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Entretien sur la stratégie révolutionnaire en Espagne

· Critique communiste (1re série), n° 17, septembre 1977 · p. 108-126 · 8 623 mots

Entretien sur la stratégie révolutionnaire en Espagne Fernando C/audin : ex-dirigeant des Jeunesses communistes espagnoles, ex-membre du bureau politique du Parti communiste espagnol (exclu en 1964 pour « eurocommunisme » précoce).

Publie « la Crise du mouvement communiste : du Komintern au Kominform » (Maspero, deux volumes) fort intéressant essai d'interprétation de l'histoire du mouvement communiste international.

A parait re en septembre, chez Mas pero toujours : << /'Eurocommu -nisme »

En mai 1977, Fernando C/audin a bien voulu s'entretenir avec nos camarades, Daniel Bensaïd et Julio Aramberri (LCR-ETA VI), sur la stratégie révolutionnaire en Espagne.

Nous publions ici leur débat Daniel Bensaïd- Nous sommes à quelques semaines des élections générales en Espagne. Il y a eu des remous dans l'armée contre la légalisation du Parti communiste espagnol. Quels sont, selon toi, les grands traits de la situation présente dans le pays et quels sont les pronostics qui en résultent quant aux prochaines élections.? Fernando Claudin- La première chose à prendre en compte pour analyser la situation espagnole, c'est qu'il y a beaucoup d'inconnues. En France, avant les élections, on sait à peu près ce qui va sortir ( bien qu'aux récentes municipales, il y a eu certaines surprises avec l'extrême gauche ... ) ; mais le panorama politique est plus ou moins clair et les rapports de forces sont connus. La situation espagnole en revanche est pleine d'inconnues quant aux rapports de forces et à l'influence respective des partis.

On ne peut donc avoir qu'une idée à grands traits du processus politique. En ce sens, je crois que les éléments dominants so.nt, en premier lieu,

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le fait que la « démocratisation du pays » (ainsi qu'on l'appelle) s'opére sous hégémonie de la bourgeoisie. C'est la première donnée évidente. Mais, je crois aussi qu'il serait simplificateur d'y voir une polarisation, avec d'un côté la bourgeoisie, de l'autre la classe ouvrière et ses alliés.

C'est un processus beaucoup plus complexe. On pourrait même, en le simplifiant beaucoup, le voir comme un processus triangulaire entre d'un côté, les forces fondamentales de la bourgeoisie espagnole, capital monopoliste et financier, qui appuient ce processus et l'orientent dans un sens et dans les limites compatibles avec l'hégémonie bourgeoise de l'autre côté, le mouvement ouvrier et populaire qui lutte pour une démocratisation plus réelle, mais dans les limites du système et enfin, toute une série de forces qui s'opposent au processus et trouvent leur base dans le fait que l'Etat franquiste, son personnel, sa structure, ses appareils, n'ont toujours pas été substantiellement modifiés; cet ensemble de forces a donc pris, dans la dernière période, une certaine autonomie envers les forces bourgeoises qui ont pris le chemin de la démocratisation dans les limites indiquées.

Tout le personnel politique de l'Etat formé sous le franquisme, le personnel répressif, la police, les appareils idéologiques, les appareils de communication (et en premier lieu la télé), l'appareil du mouvement, des municipalités ... toute cette immense bureaucratie, ces structures, se sentent menacés par le processus de démocratisation. Ces forces ont tenté de forger un instrument d'expression politique, l'Alliance populaire, évidemment, en essayant d'utiliser les institutions centrales (Cortès, Conseil du royaume). C'est pourquoi se développe ce que j'appelle une lutte triangulaire entre les forces principales de la bourgeoisie, qui utilisent aussi un personnel politique originaire du franquisme (Suarez et les politiciens du Centre démocrate), le mouvement populaire, et les tendances continuistes de l'Alliance populaire. Le centre se sert alternativement de chacune des autres forces pour imposer ses solutions à la troisième et contenir le processus dans un certain équilibre.

C'est ce qui rend le processus politique extraordinairement complexe. Les étapes sont connues : dans un premier temps, la bourgeoisie a essayé d'utiliser l'équipe Fraga, qui est vite devenue un obstacle et a été remplacée par l'équipe Suarez-Guttierez Mellado. Ceci a provoqué des changements superficiels dans les sommets de l'Etat, (l'état-major de l'armée et de la police) et la neutralisation, puis la liquidation formelle du Mouvement (bien que ses structures se maintiennent) et enfm, la légitimition formelle du processus par le biais du référendum à l'issue d'une campagne entièrement contrôlée et dirigée ...

Le mouvement ouvrier et populaire a joué un rôle très important, mais subordonné.

On ne peut donc parler « d'autoréforme de la bourgeoisie », au sens où il s'agirait d'un choix délibéré. Tout a été conditionné par ~a force et la

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pression du mouvement ouvrier et populaire, depuis des années et surtout depuis la mort de Franco. Mais, à la différence de ce l'on pensait dans l'opposition, dans le PC, y compris nous qui avions une opinion plus critique à propos de la force de ce mouvement ouvrier et populaire, quand est venue l'heure de la vérité, après la mort de Franco, les faits ont démontré que la force de ce mouvement ouvrier et populaire n'était pas ce qu'on en pensait. Le poids du passé dans la masse populaire et la petite-bourgeoisie, le poids de cette idéologie simpliste du franquisme qui lie ordre et développement, le poids même du souvenir de la guerre civile (remué en permanence par la droite) se sont révélés considérables... Et, bien que dans les premiers mois qui ont suivi la mort de Franco, il y ait eu un grand mouvement de masse, une grande vague gréviste, on a constaté que ce mouvement n'avait aucune issue politique immédiate ; même s'il aurait sans doute pu aller plus loin qu'il n'est allé, si les forces qui avaient une influence majoritaire, notamment le PCE, l'avaient voulu. Cette raison politique de fond explique le reflux ultérieur de ce mouvement (qui a cependant joué un rôle très important en provo.quant la chute de Fraga). li n'avait pas la force d'offrir une solution propre à la situation.

A partir de là, la stratégie de la bourgeoisie s'est faite plus habile et plus intelligente. La politique du gouvernement Suarez a été de faire une série de concessions pour diviser l'opposition en donnant satisfaction à son aile la plus modérée. C'est ce qui a conduit au processus de légitimation de la réforme Suarez à travers le référendum, l'approbation de la loi électorale, la légalisation graduelle et encore inachevée des partis.

C'est ainsi qu'on en est arrivé à la situation d'aujourd'hui. Pourtant, malgré ces caractéristiques de la situation et l'hégémonie des forces bourgeoises, les courants continuistes du franquisme (Fraga) et l'extrême droite craignent qu'il puisse y avoir des surprises aux élections et que les processus aillent plus loin qu'il n'est à leurs yeux tolérable. Je crois qu'il faut voir l'intervention récente de l'armée à la lumière de ces contradictions.

In est évident qu'on ne peut écarter complètement le risque d'un coup militaire. Mais c'est peu probable. Le plus probable, c'est une intervention en forme de soutien à l'Alliance populaire pour freiner la politique de Suarez et pour la conditionner de sorte que, malgré la légalisation du Parti communiste, toutes les entraves soient mises à la campagne électorale, pour empêcher aussi la légalisation de nouvelles organisations de gauche. C'est en somme une véritable intervention électorale de l'armée qui va avoir un impact sur le contexte politique immédiat.

C'est pourquoi, je pense que l'on peut, dès à présent, prévoir des résultats peu favorables à la gauche et un résultat de l'Alliance populaire plus important que celui initialement escompté. Les forces qui vont sortir majoritaires, c'est un grand centre-droite avec pour aile gauche la démocratie-chrétienne. Les partis ouvriers de gauche et d'extrême gauche en restellO

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ront à des pourcentages réduits. A moins de surprise. Car il y a des inconnues ... Il y a l'incertitude sur la solidité et l'avenir du changement... Tout cela peut changer au cours même de la campagne ... Mais, le plus crédible, c'est un résultat plus fort pour la gauche dans les centres ouvriers avec cependant une nette majorité parlementaire de droite. Et pire encore au Sénat, s'il n'y a pas de candidature unique de gauche; en ce cas, il sera pratiquement monopolisé par les forces de droite et d'extrême droite ... Julio Aramberri- : Il y a une série de points de vue que je ne partage pas.

D'abord, sur la caractérisation du mouvement gréviste qui a suivi la mort de Franco. Tu dis qu'il aurait pu aller un peu plus loin, mais qu'il était limité par ses propres capacités, il me semble évident que ce mouvement a été très limité par les forces hégémoniques du mouvement ouvrier (surtout le PCE), dans le sens où pendant les mois de janvier et février 197 6, le mouvement était continu et la possibilité de l'étendre, réelle. Il y eut, au contraire, un effort des directions pour organiser le retour au travail. De même, un mois après le massacre de Vitoria, au lieu de s'orienter vers la grève générale, elles se tournèrent vers les pactes (Coordination démocratique). Le mouvement des masses allait à gauche alors que les directions traditionnelles allaient peu à peu à droite.

Autre point discutable. Notre analyse du processus est celle de la tentative d'instauration d'un Etat fort. La légalisation du PC constitue à cet égard une entorse (par rapport au maintien de l'héritage de la dictature). D'où la réaction de l'armée. D'où aussi la réaction violente contre l'Alliance populaire d'autres secteurs de la bourgeoisie, qui témoignent de profondes divergences devant la difficulté à construire un Etat fort.

Il y a des secteurs de la bourgeoisie qui exigent de l'armée qu'elle s'aligne sur la politique gouvernementale. Car, s'il y a un Parlement de droite, la confrontation avec le mouvement populaire va subsister. Comme le disait Felipe Gonzales ces derniers jours : qui peut offrir le pacte social à la bourgeoisie? Ce n'est pas l'Alliance populaire, mais les partis ouvriers qui démontrons notre capacité à contrôler le mouvement ouvrier .. . ; personne d'autre que nous ne peut garantir aux patrons le pacte social. .. Ce qui implique une certaine reconnaissance des partis ouvriers. Sans mettre d'étiquette il me semble que tu minimises les responsabilités des partis ouvriers et que tu ouvres une perspective pessimiste. Ce dont la bourgeoisie a besoin, c'est d'un pacte social dans le cadre d'un Etat stable avec la collaboration des partis et des syndicats. Et si cela ne peut aboutir, comment la bourgeoisie va-t-elle sortir de la crise ? F.C.-: J'ai dit en premier lieu que le noyau ne serait pas l'Alliance populaire mais le centre-droite.

Cet Etat, je suis d'accord avec toi, ne peut être un Etat fort. Il est exIll

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elu de la réalité espagnole que la bourgeoisie puisse construire un tel Etat dans les conditions actuelles. Justement, si un Parlement de droite, (et non d'extrême droite) sort de ces élections, ce Parlement va entrer d'emblée en contradiction avec la réalité, la crise, les problèmes sociaux et économiques du pays.

Maintenant tu dis une chose très intéressante : que la légalisation du PCE démontre que les plans de la bourgeoisie ne sont pas faciles à réaliser, en raison des progrès du mouvement ouvrier et populaire. On pourrait en déduire que la politique des partis traditionnels n'a pas été aussi inadéquate : au milieu d'un processus très compliqué, cette politique -appelons-la comme l'appelle Carrillo « modérée » - a eu sa rentabilité, ses résultats positifs.

Tu dis que le processus social aurait pu connaître un autre cours si les organisations traditionnelles, et surtout le PCE (qui était le mieux organisé et le plus influent dans le mouvement ouvrier après la mort de Franco), avaient eu une autre attitude ... Qu'il aurait pu aller plus loin à Madrid avec un comité de grève ou avec un appel à la grève générale après le massacre de Vitoria ... Peut-être ... Mais je dis qu'il n'existait pas une alternative en termes de pouvoir. Parce que Madrid n'est pas l'Espagne. En plus et surtout, parce que, face à ce mouvement, il y a un Etat intact, et qu'aller plus loin, c'eut été aller au choc frontal avec cet Etat. Cela aurait pu être catastrophique. On peut légitimemement considérer que cela aurait pu signifier un recul plus important que ce qu'a entraîné cette retraite consciente et préventive. li est très difficile de spéculer là-dessus en gardant à l'esprit l'ensemble des faits (bourgeoisie, Etat intact, armée de la guerre civile).

Ce qu'on peut faire en revanche, c'est une autre critique de la stratégie du PC et du PS. C'est du moins la critique que personnellement, je leur fais . C'est de n'avoir pas eu une idée claire des possibilités au niveau du mouvement social et d'avoir concentré toute leur activité dans le cadre politique institutionnel ; d'avoir subordonné la lutte sociale à partir des problèmes immédiats de la classe ouvrière à l'action dans ce cadre institutionnel. Bien qu'il y ait eu recul de la grande vague gréviste des premières semaines de 1976, la mobilisation est en effet restée très active. Or, la ligne du PCE a consisté à dissocier la lutte sociale de la lutte politique, au lieu de s'efforcer de donner à la première une dimension politique. Jusqu'à la mort de Franco, les revendications démocratiques allaient de pair dans les mobilisations sociales avec Jes revendications économiques. Ce qui s'est produit l'an passé, c'est la dissociation des deux, au lieu de faire que le mouvement social lie ses revendications aux questions politiques. Dans tout le processus de négociation avec le gouvernement, le mouvement ouvrier, celui des usines, est resté absent.. .

C'est à mon sens, la critique principale que l'on peut faire. Car les actions de rue peuvent être considérées dans certains cas comme inopportu-

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nes ou provocatrices (comme en Russie lors de la semaine tragique) : mais la lutte sociale en tant que telle, à partir des usines, se prête beaucoup moins à ces provocations ponctuelles. Et elle aurait pu déployer tout son rôle. C'est ma critique principale à la politique du PCE. D. B.- Tu touches certainement là à une question fondamentale; mais elle est lourde de conséquences. Je ne crois pas que les camarades de la LCR pronostiquent une victoire électorale des partis ouvriers. Mais, au-delà du pronostic immédiat, on est bien obligé d'avoir une idée sur les possibilités réelles, pour la bourgeoisie espagnole, de faire aboutir un processus de démocratisation, de stabiliser une démocratie parlementaire en Espagne. C'est un projet qui va à contre courant par rapport à la phase de difficultés et de crise chronique dans laquelle est entrée la bourgeoisie européenne. Il ne s'agit pas en effet, d'une simple récession conjoncturelle. La nécessité pour le capital de réagir à la chute tendancielle du taux de profit, l'importance des investissements nécessaires dans les secteurs de pointe ... , tout cela concourt à renforcer les tendances autoritaires, les mesures de programmation sociale des Etats bourgeois, au détriment des formes traditionnelles de la démocratie parlementaire.

Quelles possibilités, dans ces conditions, la bourgeoisie espagnole a-t-elle de stabiliser une démocratie parlementaire classique ? La perspective d'un Etat fort, autour de Fraga et de l'Alliance populaire, qui maintiendrait le mouvement ouvrier dans l'illégalité ne paraît pas réaliste. Mais une démocratie bourgeoise traditionnelle, dans ce contexte, paraît aussi difficilement envisageable.

La bourgeoisie peut tabler sur le pacte social... Mais la bourgeoisie britannique, qui dispose avec la social-démocratie travailliste d'un interlocuteur plus que compréhensif et solidement implanté dans la classe ouvrière, éprouve de sérieuses difficultés pour faire accepter aux travailleurs le pacte social qu'implique la politique d'austérité. En Italie, Berlinguer, au nom de la solidarité nationale, présente l'austérité comme une nouvelle vertu, à laquelle les travailleurs devraient bien quelques sacrifices immédiats ; mais son propre parti commence, sous la pression de la base, à être saisi par le doute ... En Espagne, le mouvement ouvrier sort de la dictature frustré et moins solidement encadré qu'en Italie ou Grande-Bretagne par des appareils réformistes eux-mêmes incrustés dans les appareils d'Etat (organismes de gestion, municipalités .. .) ; dans ces conditions, la viabilité d'un pacte social apparaît encore plus aléatoire.

Il faut juger la politique du PC et du PS à la lumière de ce qui va se passer. En quoi préparent-ils le mouvement ouvrier aux contradictions et ruptures inévitables. Entendons-nous, si demain les élections, après quarante ans de dictature, donnent, ce qui est probable, une majorité aux partis bourgeois, il ne s'agit pas de sortir dans la rue dès le lendemain, pour revendiquer immédiatement tout le pouvoir aux partis ouvriers. Cela n'aurait pas grand sens.

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En revanche, nous devons nous poser la question : comment mobiliser le mouvement ouvrier en liant revendications sociales (contre le pacte social) et politiques O'amnistie, les libertés, le démantèlement des appareils franquistes, l'autodétermination des nationalités) pour qu'il soit subjectivement préparé à se poser comme candidat au pouvoir dans une phase ultérieure. C'est là le débat fondamental. Notre critique porte donc sur le même point, mais elle analyse la démarche des partis réformistes comme une position logique, non comme une maladresse ou une inconséquence de leur part : si le PCE veut entrer dans la dynamique du pacte avec la bourgeoisie, de la collaboration de classes (sous prétexte que le socialisme ne sera à l'ordre du jour que dans une étape ultérieure), il est obligé de dissocier d'un côté la négociation d'un « pacte constitutionnel » et de l'autre la gestion quotidienne des luttes revendicatives cantonnées à leur niveau économique.

Sur le plan théorique lui-même, les choses ont d'ailleurs pas mal évolué depuis l'époque pourtant récente (été 1976) où Sartorius parlait encore des commissions ouvrières comme d'un mouvement socio-politique et reprenait à son compte une problématique de conseils ouvriers. Cette logique d'un mouvement qui surmonte la division-entre l'économique et le politique en jetant les bases d'un nouveau pouvoir ne peut que s'enrayer dès lors qu'on refuse d'assumer la perspective même de ce nouveau pouvoir (en abandonnant la notion de dictature du prolétariat). C'est là un des points cruciaux du débat. Ensuite, savoir s'il était possible d'aller plus loin à tel ou tel moment prévu devient une question de tactique ... F. C. - Je crois que la perspective d'une stabilisation démocratique sous hégémonie bourgeoise, en Espagne, n'existe pas, au moins à moyen terme. Il me semble que toute stratégie s'appuyant sur une telle hypothèse est totalement illusoire. L'Espagne, comme la France et l'Italie, se trouve priSe dans la crise structurelle du capitalisme et, dans son cas particulier, ce facteur d'instabilité est aggravé par les caractéristiques mêmes du passage du franquisme à la démocratie. C'est pourquoi la perspective est celle d'une longue instabilité : on ne va pas assister en Espagne à la consolidation d'une démocratie « normale )) de type européen, qui fonctionnerait parlementairement avec alternance de partis bourgeois et sociaux-démocrates, sans aucune modification substancielle du système socio-économique ... C'est une hypothèse irréaliste. Et c'est pourquoi la politique des partis ouvriers se trouve face à une alternative.

Ou bien ils prennent un virage pour se porter à la tête des luttes sociales, pour poser les problèmes de fond, pour présenter une alternative avancée démocratique, économique et sociale, à la crise ... S'il n'y a pas ce tournant de la part du PC et du PS nous allons assister, il me semble, à un fractionnement du mouvement social et l'émergence de courants et tendances de type corporatifs, dans certains cas désespérés, qui peuvent

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même créer des situations très aiguës dans le pays, mais sans construire un nouveau bloc social fondé sur une stratégie claire et capable d'ouvrir une issue propre à cette situation. Ce fractionnement et cette impasse créeraient toutes les conditions d'une régression de type autoritaire milita.ire, ou autre.

L'avenir se présente à mon avis ainsi, parce que je ne crois pas, si le PC et le PS et les organisations syndicales ne changent pas dans ce sens, que le vide puisse être comblé à court terme par d'autres forces. Nous touchons là à la question du rôle de l'extrême gauche. Vous me demandez si ce rôle est positif ou négatif selon moi ? Je répondrai positif pour certains aspects et négatif pour d'autres ... On ne peut donner une réponse unilatérale. Négatif dans le sens où il y a une radicalisation verbale qui remplit le vide d'une stratégie plus adaptée aux conditions réelles. Positif dans la mesure où ces groupes apportent une critique des tendances d'adpatation à l'hégémonie bourgeoise que . manifestent les organisations traditionnelles. Mais l'hypothèse que ces forces puissent remplir le vide qu'impliquerait la non-évolution positive des partis traditionnels de la classe ouvrière me paraît improbable. Je crois sincèrement que, s'il y a une issue possible, elle passe pendant tout un temps par l'hégémonie sur le mouvement ouvrier de ces organisations traditionnelles. D. B.- C'est un problème sérieux qui est posé à travers la division entre les luttes pour la démocratisation d'une part et les luttes sociales de l'autre (et par la subordination des secondes aux premières). Pour prendre la tête d'une alternative historique face à la crise, d'une alternative à la fois politique et sociale, il faut un projet d'ensemble. En France, Giscard l'a compris à sa façon lorsqu'après les municipales il lance un défi à la gauche lui demandant de chiffrer ses propositions, de démontrer leur réalisme. C'est à ce défi que répond en partie le processus d'actualisation du Programme commun, par une adaptation sans cesse plus ouverte aux limites du capitalisme, aux lois de l'économie de marché ; il en résulte une cascade de capitulations sur les questions de l'emploi, des investissements, de la fuite des capitaux... Pour combattre, dès à présent, toutes les manœuvres de la bourgeoisie, il faudrait une intervention au plus haut niveau, une intervention de type gouvernemental contre le sabotage et la fraude capitalistes. Or, mettre au premier plan les solutions démocratiques au niveau institutionnel, dans le respect strict des appareils d'Etat existants, ne prépare pas du tout ces partis à prendre la tête d'un mouvement social, d'une mobilisation de masse contre l'approfondissement de la crise. A ce propos, comment vois-tu le problème des alliances tel qu'il est posé en Espagne à travers la proposition de pacte constitutionnel faite par le PCE, à travers l'ouverture à toutes les forces dites « civilisées », y corn-

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pris Suarez, en vue d'isoler l'Alliance populaire? Où peut conduire ce type d'alliance, même présentée comme conjoncturelle ? Et quel en est le prix? F. C.- Je sais que le PC et le PS proposent un «pacte constitutionnel», avec l'objectif limité de faire une Constitution, la moins mauvaise possible (la meilleure étant hors de question). Je ne vois pas de contradiction entre ce projet limité et la prise en charge des problèmes de fond. D. B.- Mais, de fait, le« pacte constitutionnel, ou le« compromis historique », signifie aussi l'acceptation du pacte social et de l'austérité, comme est en train de le démontrer la politique du PC italien. Les dirigeants des PC peuvent toujours présenter l'affaire comme tactique et ponctuelle ... , elle participe d'une démarche plus globale. F. C.- Les propositions avancés par les syndicats (USO, UGT, Commissions ouvrières) ne me paraissent guère conciliables avec la politique dont aurait besoin la bourgeoisie en ce moment. J. A. - Ils ne demandent pourtant pas grand chose. Ils restent dans le flou sur des questions telles que l'emploi, l'échelle mobile, les nationalisations. Que ce programme sans cesse plus modéré ne soit même pas accepté par la bourgeoisie ne peut que confirmer que la voie « pactiste » n'est réalisable qu'à des conditions inacceptables par la classe ouvrière ... F. C.- La voie « pactiste » sur la base d'objectifs qui sont ceux de la bourgeoisie n'est évidemment pas favorablE à la classe ouvrière. Je ne me souviens pas exactement des propositions syndicales, mais il me semble que, bien que modérées, elles ne sont pas acceptables par la bourgeoisie. Telles que sont aujourd'hui les positions syndicales, elles ne conduisent pas à une pacification sociale, mais à des affrontements sociaux. Et je ne crois pas que le pacte constitutionnel puisse être identifié à une politique de collaboration de classes et de stabilité sociale. Cela peut y aboutir ... Mais il s'agit de faire une Constitution (il n'y en a pas !). Ce pacte a pour but que cette Constitution soit la moins mauvaise possible. A priori, il n'a pas d'autre but. Je crois que si on arrive à un accord entre partis ouvriers, démocratie chrétienne, etc., ce ne sera pas un facteur de stabilisation de la société bourgeoise, au contraire (et bien qu'un tel pacte ne paraisse guère possible) ... D.B.- Cela pose un problème lié avec ce que tu as dit de l'extrême gauche. Nous sommes bien évidemment solidaires de tous les groupes dont la légalité n'a toujours pas été reconnue. Mais, il suffit de se référer à

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l'expérience portugaise récente, pour constater que le rôle de l'extrême gauche ne peut être évalué dans sa totalité, de manière indiscriminée. Il y a des groupes qui confondent la nécessité de délimiter programmatiquement une avant-garde avec une politique sectaire qui aboutit dans les faits à des divisions supplémentaires au lieu de l'unification de la classe ouvrière. Mais, quant à la question de fond que tu poses : les partis traditionnels, aujourd'hui hégémoniques dans la classe ouvrière, continueront-ils à l'être dans la phase qui s'ouvre ? Nous pensons que oui. Nous pensons même qu'ils vont peut-être se renforcer dans un premier temps. Probablement, même, en Italie ou en France, l'issue politique à court-terme s'identifie, aux yeux des travailleurs, avec les partis majoritaires qui détiennent de fait l'initiative politique vu leur poids. Cela peut engendrer une marginalisation temporaire (électorale surtout) de l'extrême gauche. Et il peut en être ainsi pendant plusieurs années.

Mais, au niveau international, tant les courants de la nouvelle extrême gauche européenne que les courants de dissidence dans les pays de l'Est, annoncent une phase de recomposition profonde du mouvement ouvrier international, qui est resté assez stable dans ses principales composantes depuis près de 50 ans (depuis qu'il a été déterminé par la Révolution russe, son impact, ses leçons et sa dégénérescence stalinienne).

Nous entrons dans une phase nouvelle. Comment participer plus efficacement à ce processus de recomposition? Cela dépend en grande partie de l'analyse que nous pouvons faire des partis majoritaires de la classe ouvrière (et en particulier des trois grands PC (italien, français, espagnol). Si nous pensions qu'ils préparent une solution ouvrière à la crise, nous devrions être dedans. Mais nous pensons que, malgré les effets et le sens contradictoire des thèses eurocommunistes (révisionnisme ouvert, mais aussi concession aux aspirations démocratiques de masses . .), ils s'enfoncent dans la collaboration de classes. Si telle est la tendance, nous devons avançer en permanence une politique d'unité d'action en direction de ces partis et de leurs militants, tout en essayant, à notre modeste niveau (car nous ne sommes qu'un élément d'un processus infiniment plus complexe, de faire progresser certaines idées. Car, nous gardons la conviction qu'on ne peut imaginer en Europe un processus révolutionnaire victorieux, c'està-dire impliquant la majorité active de la classe, sans qu'apparaissent des courants de rupture massifs au sein de ces partis majoritaires. Alors, comment favoriser au mieux la formation et l'émergence de tels courants ? Principalement en menant bataille au sein même de ces partis ? Ou bien en participant à une expérience sociale des masses et de leurs luttes qui est beaucoup plus large que l'expérience et la dynamique seulement interne à ces partis ? Les propositions programmatiques que nous avançons s'appuient sur la dialectique la plus profonde du mouvement de masse (l'expérience de Lip en France, celle des conseils de délégués en Italie, celle

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des luttes d'Euzkadi ou de la grève du bâtiment ici même) pour amplifier ses effets sur les partis traditionnels ... P.C.- Effectivement, il faut faire des distinctions dans l'extrême gauche. Ce n'est pas toujours facile. Mais pour en rester au problème global: une issue positive de la crise en Europe passe-t-elle par une radicalisation interne aux PC et aux PS? Le rôle de l'extrême gauche est-il plus important dehors ou dedans ? Je crois que c'est une question qui n'a pas de réponse. Elle ne peut trouver de réponse qu'a posteriori... D.B.- Le problème, c'est que si nous voulons pas nous contenter de pronostiquer, mais agir, militer, nous sommes bien obligés de choisir et de trancher, et tout de suite ... P.C. - J'inclinerais à penser que, dans la phase actuelle, c'est peut-être plus efficace dedans. Dans la mesure où il y a dans les PC, sinon un changement fondamental, du moins des changements : possibilité de discussions internes beaucoup plus grandes aujourd'hui que lorsque j'y étais, discussion publique de la ligne au CC même du PCI... Dans le PCP, moins, il est vrai. Il reste le plus monolithique. Mais il y a davantage de possibilités internes. Si je devais répondre par oui ou par non, j'inclinerais pour le travail interne.. . chose que moi-même je n'applique pas ! D.B.- En même temps qu'il élargissait les ouvertures et propositions de pactes à la bourgeoisie, Carrillo envisageait l'an dernier une coordination de tous les partis ouvriers, comme pour se dédouaner. Il n'en parle plus guère. Mais il accepte des relations publiques avec les groupes d'extrême gauche, y compris nous-mêmes. C'est une façon de mettre la pratique en accord avec les déclarations de principe sur le pluralisme (à ce sujet, le PCP n'a toujours pas dépassé le stade des professions de foi...). Ce pas en avant n'est évidemment pas exempt de retours en arrière. Mais, au cas où il se confirmerait, la question du « dedans » ou dehors s'en trouverait simplifiée, puisqu'il deviendrait possible pour les organisations révolutionnaires de développer leur propre expérience sans que cela implique une sorte de mise en quarantaine, de suspension de la discussion et de la confrontation avec les militants qui demeurent dans les partis majoritaires. P.C.- Nous revenons ici à un problème conditionné par les caractéristiques du processus politique. Cette idée d'une coordination des partis de gauche, fondamentalement des partis ouvriers (PC, PS, extrême gauche), que Carrillo a avancée, mais n'a pas reprise, cette idée donc est très liée à ce moment-là au processus politique. Parce que la possibilité que la gauche, même unie, puisse conquérir des positions décisives lors des élections

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n'a aucune crédibilité. Cela a déjà pour conséquence que le problème de l'unité de la gauche passe au second plan. Et puis personne, ni le PC ni le PS, ne sait encore bien quelle force il représente. Chacun veut connaître ses forces, à travers l'indication relative des élections, en s'y présentant avec sa propre physionomie et sa propre personnalité. Je crois en revanche qu'après les élections cette question va se reposer avec une force énorme. D.B. - Je précise que lorsque nous prenons au bond la proposition d'une coordination des forces ouvrières, nous pensons davantage à la concrétisation d'une alternative de classe sur tous les terrains, à commencer par les luttes quotidiennes, plutôt qu'à la formation d'un front électoral. Mais nous en sommes arrivés à ce propos à la question de l'évolution du PC, de ses rapports avec la démocratie (dans son attitude publique, comme dans son régime interne). Quelles sont, selon toi, les raisons fondamentales de cette évolution ? Quel point a-t-elle atteint ? Est-elle réversible? Quelle est sa signification nationale et internationale? F.C. - Avant de répondre, je voudrais revenir sur le problème précédent pour souligner combien la lutte entre les partis pour l'hégémonie au sein de la gauche s'est répercutée négativement sur les organisations de masse. C'est ce que traduit à présent la division syndicale : chaque partie veut avoir son organisation syndicale. Le PCE a d'ailleurs commis une erreur très grave en voulant s'assurer une hégémonie administrative sur les commissions ouvrières. Et cela se reflète aussi dans le mouvement urbain (des associations de voisins). Toujours au détriment de la constitution d'un bloc social solidement agrégé.

Maintenant, sur l'évolution historique du PCE ... Je crois que sa rupture croissante avec l'URSS trouve sa source dans les conditions mêmes où s'est trouvé le PC sous la dictature franquiste. Le fait même que l'objectif central était la conquête de la démocratie créait déjà une contradiction objective avec la subordination inconditionnelle aux régimes de l'Est, surtout à partir du xxe Congrès. Durant un temps, dans la direction du parti, et surtout chez Carrillo, il y eut de grandes illusions sur le fait que Krouchtchev allait suivre une ligne de démocratisation réelle. L'échec de cette ligne, qui a coïncidé avec notre propre exclusion du parti a signifié le commencement d'un changement dans l'attitude de la direction du PCE. Qui a observé en détailles positions publiques du PCE après la chute de Krouchtchev verra qu'il n'a jamais adressé d'éloge à Brejnev ou à qui que ce soit, comparable à ce qui se faisait avec Krouchtchev. Parce que la chute de Krouchtchev signifiait la mise en cause de la position que Carrillo lui-même avait eu dans le PCE, où il y avait eu une polémique pour savoir s'il y avait en URSS un processus de démocratisation réelle. Et Carrillo s'était engagé à fond pour défendre que oui. La liquidation de Krouchtchev a donc constitué une véritable gifle pour sa position.

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Quand, plus tard, s'est produit le printemps tchèque, la direction du PCE a aussitôt considéré l'évolutiQn du PC tchèque comme la preuve de la possibilité d'une évolution démocratique, comme la preuve de non-contradiction entre sa propre ligne d'alliance large (et d'abandon de la dictature du prolétariat) et ce qui se passe dans les démocraties populaires. Il voulut en faire la preuve de la crédibilité de son orientation. C'est pourquoi le renversement de cette illusion par l'invasion de la Tchécoslovaquie a littéralement mis le PCE le dos au mur ! De là viennent ses réactions radicales et la rupture avec le PCUS. Moi qui connaissais intimement Carrillo, je savais que malgré sa position krouchtchévienne, il avait une série de positions critiques sur la réalité soviétique. Tout ceci explique l'évolution du PCE. A partir de là, s'est enclenchée une logique, une dynamique : les soviétiques ont répondu, et ainsi de suite ...

C'est, à mon sens, bien qu'encore limitée (cette indépendantisation n'a pas abouti à une rupture nette avec l'URSS et à une analyse globale de la nature des pays de l'Est), une évolution irréversible.

Mais toutes les prises de position partielles, la dénonciation de la répression, de l'absence de démocratie dans les pays de l'Est ... conduisent forcément le PCE à se poser le problème de la nature de ces pays. J'ai eu des discussions publiques ici. Vous connaissez par exemple ma polémique publique dans Triunfo avec Azcarate. Face à mon refus de considérer les pays de l'Est comme socialistes, il prenait une position semblable à la vôtre, en disant que les structures sont socialistes, mais que l'Etat ne l'est pas.

Maintenant, quant à l'évolution du PCE du point de vue d'une politique révolutionnaire ... Je crois que le PCE, comme le PCI ou le PCF, n'est déjà plus un parti monolithique, mais un parti dans lequel il y a des courants. Il y a des courants clairement sociaux-démocrates. Je crois aussi qu'il y a des courants révolutionnaires, non seulement du point de vue des positions politiques explicites, mais aussi des sentiments et des aspirations des militants. Et il y a des positionS centristes d'équilibre, comme celles de Carrillo qui ne cesse de manœuvrer entre les uns et les autres. Je crois que le débat est de plus en plus inévitable entre les deux principaux courants. Du point de vue du fonctionnement interne, comme je le disais, il n'y a pas encore de èhangement fondamental. Il y a des changements positifs dans le sens où la discussion interne est plus libre, mais il y a encore des limites évidentes : le fait que n'apparaissent pas dans la presse du parti des positions différentes, le fait que si l'une ou l'autre des positions s'exprime publiquement (comme c'est arrivé récemment dans le PSUC) on prenne aussitôt des mesures ... (1) Il y a donc une série de limites, mais il y a des pressions internes pour les dépasser. Par exemple, cette lettre d'un groupe d'avocats de Madrid, militants du PCE: dans leur document, ils réclament le droit d'exprimer publiquement des positions ; d'après mes in-

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formations, ce n'est pas une position isolée, mais un courant dans le parti favorable à une démocratisation réelle. D.B. - Je voudrais te poser deux questions pour préciser: comment expliques-tu que le PCE ne pousse pas sa prise de distance envers l'URSS jusqu'à une franche rupture (il continue à se considérer comme partie intégrante du« mouvement communiste international»)? Quels sont, malgré les frictions, les intérêts communs qui font que ce système demeure ? Le PCI a quand même eu récemment un retour de flamme : il a mis un bémol à ses critiques envers l'URSS ... Ces partis prennent leurs distances, mais sans rompre. Pourquoi ?

Deuxièmement, tu as effectivement parlé d'une différenciation probable ou déjà existante de ces partis et qui devrait aller en s'amplifiant. Tu as parlé d'une droite, d'un centre, etc. Mais, est-ce que le centre-droite n'a pas ceci de spécifique qu'il détient l'appareil, c'est-à-dire en réalité le pouvoir dans le parti ? Et les différenciations dont tu parles traversent-elles le parti du sommet à la base, ou se concentrent-elles à la base de l'appareil et dans la base militante ? F.C. - Sur la première question. Je crois qu'il y a deux ou même trois raisons qui font obstacle à la rupture.

La première est une raison de type idéologique. Je crois qu'il y a encore un cordon ombilical, idéologique, entre le PC soviétique et les PC, PCE inclu. C'est lié concrètement à ce problème que je posais de la nature du système. A partir du moment où on reconnaît encore que le système est un système socialiste, malgré toutes les critiques (manque de démocratie .. .) - ce qui est contradictoire pourtant avec la position du PCE, selon laquelle socialisme et démocratie seraient consubstantiels - il n'y a pas de raison de rompre. Tu peux avoir une attitude critique, dire ce que tu veux, mais il n'y a pas de raison théorique et politique fondamentale pour rompre. Sinon, il faudrait dire qu'on soutient les masses des pays de l'Est, mais pas les partis correspondants. Tant qu'on n'arrive pas à cette conclusion, il n'y a pas et il ne peut pas y avoir de rupture.

La seconde raison, c'est que se pose le problème de la neutralisation des deux super-puissances. L'avancée du socialisme en Europe, si elle se réalise, va rencontrer des obstacles tant de la part de l'impérialisme nord-américain que de l'Etat soviétique. C'est pourquoi il faudrait avoir une politique non de rupture ouverte avec les deux, mais d'utilisation et neutralisation des contradictions entre eux.

Troisième raison, d'ordre plus tactique, mais qui a son importance : dans la composition du parti, il y a encore un secteur important qui n'accepterait pas une rupture ouverte avec l'URSS, et chez qui la réminiscence et le mythe soviétique continuent à peser.

Je crois que ce sont les trois raisons fondamentales.

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Ensuite, pour ce qui est des tendances internes dans le parti, je crois qu'elles ne se délimitent pas encore clairement. Ce sont plutôt des courant dispersés, atomisés, qui apparaissent tantôt à la base, tantôt à travers un personnage de la direction. On ne peut répondre pour l'instant à ta question. Les tendances n'apparaissent pas aussi dessinées et délimitées que dans le PCI, en raison de l'histoire du PCE, de la clandestinité dont il sort à peine ... D .B.- Tu dis que le processus est irréversible par rapport à l'URSS. Les contradictions qui apparaissent au sein même des pays de l'Est pèsent aussi dans ce sens. Alors, que le PCE dans son ensemble ne puisse faire demi-tour, c'est probable; mais, bien qu'il ait déjà purgé son aile stalinienne avec le départ de la fraction Garcia-Lister, il n'est pas dit qu'une tendance favorable au renforcement des liens avec l'URSS ne puisse réapparaître , le jour où par exemple le PCE serait confronté à l'exercice de responsabilités gouvernementales. F.C. - C'est une hypothèse qu'on ne peut pas écarter. (1) PSUC: Parti socialiste unifié catalan, le PC en Catalogne. J. A. - Tu penses que la légalité va permettre l'apparition de tendances organisées au sein du PCE ? F. C. - Organisées, peut-être pas, mais plus clairement délimitées, ça oui. D . B.- Mais le PCE est d'ores et déjà traversé de courants divergents, comment ça se passe maintenant ? F. C. - L'exemple le plus clair, c'est la conférence du PSUC à Barcelone, où la candidature de la direction sortante a été battue au profit d'une autre candidature avec des positions critiques sur quelques aspects de la politique du parti. J. A. - Une question très simple, que les camarades français n'ont pas posée, mais qui est derrière tout ça : comment caractériserais-tu le moment présent ? Comment entends-tu le procès de la révolution socialiste ? Penses-tu qu'elle ait changé de caractère (dans l'affrontement avec l'Etat bourgeois par exemple) ? Car je ne vois pas très bien ton hypothèse de marche au socialisme. F. C.- D'abord, tout le capitalisme europèen est en crise globale,

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économique, idéologique, politique, culturelle. Mais alors que cette crise n'a pas atteint sa forme de crise politique au Nord, elle se pose d'ores et déjà en termes politiques en Europe du Sud : une issue socialiste est à l'ordre du jour. Je ne veux pas dire qu'elle est inévitable. Je ne tiens pas pour mécaniquement donné que la situation doive déboucher sur une crise révolutionnaire et une victoire socialiste. Il peut y avoir une issue capitaliste, mais sa stabilisation devrait passer par une défaite historique du mouvement ouvrier de ces pays, et non par une simple ajustement. C'est en Italie que cette alternative se pose avec le plus de clarté. L'issue dépend de la capacité du mouvement ouvrier à créer un bloc historique majoritaire (pas dans un sens seulement électoral, mais dans un sens social), un bloc organisé et articulé qui soit capable d'imposer un rapport de forces favorable à cette issue socialiste.

L'hypothèse que l'on peut faire, si un tel bloc prend sur la base d'un programme alternatif, ne réside pas dans un choc frontal du type des révolutions du passé. Il me semble que la voie d'une possible victoire réside dans une succession de ruptures, dans une phase relativement brève, tant dans la société civile qu'au niveau de l'Etat. Parlant de ruptures, je me réfère à la possibilité que ce bloc atteigne des positions de pouvoir dans la production mais aussi qu'il transforme qualitativement (ce qui inclut ruptures, changements de structures et non seulement de personnel) les appareils de l'Etat, y compris ses appareils armés. Je crois que la voie consiste en ce que les problèmes économiques et sociaux nécessaires soient étroitement unis à une lutte pour la démocratie radicale, pour la conduire plus loin que ce qui est compatible avec le fonctionnement du système. Et ce dans toutes les sphères, y compris en premier lieu la sphère de production : démocratie dans les ateliers, dans la vie sociale, les luttes urbaines, la lutte pour le développement de courants démocratiques dans les corps armés, la lutte pour conquérir des positions dans les appareils idéologiques ... C'est ainsi que je vois les choses, dans une ligne gramscienne, et non à la manière gradualiste dont l'interprète Togliatti, en éliminant la rupture ; mais pas non plus dans le sens d'Octobre, de l'assaut de l'Etat dans un choc frontal. D. B.- Nous pourrions être d'accord avec pas mal de choses que tu as dites. D'abord sur la nécessité d'afftrmer à travers les luttes concrètes la possibilité d'une société alternative, et la capacité du prolétairat à s'identifier avec le projet de cette société, tant au niveau économique que culturel. D'accord aussi sur l'élargissement de la démocratie dans la société actuelle jusqu'au point limite de la démocratie bourgeoise, au point où elle se transforme de quantité en qualité, où elle rencontre la démocratie que nous appelons ouvrière, ou prolétarienne ou socialiste : mouvement des soldats (et revendications des droits dans les casernes), élargissement de la démocratie dans les syndicats, développement de structures de démocratie

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de base dans les entreprises, défense du pluralisme politique, liberté réelle de la presse ... D'accord. Mais tout cela ne constitue une nouvelle hypothèse stratégique face à celle de la révolution russe. D'autant que cette révolution est trop souvent réduite à une image d'Epinal, celle de la prise du Palais d'hiver, en faisant abstraction du processus historique complexe (depuis le début du siècle jusqu'à la guerre en passant par 1905) qui trouve là son aboutissement ; en faisant abstraction aussi de la bataille entre février et octobre au cours de laquelle les bolcheviks ont conquis une majorité électorale non seulement dans les soviets, les principaux régiments, les principaux syndicas, mais aussi les municipalités ... Ceci dit, Gramsci a en grande partie raison quand il souligne les traits socio-historiques spécifiques de la Révolution russe ; à condition de ne pas la schématiser à l'extrême, en la réduisant à l'assaut final contre l'appareil répressif isolé de la société civile.

D'autre part, une issue socialiste victorieuse suppose que la capacité dirigeante du prolétariat s'affirme au sein même de la société capitaliste par l'élargissement et l'épanouissement des éléments de démocratie prolétarienne au sein même de la vieille société. Mais ceci n'écarte pas, bien au contraire, l'éventualité qu'un tel processus culmine dans un affrontement. Par-delà la spécificité, trop facilement invoquée comme alibi, des expériences chilienne et portugaise, elles ont rappelé à quel point certaines caractéristiques (sabotage économique, boycott, chantage) de la politique impérialiste restaient actuelles.

Peut-être avons-nous péché par ultragauchisme, il y a quelques années. Mais toutes les leçons de l'histoire, y compris les plus rècentes, nous rappellent qu'il serait criminel de ne pas préparer la classe ouvrière à l'hypothèse d'un affrontement ; et qu'une telle préparation ne signifie pas nécessairement une conception minoritaire et cônspirative de la révolution socialiste, mais un effort permanent d'éducation, une action systématisant auto-organisation, autodéfense, luttes démocratiques dans l'armée, dans la perspective de centraliser les organes de dualité de pouvoir autour des tâches permettant de faire face à la crise et au sabotage. J. A. - Il faut ajouter qu'ici, en Espagne, l'appareil répressif est pratiquement intact. Or, nous avons l'exemple de l'attitude des réformistes lors de la semaine noire (après le massacre de cinq avocats à Atocha). Ils se sont emparés de la menace de coup d'Etat pour lancer un appel à la confiance... dans l'Etat ! Ils ont publié dans la presse des annonces nécrologiques saluant pêle-mêle tous les morts pour la démocratie en Espagne: les avocats militants et les flics tombés en service ! Ce n'est pas ainsi que l'on peut engager le combat contre les appareils répressifs. Alors qu'on pouvait s'emparer de cette terrible leçon de choses pour lancer un appel aux piquets de vigilance dans les usines, les quartiers. Ce qui s'est

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fait aboutit au contraire à obscurcir l'analyse des appareils répressifs, au lieu de dire qui est responsable et d'appeler à la vigilance. F. C. - Je veux d'abord répondre à la question plus globale. Je crois effectivement que lorsqu'on se réfère ici, à l'assaut du Palais d'hiver pour évoquer la révolution d'Octobre, il y a une simplification. Mais il y a aussi un symbole. Ce que recouvre ce symbole, ce n'est pas tant le fait d'une rupture décisive au moment où le pouvoir passe d'une classe à une autre. Mais c'est une certaine hypothèse de la révolution: dans une conjoncture favorable, si nous pouvons prendre le pouvoir, nous le prenons pour l'utiliser comme un levier pour agir sur les conditions sociales, y compris si ceux qui étaient pour cette transformation sont une minorité, y compris si c'est une minorité réduite. Le pouvoir en Russie n'est pas pris par un bloc social dont l'immense majorité serait pour la révolution socialiste, mais par un bloc social dont l'immense majorité paysanne est pour la terre et la paix, non pour le socialisme. Dans cette conjoncture où l'aspiration de la grande masse paysanne entre en contradiction avec la politique gouvernementale, une minorité prolétarienne révolutionnaire, qui donne une réponse concrète prend le pouvoir avec un projet socialiste, qui ne tarde pas à entrer en contradiction avec la grande masse. C'est là la contradiction et la différence avec la révolution en Europe occidentale. La question décisive d'après moi, c'est que dans les sociétés capitalistes développées, il est possible de créer un bloc social qui ne soit pas simplement pour la terre et la paix, mais pour le socialisme. Ça change tout. C'est très différent que de prendre minol'itairement le pouvoir pour changer ses conditions sociales d'exercice (si cela pouvait réussir ; car les raisons de l'échec en URSS, c'est encore un autre débat). Dans les sociétés occidentales aujourd'hui, le problème est inverse : créer un bloc social majoritaire, pour lequel il y a une base objective : la majorité est salariée, privée des moyens de production, son noyau fondamental est la classe ouvrière avec autour une masse salariée qui a objectivement intérêt au socialisme. C'est à partir de là qu'il est possible de créer dans la société des formes de démocratie contradictoires avec les limites de la démocratie sous domination bourgeoise. Créer des contradictions et les approfondir dans le sens des appareils d'Etat, provoquer une série de ruptures et avancer à travers ces ruptures.

Toute la question est que ces conditions n'existaient ni au Chili ni au Portugal. Ces expériences ont répété d'une autre manière l'hypothèse léniniste : prendre le pouvoir dans une conjoncture favorable (victoire électorale au Chili, coup militaire au Portugal) en anticipant sur la maturité des conditions sociales de la révolution ; . et à partir de là créer les conditions pour le socialisme. Je crois que dans nos sociétés l'hypothèse est autre.

Le problème qui se pose réellement, c'est que ce processus n'est pas

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déterminé seulement par les forces socialiste qui regroupent une masse de la population autour de leur alternative. n est aussi déterminé par les autres, comme tu disais, par l'ennemi, par la bourgeoisie. Le cas italien offre un avant-goût de ce qui peut arriver. C'est-à-dire si ce processus de démocratisation radicale entre en contradiction avec les limites que la démocratie peut avoir dans la (démocratie bourgeoise) (que je n'appellerais pas ainsi, car je crois que c'est un héritage à réviser que cette coupure absolue entre démocratie bourgeoise et démocratie ouvrière .. .). Je ne crois pas que la démocratie puisse être bourgeoise. La démocratie est - mais ça nous amènerait trop loin- à chaque moment l'expression d'un rapport de forces en contradiction avec la domination de la bourgeoisie. Le problème vient si, dans ce processus de radicalisation de la démocratie, la bourgeoisie prend d'autreS chemins (pinochetiste ou en Europe, autoritaire, répressif, de sabotage). ll peut alors se créer une situation où l'hypothèse léniniste se repose d'une certaine manière. Quand Berlinguer dit que 51 %, ça ne suffit pas pour prendre le pouvoir, ça ne dépend pas seulement de Berlinguer, mais aussi de la boùrgeoisie. Il est possible qu'avec 51 % il faille prendre le pouvoir et affronter la situation. Cette perspective ne peut être exclue. Mais une chose est de ne pas l'exclure, autre chose ce que doit être la stratégie du mouvement ouvrier pour pouvoir avancer vers une victoire la plus solide possible. Je crois que la stratégie doit viser à créer une force suffisamment majoritaire, articulée et consciente, pour que le changement soit un changement réel décisif, pour que puissent être accomplies les énormes tâches de transformation des rapports économiques et sociaux, qui signifient toujours, même dans des conditions favorables, une phase de désorganisation et d'immenses difficultés. Sans parler encore des problèmes extérieurs.

Je crois que si les révolutionnaires en Occident partent d'une évaluation réelle des immenses problèmes et des difficultés, internes et externes, qu'a la révolution de ce petit coin du monde qu'est l'Europe ; s'ils partent d'une évaluation réelle, non pour renoncer au socialisme, mais pour y aller, ils doivent faire leur possible pour rassembler cette force majoritaire décisive dans chacun des pays.

C'est mon hypothèse. Mai 1977

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