Coucou, les revoilà ! Qui ça? Mais la «.bande des quatre», voyons ! Pas ceux du pays de la grande illusion, la sinophobie a chassé la sinophilie en l'espace d'une saison ... Non, les « quatre en question» sont blancs, bien de chez nous, ou plutôt «bien de chez eux». Ils ont nom Céline, Drieu, Brasillach et Rebatet. Ils sont partout. Ce qui est évidemment pour eux renouer avec une vieille habitude, mais peut tout de même poser quelques problèmes, quand on constate qu'ils reviennent avec le label soixante-huitard, eux qui étaient partis à Sigmaringen ou ailleurs, sous l'uniforme nazi. Il ne suffit pas-de proférer alors quelques aphotegmes sentencieux sur les ironies de l'histoire. « Ni rire, ni pleurer, mais comprendre », disait déjà le vieux Spinoza.
On risquerait de ne pas comprendre grand-chose, en tout cas, à la nature du pouvoir giscardien (l), si sa volonté expresse de refaire l'unité d'une bourgeoisie divisée par l'histoire restait le secret le mieux gardé du règne. Le schisme de 1940/1944- résistants contre collabos, de Gaulle (1) Pas de danger non plus d'en apprendre long sur ce dernier grâce- au soporifique, et la plupart du temps soigneusement orienté vers des voies de garage - « débat sur l'Etat » qui fait actuellement le bonheur des revues.
contre Pétain et tous les ersatz du maréchal - ne fut que l'aboutissement d'une longue série, la réouverture d'une vieille plaie. 1792, 1815, 1870, 1898, furent des dates, ou déjà «ceux d'en haut», en France, se scindèrent au point qu'un des camps fit appel au peuple, péché suprême pour vider la querelle et sauver la démocratie ou l'indépendancè nationale, ou les deux. Après chacune de ces crises, et quand par surcroît« ceux d'en bas» y étaient allés de leur petit solo funèbre, l'élite cherchait à recoller les morceaux, qui dans les séductions de l'imaginaire, qui par les mirages de la théorie.
La déchirure du « voile auguste qui doit recouvrir le mystère de l'Etat » (Richelieu), fut sans doute, entre 1940 et 1945, irréversible. Les mailles qui filèrent alors sont filées à tout jamais. La droite française, complètement discréditée sur le triple plan patriotique, moral et intellectuel, doit, humiliation suprême, se cacher sous l'aile protectrice de ses pires ennemis de la veille, les démo-chrétiens du MRP, les gaullistes du RPF. Et bien qu'elle reconquière très vite ses positions de force dans l'économie et les appareils d'Etat, sur le plan du pouvoir idéologique, c'est la débacle et pour longtemps. La dictature de fait qu'exerçait l'Action française (« la terreur dans les lettres ») dans la haute intelligentsia d'avant-guerre n'est plus qu'un souvenir (2). Ce sont désormais les thoréziens, qui à travers le Comité national des écrivains, le Salon de mai, le contrôle occulte d'un certain nombre de maisons d'éditions, de galeries et de revues, donnent le la.
Les deux grandes tribunes issues de la Résistance, soit les revues les Temps modernes et Esprit, oscillent entre une critique fascinée du stalinisme et une position carrément « crypto ». Seuls ou presque à tenter d'organiser une phalange « atlantique » des intellectuels, les gaullistes de Liberté de l'esprit et autres Preuves (Aron, Alber, Ollivier, Miûraux, Maurice Clavel - mais oui !) ne font pas le poids.
Dans l'ambiance véritablement jdanovienne qui règne alors à Paris (qu'on se souvienne des «affaires» Lyssenko, des commandos déchaînés à tout propos contre les Mains sa/ès de Sartre, contre les meetings de soutien à la Yougoslavie ...
Inutile, dans ces colonnes, de rappeler trop longuement comment l'effondrement du mythe stalinien en 1956, la guerre d'Algérie, et fmalement l'« année terrible>> (pour le PC !) 1968, consommèrent le divorce entre l'intelligentsia française et le «parti de l'intelligence >> (Jacques Duclos). Le résultat, on le connaît: le développement d'idéologies et de pratiques artistiques ouvertement a-historiques et antipolitiques (« nouveau roman», «structuralisme», «sémiologies» en tous genres, retour généra(2) Il ne faut pas trop se laisser abuser par le trompe-l'œil que peut produire le spectacle des imposantes tribunes intellectuelles du Front populaire, genre Congrès pour la défense de la culture où brillent les étoiles Gide, Rolland, Malraux, Picasso, -etc. Quel que soit leur prestige, ils ne constituent qu'une respectable minorité, même à la NRF, dont le directeur, Gaston Gallimard, est acquis, comme la moitié de son équipe, aux idées fascistes.
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lisé, dès le début des années soixante à l'art pour l'art et à la science pour la science). Mais pendant que les générations de 36 et de la Résistance donnaient une issue à leurs lassitudes et à leurs doutes, la jeunesse universitaire se révoltait et interprétait aussi bien Foucault et Lacan que Sartre ou même Aragon dans le sens de son refus du vieux monde. Le pire était encore à venir. Le pire : ou quand un projet de réunification de la vieille droite allait rencontrer la déception des enfants de mai.
Ne rions pas trop de la « mode rétro », qui n'est d'ailleurs pas une « mode », mais un phénomène idéologique très grave, destiné sans doute à s'étaler sur une longue période. Elle illustre à merveille le dicton: faire d'une pierre deux coups. D'un côté, en faisant de la collaboration une passion collective du peuple français, on fait endosser aux masses les responsabilités des élites dirigeantes. C'est la face la plus visible de l'opération, celle qui se retourne maintenant contre ses promoteurs (3), car la ressemblance, la çpnsanguinité entre giscardisme et pétainisme n'en ressort que plus crûment. A-t-on pour autant assez pris garde que, à la faveur de ce déferlement d'antiquités vichyssoises, revient sournoisement une brocante bien particulière : le fascisme littéraire ; et que la plupart des brocanteurs appartiennent à l'espèce mao ou situ désabusé et recyclé est un fait qui interroge cruellement la génération de 1968 (4).
« Le ventre est encore fécond, d'où est sortie la bête immonde. >> Prenant au sérieux l'avertissement de Brecht, nous ne considérons pas qu'il s'agisse de provocations gratuites, quand les chantres de la révolution nationale et de l'hitlérophilie militante nous sont dépeints comme les véritables prophètes de notre temps. Ne s'emploierait-on pas ainsi sournoisement à cultiver dans la « nouvelle vague » paumée des lycées et des facs un certain nombre de thèmes dont il ne faut pas sous-estimer la force, car ils sont ancrés dans la structure pulsionnelle de chaque individu. Thèmes qui ont de la barbe, c'est le moins qu'on puisse en dire : fascination de la mort et spécialement du suicide ; dégoût du sexe et misogynie ; mépris de la France veule des « ventres » et exaltation de l'Europe des jeunes loups ; répugnance invincible pour la « démocrassouille » et _nostalgie d'un ordre (3) Voir les études de Pascal Ory: les Collaborateurs et la France allemande. Cf. aussi le plus ancien Un~ certaine France de Philippe Garnier-Raymond (Balland, 1975). (4) Il n'est pas question, en ce qui me concerne du moins, de reprendre le discours de Régis Debfi, opposan( la « fête masturbatoire » de Mai à la robuste discipline du peuple français attendant son Sauveur Suprême. Cependant, il n'y a pas de doute que 1968, comme tout grand' mouvemenfde masse a charrié un certain nombre d'éléments idéologiques douteux, dont l'exploitation n'a pas manqué d'être systématisée : c'est le travail des « gourous » qui PÇU.Vent déblatérer et déblatèrent contre les lumières et la raison parce que le mouvement a alors r~ les vieux topos bergsoniens contre la science.
nouveau mettant au premier plan les valeurs d'héroïsme et de sacrifice. Bref, une panoplie du parfait maso/homosexuel refoulé. Mais laissons cela aux« psy » ... Vous me direz que manque à cette liste un élément important, l'antisémitisme. Patience, patience, ça vient !
Remarquable aussi la division du travail, sans doute non préméditée Oes grands mouvements souterrains de la lutte des classes idéologiques sont aussi des« procès sans sujet») qui permet aux mainteneurs de la tradition de se rencontrer avec les bateleurs de l'après-gauchisme dans des campagnes aux buts identiques (réhabiliter la culture de droite) avec des langages appartenant apparemment à des univers tout à fait étrangers. Prenons le cas de Louis-Ferdinand Céline. L'auteur des Beaux Draps et de Bagatelles pour un massacre, ouvrages qui firent l'objet d'une diffusion officielle par la progagande nazie en France occuppée, a toujours eu ses grands prêtres et des publications spécialisées dans son culte. On pense immédiatement à feu Dominique de Roux et à sa revue de luxe l'Herne. C'est dans l'ordre des choses. Plus paradoxal déjà, le péan entonné au cours d'une émission de télévision par Gérard Guéguan, ancien directeur des éditions Champs libres à l'hOmme qui suivit Pétain et Laval à Sigmaringen. Et Guéguan ne -faisait qu'exprimer publiquement une opinion largement répandue dans certains milieux issus de l'extrême gauche. Je peux témoigner qu'au cours de la préparation des émissions de télévision· que devait réaliser Sartre, assisté d'une large, équipe militante, pour Antenne 2, Céline devait figurer, aux yeux de beaucoup d'ex-maos qui étaient là, parmi les acteurs de la « révolte intellectuelle)) qu'il s'agissait d'évoquer pour situer la jeunesse de Sartre. Bien entendu, il s'agissait implicitement d'une œuvre réduite aux premiers romans de Céline, Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, comme si le bon or Destouches était mort vers 1933 .. . Or, dès 1932, Paul Nizan pouvait écrire:« Céline n'est pas parmi nous : impossible d'accepter sa profonde anarchie, son mépris, sa répulsion générale qui n'exceptent point le prolétariat. Cette révolte pure peut le conduire n'importe où ; parmi nous, contre nous, ou nulle part ... Nous verrons bien où ira cet homme qui n'est dupe de rien » (repris dans Pour une nouvelle culture, Grasset, 1971, p. 45).
Nous avons vite vu. En 1938, six années seulement plus tard et alors que Céline n'avait pu donner - et pour cause - tout la mesure de son ignominie fasciste et raciste (5), H. E. Kaminski pouvait déjà écrire un pamphlet intitulé Céline en chemise brune, en concluant ainsi son effarant voyage jusqu'au « bout du célinisme )) : « Que le pirate montre son pa(5) Dont il faut donner au moins une petite idée : 11 •.• Au fond, il n 'y a que le chancelier Hitler pour parler des Juifs. D'ailleurs ses propos, de plus en plus fermes, je le note, sur ce c/uJpitre, ne sont rapportés qu'avec gêne par notre grande presse aa plus rapprochiste) minimisés au possible, alambiqués, à contre-ozur. C'est le côté qu'on aime le moins ... chez le chancelier Hitler. C'est celui que j'aime le plus. Je l'écrivais déjà en 1937, sous Blum 11 (lettre à Costantini du 4 décembre 1941).
villon - le drapeau rouge avec la croix gammée dans un cercle blanc -mais qu'il ne se faufile pas comme un innocent voyageur à la recherche d'émotions toutes personnelles. Il veut frauder la douane. Il porte du poison dans son bagage. » Aujourd'hui, d'étranges contrebandiers essaient de nous refiler le même poison sous un nouvel emballage, la fameuse « révolutions du langage ». Soyons sérieux ; il est exact que Céline a représenté une sérieuse levée d'écrou pour la pratique de l'écriture romanesque, en y introduisant la verdeur du langage populaire et la licence du monologue intérieur brut, à la façon de son maître James Joyce. Dans la brèche qu'il a ainsi ouverte se sont engouffrés Sartre et bien d'autres. Et puis après ? Doit-on abdiquer tout droit à la critique (je dirais dans ce cas précis : tout droit à la prophylaxie) parce qu'un fasciste a innové la technique littéraire. A moins qu'en bon platonicien, on n'attribue à l'art une dignité ontologique supérieure à tout autre pratique, et que par conséquent, il soit logique d'égaler Céline à Einstein pour ses gros mots tout en traitant son délire nazi avec la même dévotion attristée que la folie d'Artaud. L'irresponsabilité du génie a vraiment bon dos.
Le retour du refoulé du « romantisme fasciste » (6) ne prend pas seulement la forme du « revival » organisé, et dont un autre exemple tout à fait scandaleux est la réédition du best-seller de Rebatet (en 1942 ... ) les Décombres (7). Nombre des vedettes de la génération perdue (pas pour tout le monde) s'identifient carrément à leurs illustres devanciers, préparant ainsi le terrain à des redécouvertes extasiées. Il apparaît ainsi que Jean-Edern Hallier est une sorte de réincarnation de Drieu la Rochelle. On sait que ce dernier a présenté la particularité, point si exceptionnelle chez ses congénères, ne ne pas savoir vraiment, et ce toute sa vie, à quel saint, à quelle idéologie se vouer, pourvu qu'elle fut extrême. En 1934, il se sent aussi proche des manifestants du 9 février (les communistes !) que des Croix-de-Feu du 6. En 1943, il songe à rallier la Résistance (alors qu'il dirige la NRF ultra-collaboratrice) et reporte sur l'URSS de Staline les espoirs de régénération européenne jusque là dévolus au me Reich. Or, que nous confie Edern, autre petit-fils avoué de Maurice Barrès et fidèle du « culte du moi » : « ... Alors politiquement, je me situais du coté des hussards de droite, Nimier, pour son insolence, ou Jean-René Huguenin, son jumeau spirituel, tué dans un accident de voiture, tous désengagés de l'après-guerre, brûlent leur vie par les deux bouts de la chandelle, et du coté du Parti communiste, auberge espagnole pour les fleurons de la culture bourgeoise. Rien d'antinomique au reste, sauf pour les dévots, dans (6) Selon l'excellente expression de l'essayiste de droite P. Serant, auteur -en 1960d'un ouvrage sur les « quatre » portant ce titre. (7) Il · est vrai que Jean-Jacques Pauvert, éditeur d'« avant-garde » est un récidiviste. En 1967, il publiait froidement une anthologie de Drumont, Je prophète de l'extrême droite française antisémite, sous le titre tout à fait pétainiste de I'Anticapitalisme national.
cette alliance, expression de l'usure de la vieille droite et de la corruption des partis révolutionnaires, nostalgiques d'ordre établi. Bref, d'un conservatisme l'autre ... >> (8) (Génération perdue, p. 96-97).
A rapprocher des réactions de Orieu, déjà évoquées plus haut, aux journées de février 1934: « ... Communistes, patriotes: ce n'est pas la mème chose ... Ils étaient pourtant bien près les uns des autres. A un moment, vers JO h, le mardi, dans la rue Royale, dans la foule qui se ruait vers la place de la Concorde pour subir la grande pétarade de 11 h, on chantait pèle-mèle la Marseillaise et l'Internationale. J'aurais voulu que ce moment durât toujours >> (cité d'après Pierre Andreu, Drieu témoin et visionnaire, Grasset, 1952, p. 169). Il y a entre ces deux textes une différence : là où la convergence des extrêmes signifie pour Drieu la. jeunesse du monde, elle connote pour Edern son irrémédiable décadence. Il y a une continuité profonde (9) dans la conviction aristocratique que la politique n'est qu'un jeu, un jeu de la mort et du hasard (voir la lettre de Drieu, au moment où il décide de se donner la mort : « Nous avons jou~ et nous avons perdu. » Attente de l'« homme à cheval » et nihilisme, voilà les pôles de la cyclothymie constitutionnelle de tous les enfants de Chateaubriand et Barrès, héritiers amoureux avant tout de leur propre image de marque. Et pour un Malraux qui passe effectivement la barre de l'inscription historique, combien d'esthètes en réserve de la (contre)-révolution !
Aujourd'hui, pourtant, personne ne semble vraiment désireux de pousser jusqu'au bout cette logique morbide ; aussi comprendra-t-on pourquoi la pulsion de mort de nombre de nos jeunes gens décolérés s'arrête prudemment... au libéralisme aronien. La vieille Cassandre de la droite française , le grand sage qui promène son regard désabusé sur ses frères drogués (l'Opium des intellectuels, que Glucksmann nous rajeunit aujourd'hui en Maîtres penseurs), le disciple de Dilthey et de Max Weber enseignant doctement l'inintelligibilité de l'histoire, voilà en effet un modèle qui réconcilie sans avoir l'air d'y toucher, la grande prose pessimiste à la Spengler avec le mol oreiller des prébendes académiques. Et voilà comment le Versaillais enragé de la Révolution introuvable devient le maître à penser des usurpateurs de mai ...
Les canalisations secrètes reliant certains aspects. des mouvements de contestation actuel de l'idéologie de la « gauche collaborationniste » des années 1940, sont plus nombreuses qu'il n'y paraît. La démonstration en (8) On aura reconnu peut-être au passage le clin-d'œil à Céline (toujours lui !) auteur de ses souvenirs d'Allemagne (en 1944-1945), sous le titre D'un château l'autre. (9) Signalons une autre transmigration d'âme, moins paradoxale puisqu'il s'agit de la reprise intégrale des thèmes du jeune européen de Drieu par Jean-Marie Benoist. Ce dernier ne s'est jamais caché en effet d'être un classique intellectuel de droite, et la balle est plutôt dans le camp de ceux qui ont accepté, anciens de I'UEC ou de 1968, de l'accepter dans leur« génération». Quoiqu'il en soit on rapprochera utilement la Pavane pour une Europe défunte du susdit de ces phrases de Drieu.
a été faite de façon accablante pour les mouvements autonomistes (bretons, occitans, alsaciens) par Chatelain et Tafani dans leur très tonique Qu'est-ce qui fait courir les autonomistes ? (Stock 2, 1976). On y découvre avec stupéfaction que des anciens miliciens ou OAS bon teint se sont découverts après 1968 une âme ... autogestionnaire !
Le mouvement écologique, si symphatique, mais si composite, a un petit air « retour à la terre » d'anticapitalisme romantique ( 1 0) encore renforcé par la présence - peu relevée - dans ses rangs de personnages au passé mouvementé.
Quant aux thèses d'lllich, si admirée par notre establishment existentialiste ou personnaliste, elles n'auraient pas déparé les chantiers de la jeunesse du « vieux chef » Dunoyer de Segonzac, un expert en « convivialité ». L'utopie d'un monde sans ces pollutions que sont le capital et le prolétariat, le corporatisme, pour l'appeler par son nom est aussi vieux que la révolution industrielle dans les pays latins et catholiques ... Il n'est pas jusqu'à un concert d'éloges qui inondait jusqu'il y a peu la Chine de Mao qui ne doive quelque chose à l'aspect «révolution nationale » réussie de l'expérience maoïste. En· un mot, le droit imprescriptible à la différence, la légitime résistance au pillage de la nature, le ras-le-bol de la jeunesse ne produisent pas miraculeusement des idéologies immaculées. La révolte, comme le dit très bien Rancière, est toujours divisée contre elle-même. Et il n'y a pas que la classe ouvrière qui soit spontanément tracte-unioniste ...
De temps en temps, la question brûle les lèvres : le font-ils exprès, ou sont-ils seulement les victimes du fameux syndrome de Santayana (« Ceux qui ne se souviennent .Pas du passé sont condamnés à le revivre », aphorisme génial qui constituait l'exergue du fùm de Malle et Modiano, Lacombe Lucien) ? Tout se passe en effet comme si notre « génération perdue » mimait jusqu'au moindre tic les attitudes et les goûts de la génération ... des lendemains de la Commune. Wagner, Schopenhauer et Barrès. Nous somme en plein horizon 1880.
Mais laissons pour un temps les sources peu avouées des momes cogitations présentées pour notre bonheur sous un emballage « pop », « folk >> ou «punk» sous le nom de« nouvelle philosophie». Le moindre Balibar venu .(Jl), ayant opportunément lu la Destruction de la raison de G. Lukacs, peut repérer aisément et Schopenhauer et Bergson, à la base de tout (1 0) Il n'est do~c pas étonnant que des penseurs comme Junger et Heidegger, mais aussi notre Giono, puissent servir de référence commune aux« révolutionnaires conservateurs» d'hier et aux écologistes ou« communautaires» d'aujourd'hui. Voir sur ce point rouvrage définitif de Jean-Pierre Faye Langages totalitaires (Hermann, . 1972). (Il) Voir son article dans /q Nouvelle Critique de décembre 197 6 ; cela dit, les théoriciens du PCF, sérieux comme Bafibar ou bouffons comme les gens de Dialectjques sont incapables de mett!e le jioigt sur une des causes principales de la crue idéaliste, à savoir trente ans d'hégémonie du « mat-Xisme » perverti de MM. Staline and c•.
le déferlement actuel d'obscurantisme de tout cet acharnement à prouver (« one more time- encore une fois ! ») que l'histoire n'est « qu'un rêve plein de bruit et de fureur n, un théâtre d'ombres où seuls des niais montent sur la scène, et dont le rideau tombe toujours sur une nouvelle figure du despotisme, du « maître » éternel. Allons directement aux conclusions politiques ; oh, elle sont rares - pour le moment- car ces gens ne tiennent pas à perdre leur label «ex-gauchistes» qui fait toute leur force. Il est bon qu'on ne sache pas trop où l'extrême fatigue du héros fatigué le conduit. Pourtant, il faut bien qu'il crache le morceau de temps à autre : «C'est à se demander si le véritable exécuteur testamentaire de Mai 1968 n'est pas Valéry Giscard d'Estaing n (éditorial du Magazine littéraire, n° 112- 113, intitulé le Mouvement des idées, Mai 1968-mai 1976). Interrogation à laquelle fait écho Bernard-Henri Lévy, chef d'orchestre de la campagne néo-spiritualiste dans un nombre incalculable de maisons d'éditions, émissions de télé et à Beaubourg, déclarant au micro de France-Culture : « Mai n'est plus dans mai, et les héritiers de Mai sont partout ... du côté du gauchisme d'Etat giscardien aussi bien, de cette volonté réformatrice, dont on peut penser ce qu 'on veut ... mais dont on ne peut nier en tout cas ... que cette existence, elle la tire et puise à la source de l'idéologie soixante-huitarde ... >> (Génération perdue, p. 180). Et pour ceux qui n'auraient pas compris, Christian Jambet ( 12), un autre soldat perdu de la révolution. maoïste, rive le clou : « On est farouchement contre l'Union de la gauche, Lardreau et moi ... Ce que je dis ne ~a pas contre ceux qui voteront pour l'Union de la gauche, ils ont parfaitement le droit d'espérer. Mais la seule question qui se pose à son propos est celle-ci: est-elle pire ou n'est-elle pas pire que le maitre actuel » (Génération perdue, p. 59-60).
Donc, gardons précieusement nos libertés, et écrasons l'infâme, c'està-dire les lumières. Car il est bien question de marxisme dans le fameux procès dont on nous rebat les oreilles depuis deux-trois ans ! La cible, l'idéologie française restant telle qu'en elle-même, c'est la méthode scientifique, la rationalité (et par conséquent la possibilité de l'action consciente sur) l'histoire et la politique. D'où la haine que continuent à susciter non seulement Marx et Lénine, qui ne sont malheureusement chez nous que des icônes ou des mots de passe, mais plus généralement tous ceux qui ont indiqué l'issue des illusions religieuses en tout genre. Pour citer une dernière fois Spinoza, «la lumière rend compte d'elle-même et des ténèbres ». Ouvertement de droite ou soit-disant d'ultra-gauche, le nouvel obscurantisme est une parade désespérée.
Daniel. Lindenberg ( 12) Jambet est, avec Guy Lardreau, autre rescapé de la Gauche prolétarienne le distingué auteur de l'Ange, livre-manifeste du christo-gauchisme où les théses les plus i~tégristes du style « mon royaume n'est pas de ce monde 11 (il n'y est question que· de Saint-Paul SaintAugustin, Saint-Thomas et Plotin) sont rafraîchies par le recours à Foucault, à La~an qui n'y peuvent évidement mais. A mettre évidemment en rapport avec le regain de religiosité dans une jeunesse déboussolée par le recul général. ·