'abord une analyse concrète de la situation concrète. Et elle reconnaît que dans leur situation en 1 917-1 918 (guerre civile, intervention impérialiste, famine, etc.), il était impossible de construire une démocratie socialiste parfaite : les mesures d'urgence prises par les bolchevicks étaient probablement inévitables : le danger était de changer la nécessité en vertu, et de présenter ces mesures comme un modèle universel de la dictaure du prolétariat.

Les écrits de Rosa Luxemburg sont un guide précieux pour la lutte révolutionnaire, pour la démocratie socialiste ; le charabia à la mode de Glucksmann et des autres disciples français du gourou Soljenitsyne ne servent qu'à une chose, comme le souligne Daniel Singer : « Si une nouvelle génération remet en question les règles du jeu établies ... persuader les nouveaux rebelles que toute tentative de changer radicalement la société est condamnée d'avance ... >>

Carlos Rossi

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