Rupture et continuité (Réponse à Denise Avenas et Alain Brossat) L'article de Denise Avenas et Alain Brossat du n° Il 112 est intitulé « Notre génération ». Ambiguïté du possessif ! S'agit-il du simple constat par les auteurs que c'est leur « classe d'âge » qui est en proie à la crise du militantisme et de la vie quotidienne ? Cette vérité ne serait pas très significative de par sa trop grande évidence. Le développement de l'article incline à une autre interprétation: les auteurs assument dans une grande mesure les « problèmes » de cette génération et même en arrivent à la poser (à se poser) en opposition à toutes les générations militantes précédentes, de Babeuf (voire Robespierre) à Trotsky et à ses « fils ». Cette dernière génération serait celle de la « coupure » décisive, celle qui, enfin, se fait au niveau de la vie quotidienne.
La rhétorique de cette assimilation est curieuse. D'abord une sorte d'autocritique du « modèle militant(. . .) recréé dans les années qui ont suivi Mai 68 n, vécu par des «jeunes sans insertion sociale n au (( moralisme pudibond n (?), mais (( machiste n, (( anti/éministe n, partisan de cette (( libération de la femme n qui (( permet de les baiser à loisir >>, etc. Dure autocritique, mais dont le ton gêne un peu.
N'en jetez plus ! se sent-qn l'envie de crier après un tel mea cu/pa. Mais, quelques lignes à peine au-delà, la perspective s'incline et la confes-
/21
sion tourne à l'autosatisfaction. Certains des traits du gauchisme petit-bourgeois sont opposés comme potentiellement progressifs aux comportements .des militants révolutionnaires du passé dont le mode de vie est décrété« bourgeois». C'est l'heure d'un troisième temps de retournement total : cette génération, un instant avant fustigée comme jeunes petits-bourgeois gauchistes sans insertion sociale, se retrouve sacrée celle de la « coupure » décisive : la révolution totale commence aujourd'hui, la révolution culturelle marche désormais du même pas que la révolution sociale.
Cette proclamation nous laisse évidemment un peu sur notre faim, car la crise est là et, cependant, le que faire ? manque de précision vu que ce n'est pas une réponse que d'additionner la récapitulation des thèmes à la mode avec le point d'élaboration actuelle de notre continuité. Mais, à vrai dire, cette béance finale n'est pas accidentelle, et s'éclaire pour peu que l'on applique une analyse un peu serrée à l'ensemble de la démarche des auteurs. Faut-il refuser l'héritage ?
Le schéma de la théorie de la« rupture» des deux auteurs est simple. Trop simple ! << Les grands maitres du socialisme ancraient leur pratique et leurs perspectives dans le sentiment d'une continuité historique dialectique (c'est nous qui soulignons). Pour Lénine, comme pour Trotsky, la révolution prolétarienne devait commencer par prendre en charge les tâches que la bourgeoisie n'était plus capable d'assumer et, dans la foulée, passer à la construction du socialisme >> (p. 40).
Avant d'aller plus loin, notons la curieuse interprétation de la théorie de la révolution permanente : « commencer par prendre en charge les tâches », etc. et « dans la foulée , passer à la construction du socialisme ». S'ils avaient voulu décrire en quoi une certaine conception de la « révolution continue » maoïste se différencie comme mécaniciste de la révolution permanente, ils n'auraient pu mieux faire . Mais cette dernière n'est pas notre sujet, du moins au niveau de la révolution sociale.
Abandonnant la dialectique aux ancêtres, A. B. et D. A. s'installent dans la coupure absolue. Plus exactement, la continuité politique « politiste » (« étroite », disait moins savamment, mais mieux, le Trotsky des Questions du mode de vie) de la période actuelle avec le passé est acceptée par eux et pour nous jusqu'avec les années vingt (celles de la révolution d'Octobre), voire avec le léninisme qui les précède, mais la continuité de cette période avec l'aube du mouvement ouvrier est rejetée, en cela qu'elle est considérée comme théoriquement confuse, car chargée de valeurs bourgeoises, donc réactionnaires. «Les fondateurs du socialisme scient((i-
que sont les héritiers de l'immense mouvement de libération du XVJJ/e siècle et ils l'assument consciemment >>(p. 37). C'est avec cela qu'il faudrait rompre, et que la nouvelle génération rompt. Et pour le justifier, les deux auteurs n'hésitent pas à «pousser » un peu.
« C'est la contradiction simple (simple !) entre les idéaux de 17 89 et la réalité de la domination bourgeoise qui fonde la vision du capitalisme comme historiquement déterminé, c'est-à-dire s'acheminant vers son dépassement » (p. 37).
Grande nouveauté ! Ce ne sont plus les contradictions même du systéme capitaliste - contradiction des forces productives et des rapports de prodution- qui contiennent leur dépassement, c'est la contradiction entre la morale officielle bourgeoise et son immoralité pratique.
N'est-ce pas cela que veulent dire D. A. et A. B. ? Ils n'ignorent évidemment pas les contradictions objectives du système, mais pour eux, dans le marxisme, cela ne fonde que la politique « politiste ». Et Marx et Engels, au niveau superstructure], n'auraient fourni au prolétariat que la réalisation de la morale bourgeoise comme objectif. Et c'est d'ailleurs celle qu'ils vivaient. Ici arrivent les inévitables couplets sur le bâtard de Marx endossé par Engels et sur le refus de l'amour libre d'Inessa Armand par ·Lénine, ces tartes à la crème communes à la bourgeoisie anticommuniste moderne et à l'ultra-gauche petite-bourgeoise, en particulier dans sa variante « féministe radicale », heureux, dans leur commun anachronisme théorico-psychologique, de coincer les « grands hommes » en flagrant délit de lèse-Mai 68 . Mais la construction est fragile.
Continuité de l'idéologie de 1789 que les Manuscrits de 1844, la Sainte Famille et l'Idéologie allemande? Comment peut-on suggérer pareille énormité où l'on sent comme un relent de l'althussérisme renvoyant le jeune Marx aux confusions de l'apprentissage hégélien. Continuité avec la pensée humaniste et matérialiste bourgeoise (révolutionnaire bourgeoise) de Giordano Bruno, Spinoza (quels bourgeois typiques !), Hegel, des encyclopédistes, oui, mais rupture avec son abstraction et ses illusions, découverte de la contradiction qui l'accule constamment à l'incomplétude, aux déséquilibres et qui pourrait s'exprimer ainsi : il n'y a pas d'humanisme bourgeois possible, en ce sens qu'humanisme et bourgeoisie deviennent dans leur développement des termes antagoniques, antithétiques ( 1 ). Continuité donc, mais aussi rupture : Marx dégage de la gangue bourgeoise et de la gangue de l'idéologie qui implique aussi des aliénations provenant des classes dominantes antérieures et surtout de la gangue religieuse, les valeurs humaines -en cela humanistes - que seul le prolétariat peut porter. Et cette assise philosophique qui reste le socle de la pensée marxiste- n'en déplaise à tous les «économistes » y compris les docteurs es Capital, myopes au point de ne pas l'y voir -conduit toute la
politique de Marx et d'Engels. Et ce serait une politique « politiste » que la leur ! On se trouve humilié d'avoir à rappeler ce qui prouve le contraire (2). Et n'est-ce pas dans leurs œuvres que Trotsky trouvait la base et l'exemple de sa démonstration que la politique prolétarienne est une politique « large » impliquant toutes les questions du mode de vie (3).
Mais leur « vécu », leurs rapports avec les femmes ? Au-delà de cet anachronisme théorico-psychologique que nous venons d'évoquer, il y a dans les critiques des modes de vie récents ou passés, en général par l'ultragauche, mais aussi par nos deux auteurs, sous-jacente l'idée a priori que le vécu doit découler immédiatement et comme sans médiation du théorique, fût-il le plus abstrait. Bien entendu, il n'en est rien, et la vérité, exactement contraire, c'est que le vécu anticonformiste, révolutionnaire, subversif est lui-même conditionné par l'ensemble de la praxis sociale, et retenu dans des limites des plus difficiles à modifier -du fait qu'elles ne relèvent pas seulement du mode de production dominant mais de structures séculaires, voire millénaires , dont la compréhension et la critique requéraient et requièrent encore de nombreuses découvertes dans le champ de nombreuses disciplines - et que ce vécu entrave lui-même la théorie, obligeant les avancées les plus hardies de celle-ci à l'abstraction, à la généralité et à l'hypothèse hasardeuse, voire cocasse (4).
La critique du mode de vie des révolutionnaires du passé ne peut se faire valablement sur les critères de notre siècle, mais seulement dans le cadre des autres modes de vie possibles alors (5). De ce fait, l'étude du mode de vie d'hommes comme Marx et Engels peut amener à se poser des questions du type : auraient-ils dû adopter la vie de « liberté sexuelle » des harems saint-simoniens ? ou les aventures d'hommes « sans attache » avec les belles dames de la société oisive comme tels chefs de partis ou tels célèbres aventuriers du temps ? Ou ... quoi ?
A leur époque -une des plus dépourvue de contraception (même par rapport au passé)- sinon celle de la mortalité infantile ; à une époque qui restait de « minorité légale » quasi totale des femmes , pouvait-il y avoir un autre comportement « sexuel » manifestant estime et respect d'une femme - des femmes - que de former avec une femme aimée un couple stable? L'amour, il est vrai, est une notion répudiée par les auteurs, et le couple est indissolublement lié par eux à la notion de la famille (donc bourgeoise, ils n'en connaissent pas d'autre ; d'où : couple = famille bourgeoise).
Karl Marx et Jenny von W estphalen s'aimaient. C'était « réactionnaire » ? Ce que Marx trouvait réactionnaire c'était plutôt les oppositions faites à son union avec cette jeune noble. D. A. et A. B. auraient sans doute
préféré un Marx capable de .s'arracher à ce sentiment romantique (donc réactionnaire, sans doute!) pour une aristocrate (6)?
Cette femme fut-elle pour Marx un boulet réactionnaire entravant son combat ? Tout au contraire, elle fut indéfectiblement pour lui, dans une terrible vie de misères et de souffrance, une compagne de combat, capable, pour des idées (qu'elle n'aurait à coup sûr pas eues sans lui) de tout supporter et de le seconder sans fléchir. Cet amour-là était solide (7), et les fines plaisanteries sur le « bâtard » fait à la servante (pas la bonne d'un beau monsieur, d'ailleurs, une servante amie qui supportait aussi le dur sort commun) oublient toujours de considérer ce cadre de la misère, de la promiscuité, de la tendresse, au milieu de l'hostilité générale, des préjugés, y compris des milieux ouvriers et révolutionnaires. Mais Mme Marx restait une « dame » jusque dans cette misère, et avec des préjugés qui peuvent étonner qui a une vue superficielle de l'histoire? Les étonnés s'étonneraient moins s'ils pouvaient réfléchir à ce que ce sens de la dignité avait comme lien avec la capacité justement de supporter la misère et les persécutions sans y sombrer.
Mais... elle refusait de recevoir Mary Burns, ouvrière, compagne « illégitime » d'Engels ! Ce dernier avait eu une vie privée différente de celle de Marx. Mais pour être plus « libre », est-ce bien une attitude plus révolutionnaire que révèle son mot de 1844 : « Sans les Françaises, la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue ! 11? Non, de façons différentes, Engels et Marx, dans leur période d'apprentissage, vivaient évidemment comme d'autres jeunes bourgeois. En 1863, la mort de Mary Burns fut précisément l'occasion d'une explication entre les deux compagnons, dont le caractère tardif ne peut encore étonner que par anachronisme psychologique. Marx se méprit longtemps sur la force du lien qui unissait Engels à Mary Burns -d'où des plaisanteries à ce sujet dans ses lettres qu'il n'aurait sûrement pas acceptées sur le compte de sa femme (mais qu'Engels n'aurait non plus jamais eu l'idée d'écrire). L'excuse de Marx est sans doute la légéreté d'Engels sur le sujet des femmes pendant toute les années de jeunesse que contrebalançait- dans les mœurs de l'époque, vécues et non approfondies théoriquement- la pudeur entre hommes quant aux sentiments profonds. Dans les années d'Angleterre, la situation commerciale d'Engels créait une double difficulté quant à sa vie privée. D'une part, il ne pouvait, sans compromettre ses relations avec son père, se « mésallier ». D'autre part, passé les folles années aventureuses, un mariage bourgeois l'aurait empêché de poursuivre le financement du «parti », c'est-à-dire de Marx, car le degré de probabilité est faible de la possibilité d'un mariage bourgeois avec une femme qui aurait partagé ses idées. La liaison profonde, le couple formé avec Mary Burns représentent ainsi, dans les conditions du temps et de situation, un quasi-idéal de vie privée militante.
Alors ! C'était seulement le couple Marx qui était empêtré d'esprit «victorien)) ? Des philistins sur le plan de la vie privée? Une pareille déduction ferait bon marché de la nécessité pour la classe dominée et ses représentants (et surtout ses représentants politiques) d'opposer à la corruption bourgeoise, et une rigueur de vie qui ne laisse pas la place au dénigrement qui tuait alors mieux que les balles (8), et une maîtrise de soi qui était d'abord économie de forces, d'autant plus précieuses que rares (Marx se « prive )) de beuveries avec Engels pour ne pas dégrader sa santé et pouvoir continuer à rouler son rocher de Sisyphe).
Marx aurait-il pu rencontrer meilleure compagne, plus proche, une femme plus co mmuniste ? Quelles chances statistiques pouvait avoir un Marx de rencontrer une (et a fortiori plusieurs) Flora Tristan ou une « George Sand communiste)), c'est-à-dire une compagne capable d'élaborer à un niveau d'égalité relative avec lui ? Question absurde évidemment, et que les seuls noms qui viennent à l'esprit pour l'histoire contemporaine font assez ressortir. La condition féminine du milieu du XIX• siècle ne pouvait permettre qu'à titre d'exceptions l'émergence de femmes susceptibles de jouer un rôle de direction et d'élaboration théorique dans le mouvement ouvrier et sur ses marges.
Laura Lafargue ira plus loin que sa mère. Elle avait reçu une éducation tout autre, qui plaide d'ailleurs en faveur du couple Marx comme éducateurs (9). Eux avaient rompu le cercle vicieux : ils s'étaient éduqués pour éduquer. Mais ce n'était qu'à titre privé qui pouvaient se former de telles femmes , étroite minorité en condition d'échapper à quelques-uns des multiples liens de leur aliénation sociale.
Il fallait des secousses de la société, toutes produites par les luttes du mouvement ouvrier pour commencer à rompre un à un quelques-uns de ces liens.
Le vécu et la morale de Trotsky sont déjà modelés par des conditions toutes différentes de celles de Marx. C'est en prison qu'il épouse sa première compagne pour être déportés ensemble, mais quand il doit fuir pour continuer la lutte et qu'il lui faut la laisser en déportation avec leurs filles, ce ne lui est pas obstacle moral à nouer à Paris un autre lien- et celui-ci définitif- avec Natalia Sedova. Vie de soldat de la révolution, acceptée par les femmes révolutionnaires elles-mêmes (mais non sans souffrances, on ne peut guère en douter). Natalia Sedova comme Nadedja Kroupskaïa, femme de Lénine, ne sont pas de simples « partenaires sexuelles )), ce sont des compagnes, au sens le plus profond du mot, de lutte et de pensée de leur compagnon. Mais inférieures, subordonnées, dépendantes? Oui? Mais là encore, la question est : pouvait-il en être autrement, historiquement ? Et même : dans ces conditions historiques, à ce stade de la condition féminine, la liaison avec de tels hommes n'était-elle pas une des rares
possibilités de se réaliser pour ces femmes ? Certes, celles qui avaient un niveau de capacité supérieur, telle Kollontaï, avaient plus de difficultés à inverser le rapport dans un couple. Il y a cependant le cas de la contemporaine de Lénine et Trotsky, et leur pair, Rosa Luxemburg. dont ce n'est peut-être pas un hasard s'il n'en est pas question dans l'article de D. A. et A. B.
Pour en arriver au stade actuel (non limite, ô combien !) d'émancipation des femmes, il fallait en passer par tous ces stades intermédiaires, où seuls des ultragauches bornés peuvent voir le produit du retard théorico-pratique et du « machisme » des révolutionnaires en général et des marxistes en particulier.
Bon ! Mais alors, admettons la « coupure », la béance, le gouffre (p. 39). Hier la vie« bourgeoise», morcelée, le vécu privé coupé du vécu politique, aujourd'hui déjà l'esquisse de l'unité de la vie communiste dans une révolution culturelle précédant la révolution sociale ?
La reprise du thème marxiste de la vie morcelée se fait, aujourd'hui, semble-t-il, dans la plus grande confusion quant au sens de ce concept. Si toutes les conditions de la vie bourgeoise (c'est-à-dire en société bourgeoise) tendent au morcellement de la vie, toute la volonté des révolutionnaires tend à 1 'inverse au refus de cette dissociation et à 1 'effort pour structurer unitairement au moins et d'abord cette vie de révolutionnaire. Pas dans le sens d'une «vie communiste harmonieuse », impossible sans les conditions du communisme, c'est-à-dire de la suppression des diktats du besoin et de la lutte de classes , mais une unification autour de l'axe même du combat révolutionnaire. Le révolutionnaire s'efforce désormais de « choisir » son travail professionnel en fonction même de ses objectifs de lutte sociale (certains crurent pouvoir trouver à cela une voie royale en se faisant artificiellement ouvriers d'usine -en général pour une période fort courte-, croyant naïvement que le seul travail prolétarien suffisait à faire le prolétaire), c'est-à-dire d'introduire sa vie politique dans sa vie professionnelle, donc de lier cette dernière à la partie des « loisirs » consacrés à la vie politique pure ; mais la « récupération de la force de travail » elle-même peut permettre, par l'utilisation culturelle du repos, une intégration plus royale encore, et « déspécialisante ». Et la vie « affective » ? Si, à la mode actuelle, on l'isole en « vie sexuelle », on aura sûrement « morcelé » sa vie, et de la pire façon, en maintenant et en renforçant l'aliénation de l'autre, mais s'il s'agit de vie amoureuse véritable, alors la dissociation de la vie bourgeoise sera dépassée autant qu'il est possible dans la société bourgeoise, par un dépassement qui n'est aucunement possible dans une autre sorte de vie que celles qui sont lutte contre la société bourgeoise.
Cette recomposition de la vie disloquée n'est évidemment pas indépendante des conditions de chaque époque. A vouloir s'en émanciper, elle se-
/27
rait vouée à l'impuissance et aux faillites des phalanstères, qui, comme toutes les « terres d'utopie », ne se séparent plus sévèrement de la « corruption du siècle » que pour en voir les germes ignorés se développer monstrueusement dans leur culture de laboratoire. Ce n'est pas un hasard si l'un de nos deux auteurs, Alain Brossat, est obnubilé par les communautés et ne voit l'échec de celles de la Russie révolutionnaire que dans les causes extérieures, mais reste aveugle à l'essentiel, à savoir que, produits de la misère sociale ambiante, elles portent en elles, comme tous les phalanstères et utopies, le double virus du conditionnement inconscient de ses membres et des conditions économico-sociales de l'époque, limites aggravées souvent par la régression voulue de ses conditions économiques.
La pire et la plus profonde des dissociations de la vie quotidienne (d'origine infiniment antérieure à la vie bourgeoise) c'est évidemment la séparation des hommes et des femmes en « masculinité » et « féminité ». Aucune pure volonté (et surtout pas celle d'un homme seul dans un couple, et encore dix fois moins celle d'une femme seule dans un couple) ne peut transformer cette dissociation plus d'un pas en avant d'au moins de larges couches de la société. Et, de ce point de vue, la vie de révolutionnaires comme Marx, Engels, Lénine, Trotsky mais aussi Rosa Luxemburg et Alexandra Kollontaï sont des vies « unifiées » au maximun des conditions de leur lutte efficace en des époques bien déterminées.
Victor Serge a peut-être contribué au mythe du « militant-robot » avec son idéal du bolchevik « sans vie privée » (1 0). Mais ce qui fut l'exigence féroce de quelques années de haute tension (payées d'ailleurs de tant d'effondrements dont il serait intéres.sant d'étudier le rapport au manque de soutien affectif, traditionnellement trouvé dans le couple) ne fut pas la vie des leaders plus haut cités. Pour eux tous , vie politique et vie privée n'étaient pas dissociées . . Pour le couple Marx, nourrir la famille, entretenir la correspondance internationale quotidienne, écrire et recopier les textes, traduire, se reposer en lisant Shakespeare et Goethe dans la campagne anglaise, tout cela était un tout où chaque élément conditionnait l'autre.
Les bavardages- fondés d'ailleurs sur si peu de choses- à propos de Lénine entre Kroupskaïa et Inès Armand partent tout du principe (ininterrogé) d'un droit à l'amour (pardon ! au désir) dont les apôtres ne s'aperçoivent même pas qu'ils l'isolent selon la logique de la vie morcelée, tandis que Lénine menait sa vie (et non sans souffrances, sans doute, et déchirement, comme tout un chacun), non en fonction d'une optique de vie« politiste »mutilée, mais d'une globalité dont l'axe était la révolution.
Dans le même temps, la condition féminine rendait certes plus difficile - que dis-je : impossible- à Kollontaï de vivre une vie pareillement globalisée d'où son cri, sa revendication, son refus de la vie dissociée qui lui était imposée parce que femme, lui donnant ainsi la possibilité de se
placer en avant, dans le champ de la subversion révolutionnaire de la vie quotidienne.
Mais est-ce à dire que ces vies restaient bourgeoises ? C'est jouer sur, le double sens du mot. Toutes ces vies, en tant que révolutionnaires jusqu'au fond de leur quotidienneté, étaient, de ce fait, partie de la vie de la société bourgeoise - et donc bourgeoises en ce seul sens- et contradiction de la vie bourgeoise dans la limite possible du niveau atteint par la subversion de la vie bourgeoise.
Il ne serait possible de parler de coupure, avec ce que ce mot comporte d'absolu, que dans la mesure où il serait démontré que la vie, ne serait-ce que d'une avant-garde, n'a plus rien de commun avec les normes bourgeoises. Nous sommes loin de compte !
Mais avant d'examiner le « vécu » actuel et sa théorisation, voyons quelles conditions nouvelles « institutionnelles » sont supposées permettre cette coupure . Le sujet contre l'institution
Selon D. A. et A. B. , l'une des sources principales de l'actuelle crise du militantisme serait à chercher, en contre-coup de la « crise de /'individualité bourgeoise », dans <<cette crise d'identité >> généralisée née de la désagrégation des institutions (famille, école, armée et autres) dans lesquelles se structurait le sujet (p. 22).
Et ils discourent, quelques lignes plus haut, de la « crise des institufions , et donc des repères identificatoires (sic), qui structurent le sujet dans la société capitaliste. >> Le militant doit changer la société, qui, en attendant, Je constitue comme sujet par Je fonctionnement de ses institutions ; si celles-ci sont en crise, le sujet l'est aussi, il aura beaucoup de mal à se « structurer », y compris en tant que militant.
Cette idée d'une structuration du sujet par les institutions est plus que contestable. On pose que la construction, la constitution des êtres humains en centres autonomes de désir, de parole, d'action, est le fait de ces appareils à conditionner les comportements, à canaliser et à contraindre la libido, que sont les institutions de la société capitaliste. Chacune, les trois qui sont explicitement nommées comme les « autres », apporte sa pierre à l'édifice, joue son rôle dans la mise en place des structures du sujet, « l'armée fera de toi un homme, le mariage consacre la femme >>, etc. et Je sujet n'a d'existence ferme que maintenu dans le corset institutionnel.
Dans ces conditions, que d'aventure les institutions soient en crise, alors le corset craque, le sujet s'affaisse, en mal de structuration ; nous ne
sommes plus très loin, à vrai dire, de la conception, plus cohérente que celle des auteurs, d'une inéluctable « dissolution du sujet », dans la confusion sans queue ni tête des flux désordonnés de libido-pouvoir, chère au courant représenté par Fourquet (11). Si le sujet n'est qu'un effet des structures et superstructures capitalistes, la crise puis l'éventuelle disparition de la société bourgeoise s'accompagnent de la crise, voire de la dissolution du sujet, et même en partie les supposent. La révolution est sans objet, faute de sujets pour la faire ... Et seul l'évanouissement d'une valeur bourgeoise comme la vérité rend superflu de le proclamer.
Fort heureusement pour nos perspectives historiques, les choses sont beaucoup moins schématiques, beaucoup plus complexes. Dans le processus réel , il n'existe pas de liaison mécanique entre la constition des sujets d'une société et le fonctionnement des institutions de cette société. Le sujet n'est pas le résultat passif et standardisé d'un processus unilatéral d'assujettissement, mais au contraire la pratique sociale - y compris la pratique génératrice de sujets - est toujours pratique de sujets, correspond (bien ou mal , c'est un autre problème) aux besoins des sujets.
II faut aborder ici le problème des/ de la répression(s) et de son/leur rapport aux sujets , problème délicat, et qui supporte mal les confusions à la mode. Or certains dérivants ont pris le pl i de mettre le mot « répression » à toutes les sauces, de dénoncer toutes les répressions globalement. II n'était que prévisible qu'à la suite de leur nouveau prophète, Soljenitsyne, ils allaient -ou certains d'entre eux - réhabiliter les répressions en bloc. Le chemin en est bien pris avec la « nouvelle philosophie » ...
Le sujet est bien le produit et l'objet de « répressions » ; mais la répression qui le produit et le constitue est distincte de celles qu'une fois constitué, il subit. ll faut aller sur ce point plus loin que Freud et Marcuse.
Freud (12) voit dans la répression des « instincts » l'origine de la civilisation, dans la continuation et l'accentuation de cette répression la source du progrès, dans l'atteinte d'un seuil de l'intolérable le risque de retour à la barbarie. Marcuse (13) corrige en partie cette conception en distinguant une répression fondamentale de l'instinct nécessaire au progrès de la civilisation, et une surrépression, nécessaire seulement à la domination de classe et dont l'humanité peut faire l'économie.
II faut aller plus loin encore, pensons-nous (14), et distinguer au moins trois instances.
En premier lieu, la répression fondamentale est constitutive de l'être humain comme · « être parlant >> (Lacan), comme sujet désirant.
L'immaturité du petit d'homme rend nécessaire une éducation complémentaire à son élevage naturel, et par-là rend possible un dépassement des conditions naturelles, ce qui se fait par « éclatement de l'instinct » et accès au symbolique.
Cette répression fondamentale n'est pas une répression du sujet et du désir, au contraire, c'est elle qui les fait advenir. C'est une répression des pulsions dans leur manifestation première, instinctuelle. Elle n'a donc, par elle-même, rien d'oppressif. Au contraire, elle est constitutive de l'humanité, essentielle au processus d'hominisation.
Marcuse a pressenti le caractère non oppressif (pour le sujet et pour l'espèce) de cette « répression » mal nommée, dont un des contraires est, précisément, la « désublimation répressive». Cette répression fondamentale durera comme l'humanité.
Par exemple, ne pas tuer les petits de l'espèce, c'est « inné >> chez la plupart des vertébrés supérieurs, cela fait l'objet d'un montage très élaboré de comporteme ts instinctuels, qui n'est pris en défaut que dans des circonstances exceptionnelles. Chez l'être humain, ce montage inné est absent. L'instinct est suppléé par tout un apprentissage, suffisamment intériorisé pour paraître (quand il est acquis) absolument spontané. instinctif, en p:ufaite continuité avec les mœurs animales ... mais c'est une illusion, comme le prouve d'ailleurs le caractère tout relatif et historiquement rien moins qu'universel de cet acquis. Un chien adulte en bonne santé nerveuse, si féroce soit-il par ailleurs, ne met jamais à mal un chiot. Sous ce rapport, l'espèce humaine n'est pas encore aussi évoluée ; la formation de l'homme par lui-même n'en est encore qu'à ses balbutiements, après l'hominisation, l'humanisation est en cours, dans un développement contradictoire.
Ce qui s'apprend aussi, chez l'être humain, et là il ne s'agit pas de suppléer l'instinct, mais largement de le dépasser, c'est de transmettre aux mêmes petits le respect du devenir de l'espèce ... Tout cela résulte de la répression fondamentale.
A l'opposé, la surrépression oppressive, dans ses diverses modalités, est, en dernière analyse, le fait des classes dominantes, et s'accentue dans leur phase déclinante.
On peut encore l'analyser en surrépression manifestement utile à la domination de classe et en surrépression dont l'utilité (tout aussi réelle) est moins apparente et moins directe. La première défend les structures économiques, sociales et politiques d'exploitation Oa « liberté du travail » par exemple) en sanctionnant les infractions. La deuxième défend non ces structures directement mais la domination d'un groupe social ou d'un pouvoir dictatorial oppresseur. Elle a pour but de faire intérioriser la soumission par la terreur (c'est le cas du viol, du lynch en pays de terreur raciste, de la torture systématique à la brésilienne et d'une façon générale de la terreur de masse). Elle tend à réimplanter brutalement la soumission au plus intime du sujet.
Intermédiaire, la répression nécessaire, non fondamentale, doit subsister comme moindre mal tant que l'abondance ne permettra pas la liberté,
/31
donc aussi pendant la dictature du prolétariat et pendant toute la « phase inférieure du communisme >>.
L'intérêt de l'espèce, coïncidant avec celui de la classe montante, exige qu'une limitation soit apportée à la satisfaction des désirs des individus. Cette répression a deux causes : d'une part la pénurie, d'autre part la lutte des classes. La pénurie empêche la satisfaction illimitée des besoins de chacun, satisfaction que l'abondance communiste permettra. Cette circonstance rend nécessaire une répression sociale, plus ou moins intériorisée par le sujet, distincte de la répression fondamentale, mais distincte aussi de la surrépression imposée par les oppresseurs. Mais la nécessité de cette répression sociale est encore augmentée par une autre circonstance : la nécessaire discipline de combat contre l'ennemi de classe. Tout rappel de celle-ci peut paraître un peu suspect car les bureaucrates ont tôt fait de cam ouf: ~r derrière elle une authentique surrépression ; aussi convient-il d'insister : il n'est pas question d'accepter d'intégrer au comportement révolutionnaire, par « réalisme >> , la surrépression, d'importer en contrebande ce poison auquel certains caractères peuvent vite prendre goût ; mais liU contraire la discipline militante devrait fonctionner comme une antidote à toute tentation bureaucratique.
C'est pourquoi la morale révolutionnaire , dans la dialectique des fins et des moyens qu'elle développe ( 15), pose des limites, formule des interdits , que le dépassement communiste de la morale ne connaîtra pas. Le fondement de cette morale est à chercher dans le caractère scientifique des bases de la lutte pour le socialisme.
La disctinction, pour l'analyse, des trois (ou quatre) niveaux de répression n'empêche pas que les comportements répressifs, dans l'éducation par exemple, mêlent couramment deux niveaux, voire les trois. C'est par exemple un procédé courant dans 1 'élevage des enfants de faire passer pour raisonnable, et somme toute hygiénique, la soumission à l'autorité : la peur du gendarme est bien connue comme le commencement de la 1 sagesse. Aussi bien l'intériorisation de la surrépression par les travailleurs et sa confusion avec la nécessité est-elie le meilleur garant de la survie du système.
Les choses seraient évidemment plus simples, la conscience plus claire et l'action plus avancée si les trois niveaux étaient simplement juxtaposés et non pas emmêlés, voire combinés. Il n'y aurait alors ni maladies mentales causées (pour certaines d'entre elles) par un écrasement de la répression fondamentale sous le poids des deux autres niveaux, ni délinquance par étouffement de la répression nécessaire, ni surtout adhésion des masses à 1 'idéologie bourgeoise par intégration et confusion des trois niveaux de répression.
Au départ, il y avait coïncidence de la répression fondamentale et de
la répression nécessaire, puisque c'était l'extrême dénuement de J'espèce qui imposait qu'elle fasse un bond en avant vers l'hominisation. Plus tard, avec l'apparition du surproduit social, de la division en classes et de l'Etat naît la surrépression. Au fil du développement des luttes de classes, les surrépressions, les unes après les autres, sautent sous les coups des classes montantes, qui mettent en place de nouvelles surrépressions, peu à peu intériorisées par les masses opprimées.
Durant tout ce temps, deux constantes, deux invariants demeurent : la domination patriarcaliste et l'existence d'un pouvoir politique séparé se renforçant l'une l'autre qui traversent ensemble toutes ·les formations sociales.
A présent seulement, nous pouvons voir les perspectives : faire sauter les surrépressions, amener la répression nécessaire sur le chemin de son nécessaire dépérissement.
Et on peut déjà se poser le problème du devenir de la répression fondamentale et avancer qu'elle doit encore s'approfondir à mesure que les ' autres modes de répression disparaissent ; la perspective historique est celle de la suppression de toute répression sociale et du remodelage conscient de l'espèce humaine par elle-même.
Pour prendre un exemple : J'extirpation définitive de la surrépression des femmes sur le plan sexuel implique - ne présuppose pas, mais implique - non pas la simple satisfaction des d~irs « spontanés » (en fait socialement déterm inés) de la masse des hommes, c'est-à-dire l'appel soit à leur conscience morale soit à leur évaluation d'un rapport de forces défavorable, autrement dit , dans les deux cas, l'exercice d'une répression sociale nécessaire, mais plutôt un approfondissement de la répression fondamentale, les amenant à désirer autrement (ce que l'on appelle parfois la désaliénation masculine).
La répression fondamentale n'est pas liée aux institutions de classes, comme les autres niveaux de répression. Elle n'est pas appelée à dispa-\ raître, mais au contraire à s'approfondir avec la maîtrise croissante de l'humanité sur son propre matériau naturel. Que la vie humaine soit une 1 lutte de ce qui est humanisé contre ce qui ne l'est pas encore, ce principe est permanent. Les modalités sont différentes selon les sociétés ; mais, 1 pour l'essentiel, il s'agit d'un invariant, d'une constante. .
L'ultragauche pour sa part voit dans la répression comme une essence, comme quelque chose d'homogène et de linéaire. Pour elle, tout dans la société est répression et la répression est mauvaise en soi. Il faut donc abattre les répressions : l'appareil d'Etat, les institutions, le mouvement" ouvrier traditionnel, le flic dans notre tête, toutes les normes et règles . « Il faut», c'est encore une norme. Poussé à la limite, ce système de pensée se détruit de lui-même. Il faut, c'est encore trop. A bas? On débouche alors soit sur Fourquet and C 0 , et sur la thèse que le sujet est le résultat d'une
répression et donc qu'en abattant la répression on abat le sujet, soit encore sur la « nouvelle philosophie » qui croit bon de décréter la révolution impossible pour sauvegarder le sujet.
Mais précisément, la crise des institutions met en évidence la nécessité de distinguer théoriquement ces trois niveaux. Le sujet ne saurait, sans s'abolir, se révolter contre la répression fondamentale qui le constitue comme être parlant et désirant, agence les déploiements de sa libido et oriente ainsi ses comportements. En revanche, le sujet et son désir ont vocation de s'op oser, sitôt nés, à l'intériorisation de. l'état de nécessité, c'està-dire à la e ression nécessat@et aux surréQ_ressions. A nous de faire que le compromis souhaitable du sujet avec laCrépresSlon sociale écessaire entre en contradiction effective avec les surrepresswns.
La manière dont les institutions ordonnent les comporteme_!!l,. tendent à les soumettre à leur logiq\!e, est aux prises avec la parole des sujets structurés, avec l'expression spontanée de leurs aspirations. Le discours institutionnel tend à normaliser, à couler dans ses moules, la parole du sujet. La résistance à la normalisation provient de sujets constitués, nécessairement porteurs d'autres valeurs, d'un autre projet de vie, implicite ou explicite, que ceux dont discourent les institutions.
Ces aspirations porteuses de contre-valeurs Q!._oviennent de la société même qu'elles sont appelées à détruire. Le _sentiment de justice élémentai--re,Qü l'exiiênce de dignité, qui fait qu'à· éértains moments on ne supporte plus telle ou telle oppression, le désir de profiter du progrès technique, au travail comme au repos ; J'aspiration à travailler en commun pour le bien de la communauté, et de maîtriser son travail et l'ensemble de son existence, tous ces éléments et d'autres encore, c'est la soc· 'té bourg_eoise_qui en a lar~..m..mLœcLéé..et reQIQdJiit les conditions en même temps qu'elle en,_!]fuse la satisfactJ9n. Ainsi la bourgeoisie ÎÏe se contente pas de créer ses propres fossoyeurs : elle leur met en mains la pelle et la pioche.
Il peut s'agit-d'aspirations vagues et partielles à un dépassement de -la situation vécue : ce peut être le programme communiste affirmé. Avec cette difficulté que ce qui est vague et partiel tend vers la prise de parole, ici et maintenant et quelles qu'en soient les limites ; que ce qui se veut d'emblée totalisant tend vers la tenue d'un discours qu~ de côté les etatls, et que si parole èt discours ne viennent pas à coïncider, à s'idëiïillïer l'un à J'autre, alors la parole s'efface et le discours se sclérose, .J'inconscient trouve d'autres voies d'expression et la conscience se perd. -
D'où le rôle du partd!ui!ifi~teù:i}e la théorie et de la pratique révo~uaires, ~our a:'s~rer. l'in?ispensable va-et-vient entre le vécu concret et .J expressiOn generahsatnœ~ _
.__ - n'en demeure pas moins que ce qui est premier, en dernière analyse, --- c'est la pratique dont la parole est l'expression 1 et non pas la théorie qui se .--::1 !34
loge dans le discours. Et parole et pratique sont, si iimitées ou modifiées qu'elles soient par les institutions et les contre-institutions, le fait de sujets déjà structurés.
Quelle est donc la part des différentes institutions dans le processus de « structuration » des sujets ? Et, peut-on d'ailleurs les mettre toutes sur le même plan?
A propos de l'armée -comme de tous les appareils purement étatiques du même genre : justice, prisons, bureaucratie ... - il paraît assez évident que cette vénérable institution ne constitue aucun sujet, ne crée en aucun cas la capacité désirante. Qu'elle fasse l'objet d'investissements libidinaux et qu'elle sache admirablement faire dérailler les désirs, c'est une toute autre question, qui relève de l'étude de perversions diverses.
L'armée détruit, tue, bousille: met. au pas, défigure et pour commencer conditionne et normalise. Mais on.ne dira pas du bûcheron qui débite un tronc ni du jardinier municipal qui taille les platanes comme on tond les cankhes, qu'ils « structurent » les arbres. Ils modèlent tout au plus, disons plutôt qu'ils mutilent, des structures préexistantes. Et leur abstention n'empêcherait pas la sève de circuler dans les branches, bien au contraire, les objets de leur pratique ne s'en porteraient que mieux.
Les institutions surrépressives n'instituent pas le sujet ; la guerre et le camp peuvent tremper et révéler. des caractères, mais d'une part, ils en brisent bien davantage, ou encore s'imposent à eux comme des drogues, d'autre part, les caractères qui se trempent, ce sont ceux des sujets bien outillés pour résister. Ce ne sont pas les institutions qui donnent le goût de vivre, et surtout pas les institutions étatiques, mortifères par fonction et par structure.
En ce qui concerne l'école et la famille, le problème est différent. \ Il convient de remarquer, pour commencer, que ces deux types d'institutions n'ont pas du tout la même place, dans les processus de production et de reproduction de la vie sociale, que les institutions répressives du type de l'armée. Celles-ci se bornent à maintenir les rapports sociaux existants, et ne font que parasiter le corps social. Celles-là, au contraire, n'appartiennent pas, globalement, à la superstructure Guridique, politique ou idéologique), mais bien à la structure : à la sphère de la production matérielle de l'existence . Au même titre que, par exemple, les hôpitaux ou les entreprises.
Elles sont traversées par la contradiction forces productives-rapports ) de production, il est vrai. Mais les entreprises (ou les hôpitaux) le sont 1 aussi. Famille et école sont d'abord le lieu de la production et de la reproduction de la force de travail, processus matériel s'il en est. Ce n'est qu'ensuite que -comme toutes les institutions, à commencer par les en-
treprises - elles prennent leur part à la reproduction des rapports so\ ciaux.
Que la famille et J'école jouent un grand rôle dans le processus de constitution des sujets (processus à classer parmi ceux de la reproduction élargie des forces productives), c'est une évidence. C'est à l'intérieur du cadre fourni par la famille ou ses ersatz que le sujet émerge, par le jeu des relations intersubjectives qui lui sont permises ou imposées dans ce cadre . Et l'école, sur ce plan, ne fait prolonger la famille (16).
On peut encore admettre que l'école et la famille fournissent, institutionnellement, les outils de la structuration des sujets : elles procurent les dispositifs nécessaires comme, pour la famille, celui de la jalousie ou , pour l'école, celui de la compétition.
On peut surtout considérer toute l'éducation, dans la famille et à l'école -et ailleurs, dans la rue par exemple ! - sous l'angle de la modification du « principe de plaisir >> en « principe de réalité », sous l'angle de l'intériorisation des rapports de soumission-autorité et de l'apprentissage des rôles sexuels, qui vont de pair et constituent l'axe de la « structuration » des sujets, constituent le nœud des intériorisations enchevêtrées des différents niveaux de répression.
Mais, au niveau oÛ "ces institutions sont en crise parce que dépassées, parce qu'en porte-à-fau x par rapport au développement des forces productives, les sujets qui s'opposent à elles (grands enfants, adolescents, adultes) sont déjà pleinement constitués, et leur opposition se fait sur la base de contre-valeurs instituantes, différentes de celles que proposent les institutions en ~rise.
Et au niveau où ces institutions participent à la constitution des sujets (petite enfance), elles ne sont nullement en crise et ne peuvent pas l'être au point de se trouver hors d'état de fonctionner (tant bien que mal), tant que l'alternative « socialisme ou barbarie » n'est pas levée d'une façon ou d'une autre ; dans le premier cas, celui du socialisme, elles seront dépassées dialectiquement par des institutions bien meilleures. Dans le second cas, celui de la barbarie, il y aurait - il y a d'ailleurs effectivement déjà \ dans certaines régions du monde- crise de la reproduction non du seul capital, mais de la civilisation elle-même. Nous n'en sommes pas là en 1 Europe ; dans l'ensemble, la structuration des sujets continue à s'effectuer, 1 comme par le passé, ce qui n'est pas, ou pas encore, contradictoire dans les termes avec l'incapacité croissante de la société de classes à permettre l'épanouissement des sujets, à donner des aliments à leur capacité de désir, avec encore l'incapacité des révolutionnaires à ouvrir d'autres perspectives.
A l'entrée dans la période de latence, tout n'est-il pas joué ? Le sujet n'est-il pas pleinement structuré ? Et dès lors ne se développe-t-il pas so-
cialement de façon autonome par rapport aux institutions ? Elles ne lui fournissent plus guère que du matériau pour construire son jeu du réel, de l'imaginaire et du symbolique, et certainement pas le plan de la construction.
Ce sont les exigences inéluctables de sujets bien structurés qui en- ( traînent la crise des institutions. Celles-ci tendent à la fois à maintenir et à \ limiter le sujet, elles le mortifient aussi bien qu'elles le confirment. Il y a unité contradictoire, interpénétration de l'investissement libidinal et de la contrainte extérieure. C'est pourquoi si leurs crises peuvent désorienter le sujet, elles ouvrent aussi des brèches pour son épanouissement, dans la lutte politique au sens large.
Non seulement, c'est la pression des sujets qui met en crise les institutions , mais encore cette crise ouvre des opportunités pour entraîner en oppositions contre elles des sujets de plus en plus nombreux. Certes, cette crise ouvre, secondairement, la porte aux tendances à la barbarie, avec en germe le désespoir, la fin de l'efficacité du désir; mais ce n'est pas l'essen- \ tiel. La crise des valeurs, des institutions, des rapports sociaux ouvre des failles, des interstices dans lesquels s'engouffrent les aspirations à autre chose, qui ne se savent pas aspirations au communisme, pour l'appeler par son nom. Aspirations confuses à une « vraie vie », contradictoires, mélange de régression et d'anticipation, sur lesquelles l'intervention des marxistes-révolutionnaires peut désormais s'appuyer, à condition d'en faire la critique (mais cette critique ne portera ses fruits que dans la lutte). \
Qu'autre chose, que d'autres rapports entre les gens soient possibles, on peut, on doit mettre cela à l'ordre du jour, non plus le montrer sur le· seul plan de la propagande, mais le faire toucher du doigt dans l'activité. 1 quotidienne agitatoire. Cependant, de la contestation multiforme du vécu à la révolution, il y a un écart à résorber, un bond qualitatif à faire- ce que les spontanéistes ne voient jamais- car il faut transgresser radicalement les règles du pouvoir et cela nécessite l'existence de luttes élémentaires, mais aussi de la théorie et l'organisation.
La transgression décisive, par laquelle un sujet se libère de la soumission passée à la surrépression, enfin vécue comme incompatibilité avec ses aspirations profondes, cette transgression ne peut se faire que dans les luttes, au cours des luttes, qui seules sont à même d'en faire une véritable jouissance, un morceau d'autoproduction de l'existence, et non des tentatives parcellaires de constitution d'« îlots» privilégiés. Car ce qui est fondamentalement en cause, c'est le rapport des sujets au pouvoir, la place qu'occupe le pouvoir dans leur manière de se poser face à la société (analyse qui reste à faire du point de vue marxiste).
En effet, dans les luttes, il y a transgression consciemment assumée ) d'un certains nombres d'interdits, remise en cause de la relation du sujet à l'autorité, bref amorce d'une autosubversion collective, souvent génératri-
/37
ce d'enthousiasme ... Mais pour devenir décisive, il faut que la transgression diffuse soit localisée, donc théorisée et organisée.
Théorisée, n'en déplaise à l'ultragauche pour laquelle toute théorie est «répressive>>, assimilée à« surveiller-punir» ( 17): organisée : c'est encore le rôle du parti. Ce sera aussi celui de l'Etat prolétarien. Celui-ci, aussi autoritaire qu'on doive l'établir, ne peut pas. sauf à se nier (non comme pouvoir, mais comme prolétarien), être calqué sur celui de la bourgeoisie. II n'est pas fondé sur la confiscation du pouvoir. mais au contraire sur son plus large partage ( 18). II ne peut donc être phallocratique et surrépressif. Il implique la fin de toute forme de domination. c'est un pouvoir de contre-domination.
C'est l'absence d'une référence claire à un tel pouvoir collectif sur les choses qui explique la « crise du militantisme ». du militantisme traditionnel, comme le reflet de la crise de direction du prolétariat. Sommes-nous des mutants ?
Cette crise serait-elle donc crise de croissance ? La génération actuelle serait-elle en cours de mutation et. en quelque sorte , assurerait-elle naturellement la résolution de ses contradictions ? Un tel optimisme, qu'on peut subodorer dans la théorie de la coupure absolue, serait dangereux en ce qu'il tendrait à faire l'économie et de l'analyse d'un phénomène qui est social (une crise de « civilisation » comme disait feu Malraux), bien avant d'être politique (crise du militantisme, disent D. A. et A. B.), et, par conséquent, d'e la lutte à contre-courant des théorisations faciles d"u désespoir Oes « nouveaux philosophes » dont toute la théorie est de capituler devant lui), de la revalorisation des exigences militantes (à vivre sans mythologies, comme le disait Frédérique Vinteuil dans le numéro 10/ Il de Critique communiste), qui, tout en repoussant l'ascétisme et l'hyperléninisme, refuse également la démagogie du spontanéisme.
La jeune génération est faite d'hommes et de femmes nouveaux ? Oui et non. De dépassements des comportements, y a-t-il plus que ce qui est fourni toujours par la contradiction même de la tension révolutionnaire vers et dans la subversion de la vie bourgeoise? Quantitativement, sans 1 doute, mais nous avons montré en esquisse qu'il en est toujours ainsi dans chaque époque de remontée du mouvement ouvrier par rapport à la précédente. Le problème est donc : y a-t-il réellement changement qualitatif?
Ce qui fait qu'il pourrait le sembler, ce sont les nouveaux besoins nés du troisième âge du capitalisme, et les éléments de satisfaction qui leur sont offerts, mais qui s'avèrent en définitive particulièrement frustrants, /38
avec, comme conséquence, de se transformer en leur contraire, à savoir une raison de révolte, voire de révolution.
La « pilule », principal moyen actuel de contraception, peut parfaitement représenter l'ensemble du phénomène. Elle apparaît immédiatement comme libérant les relations sexuelles du hasard de la maternité, cauchemar des sociétés de classes et spécialement de la société capitaliste, cauchemar principal de la condition féminine depuis ... la nuit des temps. Mais il est vite évident que cette libération « matérielle» est dans une grande mesure un leurre dans la société bourgeoise patriarcale.
Ce n'est pas sous-estimer cette « victoire de la science >> que de constater qu'elle a libéré aussi (et très rapidement) un certain machisme, symétrique de celui qui s'oppose à la contraception, qu'elle ne peut changer à elle seule les mentalités, qu 'elle tend à favoriser l'exploitation économique de la femme et à accroître J'irresponsabilité à son égard et donc, ici, à augmenter la dissociation de la vie. Bien entendu, cette face négative n'est qu'un moment dialectique d'un mouvement qui dépasse (qui tend à dépasser) Je programme du mouvement des femmes.
Ainsi, à l'« idéal militant» d'hier qui n'aurait surmonté la dissociation \ de la vie, en vie politique et vie privée, bourgeoise, qu'en ignorant le pro- J blème et en hypertrophiant la vie politique « politiste » sous la forme de la vie de militant professionnel sans vie privée, s'opposerait aujourd'hui une conscience aiguë de la dissociation, un refus de l'assumer - qui causerait la crise militante - et dont la solution consisterait à amalgamer les leçons de Maïakovski et de Kate Millet?
Malheureusement, tout est faux dans ce tableau. Pour faire le procès du militant professionnel comme « monstre » politiste, il aurait fallu s'en prendre à d'autres biographies qu'à celles des maîtres du marxisme. Quand Trotsky refusait de reconnaître sa « tragédie personnelle », y voir un manque d'humanité est d'une myopie qui fait peine chez des trotskystes. Précisons donc que, pour 1 'homme dont les derniers mots . ont été après : « Dites à nos amis, je suis sûr de la victoire de la IV' Internationale >>, «Natalia, je t'aime ! », la pudeur sur ses sentiments personnels était d'abord une conscience omniprésente des centaines de milliers et de rilillions de tragédies personnelles qui semaient la route de la révolution qu'il avait suivie, et une suprême affirmation de son accord profond à ses actes, quoi qu'il ait pu lui en coûter. C'était aussi un refus de sa propre édification en héros et martyr qui aurait détourné l'attention du sens politique (au sens large, chers « antipolitistes ») de sa tragédie.
Jean Van Heijenoort raconte (19) comment Trotsky et Natalia accueillirent l'annonce de la mort de Léon Sédov : ils s'enfermèrent plu-
119
sieurs jours dans leur chambre . où les secrétaires passaient du thé par la porte seulement entrouverte. Et, précise, Van Heijenoort, cela répétait ce qui s'était passé à Prinkipo quand ils avaient reçu la nouvelle de la mort de Zinaïda (qui précisons-le n'était pas la fille de Natalia). Voilà à quel prix Trotsky apparaissait comme insensible à ses drames « privés » : par un gigantesque effort sur lui-même qui, sous les coups les plus sensibles de la mort de ses enfants, pouvait lui coûter des jours de noir absolu alors qu'il était en pleine lutte contre les falsifications des procés de Moscou.
L'absence de «vie privée» d'un Staline est évidemment d'un tout autre contenu. Le« bolchevik de fer » doit d'ailleurs moins sa popularité aux héros purs de Victor Serge (d'ailleurs peu lu avant sa réédition dans les années cinquante (20) qu'à l'inversion de ses ascètes célébrée par maints écrivains stalinisants qui les ont peints sous la forme de bureaucrato-aventuriers staliniens (par exemple les personnages d'En un combat douteux de Steinbeck, du « bolchevik » de l'Ame enchantée de Romain-Rolland, et, bien eu tendu, les héros de Malraux, on en passe .. .).
Qu'un « modèle militant» de la génération qui a maintenant trente ans se soit forgé dans un amalgame de bolcheviks littéraires et de « barbudos», soit! mais que l'on n'essaie pas d'en faire notre tradition marxiste-révolutionnaire.
Notre tradition véritable a été de militants acharnés à s'inscrire dans la classe ouvrière, contre le courant, à s'y faire reconnaître et à y défendre pied à pied le programme de la révolution, théoriquement et pratiquement, guidés par ces principes que Trotsky opposait à ceux des aventuriers de Malraux : « Le révolutionnaire se fraye sa route avec sa classe. Si le prolétariat est faible, attardé, le révolutionnaire se borne à faire un travail discret, patient, prolongé et peu reluisant, créant des cercles, faisant de la propagande, préparant des cadres ; avec l'appui des premiers cadres qu'il a créés, il parvient à agiter les masses, légalement ou clandestinement, selon les circonstances (21). >>
C'est la description de notre histoire avant 1968. Passons donc à la question ultime : les militants d'aujourd'hui viventils de façon toute différente de ceux du passé ?
De façon un peu différente, en cela que les pièges de la « société de consommation » fonctionnent mieux que ceux de la société traditionnelle ; que, dans nos pays, de haute technologie, les tentations de la « vie privée », même reconnues comme largement illusoires, jouent largement, et peut-être encore plus comme manque que comme usage, et y compris par les militants.
Mais la notion de militantisme ne doit pas nous faire oublier les pressions de classes sur celui-ci. Si la crise de la vie quotidienne touche toutes }es classes dans leurs secteurs jeunes, et si c'est elle qui nourrit la crise de
la vie militante, c'est sur la base de modèles de vie petits-bourgeois.
La vraie discontinuité, elle tient à la disparition des traditions ouvrières non politiques, aux éléments de culture populaire que le prolétariat transportait transformées par lui et bien souvent très appauvries et que le troisième âge du capitalisme a défmitivement détruites (22). De ce fait, non seulement la culture offerte aux masses est celle de la bourgeoisie (sous forme d'idéaux petits-bourgeois) mais les éléments de contre-culture sont également petits-bourgeois. Que les dérives et happenings qui, effectivement sentent «le fric» et l'« oisiveté», d'une Kate Millett, apparaissent à D. A. et A. B. comme un état de « presque communisme » (p. 42) qu'ils s'empressent de protéger en décidant péremptoirement que cette vie d'ennui et de nausée placée sous le signe des étreintes furtives , de l'alcool et de la drogue ne peut sembler « dérisoire et insupportable n que par << raidissement moralisateur >>en dit long sur l'étendue du mal jusque dans nos propres rangs.
Kate Millet ne représente par un paradoxe américain que serait celui d'un ghetto de vie communiste dans un océan de situation non révolutionnaire, mais au contraire la logique de l'enlisement d'une partie du mouvement des femmes dans son lieu de renaissance (alors sur la base d'une situation de radicalisation de masse) comme conséquence du reflux générale présent. Quand D . A. et A . B. écrivent: «Aujourd 'hui encore, une compréhension sy nthétique d'un point de vue de classe de la montée du mouvement féministe nous fait défaut, et nos perspectives révolutionnaires sur ce terrain sont tout entières engluées dans la crise d'identité des militantes réyolutionnaires n, ils ne peuvent parler qu'en leur nom propre, car une telle compréhension ne nous fait pas défaut, mais ses éléments restaient simplement inassimilés par une partie de la génération en question qui s'est trouvée submergée par d'époustouflantes théorisations féministes ultra-gauchistes, des extrapolations anthropologiques et pseudo-psychanalytiques qui ne commencent à refluer que maintenant que les instruments du marxisme sont appliqués à un phénomène social qui n'a rien de mystérieux ni de particulièrement difficile. D'autre part, nos perspectives en ce domaine ne sont pas plus engluées que nos militantes le seraient dans leur « crise d'identité » - formule qui appartient tout entière aux fumées pseudo-théoriques évoquées ci-dessus, et qui renvoie à une nature féminine étrangère à l'histoire.
Ce sont les « micro-sociétés », les « communautés » de retour à la ·n ature ou de fumeurs de haschisch qui s'engluent et s'empêtrent dans leurs « crises d'identité », cherchant leur petite révolution moléculaire, les yeux flxés sur leur nombril. La tension vers le but aujourd'hui comme hier ne peut coexister avec ces abandons et ces autocomplaisances. Il n'y a pas de tapis volant vers le communisme. Il exige effort conscient, discipli/42
ne, lutte avec soi-même, tenue morale, sens d'être porteur de civilisation.
La réalité étant dialectique, il n'y a pas de continuité sans discontinuité, et vice versa. C'est pourquoi nous parlons de « léninisme d'aujourd'hui >> de même que notre féminisme procède par critique et développement de celui de nos maîtres, de Marx et Engels à Kollontaï. Mais pas plus que Lénine, nous n'avons à accepter le moindre compromis idéologique avec les nouveaux « chercheurs de dieu >>.
Le fait que l'ensemble de la société bourgeoise entre en décomposition et que, par conséquent, la remise en question de la vie bourgeoise se produise du haut en bas des structures sociales, en entraînant des éléments de plus en plus nombreux des classes non révolutionnaires dans le champ de sa contestation a des conséquences contradictoires. Les principales sont positives qui, potentiellement, tendent à regrouper ces éléments autour et sur les bases du prolétariat. Mais le retard politique de celui-ci incline les « révoltes petites-bourgeoises >> à s'ériger en capacité égale, voire supérieure, à la lutte de classes. Dans la période politiquement difficile de lutte pour la conquête du prolétariat contre les directions réformistes qui font un énorme effort pour habiller de peau neuve leurs systèmes d'emprise traditionnels, l'ultragauchisme petit-bourgeois se fait insolent jusqu'au terrorisme intellectuel : radicalisme féministe-sexiste, écologisme interclassiste, spontanéisme antibolcheviste, théories diverses de la jouissance « tout, tout de suite >> condamnent sans appel la politique « politiste >> du marxisme révolutionnaire contraint à reprendre l'inévitable patient travail de luttes, usine par usine, syndicat par syndicat, industrie par industrie où il ne suffit pas d'avoir le verbe haut et l'accès facile aux mass media pour s'imposer.
Dans cette situation, toute tentative de minimiser la continuité et l'acquis théorique que ce soit par ignorance, masochisme ou fausse modestie manœuvrière, sera à bon droit suspecté par le marxisme-révolutionnaire de compromis avec la confusion démobilisatrice et démoralisatrice.
La vie militante est dure, oui ! Mais elle l'a toujours été, et bien plus aux époques de contre-courant quasi absolu. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les « normes >> et les conditions bourgeoises pésent sur le militant. Ce qui est d'aujourd'hui, c'est que la conscience s'en est étendue à une échelle de masse. Malheureusement, le ras-le-bol et la volonté de « changer la vie >> ne changent pas ipso facto la durée du travail, le montant des salaires, les déterminations prç:~fondes et les comportements traditionnels des hommes et des . femmes, le désir d'enfants et l'aliénation supplémentaire que leur présence entraîne, etc.
Comment vivent donc les militants aujourd'hui ? Pour la plupart, comme ceux d'hier, tout simplement! Pour la plupart, en couples, plus ou
/43
moins durables, et qui, le plus souvent, se consolident d'autant plus qu'ils durent. Certes, la proportion d'homosexuels des deux sexes a augmenté avec le début de levée des préjugés dans les milieux militants, mais si cela correspond à moins de souffrances ,pour une certaine proportion d'entre eux et elles, sont-ils plus aptes que les hétérosexuels à unifier les éléments de leur vie ? Ce serait à démontrer.
Reste la petite minorité qui vit en communauté. Le mot recouvre des réalités très diverses, depuis les associations pratiques de copains, parfois en couples, jusqu'aux phalanstères pratiquant la communauté sexuelle. Où est la vie bourgeoise dans tout cela ? Prétendre la voir ici ou là serait réduire à la vie non bourgeoise à tel ou tel comportement sexuel. La forme d'association de vie privée la plus dépourvue de possessivité n'évite aujourd'hui ni les conditionnements comportementaux et affectifs différents des deux sexes ni la glu des rapports sociaux ni la combinaison des deux.
Si donc - ce dont personne ne doute maintenant parmi nous - le marxisme révolutionnaire doit intégrer tous les domaines de la subversion de la vie quotidienne dans son programme de révolution permanente, cela ne saurait se faire autrement que comme contreforts de la lutte pour le pouvoir prolétarien, comme éléments d'une stratégie. Or, une stràtégie rëvolutionnaire suppose - comme toute autre - une organisation intégrée des éléments. Non pas une addition de « secteurs », de « terrains» (A. B.-D. A. p. 30), comme autant de petits champs de bataille à côté du grand, mais une intégration, dans l'interdépendance étroite des éléments nouveaux, sur l'axe unique de la lutte de classe prolétarienne vers le renversement révolutionnaire de la bourgeoisie.
Le beau mélange à la moâe des fronts : femmes, homosexuels, enfants, fous, etc. appelés à s'aligner au côté du front prolétarien pour lui venir en renfort est du pire confusionnisme.
Les femmes constituent la moitié de l'humanité, et leur place est cruciale dans la stratégie révolutionnaire. Encore ne faut-il accepter aucune des deux mutilations de leur cause trop souvent opposées en un dialogue de sourds : soit les réduire à une oppression spécifique interclassiste et supposée immuable au travers de l'histoire, soit au contraire réduire leur cause à celle des femmes-prolétaires.
Si la lutte prolétarienne a en général manqué d'une dimension féministe, si, plus, le mouvement ouvrier a manifesté de la misogynie en toutes périodes, le mouvement des femmes serait aveugle de ne pas voir qu'en dépit de cela l'histoire du féminisme est portée et scandée par les montées et reculs du mouvement ouvrier, ce qui fonde bien l'objectivité du lien cause des femmes/cause du prolétariat. Le problème de notre temps consiste à réunifier lutte de classes et lutte d'émancipation des femmes, d'unifier totalement marxisme et féminisme (ce dernier mot, notons-
le, qui fut longtemps entendu comme doctrine petite-bourgeoise de la cause des femmes et, comme tel, rejeté par les femmes les plus radicales). Si le féminisme révolutionnaire déborde largement la théorie de la lutte des classes, en cela qu'il tend à subvertir des déterminations plus profondes que celles de la société bourgeoise, ses principes sont tout entiers dans le marxisme, dès ses origines et il est une dimension essentielle de la révolution sociale qui, aujourd'hui, ne peut d'ailleurs guère être sérieusement envisagée sans participation des femmes, massive et à tous les niveaux.
L'homosexualité se place à un tout autre plan. Alors que les revendications féministes bouleversent les cadres les plus solides de l'oppression sociale et sont une véritable poudrière révolutionnaire, la revendication du droit à l'homosexualité n'a rien de révolutionnaire en soi (pas plus que le droit d'être breton ou tchétchène-ingouche. En revanche, la répression des homosexuels et leur persécution sont réactionnaires en cela qu'elles visent à défendre les conditions idéologiques de la soumission à un ordre dont l'assise est patriarcale. Il y a là effectivement un aspect unique important d'identité à la lutte des femmes et sur lequel une jonction des luttes peut s'opérer: l'ordre patriarcalo-phallocratique est mis en question dans nos sociétés contemporaines par la revendication au droit à l'homosexualité. La revendication féministe n'est que partiellement sexuelle : elle est essentiellement refus d'une condition inférieure, d'une sous-humanisation (dont l'aliénation sexuelle n'est qu'une partie). L'émancipation totale des femmes est un but humain général. Seull'ultragauchisme homosexuel donne l'homosexualité comme une sexualité libérée qu'il oppose à l'hétérosexualité toujours reliée à la procréation et à la loi morale des sociétés de classes, ce qui est un abus grossier, puisqu'au contraire l'histoire de l'amour hétérosexuel est celui d'une lutte perpétuelle contre les lois assurant la procréation dans des conditions sociales précises qui ne tiennent aucun compte de l'amour.
Le droit à l'homosexualité- comme tout droit à la différence, y compris celui d'être breton ou tchétchène-ingouche- est défendu par les marxistes-révolutionnaires et doit appartenir à leur programme de lutte, tandis que c'est au programme fondamental de la révolution socialiste que doit être intégré le féminisme tout entier. C'est le droit général abstrait à la différence, à être seul maître et responsable de sa particularité, de son individualité qui doit appartenir à notre programme fondamental.
Quant au mouvement de libération des enfants, son annonce à grands sons de trompe dans Rouge n'est qu'un canular de mauvais goût, la majoration irresponsable d'une expérience limitée qui exigeait au contraire d'être traitée avec discrétion et tact. Toute tentative de transformer les enfants en singes savants révolutionnaires ne peut que les traumatiser gravement, risque de les couper définitivement de la conscience révolutionnaire
qui ne peut naître pour chacun qu'au propre compte de son expérience. Mais surtout ce doping est une façon pour les adultes de se débarrasser de leurs responsabilités en général, et d'éducateurs en particulier, des plus jeunes humains.
Quant à la folie, la considérer comme un droit et non comme une maladie (ou groupes de maladies) relève d'une irresponsabilité pire encore. L'utilisation de la psychiatrie à des fins répressives (en URSS surtout et, à un moindre degré, par une quantité de régimes différents) ne peut, sans aff; · · a lutte ntre celle-ci, être confondue avec certaines méthodes de la sychiatrie bourgeoise dont la critique relève d'autres méthodes et se fait a nom un u conception de la psychiatrie, mais sûrement pas au nom de « pas de psychiatrie du tout ».
La défense des droits des enfants et la lutte pour une autre pédagogie ne peuvent être remises -abandonnées- aux enfants eux-mêmes qui n'ont ni les possibilités d'une conscience claire- vraie- des torts qu'ils subissent, ni les moyens de s'en défendre, lesquelles exigent prise en charge par les adultes de ces problèmes peut-être les plus difficiles de ceux qu'ils ont à résoudre puisqu'il s'agit d'un retour sur leurs propres origines, une réponse, en somme, à la fameuse question : « Qui éduquera les éducateurs ? >>, qui implique en revanche le droit à la parole pour les enfants, le droit d'être écoutés donc d'éduquer aussi leurs éducateurs.
Pas davantage un~~chiatrie orientée vers l'~anouissement hu~ ne peut être trouvée et imposee par ceux qui craquentSOï.ls l'inhumanité sans cesse accrue du monde bourgeois en décomposition. Tout autre chose est d'écouter la parole des névrosés, ce que fait d'ailleurs la psychanalyse authentique qui, toujours, se développe en apprenant de ses « patients ». Dans les deux cas, les rapports d'« autorité» et d'extériorité du« savant» « sachant » et de l'ignorant « su » ne seront pas dépassées par la négation du problème, mais par d'autres rapports entre petits-hommes et hommes développés à d'autres fins que de reproduire des producteurs (ce qui n'est d'ailleurs pas le cas dans la famille nucléaire, et ce qui oblige donc à la considérer autrement que comme l'ennemi fondamental et numéro un), entre ceux qui résistent et ceux qui craquent.
Remarquons aussi en passant que mettre sur le même plan enfants, fous et femmes, est une démarche qui, sous son apparent radicalisme, renvoie les femmes au statut de « mineures » contre lequel elles luttent, alors que le problème, pour elles, n'est pas seulement celui d'un droit à la parole, mais d'un droit à toute initiative, tout comme les minorités, voire majorités ethniques (les Noirs d'Afrique du Sud .. .) et... le prolétariat luimême, géant maintenu en minorité légale par la démocratie bourgeoise.
A chaque fois que ces problèmes sont posés dans toute leur étendue, l'évidence s'impose qu'ils ne peuvent trouver qu'à peine des esquisses de
solutions dans la société bougeoise. Le besoin de révolution de la vie quotidienne ne peut être satisfait qu'au travers de la révolution sociale. Vouloir instaurer la vie nouvelle au sein d'une minorité d'avant-garde ne peut, comme les tentatives anarchistes de jadis, qu'aboutir aux caricatures. Vouloir faire l'ange mène toujours à faire la bête. Cela n'est pas dire qu'il faut attendre la révolution pour s'attaquer au « mode de vie », mais de comprendre que la vie «subversive» ne peut être la vie d'une société libérée. L'énergie du besoin d'autre vie doit être tournée essentiellement vers la subversion des conditions sociales qui rendent notre vie « impossi, ble », pour donner sa base objective au changement de la vie. La vie « privée» ne se change pas en vase clos mais dans les vastes mutations sociales où la lutte organisée elle-même est seconde (c'est le bouleversement social spontané dont 1968 est l'épicentre qui donne naissance au MLF qui, en retour, donne, non sans peine et tâtonnements, sa conscience à un nouveau besoin de masse). Ce qu'il faut peut-être retenir de ce point de vue de l'En vol de Kate Millett, c'est à quel point la tentative d'envol loin et au-dessus du mouvement des masses se termine en misérable plat-ventre dans la nausée.
Trotsky posait bien le problème et justement à propos des femmes : « Etablir l'égalité politique de la femme et de l'homme dans l 'Etat soviétique, c 'est un des problèmes les plus simples. Etablir 1 'égalité économique du travailleur et de la travailleuse dans la fabrique , à 1 'usine, au syndicat, c'est déjà beaucoup plus difficile. Mais établir l'égalité effective de l'homme et de la femme dans la famille, voilà qui est incomparablement plus compliqué et qui exige des efforts immenses pour révolutionner tout notre mode de vie. Et cependant il est évident que tant que l'égalité de l'homme et de la femme ne sera pas établie dans la famille, on ne pourra pas parler sérieusement de leur égalité dans la production ni même de leur égalité politique car, si une femme est asservie à sa famille, à la cuisine à la lessive et à la couture, ses possibilités d'agir dans la vie sociale et dans la vie de l'Etat sont réduites à l'extrême (23). )) Dans son fond, tout cela reste vrai, et une certaine exaspération du mouvement des femmes tient d'ailleurs aujourd'hui à l'énormité du hiatus qui sépare la nouvelle conscience \ féministe et la solidité des mœurs patriarcales aux racines multiséculaires qui ne pourront être extraites que dans le mouvement dialectique d'éduca- 1 tion constamment rectifiée de plusieurs générations d'éducateurs.
De même, comme le racisme, s'il est un instrument d'oppression utilisé consciemment -et selon des techniques minutieusement mises au point- par les exploiteurs-oppresseurs, n'en a pas moins donné naissance à une dimension profondément ancrée de la psychologie des masses - racisme antisémite dans les pays slaves, racisme antinoir aux Etats-Unis, racisme anti-arabe chez nous-, le « racisme » anti-homosexuel est
/47
profondément populaire et demandera un long temps pour totalement s'extirper.
C'est pourquoi il est parfaitement inadéquat - et pour tout dire ultragauche- de faire porter à crime aux organisations révolutionnaires de ne pas mettre au premier plan de leur action et de leur agitation la dissolution immédiates des mentalités. Ce n'est qu'au travers de l'action révolutionnaire que, lentement, elles sont sapées.
Il ne suffit pas de dénoncer pour convaincre. Nous le savons fort bien sur le terrain politique où la notion de transition, fondée sur le primat de l'expérience, nous sépare de presque toutes les autres organisations révolutionnaires. Mais nous semblons trop souvent l'oublier sur le plan de la vie sociale, de la vie quotidienne, où c'est pourtant dix fois plus vrai en cela que l'effort porte là sur des comportements bien plus enracinés. Dénoncer est comme couper la mauvais herbe : la racine subsiste et la plante repousse plus drue. Dénoncer violemment peut même avoir un effet inverse au but poursuivi. Que d'ouvriers sérieux ont été repoussés de la politique révolutionnaire par l'agitation gauchiste qui les heurte au plus sensible de leur conditionnement inconscient - et le plus souvent au nom de principes abstraits, absolus et donc aussi faux que ce qu'ils dénoncent quoique inversement- et qu'une propagande pédagogique, progressive, patiente, transitoire dans ses objectifs, aurait amené d'eux-mêmes à des conclusions radicales, peu auparavant scandaleuses pour eux, et sans doute assez différentes du schéma projectif des propagandistes . Révolution et poésie
A tout le moins, sommes-nous plus avancés que nos prédécesseurs quant au programme du « Changer la vie » ? Quant au niveau de profondeur où il faut porter la révolution ? Sommes-nous moins « politistes » ? Intégrons-nous mieux l'exigence des poètes à notre lutte ?
L'accusation d'une part de responsabilité morale, de Lénine et de Trotsky, dans la mort de Maiakovsky - fût-ce seulement par incompréhension de ses exigences de vie- rapproche singulièrement tout à coup A. B. et D. A. de ceux qui fondent allégrement bolchevisme et stalinisme. A. B. et D. A. écrivent : « Ce que Lénine et Trotsky ont toujours subodoré chez Maïakovsky, comme un puissant relent de révolutionnarisme anarchisant petit-bourgeois, c'est ce qui fait aujourd'hui irruption au cœur de la crise du militantisme: l'impossibilité de surmonter la béance entre l'existence «privée » et l'engagement le plus profond soit-il dans la pratique politique ... >> Cette phrase implique d'ailleurs un autre amalgame qui, s'il est second, n'en sert pas moins d'articulation au premier : celui qui lie la
critique de Maïakovsky par Trotsky à l'incompréhension de tout l'art moderne de son temps de la part de Lénine. Cette incompréhension, ce dernier la reconnaissait volontiers, modestement. Nathan Altman raconte que tandis qu'il travaillait à son buste, Lénine lui demanda de lui montrer des revues futuristes. « Il les regarda attentivement, puis me dit sans aucune ironie: je n'y comprends rien : mais évidemment, c'est pour des spécialistes. JJ Et le même artiste commente: «Il n'avait guère de consnaissances artistiques (24). J) Sa lettre contre /50 000 000- qui, rappelons-le, ne demande pas qu'on ne l'imprime pas, mais qu'on en limite le tirage, ceci se passant dans une époque de pénurie extrême de papier et de moyens d'impression que nous ne trouvons jamais évoquée dans les nombreux textes qui font mousser ce « scandale préstalinien » - n'implique que sa propre responsabilité. On n'a d'ailleurs aucun signe qu'elle ait traumatisé Lounatcharsky, et pas davantage Maïakovsky qui n'en continua pas moins à se comporter en ardent champion du bolchevisme (à tel point qu'aujourd'hui il y a une exaltation fort douteuse de Maïakovsky contre ses contemporains et certains modernes de la part de staliniens mal repentis et de jeunes demi-staliniens. Pliouchtch écrit: « (...) Ermilov, qui organisa la persécution de Maïakovsky, utilisa ce même Maïakovsky comme idole afin de mieux jouer son rôle de censeur de la forme et du contenu ))).
Les critiques de Trotsky à l'égard de la poésie de Maïakovsky sont d'un tout autre ordre que l'indignation béotienne de Lénine. En gros, elles portent sur le gigantisme du poéte comme moyen manqué de se mettre au niveal' de la révolution. Mais Trotsky comprenait si bien Maïakovsky, qu'il admirait, qu'il }louvait écrire : « Le Nuage en pantalon, poème d'un amour malheureux, n'est-il pas son œuvre la plus significqtive sur le plan de l'art, la plus audf~cieuse et la plus prometteuse sur le plan de la création ? On a même de la peine à croire qu'un morceau d'une force aussi intense et d'une forme aussi originale ait été écrit par un jeune de vingt-deux, vingt-trois ans. Guerre et Univers, Mystère-Bouffe, et 1 SO 000 000 sont beaucoup plus faibles, pour la raison que Maïakovsky a quitté son orbite individuelle pour tenter de se mouvoir sur l'orbite de la Révolution. JJ (Littérature et Révolution.)
Cette appréciation d'un auteur vivant, type de critique « constructive», change devant la tombe du poète où il s'agit pour Trotsky de prendre une première mesure d'une œuvre, hélas ! terminée. ll est clair que notre lecture, cinqW\Jlte ans après, Maïakovsky étant devenu une des faces de la révolution aux prises maintenant avec l'histoire et la légende, ne peut plus être identique à celle d'un observateur de lrart en train de se faire. Mais D. A. et A. B., en mobilisant le suicide de Maïakovsky au service de leur thèse, nous en suggèrent une détermination essentiellement privée et passive. Or on ne peut être évasif sur le compte des causes de cette mort. Nous l'avons toujours tenue, nous trotskystes, au contraire de ce que sug-
/49
géraient ou disaient ceux qui faisaient profession d'essuyer inlassablement le sang des crime staliniens - au premier rang desquels ses « amis » Aragon et Elsa Triolet - , comme liée au désespoir de la dégénérescence bureaucratique de l'URSS, au lourd climat terroriste régnant sur les lettres et les arts. Il est vrai que l'on ne se suicide pas pour de pures causes politiques. Même Joffé était gravement malade. Maïakovsky ne s'est pas suicidé en raison d'une insuffisance de la révolution de la vie quotidienne dont Lénine et Trotsky n'auraient pas compris le caractère tragique. « La barque de (sa) vie s'est brisée contre la vie quotidienne » ! Oui, mais en cela que la contre-révolution (politique) stalinienne jetait bas les conditions mêmes de la révolution culturelle appelée par Lénine et Trotsky. Le poète qu'était Maïakovsky portait une vérité en quelque chose différente de celle qu'énonçaient Lénine et Trotsky (le contraire serait d'ailleurs renvoyer la poésie au luxe et à la distraction), mais complémentaire de la leur - et Trotsky le comprenait fort bien. Mais suggérer une opposition est s'engager sur une pente glissante. C'est à ce point que la rupture peut devenir inversion. La suggestion met d'ailleurs ce suicide hors de son moment historique ; elle met entre parenthèses le fait d'histoire que ce sont d'abord des « politiques » qui ont « cessé de pouvoir vivre (2 S) ». Le témoignage des écrits de Maïakovsky et celui de sa mort sont d'une valeur considérable, mais dans la parfaite cohésion avec la lutte politique antistalinienne. Quand, en plus, cette mort est « interprétée » comme protestation contre des conditions où l'amour ne peut pas être « vécu comme absolu déchirement )), la tentative d'associer Maïakovsky avec « le romantisme noir )) d'un certain gauchisme moderne passe les bornes de la décence, car, à l'inverse, c'est le déchirement de l'amour qui condamne pour Maïakovsky la société soviétique des années trente comme invivable.
Les auteurs de «Notre génération», pour nous convaincre, auraient dû nous montrer qu'en tant que révolutionnaires d'aujourd'hui, nous réalisons mieux que les bolcheviks la fusion de la lutte sur le champ politique et l'élan de la poésie et de l'art modernes révolutionnaires (à reconnaître d'abord, ce qui ne paraît pas réalisé, à le lecture, en particulier, des pages « culturelles » de Rouge).
La démonstration est malheureusement impossible, et si nous n'en sommes pas seuls responsables, nous n'avons à coup sûr pas de motifs de nous faire les censeurs de nos prédécesseurs. Pour conclure
Au terme de cette discussion de l'article de D. A. et A. B. nous retrouvons pour la seconde fois le problème de la conception lénitllste du
parti. Nos auteurs (p. 29 et 30) rappellent d'abord la notion de« cohorte de fer », de « parti d'acier ». Ce serait là l'essentiel du parti léniniste ! Puis, ils posent une belle antinomie insurmontable, baptisée par eux contradiction quoiqu'elle n'ait rien de dialectique : d'un côté, le parti léniniste- tel qu'ils le défmissent- demeure indispensable, mais, de l'autre, c'est une institution bourgeoise, porteuse de valeurs bourgeoises jusque dans son opposition aux institutions bourgeoises, qui n'échappe donc pas à la crise des institutions et des valeurs. Cette crise en ce qui concerne le parti, devons-nous la freiner ou l'accélérer ? Plutôt que de répondre à cette question, ils ont fui bien vite vers des considérations sur la morale sexuelle de Lénine.
Pour nous, ce qui est en crise, c'est l'hyperléninisme, la mythologie du « parti d'acier». Nous ne sommes pas des nains qui devons nous humilier devant les armures de géants de nos ancêtres. Le parti bolchevik a fait la plus colossale révolution de l'histoire, mais il s'est effondré rongé par l'offensive intérieure des ràts puants de la bureaucratie stalinienne. Ses structures et méthodes ne seraient guère aptes à faire face aux types de manipulation et de répression modernes, pas plus qu'il ne saurait encadrer le prolétariat extendu et cultivé de nos métropoles. L'hyperléninisme va donc en sens inverse de l'adaptation du léninisme dont il n'est que la projection métaphysique et la grinçante caricature. Mais le léninisme, lui, c'est-à-dire la dialectique intégrale, matérialiste, appliquée aux principes et systèmes d'organisation, reste plus nécessaire que jamais. A cause de la centralisation non pas tant de l'Etat, comme le disent nos auteurs, que du capital : centralisation du capital dont celle de l'Etat n'est que l'expression et qui tend à laisser les travailleurs atomisés, désarmés, mystifiés. Comme cette centralisation va croissant, la nécessité du léninisme, dans sa conception la plus rigoureusement internationaliste, va croissant elle aussi, de façon directement proportionnelle.
Cette nécessité croissante est-elle contradictoire, fondamentalement, avec la crise des valeurs bourgeoises ? Non. Il serait temps de se rendre compte que le léninisme était déjà, dès le début, dès Que faire ?, fondé sur la crise des institutions et valeurs bourgeoises, fondé sur l'écart entre les aspirations des masses telles que le capitalisme a puissamment contribué à les faire lever et telles qu'il les étouffe.
Cette double question de la nécessité et de la nature du léninisme, dont il est bien clair qu'elle doit s'approfondir au fur et à mesure de l'approfondissement de la crise multiforme de l'impérialisme, est au centre de nos préoccupations actuelles. Nous en avancerons encore quelques thèmes.
Dans ses Questions du mode de vie, Trotsky établit le double registre connoté par le terme « politique ». La politique est à la fois séparée et indissociable du reste de l'existence : elle est en elle-même un va-et-vient en!52
tre les préoccupations quotidiennes et la question du pouvoir de classe. Quand Lénine écrit, quand Trotsky commente la notion de « politique, économie concentrée », il faut prendre « économie » au sens le plus large : conditions de la production matérielle de l'existence et « politique » à ses deux niveaux distincts et inséparés.
La politique doit au contraire être considérée comme à la fois séparée et non séparée (indissociablement et contradictoirement) de l'ensemble de l'existence. Le problème central du pouvoir n'a de sens si ce n'est comme moment- privilégié- de la solution des problèmes de la vie quotidienne.
La question centrale du pouvoir, comme enjeu de la lutte des classes, n'est pas un élément qui serait premier dans l'ordre successif de nos préoccupations et dont les problèmes « quotidiens » ne doivent pas nous détourner comme les contingences terrestres du salut de nos âmes. Mais elle est plutôt, pour ainsi dire, l'axe de nos tâches, de l'agencement de nos luttes qu'elle structure. Car le pouvoir du capital n'est pas non plus purement « politiste », il s'étend en multiples tentacules de pouvoirs jusqu'au plus profond de la vie quotidienne, et c'est ce qui rend si dérisoires tous les réformismes, parlementaristes et légalistes. C'est pourquoi aussi le problème du pouvoir ne pourra être résolu par les masses que lorsqu'elles se le poseront comme problème de prise en charge de toute leur vie. C'est donc pourquoi, enfin, notre problème est aujourd'hui celui de la structuration des revendications et luttes dans la lutte générale pour le pouvoir prolétarien, les fronts séparés retrouvant leur unité supérieure.
De la même façon, l'organisation révolutionnaire, l'organisation qui s'efforce en permanence de poser le problème du pouvoir, est à la fois séparée et non séparée de l'ensemble de la lutte de classes, qui se ne pose pas le problème en permanence. Le parti n'est pas un organisme indépendant comme il faut que la classe le soit. Il doit se trouver au sein de la classe comme le système nerveux dans le corps, s'y nourrir, s'y développer et remplir une fonction très précise (mais très complexe) de redistribution de l'information utile : il focalise et répercute les expériences de la classe, afin de réorganiser le comportement des travailleurs, de l'adapter à leur combat nécessaire. Le rôle de l'avant-garde est d'organiser, de structurer, de rendre cohérents, systématiques, les éléments diffus du comportement politique des masses qui tendent vers une conduite révolutionnaire, d'en restituer le sens historique.
Mais il faut dépasser, en l'intégrant, l'image très forte de Trotsky, mais quelque peu mécaniste si on la coupe de son contexte, sur le piston (le parti) et la vapeur (1 'activité des masses). Les deux éléments ne sont pas hétérogènes : d'ailleurs, le propos de Trotsky était de montrer leur caractère indissociable. En fait, nous avons à utiliser la vapeur pour forger le
/53
piston : le parti se forme en commençant à remplir son rôle, à focaliser les expériences de la classe. L'organisation est l'amorce du parti implanté, le facteur de l'émergence/ développement (plutôt que de la « construction») de la conscience de classe révolutionnaire. Le parti se développe en commançant à interpréter pour les masses leur auto-activité. Il ne s'agit ni de leur dire ce qu'elles doivent faire ni d'écouter d'elles ce qu'elles veulent faire, mais de « jeter un pont » entre les deux. Tout le problème est celui de la construction de la grille d'interprétation de cette réalité très subjective qu'est la formation de la conscience de classe : que valent les « acquis » et comment les réinvestir? Or, c'est la classe elle-même qui en dernière analyse, détient la solution.
C'est pourquoi, si l'on insiste unilatéralement sur le caractère séparé de « l'institution » qu'est le parti par rapport à l'ensemble de la société, sur son caractère institutionnel, il y aura d'une manière ou d'une autre bureaucratisme, on en viendra à oublier la raison d'être de l'organisation et à en faire une fin en soi, coupée de la nécessité historique. Le« totalitarisme » est la rançon de l'oubli de la totalité.
Le parti est à la fois l'expression d'une volonté de classe qui se construit et le reflet très contradictoire d'une société déchirée, à la fois l'amorce d'un sujet collectif et d'une institution d'un genre un peu particulier.
Collectif de sujets et amorce de sujet collectif, il affronte, à la puissance n, les problèmes du sujet face aux institutions. Mais il ne semble pas que la crise des institutions puisse l'empêcher de se développer; au contraire, c'est l'absence d'une telle crise qui le ferait stagner. La crise favorise son affirmation, en ce sens qu'elle accroît sa nécessité comme instrument pour résoudre les problèmes qu'elle pose. Au sujet déconcerté par la crise des institutions et des valeurs, le parti se propose comme une contre-institution porteuse de contre-valeurs.
Contre-institution (ou institution négative), il présente aussi, c'est inévitable, des traits d'une institution directe. Le parti ne vit pas au-dessus des contradictions de classes, il reflète nécessairement, de différentes façons, la contradiction fondamentale : forces productives/ rapports de production ; d'où des pesanteurs, des aspects négatifs toujours renaissants comme la mort est toujours présente dans la vie des organismes. Qu'il y ait crise, dans l'organisation, de tout ce qui est, en elle, malsain reflet du monde bourgeois, nul ne doit s'en plaindre. Mais ce n'est pas le léninisme que cette crise atteint. La crise d'une organisation léniniste ne tient nullement à une déteinte sur elle de la crise des valeurs bourgeoises, mais bien plutôt à une insuffisante et/ ou inadéquate remise en cause de ces valeurs.
Pour combattre efficacement la société bourgeoise, l'organisation doit s'y adapter. Il y a un aspect, un moment, de nécessaire assimilation des normes bourgeoises, et pas seulement pour la rigueur de la gestion finan/54
cière. Mais, c'est justement pourquoi il est tout à fait absurde de présenter le léninisme comme un blindage pour « échapper aux pressions du milieu >>(p. 29). Le léninisme n'est pas une carapace dtrrière laquelle on est tranquille. Au contraire, le parti léniniste est orgabisé de manière à pouvoir répondre (et non échapper) aux pressions du milieu, à pouvoir les élucider, les interpréter, détourner leÙr énergie à ses fms.
Dans cette institution négative, subversive, la dialectique instituant/ institué est particulièrement forte et vive. La retombée dans l'institué, c'est la tendance à la bureaucratisation, devant les pressions du milieu et quand la prise de décision tend à devenir autonome par rapport à la classe.
S'il n'y avait pas en face, comme tendance antagoniste, un mouvement instituant permanent, un effort perpétuel à base d'autocritique (au sens originel, léniniste, du terme), pour réinvestir les « acquis » dans l'expérience pratique de la classe et réciproquement, alors la dégénérescence serait rapide. Il y a nécessité d'une critique institutionnelle permanente du parti par le parti (ce qu'en leur temps Lénine et Trotsky ont su faire aux moments décisifs), qui remette en question, entre autres choses, la conception bourgeoise de l'autorité sans se contenter de l'inverser. C'est dans ce mouvement permanent que le parti se constitue et comme dirigeant et comme intellectuel collectif, élucidant les tâches du prolétariat, sans se substituer à lui mais en anticipant (un pas en avant) sur sa démarche nécessaire. Et, en cela, il est promoteur des valeurs nouvelles, en rupture et en continuité avec celles que les révolutions humaines ont édifiées jusqu'à présent.
Michel Lequenne
Notes Michel Lequenne
(1) Il est de mode de pourfendre tout humanisme. Mais, pour s'en tenir à l'humanisme bourgeois, qui n'est pas le seul, il y a un monde entre le grand humanisme bourgeois naissant dont les théoriciens (pensons à Rabelais, Erasme, Montaigne ... ) ne dépendent en rien, et pour cause, des diktats découlant de l'exploitation capitaliste, et encore moins des représentants de son pouvoir politique, et l'humanisme dégénéré des idéologies stipendiées du XIX• siécle. Les tentatives de conciliation du XVIII• siécle entre humanisme et pratique bourgeoise ont volé en éclats au feu de la révolution française. (2) Renvoyons simplement aux deux volumes publiés chez Maspero, où Roger Dangeville a regroupé des textes sur les Utopistes et Utopisme et communautés de l'avenir qui montrent à quel point Marx et Engels ne perdaient jamais de vue la vie concrète. (3) Cf. Questions du mode de vie (1 0/18), en particulier le premier chapitre. (4) Ainsi en est-il du système amoureux de Fourier, que Marx et Engels appréciaient plus que ses pusillanimes disciples qui le mirent sous cloche, mais dont ils voyaient bien le caractère naïf et mécanique. Mais la science-fiction actuelle est destinée à apparaître comme plus cocasse sur le plan des «modes de vie>>. ( 5) Prenons un seul exemple, dans un domaine à première vue inoffensif : le costume. Le costume bourgeois du XIX• siécle est, naturellement, largement irrationnel et s'explique d'abord par sa symbolique. Le costume masculin est de couleurs neutres ou sombres qui disent l'économie, le sérieux, la morale. Ses formes géométriques- cylindres des pantalons et chapeaux hauts de forme, angles droits des vestons, des redingotes, etc. refusent la nature, le corps (la sexualité) et se rapprochent des formes rationnelles industrielles. Rompre avec ces normes peut entraîner scandale (le gilet « cerise » de Théophile Gautier à la /56
« bataille » d'Hernani). Comment va s'habiller le révolutionnaire ? Proudhon met de temps en temps une blouse démagogique pour jouer à l'ouvrier (cf. le tableau de Courbet), mais Marx n'est pas comme lui parmi les « siens ». Pour être écouté, il doit être le « D' Marx » et ne serait pas reçu au British Museum sans redingote. Il doit rester à la maison quand il a été obligé de la mettre« au clou». Pour une femme c'est pire, et l'on sait que les pantalons de George Sand, malgré sa gloire, déchaînent contre elle des tempêtes de grossières ironies, de caricatures et d'insultes. Le révolutionnaire devrait-il rompre avec l'arbitraire bourgeois sous prétexte de lutte sur tous les fronts ? Ce serait absurde car il entamerait son crédit pour des luttes plus urgentes, plus fondamentales. La fantaisie vestimentaire permettrait de le ranger parmi les « bizarres », autant dire les fous, ceux dont se moque le dialogue Dupont et Durand de Musset.
Sommes-nous plus libres de notre apparence vestimentaire ? La hardiesse sur ce plan -qui vient, notons-le du mouvement de masse et non de l'avant-garde- trouve sa mesure-limite dans le fait que Gluksmann porte à la télé la chevelure et les pulls « 68 » (le ton traînant aussi) et les fait récupérer ainsi avec sa « philosophie » par la droite. (6) Un rédacteur de Rouge n'a pas hésité à« défmir » le romantisme comme idéologie de la bourgeoisie et de le taxer tout entier de réactionnaire, c'est-à-dire d'envoyer Hôlderlîn, Stendhal, Hoffmann, Balzac, on en passe, griller avec les romantiques effectivement réactionnaires dans l'enfer prolétarien où feu Mao Tsé-toung avait déjà jeté Shakespeare. Il est vrai que c'est le même rédacteur qui enseignait que « deux ne fusionnent pas en un ». (7) Nous ne résistons pas à recopier les passages suivants de la lettre de Marx à sa femme, en date du 21 juin 1856 (Cmrespondance, t. IV, p. 312 et suivantes) : « Je t'écris de nou -veau parce que j e suis seul et que cela me gêne de ne poursuivre de dialogues avec toi que dans ma tête, sans que tu en saches rien, sans que tu puisses me répondre. (. . .) De tous mes calomniateurs, de tous mes ennemis pleins de fiel, s 'en est-il trouvé un seul pour m'accuser d 'avoir une vocation de jeune premier dans un théâtre de seconde zone ? Et pourtant c 'est vrai. Si ces gredins avaient eu de l'esprit, ils auraient fait une caricature représentant, d 'un côté les 11 rapports de production et de circulation 11 et de l'autre, ton serviteur, à genoux, à tes pieds. Voyez ce tableau et voyez cela 1 auraient-il écrit en dessous. Mais ce sont des idiots et ils le resteront in seculum seculorum. (.. .) Je me sens à nouveau un homme parce que j'éprouve une grande passion ; au contraire, la dispersion où nous entralnent les études et le culture modernes, le scepticisme qui nous fait critiquer toutes impressions subjectives et objectives sont vraiment de nature à nous rendre mesquins, faibles, grincheux et irrésolus. Mais l'amour, non pas l'amour de l'homme de Feurbach ou du métabolisme de Moleschott, ou du prolétariat, mais de sa bien-aimée et singulièrement mon amour pour toi, fait à nouveau de moi un homme. 11
Ils n'avaient alors que treize ans de vie commune derrière eux ! Mais leur fille Eleanor évoque leurs relations peu avant leur mort, à une année à peine de distance, l'un de l'autre : 11 Le Maure (Marx) allait mieux. Je n 'oublierai jamais le matin où, sentant ses forces revenir, il alla dans la chambre de ma mère. Quand ils étaient ensemble, ils retrouvaient leur jeunesse - deux amoureux au seuil de la vie- ce n'était plus un vieillard accablé par la maladie ni une vieille femme agonisante qui allaient être séparés à jamais. 11 (Reminiscences of Marx and Engels, cité par E. Fromm, la Conception de l'homme chez Marx, Payot) (8) Parnell, leader populaire du nationalisme irlandais fut abattu par la dénonciation de sa liaison « adultère » avec la femme d'un certain capitaine O'Shea.
/57
(9) Autre tarte à la crème du gauchisme actuel : la lettre de Marx à Lafargue en réponse à sa demande en mariage de Laura Marx, s'inquiétant de ses revenus et de sa capacité à « faire vivre » sa femme. Tous nos gauchistes, et singulièrement la variété féministe, y lisent un souci bourgeois « d'établissement » de sa fille. Une lecture dans le « contexte » de la correspondance et sans lunettes anachroniques permet d'y lire le souvenir cuisant de la misère infligé à Jenny, la douleur écrasante de la mort des enfants dans les taudis londoniens, sans argent pour payer le médecin ... (1 0) Dans cette conception, il y a sans doute quelque « victorianisme » du militantisme ouvrier ante-freudien, répétant contre la bourgeoisie la condamnation morale que celle-ci avait portée contre la corruption de l'aristocratie et impliquant -aussi chez Serge, une condamnation de l'homosexualité. Mais il y avait surtout et d'abord fuite héroïque dans l'ascétisme, exaltation d'un mode de vie subi, de par les conditions de la lutte, dans la souffrance. (11) Fourquet, l'Idéal historique, 10/18, 1976. (12) Freud, Malaise dans la civilisation, PUF, 197 3. (13) Marcuse, Eros et civilisation, éditions de Minuit, 1971. (14) Erich Fromm semble bien avoir posé quelques jalons sur cette voie. Cf. notamment son recueil, la Crise de la psychanalyse, Médiations, Denoël-Gonthier, 197 3 ; plus particulièrement p. 144- 1 7 4. Cf. aussi son ouvrage sur l'agressivité ; celle-ci est au cœur du problème des répressions, puisqu'elle en est aussi bien l'objet que le produit. D'autre part, une critique de Fromm est faite par Marcuse en postface d 'Eros et Civilisation. Nous aurons à revenir une autre fois sur cette question décisive. (15) Trotsky, Leur morale et la nôtre, coll. Libertés, Pauvert. Et c'est le sens de la lettre d'Engels à Lafargue, en 1884 (citée par Colleti, Politique et Philosophie, éd. Galilée, p. 34) : << Quand on est homme de science, on n'a pas d'idéal à réaliser, on élabore des résultats scientifiques et quand on est par-dessus le marché homme de parti, on combat pour les mettre en pratique. 11 Dans son comportement, le militant n'a pas à se référer à un « idéal >> abstrait tombé on ne sait d'où, mais à une conception scientifique de l'évolution sociale et à une prise de parti dans la lutte des classes. (16) B. Charlot, la Mystification pédagogique, Payot, 197 6. (17) Réné Lourau, l'Analyse institutionnelle, éditions de Minuit, 197 6. Dans la Postface 197 6 de ce livre, Lourau écrit, se défendant de se ranger au côté des << théoriciens patentés de la révolution .11 : u Théoriser, n'est-ce pas créer peu ou prou ce dispositif panoptique dont Foucault a montré l'importance ? Voir sans être vu, contrôler sans en avoir l'air, surveiller, punir, tels sont implicitement les objectifs de la théorie, tout comme ceux, avoués, de l'architecte des prisons conçues selon le dispositif panoptique (un seul gardien, ou même une absence de gardien, dans une tour centrale, et un cercle de cellules dont les occupants sont sans arrêt sous le regard réel ou imaginaire du gardien). 11 Il est vrai que l'esprit de système, momification de la théorie quand elle n'est pas correctement réinvestie dans la pratique, aime bien mettre les faits tt:tus en prison ; mais de là à nier la nécessité de la théorie comme moment du processus global ... (18) F. Engels, De l'autorité, (Marx et Engels, Oeuvres choisies, Moscou, t. 1, p. 682) : u Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit. 11 Mais il précise bien !58
qu'il s'agit de l'autorité technique du groupe sur ses membres, et non d'une autorité hiérarchique. Le livre de base sur la question reste bien entendu Lénine, l'Etat et la Révolution, 1917, malheureusement inachevé, que complète le recueil Lénine, le prolétariat et sa dictature (1 0/ 18). Là encore (cf. note 15), il ne s'agit pas d'affirmer la supériorité morale abstraite des conceptions léninistes, mais leur plus grande efficacité pratique. Le pouvoir révolutionnaire du prolétariat est infiniment mieux assis quand l'ensemble des travailleurs et des travailleuses en chair et en os l'exercent effectivement ! (19) Cf. ses Mémoires, à paraître aux Lettres nouvelles, et dans la Mort de Léon Sedov, film de Corinne Rapaut, Michel Wichard et Michel Lequenne. (20) Victor Serge qui, dans Ville conquise, sous les traits de Rijik, peint les pulsions amoureuses douloureusement refoulées du bolchevik coincé dans l'engrenage de la révolution. (21) La Révolution permanente, et Littérature et Révolution . (22) Cf. le Troisième Age du capitalisme, 10/18, t. 1 p. 402 et suivantes. (23) Questions du mode de vie, p. 75-76. (24) BI/ure, (rééd. J. M. Place), n• 2, p. 152, (1929). Notons qu'un gros effort est fait aujourd'hui pour édifier Lénine en théoricien de l'art et de la littérature. Il s'agit d'une des multiples faces de l'opération de dégagement en marche arrière du « réalisme socialiste » stalinien évitant la filiation marxiste authentique Marx-Engels-Trotsky, vers les recherches modernes, de ceux que Perry Anderson appelle les « marxistes occidentaux ». (25) Le suicide de Joffé est de 1927. En 1929, toute l'Opposition de gauche est en isolateurs.
!59